CHAPITRE TROISIÈME
Aymar de Chastes succède à Chauvin dans ses privilèges au Canada. — ' Compagnie formée parle Commandeur. — Champlain et Gravé charpfés de faire les explorations dans le Saint-Laurent et Prévert dans la Ga-^pésie. — Arrivée àTadoussac. — Rencontre d'un parti de Sauvages de différentes nations. — Fôtes solennelles et croyances religieuses des Sauvages. — Champlain leur enseigne le culte du vrai Dieu. — Remonte le Saint- Laurent jusqu'aux rapides de Lachine. — Retourne à Tadoussac et de \h h. Percé. — Sa rencontre avec Prévert. —Rejoint Gravé à Tadoussac, puis repasse en France. — Mort du Commandeur de Chastes. — Champlain se rend à la cour. — Rapport de son voyage à Henri IV.
Chauvin avait succédé à Troïlus du Mesgouez, marquis de la Roche, dans ses privilèges pour le trafic des pelleteries. Plus soucieux de faire sa fortune que de fonder une colonie sur le sol vierge de la Nouvelle-France, le négociant normand avait jeté sur les plages de Tadoussac un simulacre d'établissement, qui servit de tombeau aux quelques misérables matelots qu'il y avait abandonnés à leurs propres ressources. Malgré son manque de fidélité à remplir un engagement d'honneur. Chauvin réussit à conserver ^on monopole pendant trois années consécutives. Les Malouins n'avaient pourtant pas failli,
suivant une habitude vieille de douze ans, de porter leurs plaintes à la cour, se réclamant des services rendus à la France par Jacques Cartier, leur compatriote, " comme si la ville de Saint-Malo, dit Champlain, avait contribué avix frais des découvertures de Jacques Cartier, qui y fut par commandement, et aux dépens du Roi François premier es années 1534 et 1535 découvrir ces terres aujourd'hui appelées Nouvelle- France ? Si Cartier a découvert quelque chose aux dépens de Sa Majesté, tous les sujets peuvent y avoir autant de droit et de liberté que ceux de S. Malo. " W H n'y a pas de doute que les Malouins eussent mieux fait dïnvoquer d'autres motifs que celui de la priorité des découvertes de leur illustre concitoyen, après avoir contesté et arraché à ses successeurs et héritiers un monopole qu'ils avaient obtenu au même titre. Le roi ne tint compte qu'à demi de leurs représentations. Chauvin étant mourant à Honfleur d'une maladie contractée durant son dernier voyage à Tadoussac, Henri IV jeta ses regards sur un de ses plus fidèles sujets, heureux de s'acquitter d'une dette de reconnaissance. La Providence permit en outre que le successeur de Chauvin fut un excellent catholique. " Homme très honorable, écrit Champlain,
(1) Troisième voyage, Ed. 1613 ch. IV.
bon catholique, grand serviteur du roi, qui avait dignement et iidèlement servi Sa Majesté en plusieurs occasions signalées (i), " tel était Aymar de Chastes, gouverneur de Dieppe, chevalier de Malte, commandeur de Lormeteau, et grand maître de l'ordre de Saint- Lazare. (2) Henri III l'avait a.u.s'-A pourvu de l'abbaye de Fécamp.
Catherine de Médicis, mère d'Henri III, ayant entrepris d'enlever à Philippe II le trône de Portugal, avait tenté à deux reprises de s'emparer des îles Açores, une des possessions du roi d'Espagne. Nous avons été témoins du résultat malheureux de la première expédition, commandée par Philippe Strozzi. La reine mère voulut avoir sa revanche, et elle chargea le vice-amiral de Chastes du soin de conduire une flotte aux iles Açores. Mais cette seconde campagne n'aboutit à rien. Aymar de Chastes retourna à son gouvernement de Dieppe, et lorsque la ligue
(1) Voyages de Champlain, Ed. 1632, lir. 1 ch. 7.
(2) Après la mort de Jeannoi; de Castillon, de Milan, arriréc à Vcrceil l'an 1572, Grégoire XIII unit l'Ordre de Saint-Lazare à celui de Saint-Maurice, et en accorda la grande maîtrise à Emmanuel Philibert, duc de Savoie. Celui-ci étant mort, le roi Henri III donna la grande maîtrise il Aymar de Chastes. Jean de Gayan lui succéda, et sur la démission volontaire qu'il donna do cotte charge à Henri IV, l'an 1605, ce prince en pourvut Philbert de Ncrestang, qui fut aussi premier grand-maître de l'Ordre de Notre-Dame do Mont-Carmel, auquel l'ordre de Saint-Lazare fut lui-môme uni dans la suite,— //*»?«»>« des ordres militaires, ou des chevaliers, etc. — Amsterdam, 1721.
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commença à se dissoudre, il fut un des premiers à déclarer son allégeance à Henri lY. Cette considération seule suffit pour expliquer la facilité avec la* quelle il obtint des lettres patentes qui lui permettaient de fonder un établissement au Canada.
