CHAPITRE QUATRIEME
A'OYAiE EX ACADIE — 1604
Amitié de Chnmplain pour Grave, sieur du Pont. — Pierre du Guast, sieur de Monts, succède à Aymar de Chastes. — Sa commission du 8 novembre 1003. — L'Acadic. — Beauté.^ et richesses de ce pays. — Délimitations de l'Aeadie. — Départ de Champlain, de Monts, Gravé et Pontrincourt pour rAmcrique. — Le capitaine Rossignol. — Exploration des côtes de la péninsule acadienne. — Noms donnés aux ports et aux îles du littoral. — Champlain visite seul une partie de la côte. — Retard de Gravé. — De Monts et Champlain découvrent la baie Française, et le Port-Royal. — Mines. — Voyage à la rivière Saint-.Tean. — L'île de Sainte-Croix. — Oa décide d'y fonder un établissement. — Constructions qu'on y érige.
Nous avons vu jusqu'à présent, dans les divers essais de colonisation, comme dans le commerce des pelleteries au Canada, figurer presque au premier ranc: le sieur du Pont. Chauvin avait été son associé, mais ils opinaient différemment sur le choix d'un poste fixe pour le commerce. Pont-Grravé aurait préféré se fortifier aux Trois-Rivières. Pour Chauvin, Tadoussac était le bout du monde. Satisfait du commerce qu'il y faisait, son ambition n'alla pas au-delà. De Monts et Champlain étaient revenus dégoûtés de ce petit coin de pays, fermé à tout espoir agricole, et où le climat laissait beaucoup à désirer. Mais taudis
VOYAGE EN ACABIE 77
que de Monts semblait attiré par les douceurs d'un climat plus méridional, Cliamplain et Pont-Gravé s'en tenaient toujours au Saint-Laurent. Cette similitude de vues dut contribuer à faire des amis de ces deux hommes, devenus presque inséparables, depuis leur voyage de 1603. Champlain eut toujours une grande confiance dans Pont-Gravé qu'il '" respectait à l'égal d'un père". " C'est la féconde initiative de Pont-Gravé, écrit Moreau, qui a été plus tard l'occasion de la découverte et de la colonisation de l'Acadie ; car, jusqu'à la première expédition de de Monts, on connaissait à peine quelques points des côtes occidentales de la presqu'île. Il a de plus eu le mérite de donner l'exemple de ces associations de navigateurs et de marchands auxquelles le gouvernement lui-même a eu recours quand il a voulu imprimer une impulsion plus vive au mouvement des colonies américaines ; mais on doit lui reprocher d'avoir eu moins en vue les avantages futurs d'une fondation stable, d'un établissement solide, que les profits actuels de son industrie. C'était un armateur intelligent et actif ; ce n'était ni un politique ni un administrateur.'' O
Connaissant les idées de M. de Monts, nous ne devons pas être surpris de le voir tourner ses regards
(1) M. Moreau, Histoire de l'Acadie Friii«ç.'>isc, ch. I[, p. Il tt 12.
vers TAcadie, du moment que le roi le cHoisit pour* remplacer le commandeur de Chastes. Du reste, il connaissait déjà le pays, pour y avoir fait " diverses navigations, voyaçes et fréquentations." Pierre du Gua ou du Gruast (^), sieur de Monts, était natif de la province de Saintonge, de même que Samuel Champlain. Le roi l'avait honoré de sa confiance en le nommant gentilhomme ordinaire de sa chambre, et gouverneur de Pont. Pendant les guerres de la Ligue, il imita la conduite des autres gouverneurs de villes et de provinces, et se prononça fortement pour Henri IV, proclamé roi de France. Les services qu'il rendit au roi, en cette occasion, furent d'un grand poids pour lui faire obtenir sa commission, qui fut signée à Fontainebleau le 8 novembre 1603. L'édit royal le nommait "lieutenant général au pays de la Cadie, du 40" au 46°, pour peupler, cultiver et faire habiter les dites terres le plus promptement, faire rechercher mines d'or, d'argent, etc., bâtir des forts et des villes, concéder des terres, etc., à condition d'y planter la foi catholique, apostolique et romaine, permettant de laisser vivre chacun dans sa religion."
