CHAPITRE SIXIÈME
Conduite de Champlain à l'égard des sauvages. — Respect qu'il commande.— Autorité dont il jouit auprès d'eux.— Sa mémoire religieuse. ment conservée pendant longtemps.—Champlain essaie de fixer les Montagnais auprès de Québec.--Intéresse leur chef à ce projet. — Election de ce chef d’après le choix de Champlain.—Mahican-atic-ouche. — Meurtre de Pillet revient sur le tapis. —Champlain cherche toujours à découvrir le coupable. — Deux nouveaux meurtres commis à la Canardière par un Montagnais. — Champlain semble bien décidé à punir ce double attentat. — Il fait emprisonner un sauvage, qui plus tard est reconnu innocent.—Trois jeunes filles sont données à Champlain comme otages, — Il les fait élever chrétiennement.— Foi, Espérance et Charité, —Mahican-atic-ouche trouvé coupable de l'assassinat des deux Français.
La conduite noble et intelligente de Champlain à l'égard ‘es sauvages, constitue une des plus belles pages de sa vie, C’est dans ces rapports journaliers avec les chefs des tribus, et souvent aussi avec une tribu entière, qu’on peut juger quelles étaient les plus brillantes qualités de notre héros. On ne sait s’il faut admirer davantage sa patience dans les ennuis et les contradictions qu’il eut à subir de leur part, ou sa diplomatie, qui le constitua de prime abord le plus aimé et le plus respecté des Français au sein des bourgades indiennes,
La parole de Champlain commandait une obéissance passive; son amitié était si chère aux sauvages, qu'ils auraient fait les plus grands sacrifices plutôt que de lui déplaire, Sous ce rapport, — il vaut bien la peine de le mentionner — Champlain l’emporta même sur les missionnaires. Aussi la mémoire de notre premier gouverneur s’est-elle conservée plus longtemps au milieu des Hurons que le souvenir du Père Brébeuf ou du Père le Caron,
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Les vertus de Champlain étaient d'autant mieux appréciées par ces naïfs enfants des bois, qu'ils comprenaient d'instinct que le missionnaire est astreint à une vie plus parfaite en raison de son état, que l’homme du monde, Le caractère spécial de chacun d'eux ne pouvait échapper à leur finesse d'observation.
Nous avons vu que Champlain avait contracté une alliance avec les Montagnais, les Algonquins et les Hurons, dès qu’il eût mis le pied sur le sol de la Nouvelle France, Cette amitié lui permit d'entrer en négociation avec eux, pour le plus grand bien de ses compatriotes. Sans Champlain, la traite fut devenue bientôt impossible aux agents des compaguies, Son nom leur servait comme d’un mot de passe, Mais la traite n’était pas l’unique ambition du fondateur de Québec ; il avait en vue un projet beaucoup plus relevé, Champlain voulait attirer les sauvages amis autour des Français, comme pour leur servir de rempart, En parvenant à ce résultat, il s’assurait une protection contre les attaques des ennemis, et
‘ les ayant à ses côtés, il pouvait plus aisément déjouer leurs
perfidies, C'était de bonne politique. Aussi déploya-t-il un grand zèle pour la faire réussir. Les Jésuites adoptèrent plus tard ce plan, et ils en retirèrent de grands avantages pour le bien spirituel de leurs ouailles, et la colonie de Québec n'eut qu’à s’en féliciter.
Champlain avait essayé, vers 1622, de faire entrer dans son projet un sauvage montagnais du nom de Miristou, grand ami des Français. Son père avait été chef de sa tribu et le fils aurait voulu obtenir le même grade. Pour réussir, il s'était adressé à Champlain, dans l’espérance que, grâce à son autorité sur les Montagnais, il leur ferait agréer son élection. Miristou reçut un bon accueil de Champlain, mais celui-ci exigea deux conditions: prouver son amitié aux Français
par des actes non équivoques, et s'établir avec sa bande — environ trente hommes — sur des terres dans le voisinage de Québec. Miristou obtempéra à tout; lui et les siens commencèrent aussitôt à défricher le sol près de la Canardière, du côté nord de la rivière Saint-Charles,
C'était la première fois que la question de nommer un chef se présentait à la considération de Champlain. Un précédent était donc à créer, et c'eût été un grand pas dans la bonne direction, car le chef d’une bourgade jouissait d’un grand prestige dans les assemblées délibérantes, ct si les Français eussent été appelés à le choisir, la sympathie des alliés leur aurait été acquise pour longtemps.