Son plan était grandiose et bien digne d'un homme de sa vertu et de son patriotisme. "Bien qu'il eût la tête chargée d'autant de cheveux gris que d'années, il voulait encore, dit Champlain, laisser à la postérité par cette louable entreprise une remarque très charitable en ce dessein, et même s'y porter en personne, pour consommer le reste de ses ans au service de Dieu et de son roi, en y faisant une demeure arrêtée, pour y vivre et mourir glorieusement. (0
Comme les dépenses de l'expédition projetée menaçaient d'être élevées, M. de Chastes forma une compagnie de gentils-hommes et des principaux marchands de Rouen et d'ailleurs. Les Malouins, qui ne s'étaient pas encore désistés de leurs prétentions, av^aient pu obtenir du roi la permission pour deux des leurs de faire le trafic au Canada, à condition qu'ils supporteraient une partie des frais d'organisation. Des lettres à cet effet furent adressées à la
(l) Voy. de Ch. Ed. 1632, liv. 1, ch. 7.
communauté des bourgeois, autorisant Grilles Eberard, sieur du Coulombier, et un nommé Prévert, à faire des explorations au Canada ; mais il parut compris que ce ne serait pas dans la même direction que les vaisseaux de la compagnie de M. de Chastes, car Pont-Grravé, que le roi avait choisi pour commander la flotte, " comme personne qui avait déjà fait le voyage et reconnu les défauts du passé " W, reçut l'ordre de se rendre à Tadoussac, Il avait promis, en outre, de poursuivre sa route jusqu'au saut Saint- Louis, et même au-delà, et de faire rapport au retour. L'on se proposait ensuite de faire un second embarquement, auquel devait prendre part le commandeur de Chastes, qui abandonnerait son gouvernement de Dieppe. " Sur ces entrefaites, écrit Champlain, je me trouvai en cour, venu fraîchement des Indes occidentales, où j'avais été près de deux ans et demi, après que les Espagnols furent partis de Blavet, et la paix faite en France. Allant voir de fois à autre le sieur commandant, jugeant que je lui pouvais servir en son dessein, il me fit cette faveur de m'en communiquer quelque chose et me demanda si j'aurais pour agréable de faire le voyage, pour voir ce pays, et ce que les entrepreneurs y feraient." (2) Champlain se
(1) Voy. do Ch. Ed. 1632, liv. 1, ch. 7.
(2) Ibid.
mit entièrement à la disposition du commandeur, lui faisant observer toutefois, qu'étant l'obligé du roi et par naissance et par la pension qu'il devait à sa munificence, il attendrait un ordre de sa part avant de contracter un tel engagement. Après avoir fait ses adieux à l'Espagne, au retour de l'Amérique, Champlain était revenu en France, probablement à Brouage, pour revoir ses vieux parents, et aussi pour mettre en ordre les notes de son voyage. Un rapport détaillé, et rédigé avec un soin scrupuleux, fut soumis à Henri IV, qui se montra tellement satisfait, qu'il lui accorda une pension, en même temps qu'il le nommait son géographe. M. de Chastes obtint facilement la permission pour son protégé, et M. de G-ebvre, secrétaire des commandements du roi, lui expédia, dans tous les termes voulus, une lettre d'autorisation, " avec âettre adressante à Pont-G-ravé, pour que celui-ci le reçût en son vaisseau, lui fit voir et reconnaître tout ce qu'il pourrait, et l'assistât de ce qui lui serait possible en cette entreprise."
" Me voilà expédié, dit-il, je pars de Paris, et m'embarque dans le vaisseau (^) du dit Pont l'an 1603," le quinzième jour d'avril. La flotte, composée de moyennes barques, jaugeant de douze à quinze ton-
(1) Ce vaisseau était la Bonnc-Renommle.
neaux, fit voile de Honfleur. Il fallut relâcher au Havre-de-Grâce pour une journée, en attendant un vent favorable. Durant la première quinzaine, la navigation fut assez heureuse. Mais le 30, jour de Pâques, il s'éleva une g-rande tourmente, " qui paraissait être plutôt foudre que vent," laquelle dura jusqu'au 16 avril. Le 2 mai on prit connaissance du grand banc, et le six, les barques vinrent si près de Terreneuve, que l'on pouvait entendre le bruit des vagues déferlant sur la côte, mais sans l'apercevoir, à cause de la brume. Le cap de Sainte-Marie, 0-) les îles Saint- Pierre, (2) le cap de Raye, les îles Saint-Paul et le cap Saint-Laurent (^^ s'offrirent tour à tour à leurs regards, depuis le 7 jusqu'au 18 du même mois. Deux jours plus tard, l'île d'Anticosti fat signalée, et la flottille, contournant la pointe méridionale de cette île, longea la côte de Gaspé, et la rive sud du fleuve Saint-Laurent jusqu'au Bic, (^> d'où elle traversa directement au nord jusqu'à Tadoussac. (^) Ce fut le 24 de mai
(1) Ce nom se trouve dans hx Cosmographie de Jehan Alfonce.
(2) Ainsi .nppelécs par le pilote de Roberval.
(3) Sur l'ilc du Cap-Breton, éloignée do deux lieues du cap Nord.
(4) Jehan Alfonce l'appela le cap de Marbre, et Jacques Cartier avait donné au havre le nom d'îlots Saint-Jean, parce qu'il y était entré le jour de la Décollation de saint Jean-Baptiste.
(5) Tadoussaç veut dire mamelles, et dérive d'un mot montagn.ais totouchae. I>e P. Jérôme Lalemant, dit (Rel. 1646) que les sauvages appelaient co lieu S'tdUe'je. Thcret, dans son Grand Insulaire, croit savoir que les sauvage»
seulement que se termina le voyage, après avoir passé un mois et neuf jours sur Teau. Deux jours plus tard les vaisseaux vinrent mouiller dans la baie de TadoussaCjdont l'entrée est formée par deux pointes : à l'ouest la pointe aux Alouettes, et la pointe aux Vaches à l'est. Champlain les désigne respectivement sous le nom de pointe de Saint-Mathieu et de tous les Diables, a)
Le lendemain du jour qu'ils mirent pied à terre, Champlain et Pont-Grravé s'empressèrent d'aller à la rencontre d'un parti de sauvages cabanes à la pointe de Saint-Mathieu. Ils amenaient avec eux deux Indiens que Pont-Grravé avait fait consentir à le suivre en France dans un voyage précédent. Quand ils arrivèrent au milieu des indigènes, — ils étaient une centaine environ — , ceux-ci étaient en train de faire tabagie, c'est-à-dire de festmer. Ânadabijou, leur che^ les reçut très cordialement, les fît asseoir
appelaient le Saguenay Th>ido;/9cau. Mais Tlievet, aussi bien que Jehan Alfonec, n'étaient pas partiouliers pour défigurer les noms de lieux. Ainsi nous lisons dans les ouvrages du pilote Saintongeois Trnphome pour Trapobane ; Hermome pour Ortnus ; les Eroires pour les Açores ; VÂlcunir pour le ^ uadalquivir.