Pierre du Guast appartenait à la religion protestante. On aurait pu faire un meilleur choix, car,
(I) L'abbc Faillon <-«rit Dugn8<
malgré les bonnes dispositions dont le nonveau lientenant général de l'Acadie était animé, il ne put empêcher que catholiques et protestants fussent mis sur un pied d'égalité dans tout ce qui se rapportait à cette entreprise. C'était déjà un grand danger pour le succès de l'œuvre. Aussi verrons-nous les animosités entre catholiques et huguenots dégénérer en chicanes sérieuses, amenant pou à peu la ruine de la colonisation du côté de l'Acadie, Ce qui fera écrire à Champlain, à qui le vice de cette organisation n'avait pas échappé : " Voilà comme les entreprises qui se font à la hâte, et sans fondement, et faites sans regarder au fond de l'aU'aire, réussissent toujours mal."
L'Acadie allait désormais attirer à soi les regards de la France. C'était, dans l'opinion de M. de Monts, et cette opinion était assez généralement partagée, l'endroit le plus beau, le plus riche et le plus fertile de la Nouvelle-France. " On estimait ses ports excellents, dit Moreau, son sol fécond, dans l'intérieur surtout, ses côtes abondantes en poissons de toutes sortes. N'avait-on pas péché dans les mers qui la baignent, la morue, le saumon, le maquereau, l'éperlan, le hareng, la sardine, le loup-marin, la vache marine, le phoque et la baleine ? On avait été frappé d'admiration à la vue de ses grands bois ; et on ne doutait
pas qu'on ne dût trouver, le long du littoral, des mines de cuivre, de fer, de charbon et de gypse, ("était d'ailleurs la contrée la plus fréquentée par les pêcheurs de Normandie, de Bretagne, de la Rochelle et du pays basque, qui, depuis près d'un siècle, n'avaient pas cessé d'être comme les éclaireurs des grandes découvertes." O
De Monts était assez bien doué sous le rapport de la fortune, mais ne se sentant pas capable de soutenir, à lui tout seul, les frais d'un établissement aussi grandiose, il fit société avec des marchands de Rouen, de La E-ochelle et autres lieux. Le roi voulut leur aider à sa manière, et il leur accorda, en vertu de lettres patentes du 18 décembre de la même année, la diminution des droits d'entrée en France des marchandises qu'ils rapporteraient de l'Acadie et du Canada, et il leur octroya en outre, pour dix ans, le privilège exclusif du commerce des pelleteries et autres marchandises, " depuis le cap de Raze jusqu'au 40* degré, comprenant toute la côte de l'Acadie, terre et Cap-Breton, baie de Saint-Cler (■•^), de Chaleur, îles Percées, Oaspay, Chisedec C^), Mesamichi W, Lesque-
d) Iliit. de rActulie, ch. 2, p. 13.
(2) Baie sur la cote occidentale de Terreneuve. — V. carte de Chatnpiain. (.1) Chichedcc,' baie sur l:i côte nord du Saint-Laurent, où demeuraient dca lietfiamitcs.
(4) Miraïuichi.
min (^), Tadoussac, et la rivière de Canada, tant d'un €ôté que d'autre, et toutes les baies et rivières qui entrent au-dedans des dites côtes."