Miristou n’était pas seul sur les rangs ; plusieurs compétiteurs sérieux s'offraient, faisant valoir leurs titres et qualités. Champlain les réunit, leur fit un petit discours, et finit par leur déclarer qu’il désirait que Miristou fut le chef. Tous se déclarèrent contents. Miristou fut élu pour succéder à son père, le célèbre Anadabijou, qui, en 1603, assistait au premier traité conclu entre les Français d’une part, et de l’autre, les Hurons, les Etchemins, les Algonquins et les Montagnais.
Quelque temps après, Champlain reçut la visite du nouvel élu, accompagné des principaux sauvages de sa nation. Miristou avait changé son nom en celui de Muhican-atic, c’est-à-dire loup et cerf, voulant faire comprendre par là qu’il serait doux et paisible comme le cerf, et en même temps féroce comme le loup, si quelqu'un l’offensait, Mahican-atic joignit bientôt à son nom le mot ouche, qui en montagnais signifie canot (1). Champlain leur fit à tous une magnifique
(1) L'or tient que nos Montagnais ont cela de particulier qu’ils imposent souvent deux noms à leurs enfants, et quelquefois trois, comme celui qui fut nommé Mahican, Atie, Ouche, Loup, Cerf, Canot. Puis Choumin, Raisin,
réception, au moyen d’un repas très copieux que les sauvages, hommes, femmes et enfants, partagèrent avec leur gloutonnerie accoutumée, Lui-même n’y assista point, à cause de la présence de l'assassin de Charles Pillet et du matelot dont le meurtre avait été perpétré vers la fin de l’année 1616, voulant leur faire comprendre, par son abstention, combien il tenait en horreur ce crime affreux, que rien n’avait pu justifier, Mahican-atic ne se montra pas à la hauteur de la circonstance. Au lieu de chasser impitoyablement le meurtrier ainsi que le père du meurtrier qui refusaient de s’en aller, il se contenta d'offrir ses excuses, sous le prétexte que le coupable était fou, Champlain le réprimanda vertement, et devant cette attitude indignée, le chef montagnais se décida à congédier le père et le fils.
Le jour suivant, les sauvages retournèrent auprès de Champlain. Afin de se concilier davantage le chef français, ils lui avaient apporté un présent de cent peaux de castor, L’un d'eux s’avançant, déclara qu’il était l’un des fils d'Anadabijou, et bien qu’il eût des titres à être élu capitaine, il se contenterait d’être le second de satribu, si Champlain ne s’y opposait pas. Celui-ci comprit que le temps était propice pour consacrer par une sorte d’investiture publique la nomination des chefs sauvages. Remettant à Mahican deux épées neuves, il lui fit jurer d’être partout et toujours fidèle à la France, “ Ainsi je cherchais, dit Champlain, quelque moyen de les attirer à une parfaite amitié, qui pourrait un jour leur faire connattre en partie l'erreur où ils sont jusques à présent, ou
Atic, Crapaud, Petit-chiouan, la Mer Morte, Amiscouecan, Vieille Robe de Castor, et plusieurs autres sortes de noms à la fantaisie des parents, car aussitôt est donné le nom d’un oiseau, ou d’une bête à l'enfant comme d’une autre chose matérielle ou impropre.—SAGARD, p. 317.
à leurs enfants qui seraient proches de nous: incitant les pères à nous envoyer leurs enfants pour les instruire à notre foi, et par ainsi étant habités, si la volonté leur continuait, l'on pourrait être assurés que si on les menait en quelque lieu aux découvertures, qu'ils ne nous fausseront point compagnie, ayant de si bons otages près de nous, comme leurs femmes et enfants : car, sans les sauvages, il nous serait impossible de pouvoir découvrir beaucoup de choses dans un grand pays, et se servir d’autres nations, car il n’y aurait pas grande sûreté, et ne leur faudrait que prendre une quinte pour vous laisser au milieu de la course.”