Nous trouvons souvent dans les plus anciennes cartes de la Xouvelle-France Tudenac, pour désigner Tadoussac. Sur la carte de Molyncux (1600) vers la mer de Saguenay de Jehan Alfonce (probablement le lac Saint-Jean) nous lifons ces mots : " le lac Tadanac, dont les limites sont inconnues."
(I) Plus tard Champlain l'appelle pointe aux Alouettes, nom qu'elle a con- Êcrvé.
dans sa cabane à côté de lui, les antres sauvages étant rangés en deux files de chaque côté. Un des sauvages rapatriés prit alors la parole et prononça un long discours. Il raconta, au grand ébahissement de ses auditeurs, toutes les merveilles qu'il avait vues, les bons traitements dont il avait été Tobjet. Le plus profond silence régna pendant tout ce discours. Anadabijou distribua ensuite du petun à ses hôtes et aux chefs, et après avoir fait tirer quelques bouffées de son calumet, il prononça une longue harangue, parlant posément, s'arrêtant quelquefois, comme pour songer à ce qu'il allait dire. Il se félicitait d'avoir pu conquérir l'amitié des Français, car il n'y avait pas de nations auxquelles il voulait plus de bien ; mais il était surtout très heureux d'apprendre que le roi désirait peupler leur terre et les aider dans leurs guerres.
Puis le festin se continua. Une récente victoire remportée sur les Iroquois était la cause de cette réjouissance. Champlain apprit d'eux que les Etchemins, les Algonquins et les Montaguais, au nombre de mille, étaient allés à la rencontre de l'ennemi commun à l'entrée de la rivière des Iroquois, qu'ils en avaient tué un cent dans une surprise. Pour preuve de leur assertion, ils exhibèrent aux yeux des
Français les crânes sanglants qu'ils avaient emportés avec eux.
Cette petite fête ne fut que le prélude d'une autre beaucoup plus extraordinaire dont Tadoussac fut témoin douze jours plus tard. Un grand nombre de Sauvages étaient venus se joindre aux autres dans l'intervalle, et tous ensemble avaient dressé leurs wigwams sur la grève de Tadoussac, tout près des barques françaises. Ce fut le 9 juin qu'eurent lieu ces réjouissances, consistant en danses, chants, harangues et jeux. Tessouat, grand sagamo des Algonquins de l'île, (^) semblait jouer un rôle important dans cette démonstration publique. Quelquefois, dit Champlain, il se levait et s'en allait haranguant et disait aux Montagnais et Etchemins : " Voyez comme nous nous réjouissons de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis ; il faut que vous eu fassiez autant, afin que nous soyons contents." Et tous les sauvages de s'écrier : ho, ho, ho, c'est-à-dire oui, oui, oui, en signe d'approbation. Puis Anadabijou fit un cadeau à chacun des Algonquins, consistant en haches, épées, chaudrons, viande de loup-marin ou d'orignal. Le tout se termina par
(1) Ce chef sauvnge résidait sur le» bords de la rivière des Algonquins ou des Outnouais, à proximité do l'île des Allumettes. Il était venu à Tadoussac pour la traite.
des courses, à la suite desquelles l'on distribuait des prix aux plus alertes.
Après avoir raconté longuement ces fêtes publiques, Champlain nous donne des détails intéressants Bur les mœurs et les coutumes des Sauvages, sur leur manière de faire tabagie, sur leurs crovauces religieuses. Ils dirent à Champlain qu'ils croyaient à l'existence d'un Dieu créateur de toutes choses, mais ils avaient une singulière façon d'expliquer la création de l'homme. " Après que Dieu eût fait toutes choses, disaient-ils, il prit quantité de flèches, et les mit en terre, d'où il sortit hommes et femmes, qui ont multiplié jusqu'à présent, et sont venus de cette façon. " Champlain ayant demandé au sagamo s'il ne croyait point qu'il y eut un autre Dieu, il répondit que leur croyance était qu'il y avait un Dieu, un Fils, une Mère et le Soleil ; que Dieu était le plus grand des quatre ; le fils et le soleil étaient bons,, mais la mère ne valait rien, et le père pas trop bon."(i)
Les Sauvages étaient convaincus que la divinité avait eu autrefois des communications avec leurs ancêtres. Un jour, raconta le sagamo, cinq des nôtres s'enfuirent vers le soleil couchant, rencontrèrent Dieu, qui leur demanda : " Où allez-vous ? " Ils dirent :
(1) Des Sauvages, ou Voyage de 1603> cli. 3.
