CHAPITRE CINQUIÈME
Premiers essais agricoles par les Récollets.— Louis Hébert agriculteur, — Fiefs qui lui sont concédés. — Champlain, horticulteur et agriculteur — Elevage du bétail au Cap Tourmente.— Résidence au même endroit.— Rôle des Jésuites en agriculture.
Les premiers travaux de défrichement dans la Nouvelle France datent de l’année même que Québec fut fondé, Champlain avait, en arrivant, fait abattre des arbres tout autour de l’habitation, afin de s'assurer si les graines semées en terre viendraient bien. Le sol paraissait d'assez bonne qualité, On était au commencement de juillet,
Le premier octobre Champlain fit semer du blé, et le quinze, du seigle, Le vingt-quatre, il planta des vignes sauvages qui prirent aussitôt racine, mais elles moururent au bout de quelque temps, faute de soins appropriés.
Ce fut le premier essai agricole avant l’arrivée des Récollets en 1615.
Bien que la compagnie de Rouen se fût engagée à nourrir et entretenir six religieux, ceux-ci ne se contentèrent pas dés secours promis, lesquels pouvaient manquer au premier jour, soit par un retard de navigation, soit par l’incurie des marchands, qui promettaient toujours plus qu’ils ne tenaient, Comprenant que la culture de la terre leur sauverait peutêtre la vie en un moment de disette générale, les Récollets ne furent pas plus tôt installés dans leur nouveau couvent de
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Saint-Charles, qu'ils commencèrent à défricher un certain lot de terrain qu'ils avaient reçu afin d'y bâtir un monastère et ses dépendances, Le Père Denis Jamet dressa un jardin d'un arpent carré, à environ mi-chemin du couvent et de l’habitation de la basse-ville, et il le fit palissader de pieux, Les Pères avaient réussi à planter tu joli verger, Comime tout le terrain situé le long de la rivière Saint-Charles était bien peu boisé, il devenait facile d'y nourrir le bétail d'rant la belle saison, Les animaux apportés de France consistaient en poules, canards, porcs, ânes et oies, Le jardin du Père Denis devait fournir les légumes. Mais il fallait des bras pour cultiver ce jardin et ce verger, et défricher d’autres lots, S'ils avaient pu obtenir de France six ou huit bons travailleurs, ils auraient bientôt labouré assez de terre pour nourrir tous les habitants de Québec,
Louis Hébert, qui vint à Québec deux ans après les Récollets, avait l'intention, en s’expatriant, de s'appliquer avant tout à la culture du sol, 11 commença par défricher cette partie de la haute-ville, bornée par la rue des Remparts et tout le versant nord du cap, depuis la petite terrasse-Bienville jusqu’à l’ancienne rue des Pauvres, qui correspondait à la rue Collins, Lescarbot nous apprend que Hébert, du temps qu’il vivait à Port-Royal, prenait grand plaisir au labourage du sol, Il s’y adonna avec non moins de satisfaction à Québec, et le Frère Sagard, qui le connut, veut sans doute le désigner lorsqu'il dit : “ Outre la maison des Marchands ou Québec, il y a un autre logis, au-dessus de la terre haute, un lieu fort commode où l’on nourrit quantité de bétail qu’on y a mené de France; on y sème aussi, tous les ans, force blé d'Inde et des pois, que les associés traitent par après aux sauvages pour des pelleteries. Je vis dans ce champ un pommier, qui y avait été apporté de Normandie, chargé de
fort belles pommes, comme aussi de jeunes plants de vignes fort beaux, et tout plein d’autres petites ‘roductions, qui témoignaient de la bonté de la terre.”
Mais Hébert eultiva d'abord un terrain qui ne lui appartenait pas. Comme il lui fallait, pour améliorer sa position ou plutôt la régulariser, il adressa une requête au duc de Montmorency dans le but d'obtenir la concession de ces terres, Il représente “ qu’il est le chef de la première famille française qui ait habité en ce pays depuis le commencement du siècle, laquelle il a conduite avec tous ses biens et moyens qu'il avait à Paris, ayant quitté ses parents et amis pour donner ce commencement à une colonie et peuplade chrétienne.”
