‹ Samuel Champlain [microforme]Chapitre 35 sur 117 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

La flotte des Kirke devant Québec, —Sommation des Kirke à Champlain, — ‘Réponse de Champlain. — Dialogue entre le Père La Roche d'Aillon et le parlementaire anglais. — Entrevue du même avec Louis Kirke et son frère Thomas. — Conditions de la capitulation posées par Champlain — Articles accordés par les Anglais. — Murmures de quelques habitants contre la conduite de Champlain. — Conduite de Champlain appréciée, —Certificat des effets contenus dans le fort et dans l'habitation .—Départ de Champlain et de tous les Religieux pour Tadoussac. — Plusieurs Français et leurs familles consentent à rester au Canada.— Le drapeau anglais arboré sur le fort Saint-Louis,

Le 19 juillet au matin, —c'était un jeudi, —un sauvage surnommé la Nasse par les Francais et appelé Manitougatche par les siens, courait annoncer aux Jésuites que trois navires anglais venaient d’apparaître à l’extrémité de l'île d'Orléans, derrière la pointe de Lévis, et que six autres étaient restés à l'ancre à Tadoussac, Champlain connaissait cette dernière particularité, mais il était loin de se douter que l’ennemi allait si tôt lui tomber sur les bras. Peut-être était-ce les vaisseaux francais si impatiemment attendus ! Il n’y avait personne au fort, tout le monde était parti à la recherche des racines de sigillée dont on se nourrissait, faute de pain, Champlain envoya aussitôt avertir le Père le Caron et les Jésuites de se rendre au fort, afin de délibérer sur ce qu’il y avait à faire dans cette conjoncture importante.

Pendant que Champlain et Pont-Gravé attendaient l’arrivée des religieux, la flotte ennemie avait doublé la pointe de Lévis, et s’avançait fièrement dans la rade, pour s’arrêter hors de la portée du canon. Bientôt se détacha du vaisseau

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amiral une chaloupe portant à son mât le drapeau blanc. Champlain donna l’ordre d'en hisser un semblable sur le fort, afin de rassurer le parlementaire, Celui-ci ne tarda pas à apparaître en présence des Français, tous anxieux d’apprendre le but de sa mission, Il remit à Champlain la lettre dont l'avaient chargé Louis et Thomas Kirke, Elle était ainsi conçue :

“ Monsieur, ensuite de ce que mon frère vous manda l’année passée que tost ou tard il auroit Québec, n’estant secouru, il nous a chargé de vous asseurer de son amitié, comme nous vous faisons de la nostre, et sçachant très bien la nécessitez extreme de toutes choses auxquelles vous estes, que vous ayez à lui remettre le fort et l'habitation entre n98 mains, vous asseurant toutes sortes de courtoisie pour vous et pour les vostres, comme d’une composition honneste et raisonnable, telle que vous sçauriez désirer, attendant vostre response nous demeurons, Monsieur, vos tres affectionnez serviteurs.” Louis et THoMAS GUER—Du bord du Flibot ce 19 de juillet 1629.

Champlain remit au parlementaire sa réponse, laquelle fut préalablement agréée par les PP. Le Caron et de Brébeuf :

“ Messieurs, la vérité est que les negligences ou contrarietez du mauvais temps, et les risques de la mer, ont empesché le secours que nous espererions en nos souffrances, et nous ont osté le pouvoir d’empescher vostre dessein, comme avions fait l’année passée, sans vous donner lieu de faire réussir vos pretentions, qui ne seront s’il vous plaist maintenant qu’en effectuant les offres que vous nous faites d’une composition, laquelle on vous fera scavoir en peu de temps apres nous y estre resolus, ce qu’attendant il vous plaira ne faire approcher vos vaisseaux à la portée du canon, ny entreprendre de mettre pied à terre que tout ne soit resolu eatre

nous, qui sera pour demain. Ce qu’attendant je demeureray, Messieurs, vostre affectionné serviteur,

“ Ce 19 de juillet 1629.”