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" Nous allons chercher notre vie. " Dieu leur répondit : " Vous la trouverez ici! " Mais ils passèrent, sans se soucier de la parole divine. Dieu prit une pierre, et en toucha deux qui furent aussitôt transformés en pierres. Dieu s'adressant aux trois autres, leur posa la même question : " Où allez-vous ? " " Même réponse que la première fois. — " N'allez pas plus loin, s'écria la voix divine, vous trouverez ici la vie. " Ne voyant rien venir, ils continuèrent leur chemin. Dieu prit alors deux bâtons, en toucha les deux premiers, qui furent changés en bâtons. Mais le cinquième s'arrêta et n'alla pas plus loin. Dieu lui donna de la viande, et après en avoir mangée, il retourna au milieu des siens. (^)
Une autre fois, continua le même discoureur, il y avait un homme abondamment pourvu de tabac. Dieu lui emprunta un jour son pétunoir, et après en avoir fait usage, le rompit en plusieurs fragments. Le sauvage dit alors : " Pourquoi as-tu brisé mon pétunoir ? Tu vois bien que je n'en ai point d'autre." Dieu lui en offrit un autre, disant : " En voilà un que je te donne, porte-le à ton grand Sagamo ; qu'il le garde, et s'il le garde bien, il ne manquera de rien, ni tous ses compagnons." Depuis que le Sagamo eut en sa possession ce pétunoir, ses sujets ne manquè-
(1) Des Sauvages, ou Voyage de 1603, ch. 3.
rent de rien. Ayant eu le malheur de le perdre, la famine s'établit chez eux en permanence.
Quant au diaMe, ils avaient leurs pilotois W ou sorciers qui lui parlaient souvent ; il leur donnait des conseils dont ils étaient esclaves. Tuer un Français, ou même un des leurs, rien n'était plus simple pour eux, du moment que Satan en avait ainsi décidé.
Ces barbares vivaient donc au milieu des plus grossières comme des plus stupides superstitions, n'observant pas même la loi naturelle, vivant pour la plupart comme des brutes. Cependant Cliam.plain crut qu'il serait facile de les amener au christianisme, si les Français venaient à habiter au milieu d'eux. Oui, si tous ses compatriotes avaient déploj'-é le même zèle . que lui pour opérer leur conversion. Mais, combien peu travaillèrent à cette œuvre apostolique, au moins parmi ceux qui vécurent de son temps,
Reprenons le fil des événements, en suivant Champlain dans la rivière Saguenay dont il remonta le cours avant de se rendre au saut Saint-Louis. Eendu à douze ou quinze lieues, il n'osa pas pousser plus loin ce voyage, qui ne parait pas l'avoir beaucoup intéressé. " Toute la terre que j'ai vue, dit-il, ce ne
(1) Il p.iraitrait que ce mot /jiVoiot» ou pilnton était d'origine basque. Los Sauraycij so serraient aussi du Luot Aoutmoiii qui signifie sorcier.
sont que montagnes de rochers la plupart couvertes de bois de sapins, cyprès et boùlle, terre fort malplaisante, où je n'ai point trouvé une lieue de terre plaine tant d'un côté que d'autre." Les Sauvages lui apprirent qu'après avoir franchi le premier saut, d'où originait le Saguenay, il y en avait huit autres. L'on pouvait ensuite voguer librement pendant une journée. Il fallait encore en passer dix avant d'arriver dans un lac qu'ils traversaient en deux jours. (^) Des sauvages vivaient à son extrémité. Trois grandes rivières se déchargeaient dans ce lac. Ces rivières tiraient leur source dans le voisinage de deux ou trois manières de lacs (2), d'où le Saguenay lui-même originait. Les Sauvages faisaient ce parcours en dix journées de canots. Le long de ces rivières étaient échelonnées de nombreuses bourgades montagnaises C^),
(1) Le lac Saint-Jean, appelé Pieuouagrimik par les Sauvages. — Rel. 1647, p. 65.
(2) Ce sont les lacs Kinouar/nmiou et Kinouac/amiehich.
(.'.) Il est probable que ces Sauvages appartenaient à la nation du Porc-E])ic ou des Xo/iOMc^aZ-i? qui n'étaient éloignés de Tailoussac que de cinq ou si.x journées. Les Jésuites y établirent une mission sous le nom de Saint-Jean, vers le milieu du XVIIe siècle.— Relation de 1652, p. 16. Le P. Claude Dablon décrit ainsi leur pays : " C'est le pays des loutres, des orignaux, des castors et principalement du porc-épic ; c'est pour cela que les Sauvages qui y font leur résidence s'appellent Kakouchac, prenant leur nom du mot kakou. qui en leur langue signifie porcépic : c'était autrefois l'endroit oîi toutes Jeu n.ations qui sont entre les deux mers, de l'est et du nord, se rendaient pour faire leur comaiercc ; j'y ai vu plus de vingt nations assemblées." — llcl. de 1672, p. 41.
qui échangeaient les marchandises européennes qu'ils trafiquaient avec les Français à Tadoussac, pour des fourrures que leur apportaient des Indiens du nord. Ceux-ci leur avaient appris l'existence d'une mer salée. " Je tiens que si cela est, dit Champlain, que c'est quelque golfe de cette mer qui dégorge par la partie du nord dans les terres." C'était évidemment la baie d'Hudson que ces tribus septentrionales avaient aperçue dans leurs excursions de pêche et de chasse.
Champlain n'avait séjourné au pays de Tadoussac que trois semaines (du 26 mai au 18 juin), et déjà il avait puisé une masse de connaissances sur ce petit coin du pays et sur ses habitants. On se plait toujours à reconnaître en lui l'observateur intelligent, qui ne perd aucune occasion de s'instruire pour son profit particulier, et pour le bénéfice d'autrui. C'était, dira-t-on, le but de sa mission en Canada. Sans doute, mais combien d'autres, à sa place, auraient préféré rester tranquilles à Tadoussac, sans se préoccuper de connaître les Sauvages dans leur vie intime, de se faire ami avec eux, et de leur apprendre les premières notions de la foi chrétienne. Au grand Sagamo qui lui narre ces contes fabuleux au sujet de l'Etre suprême, il montre un Dieu bon, sacrifiant son fils pour sauver le monde, se faisant homme, vivant sur
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la terre, y " guérissant les malades, ressuscitant les morts, chassant les diables, illuminant les aveugles, enseignant aux hommes la volonté de Dieu son père, pour le servir, honorer et adorer ; une triuité eu laquelle il n'y a point de plus tôt ou d'après, rien de plus grand ni de plus petit" (^) C'est ainsi, et par un langage à peu près équivalant sur la sainte Vierge et les saints du ciel, que Champlain se faisait déjà l'évangélisateur de ces pauvres idolâtres, plus à plaindre encore qu'à blâmer pour leur ignorance et leurs croyances superstitieuses.
