‹ Samuel Champlain [microforme]Chapitre 36 sur 117 · CHAMPLAIN — DU PONT · texte numérisé non relu

CHAMPLAIN — DU PONT

Ces articles ayant été examinés, Louis Kirke y répondit comme suit :

ARTICLES accordés aux Sieurs Champlain et du Pont.

Pour le fait de la commission de Sa Majesté de la grande Bretagne, le Roi mon maître, je ne l'ai point icy, mais mon frère la fera voir quand ils seront à Tadoussac. J'ai tout pouvoir de traiter avec M, de Champlain, comme je vous le ferai voir.

Pour le fait de donner un vaisseau, je ne le puis faire, mais, vous vous pourrez assurer du passage en Angleterre, et d’Angleterre en France ; ce qui vous gardera de retomber entre les mains des Anglois, auquel danger pouviez tomber.

Et pour le fait des sauvagesses, je ne les puis accorder, pour raisons que je vous ferai savoir, si j'ai l'honneur de vous voir; pour le fait de sortir armes et bagages et pelleteries, j'accorde que ces messieurs (1), sortiront avec leurs armes, habits et pelleteries à eux appartenans ; et pour les soldats leurs habits chacun, avec une robe de castor, sans autre chose; et pour le fait des Pères, ils se contenteront de leurs robes et livres.

(1) L’original porte : que les Mres, c'est-à-dire que les Maistres.

Ce que nous promettons faire ratifier par mon frère Général pour la flotte pour sa Majesté de la grande Bretagne, (Signé) L. KERTK (1).

et plus bas

THoMAS KERTK.

Et plus bas est écrit :

Les susdits articles (?) accordés avec les Sieurs de Champlain et du Pont (*), tant par les frères Louis et Thomas Kertk (*) je les accepte et ratifie et promets qu'ils seront effectués de point en point, Fait à Tadoussac, ce 19 août style neuf, 1629,

Davin KERTK, avec paraphe,.

La clause concernant les soldats à qui il était défendu d’emporter avec eux leurs armes, habits et pelleteries, à l’exception d’une robe de castor, leur fut très sensible, car il y en avait parmi eux qui avaient apporté du pays des Hurons pour sept à huit cents francs de ces peaux. Ils auraient préféré se battre plutôt que de lâcher ainsi leur petite fortune. Quelques-uns osèrent même murmurer hautement, parce que Champlain avait consenti à capituler sans faire le coup de feu. D’autres ne se gênèrent point de se porter en reproches ouverts à l'adresse du gouverneur, qui, disaient-ils, ne devait pas craindre la mort et encore moins de perdre, par la résistance, les mille livres de récompense que les Anglais devaient lui donner, s’il leur livrait Québec sans coup férir,

Champlain fut mis au courant de ces murmures et de ces reproches par un jeune Grec, qui était venu s’échouer à Qué-

(1) La copie tirée de l'original porte : Ths Kearke. (2) Dans l'original on lit : les susditz six articles.

(3) Dupont gravé dans le texte primitif.

(4) Æeurke, à l'original,

bec, o1 ne sait trop par quel hasard. Les mécontents l'avaient mêm: chargé de dire à Champlain de ne point se rendre, car ils voulaient prouver aux Anglais, que s'ils avaient perdu leur graisse, ils n'avaient point perdu leur force et leur courage. Se sentant piqué au vif par des insinuations qui le constituaient du coup un traître à son pays, Champlain renvoya le Grec avec la réponse suivante: “Tu es mal avisé ut tes compagnons manquent de sagesse, Comment veux-tu que nous rés'stions, n'ayant ni vivres, ni munitions, ni aucune apparence de secours ? Etes-vous las de vivre, ou bien, furibonds, voulez-vous que votre témérité l'emporte ou que la sagesse ait quelque crédit sur votre esprit? Obéissez donc à ceux qui désirent votre bien, et ne font rien sans prudence.”

Le Frère Sagard ajoute cette réflexion : ‘“ Il est vrai que l’on était mal pourvu de toutes choses nécessaires à l’habitation, mais l'ennemi était bien faible aussi, car le Père Joseph ayant bien considéré tout leur équipage, ils n'étaient pas plus de deux cents soldats et la plupart malotrus, coquins et gens qui n'avaient jamais porté les armes, qui se fussent faits tuer comme canards, ou eussent bientôt pris la fuite, ainsi se le promettaient nos gens. Le temps même se rendait favorable à leur bonne volonté, car la marée baissait, il faisait un grand vent de surouest, et les ancres chassaient toujours du côté de la France, tellement qu’il se trouvait aucune assurance ni pour les navires ni pour les barques. Nonobstant le sieur de Champlain trouva plus expédient de se rendre sans se battre que de se mettre dans le hasard de perdre la vie ou d’être fait prisonnier en défendant une méchante place.”

