CHAPITRE NEUVIÈME
Le Père Nicolas Viel seul missionnaire de 1625 à 1629. — Se noie dans le saut de la rivière des Prairies, en retournant à Québec.— Le Père de Brébeuf s'occupe de la mission de Tadoussac.—Il va chez les Hurons en 1627 avec Je Père la Roche d’Aillon et le Père Anne de Nouë.— Jhonatiria — Sorcellerie chez les Hurons.— Le rôle des Jésuites dans le monde. — Historique des missions franciscaines en Amérique depuis 1516. — Quelques détails sur la nation Neutre. — Le Père de Brébeuf seul missionnaire des Hurons jusqu’en 1629.— Retourne à Québec, puis passe en France avec tous les missionnaires.
En quittant le pays des Hurons, au printemps de 1624, le Père le Caron et le Frère Sagard avaient remis à la charge du Père Nicolas Viel le soin de propager la lumière du catholicisme au sein de ces peuplades, devenues moins rebelles à la voix du missionnaire. Le Père Viel consentait bien volontiers à vivre seul de son Ordre, à côté de ces Hurons, que Dieu voulait attirer à son service. Il y demeura un an de plus, mais là devait se borner son rôle apostolique. Désireux de retremper sa foi aux sources spirituelles qu’il espérait trouver au monastère de Notre-Dame des Anges, il avait décidé de s’y rendre au printemps de 1625. Il prit avec lui un petit sauvage nommé Ahuntsic, qu'il avait instruit des mystères de la religion, et il se mit en route avec le convoi qui se rendait au cap de la Victoire pour la traite., Une tempête dispersa les canots, et les guides du Père Viel, gens malhonnêtes et féroces, le jetèrent dans le saut de la rivière des Prairies (!), avec Ahuntsic, son petit compagnon. Tous deux furent noyés.
(1) Ce saut a été appelé depuis le Saut au-Réoollet.
“ La mort du pauvre Père Nicholas, écrit Sagard, fut une perte très notable pour le pays, aussi fut-il également regretté des sauvages et des Français, qui trouvaient en lui une grande science, accompagnée de l'humilité, et d’une grande honnêteté et douce conversation, qui me fait dire qu’il eut rendu de grands services à Notre-Seigneur en cette maison, s’il lui eût donné une plus longue vie, car les Huguenots même avouaient ses mérites et ses grâces, mais le principal est qu'il était fort bon Religieux.”
Les meurtriers avaient fait main basse sur les effets du Père, son calice, sa chapelle, un journal de sa mission écrit sur des écorces de bouleau. Tous ces objets furent restitués, quelques jours plus tard, aux Pères de Brébeuf et la Roche d’Aïllon, qui s'étaient rendus au cap de la Victoire, pour de là atteindre la mission huronne par la voie ordinaire, L’attentat dont le Père Viel venait d’être la victime, décontenanca tellement ces deux Religieux, qu'ils résolureut de ne pas entreprendre ce voyage périlleux avec des sauvages qui pouvaient leur faire subir le même sort, et ils s’en retournèrent à Québec.
Le Père de Brébeuf n’y resta pas inactif, Son zèle immense le poussa à suivre les Montagnais dans leurs chasses d'hiver, afin d'apprendre leur langue, L'apprentissage allait être dur, car on sait ce qu’il en coûte de fatigues pour vivre au milieu des bois durant la saison rigoureuse. Parti de Québec, le 20 octobre, il ne devait y revenir que le 27 mars de l’année suivante. Pendant ces cinq longs mois, le missionnaire jésuite eut à supporter bien des ennuis de la part des sauvages, sans compter les privations de toute nature, Son tempérament robuste lui permit de tout braver sans se plaindre, L'étude de la langue montagnaise ec la prière absorbaient tout son temps. Doué d’une mémoire prodigieuse et d’une facilité
étornante, le Père de Brébeuf finit par saisir le mécanisme du montagnais que personne cependant ne pouvait lui expliquer.
A son retour à Québec, le Père y fit la rencontre de quelques Hurons, et il sut tellement si bien s'initier à leur langage, et déploya tant de zèle dans ce labeur ardu, qu’il put en entrevoir les rouages avant que de prendre le chemin de la mission huronne, qui devait être le plus cher objet de sa sollicitude d’apôtre.