Après avoir échangé un adieu avec les Sauvages des trois nations alliées, Champlain et Pout-G-ravé partirent pour le saut Saint- Louis. Ce A'oyage dura quinze jours. , L'on reconnut l'île au Lièvre, ainsi nommée par Jacques Cartier, l'île aux Coudres, " où il y a force ardoise, " la petite rivière Saint-François. Les chaloupes longèrent la rive sud de l'ile d'Or^ léans, et vinrent mouiller à Québec, qui, dit Champlain, est un détroit de la rivière de Canadas, qui a quelque trois cents pas de large. (^> " Il y a à ce détroit, du coté du nord, une montagne assez haute,, qui va en abaissant des deux côtés ; tout le reste est pays uni et beau, où il y a de bonnes terres pleines
(1) Voynge do 1603, chap. 3.
(2) Lo fleuve, à cet endroit, mesure vingt arpeuts de large.
d'arbres, comme chênes, cyprès, bouUes, sapins et trembles, et autres arbres fruitiers sauvages, et vignes ; qui fait à mon opinion, si elles étaient cultivées, elles seraient bonnes comme les nôtres. Il y a, le long de la côte du dit Québec, des diamants dans des rochers d'ardoise, qui sont meilleurs que ceux d'Alençon. " (^)
Champlain et ses compagnons ne firent que s'arrêter à Québec, où il n'appert pas qu'ils aient rencontré de Sauvages. Ils continuèrent à remonter le fleuve, faisant un court séjour à Sainte-Croix (2), antique bourgade d'Ochelaï où Jacques Cartier s'était arrêté en 1585. Champlain signale les rivières Jacques-Cartier et Batiscan, du côté du nord, ainsi qu'une petite île près de l'embouchure de cette dernière. Il l'appelle Saint-Eloi. Il mentionne aussi une autre ile, à trois lieues de Sainte-Croix, proche de la terre du sud. Ce ne peut être que Tîlet du Richelieu qu'il choisit plus tard pour servir de rendez-vous aux Sau-
(1) Voyage de 1603, cb. 5.
(2) Cette rivière fut ainsi appelle en souvenir de Jacques Cartier. On a cru pendant longtemps, — et Chimplain partage aussi cette fausse opinion, — que ie découvreur avait hiverné en cet endroit en 1535-36. Le voisinage de Sainte- Croix, nom donné à, la pointe où l'on place la bourgade d'Ochelaï, contribua dans les premiers temps du paj's à rendre la confusion plus générale, vu que Cartier avait appelé Sainte-Croix la rivière St-Charles à l'entrée de laquelle il séjourna. Mais Champlain changea bientôt d'idée, et il prouvera plus loin (Ed. 1613, liv. 2, eh. 4.) que Cartier n'a pu hiverner ailleurs que dans la rivière Saint-Charles.
VOYAGE DE IGOS 63
rages et aux Français, désireux de faire îa traite des pelleteries. Champlain fait la remarque que du côté sud du fleure, le pays est beau et uni, les terres y sont .les meilleures qu'ail ait vues, couvertes de bc^is, de vig'ues, de poires,- noisettes, cerises, groseilles rouges et vertes, et de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix ayant le goût des truffes, et très bonnes rôties ou bouillies. Toute cette terre est noire, dit-il, sans aucun» rochers, sinon qu'il y a grande quantité d'ardoise ; elle est fort tendre, et si elle était bien cultivée, elle serait de bon rapport......
" Tout le côté du nord, ajoute-t-il, est fort uni et
agréable elle est sable mouvant ; mais entrant
quelque peu dans les bois, la terre est bonne."
Nos explorateurs arrivèrent bientôt aux Trois- E-ivières (^), où ils crurent s'apercevoir que la temperature était plus douce qu'à Sainte-Croix, et îa végétation plus avancée. Champlain crut avec raison que ce poste se prêterait bien à un établissement fortifié.
(1) C'est là rixilère de Fouez, (îe Jacques Cartier, et le Melahcroutin àts Sauvnges. C'était d('jà un poste do traite connu des Français, car, en 1600, lorsque Chauvin persistait à fixer sa chétive colonie à 'r'adouss\c, Pont-Gravé lui remontra plusieurs fois qu'il fallait aller à mont le dit fleuve, o^ le li«a est plus commode à habiter, ayant dté un autre voyage jusqu'aux Trois- Rivlôres pour trouver les Sauvages, afin Je tmiteravec eux. — (Ed. 1632, li'v, 1, ch. 6.) Cette riviôro est le Saint-Maurice, auquel les historiens ont le plus souvent donné le nom de Tf ois-Rivières, parce que deux îles la séparent à son embouchure eu trois branches, appelées les Chenaux,
C'eût été, d'après lui, un bon moyen de tenir en respect les Iroquois, ennemis des sauvages de Tadoussac et du lac SaintsTean. Ces derniers n'osaient pas descendre le Saint-Maurice, de crainte de tomber entre les mains de ces féroces barbares, qu'ils redou* talent à bon droit. Champlair^ essaya de remonter le cours de cette rivière, mais les rapides le firent bientôt rebrousser chemin.
