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CHAPITRE DEUXIÈME

La famille des de Caën, — Leurs croyances religieuses. — Opinion de Sagard sur Guillaume, — Emery de Caën et sa conduite à l'égard des catholiques, —Guillaume, généralissime de la flotte. — Fut-il traître à sa patrie. —Emery de Caën lutte contre les Kirke.— Sa défaite.

La vie des de Caën a été trop intimement liée à celle de Champlain, pour ne pas donner sur leur compte tous les renseignements fournis par l’histoire, S'il y a du pour et du contre dans leur conduite, il se dégage cependant de leurs procédés habituels une certaine déférence à l'égard du fondateur, plutôt propre à nous les faire louer qu’à blâmer.

Avant que de tenter fortune dans le commerce des pelleteries et des huiles de baleine, Guillaume de Caën et son neveu avaient appartenu à une vaste association pour le trafic aux Indes Orientales, association composée d2 capitalistes parisiens, rouennais et lyonnais. Ces négociants avaient préparé une première expédition aux îles de la Sonde, vers l’année 1616, avec l’idée d’en rapporter des épices. L'histoire nous a conservé les noms de trois membres de la famille de Caën : Ezéchiel, Guillaume et Emery. Guillaume de Caën était né à Dieppe du mariage de Guillaume de Caën et de Marie Langlois. De bonne heure il avait pris goût aux voyages lointains pour des fins de commerce, Emery de Caën était le neveu de Guillaume, bien que Champlain le mentionne comme le cousin du célèbre armateur, Tous trois étaient

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ca .inistes, mais Guillaume et Emery qui nous intéressent davantage, pourraient être placés en dehors de la fraction des fanatiques qui voulaient ostraciser le catholicisme. Sagard dit que Guillaume de Caën ‘ était poli, libéral et de bon entendement.” Ce témoignage semble un peu forcé, car le marchand rouennais se montra généralement mesquin et de mauvaise composition, ÆEmery, au contraire, possédait un caractère franc, ouvert, libéral, et rien, dans ses rapports avec les missionnaires, n'indique qu’il fut plutôt un protestant qu’un catholique, Et si nous n'avions sous les yeux certaines affirmations pour nous faire écrire qu’il était huguenot comme sa famille, nous serions tenté de croire qu’il pratiquait la religion révélée, Deux faits recueillis dans sa vie le prouvent suffisamment,

En 1625, Emery de Caën portait sur les fonts baptismau x un des enfants de Guillaume Couillard,

Le 25 août 1652, il agissait de nouveau comme parrain au baptême d’un petit sauvage, cérémonie que présidait le Père Le Jeune.

Or, les rites de l'Eglise exigeant que les parrains soient catholiques, il est bien permis de se demander si Emery n'avait pas abjuré le protestantisme dès l’année 1625.

Lors du baptême de Napagabiscou, appelé aussi Tregatin par les Français. Emery de Caën alla lui rendre visite pour le féliciter de sa bonne actil puis, détachant de son cou une croix précieuse, il lui dit : “ Tiens, voilà une croix précieuse que je te prête, Je veux que tu la portes jusqu’à ton entière guérison. Alors tu me la rendras. Fais y attention, car elle renferme du bois de la vraie croix, Tous les chrétiens l’adorent, et la vénèrent comme gage de leur rédemption, par laquelle le ciel nous a été ouvert, et nous avons été faits cohéritiers %e Jésus-Christ, notre Dieu, notre Père et notre

Tout.” Ce disant, Emery de Caën l’embrassa, le $t toucher aux lèvres du sauvage en danger de mort, la mi à son cou, en lui recommandant avoir espérance et confiance en Dieu.

Le Frère Sagard, qui nous fait connaître cette scène tout à fait digne d’un catholique, ajoute : “ Voilà ce que vaut un bon chef dans un pays, et plût à Dieu que tous ceux qui ont été avant et après lui, eussent été, comme lui, porté pour le salut des sauvages, je m'assure que cela eût grandement profité et avancé leur conversion.”

Il ÿ a, dans ce témoignage du Frère Récollet, une preuve presque certaine qu'Emery de Cuën était alcrs catholique, Le baptême de Tregatin eut lieu en 1626,

Quoi qu’il ea soit, Emery de Caën se montra l’ami des Jésuites, et les Relations de ces bons Pères nous apprennent qu’il allait quelquefois dîner au couvent de Notre-Dame des Anges, (Cette marque de sympathie réciproque est assez significative. Si elle ne prouve pas que de Caën fût catholique, elle établit qu’il ne partageait pas contre les Jésuites cette antipathie si commune chez tous les sectaires.

On serait porté cependant à croire, à la lecture des œuvres de Champlain, qu’Emery de Caën contenancait à bord de ses vaisseaux les officiers huguenots qu'il commandait, Cette conduite, difficile à comprendre de la part d’un catholique, s’explique mieux quand on se rapporte à la coutume du temps, qui donnait souvent aux protestants la préséance sur les catholiques, Mais les désordres qui s’ensuivirent, devaient supprimer un pareil état de choses, au moins sur les eaux du Saint-Laurent, L'on se rappelle, en effet, que le duc de Ventadour avait ordonné aux capitaines de navires de ne plus laisser chanter de psaumes à leur bord, du moment qu'ils entraient dans le fleuve.