L'heure allait enfin sonner pour le départ définitif du Père de Brébeuf, Un autre Père jésuite, Anne de Nouë, et un Récollet, le Père Joseph de ja Roche d’Aiïllon, devaient l’accompagner dans ce long trajet de Québec au pays des Hurons, Là-bas chacun travaillerait sur un théâtre spécial, avec la mission huronne comme principal objectif, Tant qu'ils ne comprendraient pas bien les langues du pays, le concours des interprètes simplifierait les difficultés, au moins dans une certaine mesure,
Comme toujours, le point de ralliement était au cap de la Victoire. C’est là que l’on mettait tout en ordre pour le voyage ; on y choisissait son canot, ses compagnons de route, Personne ne voulait recevoir le Père de Brébeuf à son bord. “Tu es trop lourd, lui disait-on, tu nous feras chavirer.” Eu effet, ce Jésuite avait une très forte taille, mais cet inconvénient pour voyager en canot, pouvait être compensé par la vigueur du bras. Le Père de Brébeuf jouissait d’une force physique peu commune, elle pouvait lui être très utile quand il s'agissait du portage des canots et des provisions. Les sauvages ne calculaient pas ce détail, et ils ne se laissèrent gagner que par les présents que le Père leur distribua.
Le convoi se mit enfin en marche, et remonta la rivière des Algonquins, s’arrêtant de temps à autre pour faire ies por-
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tages : besogne écrasante parfois. Pour un sauvage accoutumé dès le bas âge à ces pérégrinations à travers les forêts, les épaules chargées du canot rempli de provisions, ces trajets sont peu fatigants, mais l’Européen, à moins qu’il ne soit très fortement constitué, recule devant de telles difficultés. ‘“ Nous avons eu quelquefois, écrit le Père de Brébeuf, quatre trajets semblables (portages) à faire par jour, chargés au-dessus de nos forces, et de telle sorte que nous :n pouvions plus, mais Dieu nous faisait goûter alors les consolations du Paradis,”
La flottille toucha enfin la terre huronne, où nos missionnaires se partagèrent la. besogne, Le Père de la Roche se fixa à Caragouha, sur la côte occidentale de la péninsule et les deux Jésuites s’arrêtèrent au village d’Ihonatiria, l’Otouacha ou Toanché de Champlain, auquel le Père de Brébenf donna le nom de Saint-Joseph. La petite chapelle du Père le Caron était encore debout. Ce fut une grande consolation pour les missionnaires de retrouver tout bâti un temple où ils eurent la consolation de célébrer l’office divin,
Thonatiria ou Saint-Joseph fut donc le berceau de la primitive Eglise huronne. Caragouha ne vint qu’en second lieu, Les missionnaires ne perdirent pas une minute, et se mirent à l’œuvre avec un zèle incroyable, étudiant sur place les mœurs et les coutumes de leurs ouailles, travaillant à se les attirer par les plus beaux exemples de mortification plutôt que par des sermons, que du reste il leur eût été impossible de faire au début de leurs travaux évangéliques. Les difficultés de la langue étaient toujours là présentes à l'esprit des Pères, se dressant comme un obstacle presque invincible, Le Père de Nouë, déjà assez âgé, dut renoncer à l’apprendre, malgré toute la bonne volonté qu’il y employa. Le Père de la Roche perdit bientôt tout espoir, tant la tâche était ingrate,
Il fallut même au Père de Brébeuf une dose de courage plus qu’ordinaire pour surmonter les difficultés, mais il y parvint grâce à ses aptitudes spéciales ; et voilà pourquoi son œuvre ne fut pas stérile,
Les Hurons n'étaient pas athées ; ils croyaient à des êtres ou génies particuliers auxquels ils rendaient hommage. L’absence, chez eux, de culte, rendait leurs croyances plus diffciles à percevoir ; ils n'avaient ni temples, ni autels, ni rites, ni prières. Malgré leur irréligion, ils étaient superstitieux à l'excès, ce qui semble un paradoxe,
Les Hurons croyaient à l’immortalité de l'âme ; mais cette croyance était obscurcie par mille fables, comparables à celles des anciens au sujet de leurs Champs-Elysées, Une invocation qui leur était favorite semblait indiquer qu’ils possédaient l’idée vague d’un Dieu inconnu: Aireskoui soutanditeur, disaient-ils, c’est-à-dire : ayez pitié de nous. Dans les dangers, ils cherchaient à se concilier les esprits mauvais, en leur offrant, en sacrifice, du tabac, de la graisse, qu’ils jetaient dans le feu ou à l’eau.