Le 29 juin, Champlain et Pont-Grravé entraient dans le lac Saint-Pierre ('), ainsi appelé à cause du saint dont l'Eglise célèbre la fête ce jour-là, puis remontèrent le Saint-Laurent jusqu'à la rivière des Iroquois, après avoir côtoyé les îles de Sorel, " au nombre de trente, " couvertes de noyers et de vignes. A l'emboucliure de la rivière étaient cabanes, dans un petit fort, des sauvages qui se disposaient à aller attaquer les Iroquois dans leur pays. Champlain résolut de remonter le cours de la rivière. Tout alla bien pendant les premières heures, mais lorsqu'il eut fait cinq ou six lieues, le courant l'empêcha dépasser outre. IL fit un portage d'une couple de lieues, et se trouvant en présence de la même difficulté, il s'en revint au lieu du départ. Les Sauvages lui apprirent l'existence du rapide de Chambly, de deux grands
(1) Jacques Cartier Tarait baptisé Inc d'Angoulèmo, nom que l'on voit défiguré sur la plupart des cartes du XVIo siècle.
lacs situés plus profondément dans les terres, et dont l'un devait par la suite porter le nom de Champlain, ainsi que de la rivière Hudson, par laquelle on pouvait se rendre à la Floride. Cartier avait recueilli des aborigènes de la bourgade de Stadaconé des renseignements fort ressemblants à ceux-ci, sur la rivière des Iroquois et les pays situés beaucoup plus au sud, où il y avait oranges, amandes, noix, c'est-àdire la Floride.
Le premier jour de juillet, nos voyageurs n'étaient plus qu'à deux journées de barques du terme de leur voyage. Ils aperçurent les îles de Yerchères que Champlain prit pour une seule île, une autre qu'il appela plus tard Sainte-Hélène, et une troisième à la bande du nord, où les canots furent mis en sûreté ; puis ils prirent un esquif très léger, construit expressément pour remonter le saut Saint-Louis. Les Sauvages, leurs guides, montaient un canot d'écorce. La navigation du fleuve, à partir de cet endroit, est très difficile et surtout périlleuse, à cause des roches et des courants rapides. Aussi l'embarcation de nos Français, quelque légère qu'elle fût, se trouva bientôt arrêtée dans sa course, et ils n'avaient pas franchi l'espace de trois cents pas, qu'il leur fallut se mettre à l'eau pour passer outre. Les Sauvages, de leur
côté, n'avaient éprouvé aucun retard. Le saut Saint-
Louis apparut bientôt à leur regard. " Je vous assure, écrit Champlaiu, que jamais je ne vis un torrent d'eau déborder avec une telle impétuosité comme il fait, bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'étant en d'aucuns lieux que d'une brasse ou de deux, et au plus de trois. Il descend comme de degré en degré, et en chaque lieu où il y a quelque peu de hauteur, il s'y fait un ébouillonnement étrange de la force et raideur que va l'eau en traversant le dit saut, qui peut contenir une lieue... Et en outre ce saut premier il y en a dix autres, la plupart difficiles à passer." (^) Se voyant donc dans l'impossibilité de franchir le cours impétueux des eaux bouillonnantes du fleuve, Champlain et ses compagnons prirent pied sur le rivage, et suivirent ainsi le fil de l'eau sur un assez long parcours. Mais c'était du temps perdu, car ils reconnurent bientôt qu'il leur était impossible d'aller au-delà, à moins de se munir d'un bon canot sauvage et de se condamner à faire les portages, aussi souvent qu'ils rencontreraient des obstacles à la navigation. De retour aux barques, Champlain se prit à questionner les SauA'ages sur la géographie du pays. Ce c(u'il tenait à savoir par .dessus tout, c'était d'où le fleuve prenait sa source. Voici les renseignements
(1) Voyage de 1603, ch. 8.
qu^il obtint d'eux, par signes plutôt qu'en paroles. Passe le premier saut, il y avait, cinq ou six lieues plus loin-, une rivière (^) qui se rendait au pays des Algonquins, à environ 60 lieues de distance du grand fleuve. Il fallait ensuite passer cinq rapides (-), d'environ un demi-quart ou unquart de lieue chacun. Le fleuve s'élargissait plus loin, pour former un lac de quinze ou seize lieues de long, (^) Puis, après avoir franchi une succession de lacs et de rapides de moindre importance, l'on arrivait à un lac de 80 lieues de longueur. (*) Au bout de ce lac, il y avait un saut quelque peu élevé, C^) De là on entrait dans un autre lac (^) de soixante lieues, dont l'eail avait la réputation d'être très salubre. A l'extrémité dfe ce lac commençait un détroit C*") de la rivière, qui- pénétrait assez avant dans les terres. Les Sauvages «ivouèrent à Champlain qu'ils n'avaient pas été plus loin, et qu'ils ne connaissaient que par ouï-dire l'extrémité d'un autre lac (^) ; en été le soleil se couchait
(l) Rivière des Outaouais.
<2) Les Cascades, les Cèdres, et les rapides du Cotcau-dn-Lac, qui 9C subdivisent en âeux ou trois, suivant la route.
(3) Le la-c Saint-François, qui a environ douze lieues,
(4) 1rs lare Ontario, -ou d^s Entouhoronens,
(5) La chute de Niagara.
(6) Le lac Erié, ou des Eriehronons (nation du Chat.) ^7) La rivière Détroit.
(8) Le lac Iluron, ou mer douce.
au nord de ce lac, tandis qu'en hiver ses derniers rayons venaient se répandre à son milieu. L'eau en était très mauvaise ou salée. Ce qui fit croire à Ohamplain que c'était la mer du Sud.
