CHAPITRE NEUVIÈME
Champlain nommé gouverneur de la Nouvelle France. — Compaguie Rosée et Cheffault. — Champlain revient à Québec. — Nouvelle alliance avec les sauvages. — Les Jésuites retournent chez les Hurons.— Coup d'œil sur l’état de la colonie. — Maladie de Champlain. —Sa mort.
Lorsqu’après la signature du traité de Saint-Germain-en- Laye, la Compagnie de la Nouvelle France résolut de nommer un gouverneur, elle eut la main heureuse en désignant Champlain. C'était bien, en effet, le seul homme dont le choix s’imposait, Qui, mieux que Champlain, connaissait les affaires du Canada ? Qui, plus que lui, pouvait être en position de continuer une politique de conciliation avec les sauvages ? Qui, à l’égal de Champlain, aurait pu, par des conseils frappés au coin de l'expérience et de la prudence, imprimer à la colonie naissante une sage direction et une vigoureuse impulsion ?
Nous avons vu que la Compagnie de la Nouve Ile France, insuffisamment organisée, ne put faire mieux, dès l’année 1632, que d'envoyer Emery de Caën prendre possession de la colonie reconquise. L'année suivante, Champlain reçut la commission qui le proclamait gouverneur de la Nouvelle France, avec des pouvoirs très amples (M. Trois vaisseaux avaient été nolisés afin de transporter au Canada des marchandises, des armes et des provisions, plus deux cents pas-
(1) Sa commission date du ler mars 1633.
sagers, au nombre desquels figuraient en première ligne Champlain, et les Jésuites Massé et de Brébeuf.
“ Les Récollets ne se présentèrent pas pour l’embarquement,” écrit l'abbé Faillon. La Compagnie de la Nouvelle France s'était opposée à leur départ pour divers motifs plus ou moins valables, Elle alléguait, entre autres, que la colonie n'avait pas besoin, dans le moment, de deux ordres religieux, et que, du reste, elle était trop pauvre pour les soutenir tous deux, Les Récollets eurent beau protester, ils ne réussirent pas à détourner le coup qui les frappait en plein cœur. Les Jésuites, de leur côté, ne montrèrent aucune hostilité au retour au Canada de leurs anciens compagnons d’apostolat. Il existe à ce sujet des lettres qui ne laissent aucun doute sur leur sincérité, quoi qu’en ait écrit le Père C. Le Clercq, récollet,
Tout le soin de l’affrètement des navires avait été confié à une association particulière, nommée à cette fin par la grande compagnie. Cette association comptait comme chefs les sieurs Rosée, marchand, de Rouen, et Cheffault, avocat, de Paris. Tous deux s’engageaient à subvenir aux besoins du gouverneur, à solder ses appointements et à entretenir en bon état la garnison de Québec. Une fois leurs dépenses payées au moyen de la traite des pelleteries, Rosée et Cheffault devaient tenir compte des surplus, s’il y en avait, à la Compagnie des Cent-Associés,
Champlain fit voile de Dieppe le 23 mars 1633, et sa flottille vint mouiller en rade de Québec, le 23 mai. La joie fut bien grande, ce jour-là, au milieu de la population. Cette heure, depuis si longtemps attendue, était enfin arrivée, Il était revenu le fondateur de Québec, l’homme providentiel sur qui reposait la confiance de toutes les familles. Dès lors l’on perçut un nouveau souffle de vie s’insinuer dans chaque
foyer. L'espoir en l'avenir sembla renaître partout. Aussi la colonie devait bientôt reprendre une vigueur nouvelle, et s'accroître dans des proportions qu’elle n’avait pas encore connues,
En remontant le fleuve Saint-Laurent, au printemps de 1633, Champlain aperçut plusieurs vaisseaux anglais, qui avaient essayé d'acheter des pelleteries des sauvages. Permettre une semblable infraction aux règlements de Sa Majesté eût été un acte de déloyauté, Aussi sut-il y mettre bon ordre en fixant un lieu de traite commun à toutes les nations qui avaient l'habitude de trafiquer avec les Européens (1). Champlain avait jeté les yeux sur un îlot, situé en face de la paroisse actuelle de Deschambault, et connu sous le nom d’îlot de Richelieu. ‘“ La situation du dit flot, lisons-nous dans le Mercure François (?), est très commode et de telle assiette qu’on le peut nommer la clef de toute la rivière, pour être au milieu ; il faut que par nécessité tous les vaisseaux en passent à cent cinquante ou deux cents pas au plus, n’y ayant d'autre lieu pour pouvoir esquiver.., le courant d’eau qui y descend, ne se pouvant passer que de jour; d'autant qu’il y a une difficulté très grande pour le nombre de rochers et vase qui s'étendent près d’une demi-lieue d’un côté et d'autre, de telle façon que cela est effroyable à voir, de basse mer, horinis le chenal... qui n’a pas plus de cent cinquante pas entre deux battures de rochers très dangereux. ce lieu est comme inaccessible de le pouvoir forcer, si ce n’est par famine. L’ilot est à l’uni de l’eau, y ayant quelques arbres dessus, entre autres, force vignes. Il a quelque soixante pas
(1) Voir Note 8 en appendice au sujet de la traite des pelleteries après Champlain.