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Guillaume de Caën portait le titre pompeux de généralissime de la flotte, et s’il ne commandait pas toujours en personne les escadres françaises destinées au commerce du Canada, il en a ait la direction aussi bien que la responsabilité, Rarement manqua-t-il l’occasion de traverser l'océan eh x pour surveiller les affaires de sa compagnie. Sa grande faute, RUE et il ne fut pas le seul coupable, c’est d’avoir refusé à | ui Champlain la protection qu’il requérait afin d'empêcher la a ruine de la colonie. Mais peut-on l’accuser, comme on l’a fait, d’avoir travaillé sourdement à la capitulation de Québec, en 1629? D’après le Père du Creux, Sir David Kirke, amiral de la flotte anglaise, aurait été informé par de Caën du nombre de vaisseaux qu’envoyait la compagnie de la Nouvelle France, de l’état, de la garnison et des magasins de Québec, enfin de tous les renseignements qui pouvaient pousser les aventuji riers avides à s'emparer d’une proie de prise facile. | | et bit Cette accusation, à première vue, semble rationnelle. La

| compagnie de Montmorency dont Guillaume de Caën fut UE l'âme, comptait, parmi ses privilèges, celui de la traite pour

ie onze années, Or, lorsque le cardinal de Richelieu :. 1da la graude compagnie de la Nouvelle France, l'autre ne comptait encore que sept années d'existence. C'était lui enlever du coup le commerce pendant quatre ans, et par conséquent porter la ruine au sein de l’ancienne société, En livrant Québec à l'ennemi, Guillaume de Caën se venseait d’une injustice. Cependant Richelieu lui avait accordé la permission de faire MERE | la traite, une année de plus, afin qu’il pût s’indemniser des

pertes que le retrait de son privilège aurait pu lui faire

1 subir, qu Lo:sque la nouvelle de la capitulation de Québec fut rérandue en France, l’on conçut de forts soupçons contre de Caën. Le cardinal de Richelieu, auquel il s'était adressé pour

obtenir la restitution des marchandises qu’il avait laissées dans le magasin de l’habitation, et dont les Kirke avaient eu la précaution de s'emparer, écrivit à ce sujet à M. de Chàteauneuf, ambassadeur français à Londres: “ Je vous prie de considérer un peu ses actions : car je vous avoue qu'étant Huguenot, comme il l’est, et ayant eu tout le mécontentement qu’il a eu de la nouvelle compagnie du Canada, j'ai eu quelque sormpçon qu’il se fût entendu avec les Anglais. Je n’en ai point de connaissance assurée; mais vous me ferez plaisir de me mander comme il se comportera (1).”

Ce soupçon manquait de fondement, parce que Guillaume de Caën avait tout intérêt à la conservation de Québec. Ses marchandises, tombées aux mains de l’enneini, valaient environ quarante mille écus. S'il eût pactisé avec les Kirke, ceux-ci lui en auraient fait la remise ou l’auraient indemnisé de bonne grâce, Mais comme ils ne s’exécutèrent que sous l'empire de la force, il est clair que Guillaume de Caën ne trahit point la couronne de France.

Cette seule considération acquiert encore plus de force par le fait qu'Emery de Caën prit, en 1629, une part très active à la défense de la cclonie, et n'’eût été une imprudence d'un de ses marins, il se fût emparé de Thomas Kirke, et peut-être eût-il empêché par là de voir Québec tomber entre les mains de l'ennemi,

Voici les faits tels qu'ils se sont passés :

Emery de Caën, ayant appris que la paix était conclue entre l'Angleterre et la France, en vertu du traité de Suze, du 24 avril 1629, avait équipé un navire pour le Canada, avec l'intention d’en rapporter les marchandises de l’ar :‘2nne

(1) Collections de documents sur l'Histoire de France ; Instructions diplomatiques du cardinal de Richelieu. Paris, 1858, t. ILI.

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compagnie, Il était loin de s'attendre à rencontrer une flotte anglaise dans les eaux du fleuve Saint-Laurent, Arrivé en ‘ace des Escoumins, la brume lui déroba la vue des côtes, et il courut s’échouer sur l’île Rouge, en face de Tadoussac, où les vaisseaux anglais reposaient sur leurs ancres, Ayant pu réussir à se dégager à la marée montante, Emery de Caën vint mouiller à deux lieues plus haut que Tadoussac, à l'endroit connu sous le nom de Chafaud aux Basques. Là il apprit que les vaisseaux qu’il avait aperçus au Moulin- Baude, en rade de Tadoussac, appartenaient aux Anglais. Il mit aussitôt à la voile et s'avanca jusqu’à la Malbaie, où la nouvelle de la capitulation de Québec lui fut apportée par des sauvages. De Caën envoya deux Français, Froidemouche et LeCoq, s'assurer si cette nouvelle était vraie. Il n'avait pas eu la main heureuse dans le choix de ses émissaires, car ces deux mauvais garnements, au lieu de se rendre à Québec, s’amusèrent à chasser sur les grèves du cap Tourmente, puis se rendant enfin à Québec, qui était au pouvoir de l'ennemi, ils coururent chez Guillaume Couillard, qui ne leur ménagea pas sa surprise de leur témérité, Il avait été stipulé qu'ils retourneraient en France, et en se montrant à Québec, ils s’exposaient à être pris comme déserteurs. — “ Que venez-vous faire ici, leur dit Couillard ; ne savez-vous pas que je dois vous dénoncer, comme c'est mon devoir, Il y va de ma vie, et essayer de vous cacher serait exposer ma famille à la ruine, Nous allons nous rendre ensemble chez le commandant, C’est un galant homme, il ne vous fera pas de mal.” Louis Kirke leur fit quelques menaces, et les condamna à rester auprès de lui, au tort, pour y servir comme manouvriers.

Sur l’entrefaite, Thomas Kirke, descendant le fleuve, aperçut le vaisseau d'Emery de Caën, et il s’en approcha à une

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