Apostrophant le ciel ou le soleil, ils le prenaient à témoin de leur innocence, de la droiture de leurs intentions.
Les Hurons croyaient aux songes, et ils apportaient un soin tout particulier à leur donner une interprétation conforme à leurs désirs. Un songe, pour eux, équivalait à un ordre, et ils s’y conformaient, quelles qu’en pussent être les conséquences. C'était la parole de l'âme, à laquelle il fallait obéir, comme l'esclave obéit à son maître, Aussi cette espèce de culte à la divinité du rêve, leur faisait-elle commettre toute sorte de cruautés sur eux-mêmes et sur leur prochain.
Mais le plus grand fléau régnant chez eux, était la sorcellerie, Ce fut aussi un des plus grands obstacles à leur con-
version, Les jongleurs, se voyant menacés d’être supplantés
par les missionnaires, redoublaient d’efforts pour maintenir leur influence auprès des leurs. Cette opposition acharnée était bien celle du démon contre Dieu lui-même, et dans ce combat que les missionnaires eurent à soutenir contre les suppôts de Satan, ils ne l’emportèrent pas toujours. C'était donc véritablement en haine du missionnaire ou de l’envoyé de Dieu, que les sauvages le persécutèrent ou le mirent à mort. Comment expliquer que, dans les premiers temps des missions, alors que les Religieux ne pouvaient opérer de conversions, à cause de leur ignorance des idiomes indiens, les sauvages se montraient bien disposés à l'égard des Récollets ? Conservant sur ces infidèles un empire encore absolu, le démon ne les poussait pas encore à ces actes de violence qui se généralisèrent plus tard, à mesure que les missionnaires gagnèrent du terrain sur lui, Ce ne fut en effet que plusieurs années plus tard que la lutte s'engager, terrible et souvent sanglante, entre le Génie du bien et le Génie du mal. Arriva même un temps où l’apôtre de Dieu ne pouvait plus risquer la moindre démarche auprès des barbares pour leur conversion, sans s’exposer à une mort presque cértaine, Missionnaire auprès des sauvages devint presque synonyme de martyr. Ce fut le rôle des Pères de Brébeuf, Garnier, Lalermant et des autres Jésuites toujours prêts à affronter la mort, qui devait être pour eux le commencement de la vie.
L'Ordre fondé par saint Ignace avait déjà fourni de nombreux athlètes dans les missions lointaines de la Chine et du Japon. Plusieurs d’entre eux avaient versé leur sang pour la noble et sainte cause du catholicisme, Suivant l’exemple de leurs devanciers, les disciples de saint Ignace ne se montrèrent pas moins empressés à conquérir des âmes en Canada, où le champ, pour être moins vaste, n’était pas moins parsemé de périls.
Le rôle des premiers Jésuites dans le monde est un des plus glorieux. Macaulay, quoique protestant, leur a rendu dans ses écrits un magnifique témoignage :
“ Toutes les pages des annales européennes, durant grand nombre de générations, témoignent de la véhémence de la politique, de la discipline parfaite, du courage intrépide, de l'abnégation, de l'oubli des biens les plus chers à l’homme privé, du profond et opiniâtre dévouement à atteindre le but proposé, de la prudence infinie dans l'emploi des moyens, qui distinguërent les Jésuites dans la lutte pour leur église, L’esprit catholique s'était concentré dans le sein de l’ordre de Jésus, et son histoire est l’histoire de la grande réaction catholique. Cette société s’empara de la direction de toutes les institutions qui agissent le plus puissamment sur les esprits, la chaire, le confessional, les académies. Où prêchait le J'ésuite, l'Eglise était trop petite pour l'auditoire.