(2) Vol. XIX.
de longueur et trente de largeur, lequel on peut très bien fortifier, et quinze hommes le pourront conserver.”
Champlain s’occupa de fortifier cette petite île; il y fit construire quelques cabanes ; il l’entoura d’une plateforme avec des canons dans toutes les directions. Pas un vaisseau ne pouvait franchir ce lieu, sans être surveillé par des sentinelles en faction.
Les sauvages, ayant été avertis de ce nouvel arrangement, se déclarèrent satisfaits, et dès l'automne de 1633, les Nipissiriniens et les Algonquins de la nation de l’Iroquet descendirent trafiquer à l’endroit convenu, Les Hurons, qui n'avaient pas voulu venir à la traite durant le séjour des Anglais à Québec, n’hésitèrent plus quand ils apprirent le retour des Français. En 1632, cinquante de leurs canots étaient apparus dans le Saint-Laurent. L'année suivante, ils se mirent de nouveau en route; mais les Algonquins de l’île des Allumettes, anxieux de s'emparer à vil prix de leurs fourrures, leur représentèrent que les Français avaient résolu de venger la mort d’Etienne Brûlé, dont le coupable, disait-on, appartenait à la nation huronne. C'était un truc, car ni Champlain ni les autres Français ne se sentaient disposés à exiger un compte sévère de l'attentat commis sur leur compatriote transfuge, S'étant livré aux Anglais, on avait cessé de le regarder comme un Français,
Sur l’entrefaite arriva ce jeune Huron, nommé Louis de Sainte-Foi ou Amantacha, envoyé par Champlain pour engager ses compatriotes à descendre à l’tlot de Richelieu, La mission réussit, et elle eut pour résultat d'amener à Québec cinq à six cents Hurons, montant cent cinquante canots chargés de pelleteries. Leur séjour donna lieu à une série de réjouissances publiques, lesquelles équivalaient, pour Champlain, à des tribulations sans nombre, Comme il fallait faire
fortune contre bon cœur, il les reçut avec tous les égards possibles, Du reste il avait son plan en conservant l'amitié de ces barbares. Connaissant leur pays, il pourrait y établir des postes français qui attireraient le commerce de l’ouest et du nord de l'Amérique, Peut-être parviendrait-il, au moyen de ces relations, à découvrir cette mer occidentale si désirée. En outre, il importait de se protéger contre les Iroquois toujours prêts à déterrer la hache de guerre. Une ligue des Hurons, des Algonquins, des Montagnais, effectivement soutenue par une centaie de Français bien armés, devait suffire, d'après Champlain, à réprimer les incursions de ces ennemis (1).
Champlain, pour consolider son œuvre de colonisation générale du pays, désirait que les missionnaires allassent se fixer permanemment au milieu des tribus huronnes. Les Jésuites ne demandaient pas mieux que d'établir une résidence dans ces contrées lointaines, où ils étaient certains de trouver un aliment à leur zèle, Quoiqu'ils eussent déjà allumé le flambeau de la foi au sein des bourgades huronnes, ils éteient loin cependant du résultat qu’ils anticipaient dans un avenir assez rapproché,
La principale question à débattre avec les Hurons était celle du retour des Jésuites dans leur pays. Ceux-ci reprendraient-ils le cours de leurs missions? La diplomatie des Algonquins eut, cette fois, plus de succès, Un des leurs avait assassiné un Français, Champlain le retenait en prison, avec l'idée de le punir sévèrement ; il voulait faire un exemple, Or, les Algonquins avaient fait promettre aux Hurons de demander la grâce du meurtrier. Champlain, ne se sentant pas disposé à relâcher le coupable, refusa net. A cette vue,
(1) Voir la lettre de Champlain au Cardinal de Richelieu, du 15 août 1635. C’est la dernière lettre que nous possédons du premier gouverneur de la colonie, Appendice, Pièce 17.