Si, d’un côté, comme le dit le Frère Sagard avec beaucoup de vérité, l'habitation et le fort manquaient même du nécessaire, il est loin d’être prouvé que les Anglais auraient pu être facilement chassés. D’abord il n’y avait que cinquante

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hommes en état de porter les armes, et, la poudre eût bientôt fait défaut. Les provisions manquaient absolument, Comment soutenir un siège sans munitions de guerre, sans pain et sans soldats ?

Du côté de l'ennemi, deux vaisseaux parfaitement équipés et montés par deux cents hommes, Qu'ils fussent “ malotrus ou coquins ”, ils n’en étaient que plus dangereux. En supposant que ces deux vaisseaux eussent été insuffisants pour le combat, pense-t-on que l’amiral David Kirke, stationné à Tadoussac avec ses quatre navires et ses trois pinasses, eût manqué de prêter main forte à ses frères (1)?

C’eût donc été un acte de folie de la part de Champlain que de vouloir résister à un ennemi aussi puissant. Il avait, en outre, contre lui plusieurs Français qui s'étaient livrés aux Anglais. Nicolas Marsolet et Etienne Brûlé, se souciant fort peu de leurs compatriotes, avaient pris parti contre eux. De tout temps il y eut des traîtres, mais dans la circonstance présente, la conduite des deux interprètes ne saurait être trop sévèrement jugée, à raison des motifs sorlides qui les induisirent à renier leur patrie et leur plus grand bienfaiteur,

Champlain comprenait toute la responsabilité de sa position, car entre ses mains reposait la vie de ses gens. Sur les quatre-vingts personnes domiciliées à Québec, les deux tiers n'avaient que des intérêts privés à sauvegarder, et il leur était assez indifférent de retourner en France ou de rester en Canada, Les familles qui, au contraire, n'avaient rien à gagner en s’éloignant de Québec, méritaieut la sympathie du gouver-

(1) Les principales forces de Kirke consistaient en quatre grands navires : 1° L’Abigail, de 300 tonneaux, David Kirke, commandant ;

2 le William, de 200 tonneaux, Louis Kirke, vice-amiral ;

3 le (eorge, de 200 tonneaux, Thomas Kirke, capitaine;

4° le Gervase, de 200 tonneaux, Brewerton, capitaine.

Plus, deux autres navires, et trois grandes pinasses bien équipés,

neur, et c’est pour elles surtout qu’il ne voulut pas assumer les risques d’une résistance, dont le résultat pouvait leur être très nuisible, En capitulant suivant les termes imposés par les ncuveaux maîtres, ces familles continueraient à vivre tranquilles chez elles, en attendant l’issue d’une négociation qui ne pouvait être terminée sérieusement qu’en Europe. La suite des événements démontrera combien Champlain eut raison de se montrer favorable à la pacification.

Au lendemain du jour qui vit se définir les préliminaires de la reddition de Québec, c’est-à-dire le vendredi, 20 juillet, Champlain se transporta à bord du navire de Louis Kirke, où celui-ci l’attendait pour lui montrer l4 commission du roi d'Angleterre ; elle lui permettait de s'emparer de Québec et du pays tout entier, Les articles de la capitulation furent signés par les deux parties, et les troupes anglaises, conduites par Champlain, vinrent en chaloupe débarquer près de l’habitation. Les clefs en furent livrées à Louis Kirke, et puis l’on se rendit au fort, qui fut également livré au vice-amiral anglais, Québec était définitivement passé an pouvoir du vainqueur, On n'avait pas tiré un seul coup de canon.

Louis Kirke confia à le Baillif, autre traître insigne, que Guillaume de Caën avait chassé de son service à cause de sa perversité, la garde du magasin, qui contenait de 3,500 à 4,000 peaux de castor, propriété des de Caën. Le misérable transfuge commençait déjà à recevoir la récompense de sa trahison,

Champlain demanda au commandant anglais de protéger la chapelle de Québec, les couvents des religieux, ainsi que les résidences de la veuve Hébert et de son gendre Couillard, puis il lui offrit les cléfs de la chambre qu'il occupait dans l'enceinte du fort. Mais, par une courtoisie digne d’être mentionnée, Louis Kirke ne consentit pas à déloger Champlain

tant qu’il demeura à Québec, Il poussa même l'esprit de justice jusqu’à délivrer au gouverneur français un certificat de tout ce qu’il avait trouvé au fort et à l'habitation, Cette sage mesure devait servir, plus tard, à régler la valeur des marchandises emraagasinées à l'habitation, lors de la capitulation.