“ Le nom de Jésuite, en tête d’un ouvrage, en assurait le succès. C'était à l'oreille d’un Jésuite que les puissants, les nobles et les seigneurs confiaient l’histoire secrète de leur vie. C'était de la bouche d’un Jésuite que les jeuvues gens des classes hautes et moyennes apprenaient les premiers rudiments des études jusqu’à la rhétorique et la philosophie, La littérature et la science, compagnes jusque-là de l’incrédulité et de l’hérésie, se montrèrent les alliées de la foi orthodoxe. Devenue reine du sud de l’Europe, la société de Jésus, victorieuse, se prépara à d’autres conquêtes. S’inquiétant peu des océans et des déserts, de la faim, de la peste, des espions et des lois pénales, des prisons et des tourments, des gibets et des haches, les Jésuites apparurent sous toutes les formes, dans tous les pays; savants, médecins, marchands, servi. teurs, on les vit à la cour hostile de Suède, dans les vieux châteaux du Chester, au milieu des campagnes de Connaught ;
ils disputaient, instru’ vonsolaient, attiraient à eux les cœurs de la jeuness aaient le courage des timides, et portaient le crucifix a... 1èvres des agonisants.”
Ces paroles élogieuses pourraient s'adresser avec autant d’à-propos aux Jésuites du Canada.
Les Récollets, d'autre part, avaient déjà donné d’abondantes preuves de leur zèle sur cette terre du Nouveau Monde, Si l'on en croit un des leurs, le Frère Sagard, les Frères Mineurs vinrent en Amérique, l’année qui suivit sa découverte par Christophe Colomb. En 1516 ils avaient bâti deux couvents dans les Indes Occidentales. Ce fut vers cette époque qu’ils prêchèrent l'Evangile aux Indiens de Mexico, et qu'ils convertirent un chef célèbre, qui prit le nom de François à son baptême, par considération pour le fondateur de l'Ordre des Franciscains,
En 1521, le Frère Martin quittait l’Europe, suivi de onze religieux, revêtu lui-même de la charge de commissaire apostolique, Tous ensemble venaient implanter la foi dans la capitale du Mexique. Les conversions opérées par ces hommes de bien furent innombrables, Sagard en porte le chiffre à quatorze millions. Tout incroyable que peut paraître ce témoignage, il est certain que la population indigène était nombreuse, Mexico seul renfermait 800,000 habitants, lorsque Fernand Cortez en fit la conquête, le 13 août 1520, L’île de Saint-Domingue, l’Hispaniola des Espagnols, était peuplée d’un million et demi d'habitants, parmi lesquels les Récollets recueillirent d’abondantes moissons pour le Ciel. On rapporte qu’un jour l’on vit dans une procession 100,000 Indiens se donnant la discipline en mémoire de la flagellation du Sauveur des humains,
En 1528, le Souverain-Pontife choisit dans l'Ordre des Récollets le Père Jean de Zumaragna pour en faire le premier
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évêque du Mexique. Les progrès du catholicisme se multiplièrent alors avec une rapidité étonnante, Près d’un siècle plus tard, l'Eglise mexicaine était divisée en vingt-deux provinces renfermant 500 couvents de religieux. “ De sorte que, s’écrie Sagard, ces religieux ont ancré où jamais les Apôtres n’avaient abordé ; leurs premières traces sont marquées du sang bouillant de leur affection ; bien souvent captifs, ils ont captivé les hommes, et vainquant, ont vaincu leurs vainqueurs ; nous pouvons dire que, sous leur bannière, l'Eglise est comme sortie du monde pour acquérir de nouveaux mondes.” L'Amérique était donc, au commencement du dix-septième siècle, l’objet des plus nobles travaux évangéliques. Partout où l’Européen portait ses pas vagabonds, il était suivi du missionnaire à la robe noire, grise ou blanche. Hommes de paix, leur ambition se bornait à la conquête pacifique des âmes, se souciant en aucune façon des richesses terrestres. C'est à peine même si, en Canada, ils pouvaient se procurer le pain quotidien nécessaire à l’existence, Nos premiers missionnaires se trouvèrent beaucoup plus mal partagés sous le rapport matériel que leurs confrères du Mexique et. de Saint-Domingue, où les Indiens vivaient dans une aisance relative, surtout avant que les Espagnols les eussent dépouillés de leurs biens. Même après avoir été réduits à l’état d’esclavage, les naturels des contrées tropicales pouvaient eneore se procurer, plus aisément que ceux de la Nouvelle France, les aliments propres à se sustenter, Nos Indiens étaient d’une pauvreté extrême, Naturellement insouciants pour tout ce qui regardait leur alimentation, ils n'avaient guère plus d’égards pour les religieux qui vivaient au milieu d'eux, Aussi les pauvres missionnaires durent-ils se contenter des mets aussi mal apprêtés que peu substantiels qu’on leur offrait. Telle fut la vie journalière des Récollets et des
Jésuites au sei:: des nations qu’ils connurent, et le Père de Brébeuf est un exemple frappant de ce que l’amour du salut des âmes peut faire opérer de sacrifices, C’étaient, dit-il, des mortifications affectant tous les sens, une souffrance dans tout son être.