Les écrivains ne s'accordent pas sur les délimitations de l'Acadie, 'quoique, généralement parlant, on paisse la rapporter à la Nouvelle-Ecosse actuelle. Moreau croit que ce nom a été donné alternativement et simultanément quelquefois, à la presqu'île qui sépare le golfe Saint-Laurent de la baie de Fundy ou baie Française, et au pays compris entre le fleuve Saint- Laurent au nord, le golfe du même nom à l'ouest, l'Océan Atlantique au midi, depuis le cap de Canseaii jusqu'à la rivière Penobscot, à l'est enfin, une ligne droite partant de l'embouchure de cette rivière pour aboutir à Québec ou à Montréal. D'après le même, l'Acadie comprendrait les îles que baigne l'océan, de la baie Verte à Pentagouet (Penobscot), et plus particulièrement les côtes de la presqu'île acadieune, la rive de la baie de Fundy, qui s'étend de son extrémité septentrionale la plus reculée dans la baie de Beau-
(1) Escoumins ou Excomminquois rivaient sur la rive nord du golfe Saint- Laurent. Si on s'en rapporte au P. Biard, ces sauvages devinrent les ennemis des Français à la suite d'un rapt commis par des Basques. " Mais ils payèrent bien leur maudite incontinence, et non seulement eux, mais aussi ceux de S. Malo et beaucoup d'autres, ont pâti et pâtissent tous les ans ; car ces sauvages sont furieux et s'abandonnent d6sosp(?rément à la mort pourvu qu'ils aient espérance do tuer ou mi^fairc." — Relation 1611, p. 7 et 8.
bassin jusqu'à l'île de Meuane, près de remboucliure de la rivière Sainte-Croix, et la partie du littoral qui la continue à l'est jusqu'à la rivière de Penobscot.
D'après Denys, le pays appartenant à la France du temps qu'il était gouverneur dans ces parages, était divisé en quatre provinces :
1° Celle des Etchemins ou Malécites, commençant à la rivière Pentagouet, et s'étendant jusqu'à la rivière Saint-Jean : c'était une partie de la côte de Norembègue.
2° Cell-e de la baie Française : elle se limitait aux eôtes de la péninsule acadienne, depuis la baie de Fundy jusqu'au cap Fourchu (Yarmouth), et était occupée par les Micmacs ou Souriquois.
S** Celfe de l'Acadie proprement dite, depuis le cap de Sable jusqu'au détroit de Canseau.
4° Celle- du Saint-Laurent, entre Canseau et Honguedo on le cap Forillou. Denys devint gouverneur de cette dernière province.
L'Acadi^r comme on voit, ne se limitait pas, m«me à l'époque qui nous occupe, à la seule presqu'île connue maintenant sous le nom de Nouvelle-Ecosse ; elle comprenait, en outre, cette partie de la terre ferme qui s'étend de la rivière Saint-Jean à la rivière Penobscot. Ces limites furent rol)jet de longues disputes entre la France et l'Angleterre, et quoique
fixées par le traité d'Utrecht, elles ne cessèrent pas d'être la cause de dissensions entre les deux nations rivales, entraînant à leur suite des guerres sanglantes et presque interminables.
Avril venait de s'ouvrir. M. de Monts avait fait publier dans +ous les ports et havres de France les défenses portées par le roi contre les trafiquants de fourrures. Quatre vaisseaux, ancrés au Havre-de- G-râce, n'attendaient plus qu'un signal pour cingler vers l'Amérique. Cent-vingt artisans s'étaient embarqués sur deux des navires, dont l'un, de 120 tonneaux, était commandé par Pont-G-ravé, et l'autre, de 150 tonneaux, par M. de Monts, qui avait pris à son bord Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt, gentilhomme picard, et Samuel Champlain, plus quelques prêtres catholiques et des ministres protestants. Le capitaine Timothée, du Havre-de-G-râce, le commandait, et Pont-Gravé avait pris avec lui le capitaine Morel, de Honfleur, marin expérimenté, et fervent catholique. Poutrincourt passait en Acadie, avec l'intention d'y choisir des terres pour y passer le reste de ses jours avec sa femme et ses enfants. Poutrincourt aA^ait pris part aux guerres de la Ligue, dans les rangs des catholiques. Lescarbot raconte que " Henri IV le tenant en personne assiégé dans le château de Beaumont, lui voulut donner le comté du dit lieu pour se
rendre à son service ; ce qu'ayant refusé, il le fit depuis gratuitement, voyant Sa Majesté réduite à l'Eglise catholique romaine. Le roi lui rendit par sa bouche ce témoignage, qu'il était un des hommes de bien et des plus valeureux de son royaume." (0 Poutrincourt était chevalier de l'ordre du roi, gentilhomme de sa chambre, maître de camp de six compagnies d'hommes et capitaine de l'une d'elles ; il fut, sous la régence de Marie de Médicis, nommé gouverneur de Méry-sur-Seine.