Le parlementaire ne comprenait pas un mot de français, mais il était assez versé dans la langue latine, Or, comme de v tous les religieux le Père de a Roche d’Aiïllon était celui qui pouvait le mieux s'exprimer en latin, on eut recours à lui pour servir d’interprète à Champlain, qui tenait à interroger l’émissaire des Kirke.

“ Est-ce que la guerre est déclarée, entre la France et l'Angleterre.” Telle fut la première question posée par Champlain.

— “ Non,” répondit l’Anglais.

— “ Pourquoi donc, dit Champlain, venez-vous nous troubler ici, puisque nos princes sont en paix ?”

Champlain demanda au Père de la Roche de vouloir bien se rendre à bord des navires anglais, afin d'apprendre ce que les chefs entendaient faire. L’entrevue entre le Religieux et le capitaine Louis Kirke fut marquée au coin de la plus parfaite courtoisie, Cependant les réponses aux questions du Récollet furent loin d’être satisfaisantes : ‘“ Que Champlain nons remette dès aujourd’hui les clefs du fort et de l’habitation, dit le canitaine anglais, nous vous promettons de vous repasser tous un France, en vous traitant bien, sinon nous saurons bien l’y contraindre par force.” Le Père voulut obtenir quinze jours de délai, puis huit jours, ses sollicitations ne furent pas entendues, Louis Kirke lui dit: “ Monsieur, je sais fort bien en quel état vous êtes réduits. Vos gens sont alles cueillir des racines pour vous empêcher de mourir de faim. Nous nous sommes emparés de M. Boullé et de quelques autres Français que nous retenons prisonniers à Tadous-

sac ; ils nous ont fait connaître l’extrême nécessité des habitants de Québec, et nous n’attendrons pas plus longtemps.” — “ Accordez-nous huit jours,” exclama le religieux ? — “Non,” répartit le vice-amiral Thomas, “ je m'en vais immédiatement ruiner l'habitation à coups de canon.” “ Je veux coucher aujourd’hui dans le fort, ajouta son frère, autrement je dévasterai tout le pays.” — ‘“ Doucement,” riposta le Père de la Roche, “ vous pourriez bien vous tromper, si vous croyez aller aussi promptement en besogne. Sachez qu'il y a dan: ce fort environ cent hommes bien armés et résolus de vendre chèrement leur vie. Peut-être y trouverez-vous vous-mêmes la mort, sinon bien des mécomptes. C’est pourquoi avisez à ce que vous devez faire, car je puis vous assurer qu'ils sont décidés à se battre, et ils y mettront d'autant plus de courage et d’acharnement, qu’ils croiront que vous voulez leur ôter injustement la vie et leurs biens. Encore une fois, je vous dis qu’une attaque pourrait être dangereuse pour vousmêmes.”

Le capitaine Louis parut légèrement déconcerté devant la parole ferme et presque menaçante du Père, et après avoir consulté les principaux de la flotte, il fit appeler le religieux au milieu du conseil de guerre, et là, l'amiral lui posa son ultimatum : “ Champlain devra se rendre sur l’heure, mais il aura le privilège de dresser lui-même les articles de la capitulation.” On lui accordait trois heures pour lui permettre de donner une réponse, Quant aux Récollets, ils n'auraient rien à craindre, Les Jésuites ne seraient l’objet d'aucune protection spéciale; l'intention de l'amiral était de bouleverser leur couvent qu’il supposait être rempli de peaux de castor, Deux misérables transfuges francais leur avaient raconté ce mensonge stupide, Un ancien commis de Guillaume de Caën, nommé Le Baillif, et le charron Pierre Reye

s'étaient livrés aux Anglais; ils espéraient s’attirer leurs bonnes grâces en leur débitant toute espèce de fables, à travers des vérités, sur le triste état de la colonie de Québec.