Ce certificat était ainsi conçu :

J'ai Louys Kertk Commandant de present au Fort de Québec en la Nouvelle France pour le Roy de la Grande Bretagne, mon Seigneur et Maistre, certifie à tous ceux qu'il appartiendra, que j'ay trouvé tant au Fort qu’à l'habitation ce qui s'ensuit: 4 espoirs de fonte verte et une moyenne avec leurs boettes, 2 breteuils de fer de 800 livres chacun, 7 pierriers avec leur boiste double, 45 balles de fer pour les espoirs, et 6 balles pour les dits breteuils, 40 livres de pouldre à canon,, 30 livres de mèche, 14 mousquets, un mousquet à croc, 2 grandes arquebuzes à rouët de 6 à 7 pieds, 2 autres à mèche de mesme longueur, 10 hallebardes, 12 piques, 5 à 6 milliers de plomb, 50 corcelets sans brasarts, avec leurs bourguinotes, 2 armes de gensdarmes à l’espreuve du pistolet, deux petarts de fonte verte, une vieille tente de guerre et plusieurs ustancilles de mesnage et outils des ouvriers qui estoient en ce dit lieu de Quebec, où commandoit le sicur de Champlain, en l'absence de Monsieur le Cardinal de Richelieu pour le service du Roy de France et de Navarre. Fait au Fort de Québec, ce 21 de juillet 1629 (1).

Signé Louys KERTK.

Si Louis Kirke montra de bonnes dispositions à l’égard de

(1) Comment, en présence de ce témoignage officiel, l’auteur de l’ouvrage intitulé : The first English Conquest of Canada, a-t-il pu croire que Québec avait du canon et des munitions en abondance, cannon and ammunition they seem to have had in abundance. Ce n’est là du reste qu’un exemple entre cent des mensonges historiques qui fourmillent duns ce livre.

Champlain et des Français asservis à sa loi, il n’en fut pas de même de son équipage. Celui-ci ne se gêna nullement de piller le couvent des Jésuites, qui passaient pour posséder une grande quantité de fourrures. Le chef Kirke et le ministre luthérien se réservèrent pour leur usage quelques-uns des plus beaux volumes de leur bibliothèque et trois ou quatre tableaux, Les Récollets avaient eu la précaution de déposer dans un sac de cuir tous les ornements du culte, qu’ils enfoui: rent sous terre au milieu de la forêt (1), Ces bons Pères croyaient qu’ils reviendraient au pays tôt ou tard.

Le dimanche qui suivit la reddition du fort —22 juillet— Louis Kirke fit arborer le drapeau anglais sur l’un des bastions du fort, et pour donner plus de solennité à la prise de possession officielle de Québec, il fit ranger ses soldats le long du rempart, et, à un moment donné, l'artillerie fit résonner les échos des alentours, Dans l'après-midi du même jour,

Champlain, les Jésuites et la plupart des Francais prirent passage sur le flibot pour Tadoussac, laissant derrière eux les Récollets, les familles Couillard, Hubou, Hébert, Martin, Desportes, Pivert, ainsi que le chirurgien Duchesne, quelques interprètes et commis, Pont-Gravé, trop malade pour quitter

(1) Liste des effets contenus dans ce sac :

1 calice d’argent doré se démontant en trois pièces, avec son étui ;

1 chasuble de taffetas de Chine ;

2 aubes ;

4 amicts ;

quelques ceintures, des coussins, un devant d’autel de camelot vert ;

2 burettes d’étain ;

4 serviettes ;

le fer à fabriquer les hosties avec les outils pour les couper ;

1 corporalier et 2 corporaux ;

1 voile de taffetas ;

2 nappes d’autel ;

la cloche de la chapelle de la basse-ville. qui avait été donnée par le couvent des Récollets de Paris.

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sa chambre, Il fut compris que tous ceux qui voulaient retourner en France ne partiraient que lorsque l'amiral Kirke aurait fixé le jour,

Le sort de la colonie était donc scellé, Tous ceux qui étaient revêtus de quelque autorité, soit en vertu de leur caractère, soit à raison de leur emploi officiel, devaient forcément quitter le pays. Les autres restaient libres, et surtout les interprètes, dont les Kirke avaient un besoin impérieux pour leur négoce avec les sauvages. Car, en se rendant maîtres du Canada, ils avaient pour principal objectif de se familiariser avec les indigènes afin de se substituer aux Français dans le commerce des fourrures, Voilà pourquoi ils insistèrent auprès de Marsolet et de Brûlé pour les enrôler sous leur bannière, Sans eux, en effet, ils n'auraient pu trafiquer avec les sauvages, qui regardaient les autres peuples comme des étra: gers.