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les Hurons déclarèrent qu’ils n'emmèneraiznt pas de missionnaires : “ C’est fort bien fait de punir un assassin, dirent-ils, mais les parents, les amis, toute la jeunesse du village de celui-ci nous l'ont redemandé, et ils nous attendent au passage, dans l'espérance que nous le remettrons entre leurs mains; si leur attente est frustrée et qu’ils aperçoivent parmi nous des Francais, ils se jetteront sur eux, et nous ne pourrons les soustraire à leur fureur, sans engager un combat qui nous fera des ennemis de nos alliés. Pouvons-nous même répondre de l'événement ? et quel chagrin pour nous, si nous voyions égorger de nos yeux et entre nos bras des personnes qu’on nous aurait confiées (1)! ”
Voyant qu’il avait * ransiger avec des perfides, Champlain décida, plutôt que a uargir son prisonnier, que les Jésuites n'iraient pas chez les Hurons. C'était sage de sa part, car depuis l’année 1616, les sauvages avaient tué plusieurs Français, presque impunément. Il était temps d’en finir avec un système de barbarie qui n’eût fait que s’aggraver, si l’on cédait toujours devant leurs exigences. Le fait de retenir un sauvage prisonnier, constituait aux yeux de ces peuples avides de liberté, un des plus terribles châtiments.
Si toutefois Champlain retint les Jésuites à Québec, ce n’était pas sans chagrin. Champlain voulait encore se conserver l'alliance des Hurons, la plus redoutable et la plus redoutée des Iroquois.
Les Jésuites, de leur côté, ne désiraient rien tant que d’évangéliser les Hurons, qui montraient de bonnes dispositions, et qu’un travail de quatre années avait déjà rendus dociles à la voix du missionnaire. Le Père de Brébeuf fut de tous le plus désappointé. C’est lui quile premier de son Ordre avait
(1) Relation des Jésuites, 1633.
jeté la semence évangélique en terre huronne, Que ne lui était-il donné d’y aller faire quelque bonne moisson ? Mais tout espoir n'était pas perdu. Les sauvages en général changent facilement d'idée, Il n’y avait qu’à attendre avec patience un meilleur concours de circonstances,
La flotte arrivée à Québec en 1634 avait amené les Pères Charles Lalemant et Jacques Buteux, avec le Frère Jean Liégeois, coadjuteur jésuite (1), Ce nouveau secours allait enfin permettre aux Jésuites de se répandre un peu dans tous les coins du pays. La résidence de Notre-Dame des Anges était fondée depuis plusieurs années déjà. En 1634 ils en fondèrent deux nouvelles; celle de la Conception aux Trois- Rivières, et celle de Saint-Joseph à Thonatiria, Deux missions avaient été ouvertes sur le golfe Saint-Laurent, l’une à Sainte-Anne du Cap-Breton, et l’autre à Saint-Charles de Miscou.
Trois-Rivières jusque-là n'avait été qu’un poste de traite, où se donnaient rendez-vous les Algonquins, les Attikamègues et les Montaguais. Nous avons vu les Récollets s’y rendre, et même y séjourner pendant des années entières, dans le but de donner les secours religieux et aux Français et aux sauvages. Comme l'endroit semblait avantageux pour y installer des Français, Champlain chargea le sieur de la Violette du soin d’y construire un fort et une habitation, Ce fut le 4 juillet 1634 que la Violette, accompagné de quelques artisans français, mit pied à terre à l'embouchure du Métaberoutin, aujourd’hui le Saint-Maurice. Ils se mirent aussitôt à l’œuvre, et la ville des Trois-Rivières ctait fondée, Les Pères Le Jeune et Buteux commencèrent, dès le mois de septembre suivant, à y exercer les fonctions curiales, et ce sont eux qui
(1) Voir Note T en appendice,
ont enregistré les plus anciens actes de l’état civil qui nous soient parvenus, À Québec, les registres furent détruits dans l'incendie du 14 juin 1640,
Lorsque Champlain revint à Québec, en 1633, après quatre longues années d'absence, il était déjà miné par la maladie et surtout par les fatigues qu’il s'était imposées au cours de ses négociations en faveur de la reddition de la Nouvelle France à ses anciens maîtres. L'année précédente, étant à Paris, il avait pris toutes les mesures de précaution en cas de mort, etil avait donné tous ses biens immobiliers à sa femme, laquelle en avait fait autant de son côté (1). Il est manifeste que tous deux n’espéraient plus se revoir. Champlain était déjà un vieillard, et en toute probabilité il ne pouvait vivre de longues années. De plus, son absence prolongée au Canada allait nécessiter un séjour plus stable à Québec, d'autant que la colonie retorubait tout entière sous sa gouverne. Il en avait été nommé gouverneur pour un temps indéfini, et il lui eût été difficile d'abandonner son poste sans un congé spécial. De sorte qu’il est vraisemblable de croire qu'il fit ses adieux suprêmes à la compagne de sa vie, à cette femme aimée à laquelle il était resté fermement attaché, en dépit de longues séparations, rendues inévitables par un concours de circonstances que l’on a pu apprécier.