Comme il est facile d'en juger, les détails étaient assez exacts. Des Algonquins que Champlain rencontra quelques jours plus tard, en redescendant le fleuve à l'ile d'Orléans et un peu plus haut que Tadoussac, ne firent que confirmer ces témoignages. A part les exagérations dont les Sauvages émaillent toujours leurs récits, surtout en ce qui a trait aux chiffires et aux distances, ces données sur les lacs Ontario, Erié, la chute Niagara, la rivière du Détroit, et les rapides du Saint-Laurent, ne manquaient pas d'une certaine précision. Mais Champlain n'avait pas une haute opinion de leur véracité. " Il n'y faut pas tant ajouter de foi, dit-il, que ce soit avec raisons apparentes, bien qu'il y en aie quelque peu."
Pont-G-ravé et Champlain ne firent pas un long séjour dans les parages du saut Saint-Louis. Arrivés le trois juillet, ils en repartirent le lendemain, un vendredi, et vinrent jeter l'ancre aux Trois-Eivières le dimanche suivant. Deux jours plus tard, ils revoyaient le promontoire de Québec, et le vendredi, 11 du mois, ils étaieiit de retour à Tadoussac. Comme la saison n'était pas très avancée, Champlain décida de pous-
ser ses découvertes dans une nouvelle direction, La Oaspésie, dont il avait aperçu la côte en arrivant au Canada, était un pays nouveau pour lui, et qui devait apporter à son amour des découvertes un champ bien vaste. Aussi ne manqua-t-il pas, durant le court voyage qu'il y fit, de se bien renseigner, non seulement sur sa topographie, mais encore sur les peuples qui l'habitaient, et les ressources qu'il pouvait offrir au commerce et à l'industrie des hommes de sa nation. Son expédition ne dura que 22 jours, et il put réunir, en aussi peu de temps, une foule de détails sur la Graspésie, la baie des Chaleurs, la côte du Nou veau-Bruns wick, le Cap- Breton, TAcadie, la baie Française. Il apprit même l'existence de la rivière Saint-Jean, "laquelle va proche du lac des Iroquois, par où les sauvages de la côte de l'Acadie leur vont faire la guerre." A mi-chemin entre Tadoussac et Oaspé, sur la rive sud du Saint-Laurent, Champlain rencontra un parti de sauvages conduits par Armouchides, leur sagamo, tenu pour Tun des plus hardis parmi les sauvages. Ils se dirigeaient vers Tadoussac pour troquer des flèches et des peaux d'orignal contre les castors et les martes des Montagnais, Etcheminset Algonquins.
Champlain visita la baie de Graspé, la baie des Morues dont on a fait Malbaie, par une corruption
évidente de l'expression anglaise Molue Bay, enfin Percé et son rocher " où il a un trou par où les cha~ loupes et bateaux peuvent passer de haute mer/' et l'ile de Bonne-aventure. " Tous ces dits lieux de Gachepay, Baie des Molues et île Percée, sont les lieux où se fait la pêche du poisson sec et vert." Les Sauvages lui assurèrent qu'au fond de la baie des Chaleurs commençait une rivière 0-) au bout de laquelle était un lac (^-^ de vingt lieues, qui asséchait pendant Pété. En creusant dans le lit de ce lac, à .environ un pied de profondeur, on trouvait un métal ressemblant à l'arguent. A quelque distance de là gisait une mine de cuivre. Champlain apprit ainsi des Sauvages l'existence de mines, mais il ne parait pas avoir attaché trop d'importance aux affirmations qu'il reçut d'eux. Les rapports que lui fit à l'île Percé le sieur Prévert, de Saint-Malo, qui revenait du pays des mines, sans être absolument faux, compK)rtaient beaucoup d'exagération. Champlain nous raconte assez longuement tout ce qu'il plut au navigateur malouin de lui narrer à ce sujet, " avec l'intention de lui en bailler d\ine," suivant l'expression de Lescarbot. Cette mine se confondait pour ainsi dire, avec une montagne assez élevée, s'avançant dans la mer.
(1) La rivière Ristigoucbe et son tributaire, la Métapédiao.
(2) Le Lac Métapédiac.
VOYAGE DE 1603 *7l
reluisant beaucoup au soleil, bien qu'une couche de vert de gris dût obscurcir le métal, qui était du cuivre. Au pied de la montagne, l'on pouvait amasser des fragments de cuivre, qui se détachaient à la longue. Quatre lieues plus loin, vers la côte d'Acadie, se trouvait une montagne de peinture noire dont les Sauvages se servaient pour se teindre la figure. Puis, à environ six lieues plus loin, près de la côte acadienne, était une ile, où les sauvages avaient vu un métal brun obscur, mais d'une cassure blanche, qu'ils utilisaient, à cause de sa ténacité, pour fabriquer des flèches et des couteaux.
D'après le témoignage de Prévert, Champlain t'onclut que la mine de cuivre gisait au nord d'une baie dans laquelle plusieurs petites rivières venaient déverser leurs eaux. Il est sans doute ici question du bassin et du canal des Mines et des contrées avoisinantes.