Champlain espérait toujours en de nouvelles découvertes ; il voulait être fixé au mieux sur certaines données géographiques du pays; les unes étaient fort en vogue parmi les sauvages, ce qui suffisait à mettre leur exactitude en doute, La sempiternelle question de la mer libre au nord, permettant le passage direct de l’Europe à la Chine, s’imposait encore à la considération des navigateurs. Champlain y croyait-il comme les autres? Nous ne sommes pas prêt à répondre à cette question, le fondateur de Québec ne s’ouvrant que d’une facon vague sur ce point-là. Mais on voit, par ses démarches et ses rapports avec les sauvages, qu’il ne négligeait rien pour s'assurer si l’on ne pourrait pas pousser les explorations dans l’extrême-ouest par le fleuve Saint-Laurent et les lacs, Champlain comptait par là servir les intérêts de son pays. Ses opinions étaient bien accueillies en France, mais les guerres récentes détournèrent l'attention des intéressés de cette politique de découvertes que l’on avait négligée depuis 1615. Les voyages des Récollets au pays des Hurons n'étaient point faits dans le dessein de découvrir des contrées nouvelles ; les interprètes s'étaient limités à la connaissance des peuplades algonguines et huronnes, et, par exception, aux nations
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cantonnées vers la Floride, L'ouest canadien avait été négligé faute d'hommes et de ressources, Champlain ne pouvait pas parcourir seul tout le continent américain et gouverner en même temps les affaires de la colonie qu'il fallait suivre de très près.
Les sauvages alliés auraient préféré vivre en paix avec les Iroquois. Des obstacles imprévus avaient empêché la réussite de toute démarche dans ce sens, Un traité de paix eût
été désirable, au triple point de vue du commerce, de la chasse et des découvertes.
Au commencement de juin 1622, deux Iroquois arrivèrent aux Trois-Rivières, porteurs d’une mission pacificatrice, Champlain les fit venir à Québec et les conduisit chez les Montagnais de la Canardière, Une première entrevue eut lieu, le 9 juin, en présence de Champlain et de Santein, l’un des commis, et de cinq autres Français. Mahican-atic-ouche était là avec sa bande. Il y eut échange de présents et danse générale,
Le lendemain, l’entrevue eut lieu au fort, Champlain demanda aux Iroquois sur quelles bases ils entendaient parlementer, Etaient-ils délégués par leur nation, ou agissaient-ils de leur propre mouvement ? Ils avouèrent que leur démarche était personnelle, mais qu’ils s’en rapportaient à Champlain pour conclure, suivant toutes les formalités voulues, une alliance sérieuse avec les Français et leurs alliés, L'on résolut donc d'envoyer deux Montagnais en députation auprès des Iroquois.
Pendant que ces guerriers se rendaient porter la branche d’olivier aux Cinq-Cantons, il se passa à Québec une scène d’une nature bien différente ; il s’agit du meurtrier de Pillet et de son compagnon d’infortune. Le cas avait été porté à la cour, Guillaume de Caën obtint la grâce du coupable, à la
condition qu'il confesserait son crime et demanderait publiquement pardon, Champlain profita de l’occasion pour en imposer aux sauvages afin de prévenir de nouvelles tentatives d’assassinat, Sagard a laissé de bons détails sur cette affaire :
“ Les meurtriers ayant été grandement blâmés, furent enfin pardonnés à la prière de ceux de leur nation qui promirent un amendement pour l'avenir, moyennant que le sieur Guillaume de Caën, général de la flotte, assisté du sieur de Champlain et des capitaines de navires, prit une épée nue qu’il fit jeter au milieu du grand fleuve Saint-Laurent, en la présence de nous tous, pour assurance aux meurtriers CanaG.ens que leur faute leur était entièrement pardonnée et ensevelie dans l'oubli, en la même sorte que cette épée était perdue et ensevelie au fond des eaux, et par ainsi qu'ils n’en parleraient plus. Mais nos Hurons qui savent bien dissimuler, et qui tenaient bonne mine en cette action, étant de retour dans leur pays, tournèrent toute cette cérémonie en ridicule, et s’en moquèrent disant que toute la colère des Français avait été noyée en cette épée, et que pour tuer un Français on en serait drénavent quitte pour une douzaine de castors, en quoi ils se trompaient bien fort, car ailleurs on ne pardonne pas si facilement, et eux-mêmes y seront quelque jour trompés s’ils font des mauvais coups et que nous soyons les plus forts (1,
Si les Hurons tournèrent cette cérémonie en ridicule, les Montagnais, de leur côté, manifestèrent leur satisfaction de cet acte de réparation qu’ils jugeaient suffisant pour les fins de la justice. Champlain donne à entendre qu’il aurait désiré
(1) Sagard, H ist, du C'anada, p. 225-226.
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