Le 4 février 1623, le duc accorda au brave colon canadien la faveur demandée avec de si bonnes raisons, Et quand, en 1625, Henri de Lévis, duc de Ventadour, eut acheté de son oncle la charge de vice-roi, Hébert fit des instances pour faire ratifier la première concession reconnue officiellement sous le nom de Saut-au-Matelot. L'affaire fut vite réglée. Dès le 28 février de l’année suivante, le nouveau vice-roi lui expédiait ses papiers régulièrement signés et paraphés. Après avoir représenté tous les titres du réclamant à l'octroi de cette concession, le document conclut comme suit:
“Pour les considérations sus alléguées et pour encourager ceux qui désireront cy après peupler et habiter le dit païs de Canada, avons donné, ratifié et confirmé, donnons, ratifions et confirmons au susdit Louis Hébert et ses successeurs et héritiers, et suivant le pouvoir à nous octroyé par Sa Majesté, toutes les susdites terres labourables, défrichées et comprises dans l’enclos äu dit Hébert ensemble la maison et bâtiments ainsi que le tout s'étend et comporte au dit lieu de Québec sur la grande rivière ou fleuve de Saint-Laurent, pour
en jouir en fief noble par lui ses héritiers et ayant cause à l'avenir comme de son propre et loyal acquest et en disposer pleinement et paisiblement comme il verra bon estre, le tout relevant du fort et château de Québec aux charges et conditions qui lui seront ci après par nous imposées. (1).”
Les défrichements furent lents à se faire. A part Hébert, seuls les Récollets avaient compris l'importance de ne pas compter sur les secours de France pour vivre en Canada. Ce qui faisait dire au Père Lalemant, en 1626: ‘“ S'il y a dixhuit ou vingt arpents de terre cultivée ici (y compris celles des Récollets) c’est le bout du monde.” Mais la petite poignée de Français qui vinrent chaque année, depuis 1615, grossir le noyau de la colonie naissante, n'étaient pas absolument blâmables pour cette espèce de négligence. Les vexations des merchands qui voulaient tout monopoliser, commerce et industrie, en obligeant Hébert à ne vendre ses grains qu’à eux-mêmes, à des prix fixés d'avance, devaient le détourner de ces travaux pénibles et en fin de compte peu lucratifs. L’édit de 1627, qui supprimait la compagnie de ces marchands, nous donne la clef exacte de la situation (?).”
Champlain, homme juste par excellence, gémissait sur cet état de choses, et il ne peut s'empêcher de faire connaître de quoi il en dépendait: “ Ce n'était pas le moyen, dit-il, de donner à d’autres le désir d'aller peupler le Canada; ou plutôt, ceci ne se faisait qu’à dessein de tenir toujours le pays dans la misère et la gêne, et par là, d’ôter à chacun le courage d’y aller habiter, afin que la population, ne pouvant pas s’accroître, les associés y eussent l’entière domination.”
(1) Voir appendice, pièce 2. .
(2) Voir le préambule de l’Edit d'établissement de ia Compagnie de la Nouvelle France, au Livre III, ch. 5, pp. 178 et 179.
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Le mal était grand, et l’on peut même dire irréparable, car la jeune colonie était frappée au cœur par cette engeance de spéculateurs sans vergogne qui croyaient avoir tout intérêt à détourner du Canada les Français d'outre-mer. Ils ne réussirent que trop, hélas! dans leurs visées antipatriotiques, et il est de même assez étrange qu'ils n'aient ‘as réussi à chasser de la Nouvelle France les quelques colons qui, en changeant de pays, n’avaient en somme rien gagné sous le rapport de la fortune et du bien-être. Mais la Providence avait des vues particulières sur notre beau Canada, puisqu'elle a permis que nos premiers ancêtres aient persisté, malgré les épreuves les plus terribles, à y séjourner. C’est dans la réalisation de ce plan providentiel qui dépasse toute conception, que l'on voit briller dans tout son éclat la grande figure de Champlain, dominant toute cette nuée de parasites attachés aux flancs de la colonie pour en extraire le plus précieux de son sang, et puis retournant chez eux sans laisser d’autres traces que des souvenirs regrettables.