Muni de tous ces renseignements qu'il enregistra soigneusement dans ses cartons, Champlain quitta l'ile Percé, le dix-neuf juillet, pour revenir à Tadoussac. Une tempête le força à relâcher à plusieurs endroits le long de la côte méridionale du fleuve. Il prit alors le parti de gagner le nord, vint mouiller près de la rivière Sainte-Marguerite, reconnut la rivière des Rochers, la pointe des Monts, le cap Saint-Nicolas,
l'eutrée de la rivière Maiiiconagan, la baie des Outardes, la pointe de Betsiamis, les îlets de Jérémie, les Escoumains, l'anse aux Basques. Enfin, le trois août il atteignit la rade de Tadoussac, où il renouvela connaissance avec les Sauvages qu'il avait vus, cantonnés à l'embouchure de la ri\ière des Iroquois, et il apprit d'eux qu'ils avaient engagé la bataille sur les bords du premier lac. Ils avaient rapporté, comme trophées, les têtes de leurs ennemis tués durant la bataille. Un seul Montagnais avait été blessé. Ces sauvages étaient à la veille de reprendre le sentier de la guerre contre les Iroquois. Avant que de partir, Begourat, leur chef, les réunit sur une grande place publique, et là ils se livrèrent à des danses et à des festins, suivant leur habitude. Les femmes, parées de matachias, prirent une part toute particulière à cette fête d'adieu. La tabagie terminée, elles s'étaient emparé des canots, et s'avançant jusqu'à une certaine distance du rivage, elles simulèrent un combat, à coups d'avirons, qu'elles se renvoyaient, tout en évitant de se blesser. Quand elles furent rassasiées de s'abimer d'eau et de coups de pagaies, elles se retirèrent dans les cabanes. Les hommes reprirent leurs canots, en route pour le pays des Iroquois.
VOYAGE DE 1003 lH
Champlain et Pont-Gravé quittèrent Tadoussac à leur tour, le seizième jour d'août, s'arrêtant à l'île do Percé, où le sieur Prévert était rendu. Ils amenaient avec eux le fils de Beg'ourat, et une femme iroquoise que Pont-Grravé avait réussi à sauver du supplice- Pré vert avait aussi à son bord quatre Sauvages, un homme de l'Acadie, une lemme et deux enfants de Canadiens.
Enfin, le 21 août, les deux vaisseaux relâchèrent de Gaspé. Après une traversée de vingt-sept jours, l'on aperçut la rade du Havre-de-Grâce, et Champlain vint débarquer à Honfleur. Le commandeur de Chastes était mort, le 18 du mois de mai précédent (^>.
(1) Le commandeur do Chastes fut d'abord inhuma dans l'église des Minimes de Dieppe, dont il fut l'un des bienfaiteurs, aux frais du cardinal de. loyeufc, nrchevêque de Rouen, son paient. Aprùs la suppressiou de ee couvent, M. de Vicl-Castel, sous-préfet de Dieppe, fit exhumer, eu 1827, avec le concours de l'ingénieur Frissard et de celui de M. Férct, archiviste de la ville, les restes mortels du commandeur, et ils furent transportés .avec honneur dans ^égli^e de Saint-Rémi. A l 'issue de la messe solennelle qui eut lieu à cette occasion, oii dépos.T, le cercueil dans la chapelle de la sainte Vierge, à côté do celui de Philippe de Montigny, autre gouverneur de Dieppe. Sur une table en marbre noir, on lit celte inscription :
Ici reposent
EMAR DE CHATTES
Mort en M. DC. III
et
PHILIPPE DK MONTKiXY
Mort en M. DC LXXV
Tous deux Gouverneurs de Dieppe.
Le chœur de cette église renferme un souvenir de l'Amérique : c'est un (■upcrbe bas-relief représentant des sauvages, pour r.nppelcr les voyages des
Cette mort constituait une perte pour le Canada, en même temps qu'elle afîli<^ea profondément Pont-G-ravé et Champlain. Ceux-ci reposaient toute leur confiance dans ce personnage, le croyant sérieusement disposé à coloniser la Nouvelle-France. " Malaisément, dit Champlain, un autre pourrait entreprendre cette entreprise, si ce n'était un seigneur de qui l'autorité fut capable de repousser l'envie. " M. de Chastes jouissait d'un grand prestige à la cour ; aussi les marchands malouins, rouennais et autres avaientils piteusement échoué dans leurs démarches auprès du roi, pour c[u'il renonçât au système exclusif de traite en fiiveur de particuliers. L'expédition de 1003, organisée sous les yeux du commandeur, faisait bien augurer pour celles qui s'ensuivraient. " En (^ette entreprise, dit Champlain, je n'ai remarqué aucun défaut, pour avoir été bien commencée. " Au lieu de jeter sur le sol du Canada des centaines de colons, recrutés dans les bas-fonds de la société française, comme Roberval et le marquis de la Roche
Bieppois au nouveau monde. Le tombeau du célèbre armateur Jean Ango est dans la va.ste église de Saint-Jacques, à Dieppe. Au nombre des premiers colons venus de cette ville au Canada, nous pouvons citer le chirurgien Adrien Uuchcsne, Jean Cochon, Charges LeMoine, Jean Gloria, Louis Fontaine, Jean Kouticr, Georges Pelletier, Jacques Aubusson. Les premières religieuses hospitalières venue? à Québec pour j' fonder un monastère de leur ordre, appartenaient à la communauté de Dieppe. Cutte ville est donc intéressante ù visiter pour un Canadien-Français.
avaient fait, sans avoir, an préalable, préparé 'nn lieu convenable pour les recevoir, M, de Chastes s'était dit, qu'il fallait tout d'abord faire un examen de la Nouvelle-France, étudier ses ressources, son climat, s'assurer des dispositions des Sauvages. Puis il avait jeté les yeux sur Samuel Champlain pour aller à la découverte de l'endroit le plus propice aux fins d'un établissement, que l'on peuplerait sans retard.
La mort du commandeur pouvait déranger tous ces plans habilement conçus, si le futur fondateur de Québec n'avait été là présent pour exhorter le roi à ne pas les abandonner. Il s'était rendu à la cour aussitôt qu'il eût mis le pied sur le sol de sa patrie, et il exhiba aux yeux de Henri IV, la carte qu'il avait minutieusement dressée des pays reconnus, ainsi que la relation de son voyage. 0) Le roi parut tellement satisfait du rapport de son géographe, qu'il lui promit, non seulement de ne pas négliger l'œuvre projetée, mais encore de la favoriser.
(1) Voir Note 2, en appendice.