Avant de dire adieu à ses gens, Champlain fut consulté par plusieurs d’entre eux. Demeureraient-ils à Québec sous un,régime dont ils n'avaient guère d'avantages à espérer ? Qu'était ce vainqueur avec ses dehors séduisants? Peut-être le lion revêtu d’une peau de brebis ! Qui dit corsaire ou pirate ne dit pas toujours un ami de l’ordre ou un parangon de vertu. L'on ne connaissait des Kirke que l’incendiat de l’habitation du cap Tourmente, mais c'était assez pour les rendre suspects, Les sachant de religion hostile à la foi catholique, l'on ne pouvait s'attendre à leur sympathie sous le rapport reli-

‘ gieux, Le danger existait donc de tous côtés, et cependant

Champlain conseilla à plusieurs de rester à Québec, pour sauver leurs biens, et continuer à y vivre de la modeste mais agréable existence dont ils auraient été privés en France, La seule objection que Champlain ne manqua de leur exposer, était la privation de missionnaires pendant un intervalle

dont il était difficile de prévoir la durée, Voici du reste toute la pensée de Champlain à ce sujet :

“ Ces pauvres familles, voyant la condition qu’on leur offrait de s’en retourner en France, après avoir employé quinze à seize ans (1) de leur travail, pour tâcher à s’ôter l’incommodité et nécessité qu'ils souffriraient sans doute en France, et étant chargés de femmes et enfants, ils se verraient contraints de mendier leur pain, chose à la vérité bien rude et considérable à ceux qui se mettent en leur place. Ainsi se trouveraient-ils bien empêchés de ce qu'ils devaient faire, d’autant qu'ils se voyaient privés de l'exercice de la Religion, n’y ayant plus de Pr°tres : ils m'en demandèrent mon avis plus par bienséance à mon opinion que pour volonté qu’ils eussent à suivre ce que je leur eusse conseillé, néanmoins jugeant l’avantage que l'Anglais leur faisait, et la liberté qu’il leur donnait de s’en retourner en France, je pensai leur donner un conseil qui ne leur eut point été ruineux, leur remontrant que la chose la plus chatouilleuse et de grand poids était l'exercice de notre religion, qu’ils ne pouvaient jamais espérer si les Anglais étaient toujours en ces lieux, et par conséquent privé de la confession et des saints sacrements qui pouvaient mettre leur âme en repos pour un jamais, si ils leur étaient administrés, ce qu’ils ne pouvaient espérer si les Français ne reprenaient la possession de ces lieux, ce que je me promettais moyennant la grâce de Dieu, que pour cette année, si j'étais en leur place, je ferais la cueillette de mes grains, et en traiter le plus qu’il me serait pos-

(1) Martin, Pivert, Couillard et Desportes étaient au pays depuis 1618. Conséquemment Champlain n’exagérait pas la difficulté de la situation pour eux. La famille Hébert, arrivée depuis 1617, ne pouvait compter au nombre des familles de quinze à scize ans. Adrien Durhesne pouvait être résident à Québec depuis huit ans, mais pas davantage.

sible avec les sauvages, et les vaisseaux français revenant prendre possession, leur donner sa pelleterie et en tirer l’argent qu'il leur avait promis, et leur abandonner vos terres, puis vous en revenir en leurs vaisseaux, car il faut avoir plus de soin de l’âme que du corps, et ayant de l’argent en France vous pourrez vous tirer hors des nécessités. Ils me remercièrent du conseil que je leur donnai, qu'ils le suivraient, espérant néanmoins nous revoir la prochaine arüée avec l’aide de Dieu (1).”

Trois années devaient s’écouler avant que ces pauvres gens eussent la consolation de voir flotter de nouveau le drapeau blanc sur le promontoire de Québec. Cependant le conseil de Champlain ne leur norta aucun préjudice, au moins en ce qui concernait la partie purement temporelle. Pour Québec et la colonie, ce petit noyau, resté rivé au sol, devint le grand arbre dont les rameaux s'étendent aujourd’hui vivaces, comme au premier jour de leu: croissance, par tout le continent américain, Qui sait si la France, voyant le dépeuplement total du Canada, eût mis les mêmes instances à en réclamer la restitution ? Qui pourrait affirmer que Champlain luimême, en dépit de son grand zèle et de son attachement à la colonie fondée par ses soins, n’eût pas reculé en face des obstacles que l'ennemi lui réservait ? Lui, mieux que tout autre, instruit à l’école de l’expérience, pouvait prévoir les secrets des événements faturs, et y trouver peut-être plus de sujets d’inquiétudes que de consolations. À son âge, du reste, il ne manque pas d'hommes, même parmi les mieux trempés, qui eussent préféré le repos, après trente années d’agitation consacrées à la poursuite d’une idée, devenue presque irréalisable, à force d’être traversée par des obstacles sans nombre.

(1) Champlain, 1632, liv. 3, ch. 4, p. 251.

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