Les affaires de la colonie commencaient donc à prendre bonne couleur, Les Jésuites avaient pu se rendre chez les Hurons, au printemps de 1635; leurs diverses résidences, au nombre de cinq, promettaient de devenir prospères sous l'œil vigilant des missionnaires, qui arrivaient de plus en plus nombreux, De nouveaux colons venaient de prendre pied sur le sol canadien, Le séminaire de Notre-Dame des Anges
(1) Voir Pièce 18 en appendice.
venait d'ouvrir ses portes aux petits sauvages, dans le but d’en faire de nouveaux ouvriers pour la vigne du Seigneur, Québec commençait à donner quelques symptômes de vitalité. Les familles que Champlain avait vues se grouper autour du fort Saint-Louis et à Beauport, vivaient heureuses, à l'abri du bescin (1). L'esprit chrétien florissait dans ces maisonnettes où grandissait une génération canadienne française, Bref, Champlain pouvait déjà se rassurer sur le sort futur de la colonie, dont il avait entouré le berceau de ses attentions paternelles.
Tous ces heureux résultats, œuvre de sa foi et de son génie, la Providence les permit pour consoler le cœur de cet homme que la maladie plutôt que les ans allait clouer sur un lit de douleurs. Au commencement d'octobre 1635, la paralysie le vint foudroyer au milieu de ses travaux journaliers, Il n’était alors âgé que de soixante et huit ans, Grande fut la consternation, quand la triste nouvelle se répandit dans les familles. Cependant l’on se prit un peu à espérer lorsque, au bout d’un mois, le mal n'avait pas empiré, Tout de même, Champlain avait déjà compris que son sort était scellé, Lorsqu'il s’aperçut que la paralysie ne cédait devant aucun traitement, il se sentit pressé intérieurement de faire une confession générale qui plongeât une dernière fois dans le Sang rédempteur sa vie tout entière, depuis ses premières années jusqu'aux dernières, afin qu'il n’y eût plus une tache sur le cristal de son âme. Le Père Charles Lalemant lui administra les derniers sacrements, qu'il reçut avec la plus grande ferveur, à l'édification de tous.
Enfin, le 25 décembre, durant la nuit de Noël, Champlain prenait “ une nouvelle naissance au Ciel.” “ Sa mort a été
(1) Voir Recensement de 1635, en appendice, Note U.
ST 2 «78 LT TS ZE PET me À EEE
remplie de bénédiction,” disent les Relations des Jésuites, “ Il perfectionna ses vertus avec des sentiments de piété si grands, qu’il nous étonna tous. Que ses yeux jetèrent de larmes ! Que ses affections pour le service de Dieu s’échauffèrent ! Il ne fut pas surpris dans les comptes qu’il devait rendre à Dieu.”
La mort de Champlain fut vite connue dans Québec et ses environs. Jamais père ne fut pleuré avec autant de sincérité, Ce n'était pas tant le gouverneur dont on déplorait la perte, que l’ami dévoué, le conseiller prudent, le citoyen irréprochable, l’homme de tous les dévouements, la victime du zèle et du désintéressement, Québec avait perdu son fondateur, la Nouvelle France un père, la France un héros (1).
(1) L'Annuaire du conseil héraldique de France, année 1894, renferme un article très fouillé sur les origines du fondateur de Québec, par M. Oscar de Poli, M. de Poli, dans l'expression ‘“ Samuel de Champlain, sieur dudit lieu,'? ne veut pas voir l’idée de possession d’un bien appelé ('hamplain, mais seulement la désignation précise de son nom usuel, l'indication que dans le commerce de la vie il s'appelait Aonsieur de Chumpluin.
Nous avons deux documents où Champlain est qualifié de ‘gentilhomme de la chambre du roi.’ D'abord, dans un acte de baptême, le 7 juillet 1680, et puis dans un acte de donation mutuelle en date du 13 février 1632. Est-ce à dire que ce titre accolé à son nom comporte l'anoblissement ? L'affirma.tive nous semble assez rationnelle, mais il serait plus prudent de ne rien conclure avant d'avoir sous les yeux quelque acte de la chancellerie. Adhue sub judice lis est.