La mort de Louis Hébert fut une grande perte pour Québec. Après Champlain, dit Ferland, c’est lui qui avait pris la plus grande part à l'établissement de Gaébec et à l’avancement de la Nouvelle France, “ C’a été, s’écrie Champlain, le premier chef de famille résidant au pays qui vivait de ce qu’il cultivait.” Hébert avait justifié les espérances du fondateur de Québec, et cette considération, sortie de sa plume, renferme le plus bel éloge qu’il pût lui donner. Champlain aussi aimait l’agriculture, et il s’y adonna beaucoup plus qu'on ne le pourrait croire au simple récit qu’il nous a laissé des événements aux” is il se trouva si intimement mêlé, Comment, en effet, se demandera-t-on, put-il s'occuper de détails agricoles, absorbé qu’il fut toujours par les difficultés inhérentes à son poste de lieutenant des vice-rois ?
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Dans un endroit de son Récit, Champlain nous donne une preuve non équivoque qu'il s'intéressait au jardinage : “ Ce que je fis, prenant, dit-il, un singulier plaisir à cette occupation, à cause de l'utilité et des avantages qu’en recevait toute l'habitation: car l’on ne saurait dire combien on recoit d’utilité des jardinages, en ces lieux : ce dont personne n'avait fait d'épreuve ; car la plupart voudraient bien cueillir, mais rien semer.”
C’est à Champlain que la colonie fut alors redevable des premières importations du grand bétail, qu’il faisait nourrir sur les terres fertiles situées à la base du cap Tourmente, L'idée était éminemment pratique. Le cap Tourmente, qui se dresse fièrement sur la rive gauche du Saint-Laurent, à trente milles en aval de Québec, reçut son nom de Champlain lui-même, “ Nous l'avons ainsi nommé, dit-il, d'autant que pour peu qu’il fasse du vent, la mer y élève comme si elle était pleine.” C’est aux pieds de ce cap, dont 14 auteur est de près de dix-neuf cents pieds, que l’on aperçoit ces belles prairies naturelles, qui s'étendent jusqu’à une pointe de terre appelée Petit Cap, et couvrent une superficie de plusieurs centaines d’arpents. Le sol y est très fertile, et Champlain le comprit si bien, qu’il ne tarda guère à en tirer parti pour l'élève des bestiaux. En 1623 il alla visiter cette région en compagnie de Guillaume de Caën, qui se la fit concéder par le duc de Montmorency, ainsi que plusieurs îles adjacentes, et depuis lors ces grasses prairies servirent à l’alimentation du bétail qui y fut envoyé,
Tous les étés, (hamplain dirigeait une dizaine d'hommes au Petit-Cap; ils s’y occupaient de la fenaison, puis apportaient à Québec, dans des barques, leur récolte de foin. Mais comme ces transports absorbaient beaucoup de temps, Champlain crut que ce serait une économie de bras que de fonder
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sur place une habitation ou résidence qui pût servir aux ouvriers, ainsi qu'une grange et une écurie pour y loger le bétail et le fourrage. L'endroit qu’il choisit était sur le bord d’un petit ruisseau que les chaloupes pouvaient remonter à marée haute; ce ruisseau traversait ia prairie, qui ne se trouvait séparée du cap Tourmente que par un bouquet d'arbres à essences variées, Il y avait là, au témoignage de Champlain, des chênes, des ormes, des bouleaux, des noyers, des pins, des cèdres, des pommiers et des vignes sauvages en abondance.
En 1626, Champlain y fit commencer la construct'on d’une grange de soixante pieds de long sur vingt de large, et deux autres corps de logis de dix-huit pieds sur quinze chacun. Le tout fut bâti à la façon normande, c’est-à-dire en terre et en bois. Champlain s’y rendait, durant l'été, tous les huit jours ; il voulait s'assurer par lui-même que les ouvriers ne perdaient pas leur temps. En son absence, le nommé Foucher surveillait les travaux.