Le Père Joseph de la Roche passa un bien pénible hiver à l'endroit qu’il avait choisi pour exercer son apostolat. Au lieu de résider chez les Hurons, il aima mieux se rendre chez les Neutres, qui n'avaient pas encore reçu la bonne nouvelle, Le 18 octobre 1626, il disait adieu à ses confrères, et s’acheminait avec deux compagnons, Grenolle et la Vallée, plus au sud, où demeuraient les Attiouandaronks, à environ trente lieues de la presqu'île huronne, “ Nous avons tout sujet de croire, écrivait en 1641 un missionnaire jésuite, qu'il n’y a pas longtemps qu’ils ne faisaient tous qu’un peuple, et Hurons et Iroquois, et ceux de la Nation Neutre; et qu'ils viennent d’une même famille, ou de quelques premières souches abordées autrefois aux côtés de ces quartiers ; mais que par succession de temps, ils se sont éloignés et séparés les uns des autres, qui plus, qui moins, de demeure, d'intérêts et d’affection; de sorte que quelques-uns sont devenus ennemis, d’autres Neutres, et d’autres sont demeurés dans quelque liaison, et communication plus particulière (1).”
Les Neutres cependant semblaient différer des Hurons par la stature et la mine; ils étaient plus grands, plus forts et mieux faits. Une particularité remarquable, chez eux, était l'abondance des fous, qui prenaient plaisir à parcourir le pays et à se porter à toutes sortes d’extravagances. Ils étaient superstitieux, au moins à l’égal des Hurons. Leur crédulité ne connaissait pas de limites. Quelques Hurons leur ayant
(1) Relation de 1641, p. 72.
laissé entendre que le Père de la Roche se livrait à la magie, à l’empoisonnement et à l’incendiat, ils lui firent bientôt un mauvais parti. L'un de ces barbares lui lança à la tête une hache qui, heureusement, alla s’enfoncer dans un tronc d'arbre ; d’autres le dépouillèrent de tous ses biens, écritoire, couvertures, cadran, bréviaire, Le bruit s'étant répandu chez les Hurons que le Père avait été tué, ils envoyèrent Grenolle pour savoir la vérité et le ramener, s’il était encore vivant,
Ainsi se termina la mission du Père de la Roche chez les Neutres ; elle ne devait être reprise que quatorze ans plus tard par les Jésuites.
On sut par la suite que les Hurons avaient ainsi soulevé la colère des Neutres contre les Francais, afin de les empêcher de faire la traite directement avec eux. En effet les profits des Hurons eussent été moindres, si les Français, venant par un chemin plus court, s'étaient rendus en droite ligne chez les Neutres, au lieu de passer auparavant par le pays des Hurons. Toujours perfides, ces barbares.