Le Père de la Roche retourna au fort Saint-Louis, et rendit compte de sa mission, Il n’y avait plus à compter sur des atermoiements en face d’un ennemi bien armé, et surtout résolu d’en finir, La nourriture allait manquer; tout bien calculé, il ne se trouvait pas dix livres de farine de pois ou de blé d'Inde dans tout Québec; quant aux munitions, c’est à peine s’il y avait cinquante livres de mauvaise poudre. Toute résistance eût été inutile, et même ridicule. C’est ce que comprit Champlain, et ce fut aussi la résolution qui fut prise en conseil de se rendre à merci, Les conditions de la capitulation furent dressées, séance tenante, et puis envoyées aux frères Kirke.

En voici la teneur:

ARTICLES [qui seront] accordés par le sieur Guer commandant du present aux vaisseaux qui sont proches de Quebec aux sieurs de Champlain et du Pont, le 19 de juillet 1629 (1.

Que le sieur Guer nous fasse voir la commission du Roi de la grande Bretagne en vertu de quoy il se veut saisir de cette place, si c'est en effect par une guerre légitime (?) que la France aie avec l’Angleterre ; et s’il a procuration du sieur Guer son frère, General de la flotte Anglaise, pour traiter avec nous, il la monstrera.

Il nous sera donné un vaisseau pour repasser en France tous nos compagnons et ceux qui ont été pris par le Sieur

(1) Dans l'original de cette pièce conservée à Londres, le titre 8e lit ainsi : Articles demandées estre accordées par le Sr Quire commandant de present aux vaisseaux qui sont proches de Quebecq aus Sr de Champlain et du pont le 19 juillet 1629.

(2) De querre légitime, lit-on dans l'original.

Général, allant trouver passage en France, et aussi tous les Ruligieux, tant les Pères Jésuites que Récollets, que deux Sauvagesses (!), qui m'ont été données, il y a deux ans, par les Sauvages, lesquelles je pourrai emmener, sans qu’on me les puisse retenir, ni donner empeschement en quelque manière que ce soit.

Que l’on nous permettra sortir avec armes et bagages et toutes sortes d’autres commoditez de meubles que chacun peut avoir, tant Religieux qu’autres, ne permettant qu’il ne soit fait aucun empeschement en quelque manière et façon que ce soit,

Que l’on nous donnera des vivres à suffisance, pour nous repasser en France, en change de pelleteries, sans que par violence ou autre manière que ce soit, on empêche chacun en particulier d’emporter ce peu qui se treuvera (2) entre les soldats et compagnons de ces lieux,

Que l’on usera envers nous de traitement le plus favorable qu’il se pourra, sans que l’on fasse aucune violence à qui que ce soit, tant aux Religieux et autres de nos compagnons, qu’à ceux qui sont en ces lieux, à ceux qui ont esté pris, entre lesquels est mon beau-frère Boullé, qui était pour commander à tous ceux de la barque partie d'ici pour aller trouver passage pour repasser en France.

Le vaisseau où nous devrons passer, nous sera remis trois jours après notre arrivée à Tadoussac entre les mains; et d'ici nous sera donné une barque ou vaisseau pour charger nos commoditez, pour aller audit Tadoussac, prendre possession du vaisseau que le dit Sieur Guer nous donnera pour repasser en France près de cent personnes que nous sommes,

(1) Espérance et Charité, tel était le nom de ces deux petites sauvagesses, Voir Note M en appendice.

(2) Dans l'original on lit : sy peu que l’on en a qui est.

tant ceux qui ont été pris, comme ceux qui sont de present en ces lieux.

Ce qu’étant accordé et signé d’une part et d’autre par le dit Sieur Guer qui est à Tadoussac, Général de l’armée Anglaise et son conseil, nous mettrons le fort, l’habitation et maisons entre les mains du dit Sieur Guer, ou autre qui aura pouvoir pour cet effet de lui.

Le 19 juillet 1629,

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