Au mois de septembre de la même année, Champlain envoyait au cap Tourmente le bétail, qui, jusque-là, avait été nourri à Québec, ainsi que des vivres pour le personnel de l'habitation, qui se composait de six hommes, une femme et une petite fille. De ce nombre étaient Nicolas Pivert, Marguerite Lesage, son épouse, et leur nièce, dont le nom échappe à l’histoire. |
Le 14 du même mois, l'habitation étant à peu près terminée, la famille de Pivert consentit à y passer l’hiver. Et quand revint le printemps, Champlain put s'assurer par un commissionnaire que cette famille n’avait souffert ni de froid ni de faim. Il leur avait fourni les provisions.
Au mois d'octobre, Champlain courut rendre visite à ces braves colons, objet de sa plus tendre sollicitude, car ils ren-
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daient un très grand service à tous les Français du pays. Les Récollets y avaient leur chapelle, et de temps en temps ils s’y rendaient pour y célébrer l'office et administrer les sacrements. Sagard nous apprend que, le samedi après la fête de la Purification, — 1628 — le Père Joseph le Caron y alla avec le Frère Charles, et qu’il y donna la sainte communion à sept ou huit personnes,
Nous avons dit qu’au mois de juillet 1628, des émissaires des trois frères Kirke se jetèrent soudainement sur l’habitation du cap Tourmente, s’emparèrent de quelques têtes de bétail, et firent brûler les autres avec les étables. D’après Sagard, il pouvait bien s’y trouver environ quarante à cinquante pièces.
L’habitation du cap Tourmente était ruinée. Tout avait été brûlé, et la colonie dispersée, Amenés à Tadoussac, les prisonniers français ne tardèrent pas à être relâchés. Sagard appelle Foucher le capitaine du cap de Tourmente, c’est-àdire le commandant de l'habitation.
Les Jésuites, de leur côté, ne négligèrent rien de ce qui pouvait assurer du pain à leur couvent. A leur arrivée au pays, c’est à peine si les Récollets et Louis Hébert avaient défriché vingt arpents de terre. Le Père Noyrot avait, en 1626, amené de France un Frère et vingt ouvriers qui devaient s'occuper de culture et de construction. ‘“ Ils n’ont perdu aucun temps, s’écrie Champlain, comme gens vigilants et laborieux qui marchent tous d’une même volonté, sans discorde, qui eût fait que dans peu de temps ils eussent eu des terres pour se pouvoir nourrir et passer des commodités de France; et plût à Dieu que, depuis vingt-trois à vingtquatre ans, les sociétés eussent été aussi réunies et poussées du même désir que ces bons Pères: il y aurait maintenant plusieurs habitations et ménages au pays.”
Le duc de Ventadour avait, en 1626, concédé aux Jésuites les terres contenues entre la rivière de Beauport ou Sainte- Marie et le ruisseau du Berger, le plus voisin à l’ouest du ruisseau Saint-Michel, le tout formant une superficie d’environ une lieue de front sur quatre lieues de profondeur, Le document vice-royal fut signé et scellé le 10 mars. Ce don était irrévocable, perpétuel et ne portait aucune charge. Les Jésuites étaient autorisés à bâtir, si bon leur semblait, une habitation, demeure, noviciat ou séminaire pour eux-mêmes et pour y instruire les enfants des sauvages, Comme l’intention de ces religieux était aussi de donner un certain essor à l’agriculture, négligée jusque-là, afin de trouver, par ce moyen une plus grande facilité d’existence, ils commencèrent, dès l’année 1627, à défricher les terres voisines de leur couvent, et firent même, cette année-là, quelques semences. Ils ne se départirent pas, par la suite, de cette ligne de conduite, qui était bien la plus sage et la plus prudente, car si les premiers colons eussent pu s’adonner à l’agriculture, au lieu de faire le commerce en restant sous le joug des sociétés mercantiles, Québec eût résisté à l'invasion ou plutôt à l’intrusion des Kirke,