Après le départ des Pères de Nouë et la Roche d’Aillon, le Père de Brébeuf se trouva seul au milieu des sauvages. Mais la foi qui l’avait conduit dans ces lieux de désolation spirituelle, l’y retint aussi longtemps que la voix de ses supérieurs ne se fit pas entendre, car l’obéissance aveugle était, pour lui, le premier de tous les devoirs. Il disait “ n’être propre qu’à obéir parce qu’il était dépourvu d'esprit et de prudence.” Son amour de la règle était poussé au plus haut degré; il eût préféré se laisser mettre en pièces plutôt que d’en violer aucune, Le Père Ragueneau, qui avait vécu longtemps avec lui, affirme qu’il ne l’a jamais pris en faute sur la question de règlemen;, Sa douceur, son humilité, son amour des souffrances, sont les vertus qu’il a pratiquées jusqu’à la perfection. Une patience inaltérable formait le fond de son caractère, et il en fallait
une dose plus qu’ordinaire pour tolérer, sans se plaindre, les vices et les grossièretés des sauvages,
“ Depuis douze ans que je le connais, écrit le P, Ragueneau, je l'ai vu supérieur, inférieur, tantôt dans les affaires temporelles, tantôt dans les travaux des missions, traitant avec les sauvages, les chrétiens, les infidèles, les ennemis, en butte aux persécutions, aux calomnies, et jamais je ne l'ai vu, je ne dis pas en colère, mais donner la moindre marque d’impatience ou de vivacité, Parfois on cherchait à l’attaquer par le côté qui devait lui être le plus sensible, mais toujours son œil restait bénin, ses paroles pleines de douceur, et son cœur calme et tranquille.”
Pendant son premier séjour au milieu des peuplades huronnes, le Père de Brébeuf fit des efforts inouïs pour les ramener à la vraie foi. Vouloir les amener à la connaissance de Dieu par les moyens ordinaires, c’est-à-dire l’enseignement du catéchisme, l'explication des saints mystères, des exercices du culte, c’eût été une besogne à peu près stérile. Aussi se contenta-t-il plutôt de leur prêcher d'exemple en leur donnant mille preuves de sa charité, de son abnégation, en les visitant, leur rendant tous les services que son zèle pouvait lui inspirer, et se faisant enfin tout à tous. En dépit de la meilleure volonté du monde, ne rencontrait-il bien souvent qu'indifférence si ce n’est de la contradiction. “ Tes usages ne sont pas les nôtres, répondaient-ils ordinairement. Notre pays est si différent du tien, qu’il n'est pas possible qu'ils aient le même Dieu pour auteur!” Comment ne pas se décourager en face d’une pareille insouciance ? Le bon Père attendit qu’un rayon de la grâce vint éclairer ces âmes livrées aux plus grossières superstitions, aux passions les plus coupables. Il était évident que Satan ne lâcherait pas sa proie dans ses premières luttes avec l’ange du Seigneur : son empire datait de trop loin pour être si tôt ébranlé.
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Ce ne fut qu’au printemps de 1629 que le missionnaire versa l’eau régénératrice du baptême sur le front d’un petit enfant que l’on croyait déjà mort, Le sacrement sembla le ramener à la vie, et lorsque le Père de Brébeuf retourna chez les Hurons, en 1634, il revit cet enfant, dont il n'avait pas perdu le souvenir,
Ce fut durant les trois premières années qu'il séjourna au milieu des peuplades huronnes que le Père de Brébeuf entreprit la traduction en sauvage du catéchisme du Père Lédesme, résumé en quatorze leçons de tout l’enseignement de la foi catholique, Champlain a sauvé de l'oubli cette œuvre si précieuse aux missionnaires de son temps, en l'insérant à la suite de ses récits de voyages.
Ayant recu l’ordre de son supérieur de descendre à Québec, les Père de Brébeuf dut, au printemps de 1629, abandonner sa chère mission à peine sortie de l'enfance, Les sauvages furent consternés de cette nouvelle. “ Et quoi, Echon (nom huron du Père), tu nous quittes! Depuis deux ans tu vis avec nous pour apprendre notre langue, et nous apprendre à connaître le Maître de la vie. Déjà tu parles comme nous, mais nous ne savons pas encore adorer et prier Dieu comme toi, et tu nous laisses! Si nous ne connaissons pas le Dieu que tu sers, nous l’appellerons à témoin que ce n’est pas notre faute, mais la tienne puisque tu nous quittes.” ” Le Père fut touché jusqu'aux larmes de ces paroles pleines d'affection pour sa personne, paroles qui laissaient apercevoir que ces barbares ne manquaient pas du désir de connaître l’Auteur de tout bien. Pour les consoler, il leur promit de revenir, si la Providence le permettait, Le Père de Brébeuf revint en effet, mais ce ne fut que cinq ans plus tard; il ne devait plus jamais les quitter.