De plus en plus anxieux de continuer ses découvertes, Champlain avait accepté avec empressement l'invitation que lui fit M. de Monts de l'accompagner, à condition qu'il ferait un rapport de son voyage.
Le départ des vaisseaux eut lieu du Havre-de- Grâce. M. de Monts prit le devant et laissa la rade le Y avril, trois jours avant Pont-G-ravé. Rendez-vous avait été fixé à Canseau C^), mais une fois en mer, M. de Monts changea son itinéraire, et fila en droite ligne dans un petit port, situé entre La Hève C-^) et le
(1) Hist. de laN. F.
(2) Ce mot s'écrit aussi Cnnceau ou Camp^cau. Les Anglais en ont fait C<i««o. Ce mot est d'origine sauvage, dit Lcscarbot.
(.3) Le Père Biard écrit que La Hève avait été appelée port Saint-Jean.
cap de Sable. (^) Un capitaine normand, du nom de Pierre Fritot dit le Eossignol, du Havre-de-G-râce, y faisait la traite avec les sauvages de la côte acadienne. De Monts, fort de son autorité et de sa commission, confiscjua ce vaisseau ('-), et donna au port le nom de son commandant. C'est aujourd'hui la petite ville de Liverpool. M. de Monts continua sa course vers le sud et vint mouiller dans un autre havre qu'il appela le port au Mouton, " à l'occasion d'un mouton qui s'étant noyé revint à bord, et fut mangé de bonne guerre." L'on résolut d'y attendre Pont-Gravé, et d'envoyer Champlain explorer le littoral. L'équipage descendit à terre, et l'on se cabana sur une pointe à l'entrée du port, pendant qu'une chaloupe allait à la recherche de Pont-G-ravé, dont l'absence trop longue pouvait exposer les hommes de M. de Monts à une disette pénible. Ils auraient souffert en réalité, si on n'eut trouvé dans le voisinage une ample moisson de lièvres.
Champlain partit du port au Mouton le 19 mai, avec Ralleau, secrétaire de M. de Monts, et dix
(1) D'après l'annotateur de l'éilition canadienne des Voj'ages de Champlain, le cap de Sable ne serait autre quo le fameux cap de Norcrabègue, dont parle Jehan Alfonee. Chvmplain, comme nous le verrons plus tard, place ce cap et la rivière de ce nom sur la terre ferme et plus au sud que le cap de Sable. Le Père Blard, qui a écrit plusieurs années avant Champlain, croyait que la Norembègue était le pays plus au sud que la baie Française (de Fundy.)
(2) Voir pièce A, en appendice.
hommes pour conduire la barque qui les portait. Pendant cette expédition, qui dura un mois, Champlain explora toute la côte jusqu'au port Sainte- Marguerite (^) par les 44 ° et demi. Champlain nomma le cap Négré, à cause de la ressemblance frappante de ce promontoire avec une tête de nèg-re. A quatre lieues plus loin, il remarqua un cap fort dangereux, à raison, dit-il, " des rochers qui jettent presque une lieue à la mer." C'est le cap de Sable, à deux lieues de la baie du même nom. Les explorateurs débarquèrent à Tile aux Cormorans C^), où ils firent une provision d'œufs de ces oiseaux marins. Les îles de Tousquet et aux Tangueux s'oifrirent ensuite à leur A'ue. Ils y trouvèrent une telle quantité de tangueux, qu'il leur était facile de les tuer à coups de bâtons. Le rivage d'une autre île était tout couvert de loups-marins ; ils en prirent tant qu'ils voulurent. Champlain nomma ensuite les îles aux Loups-mavins, aborda au cap Fourchu, puis après avoir contourné la pointe méridionale de l'Acadie, il vint atterrir à Tile Longue, où se trouve le passage pour entrer dans
(1) Champlain lui donna ce nom, parce qu'il y entni probablement le 10 juin, jour de la fête de sainte Marguerite. C'était la baie Sainte-Marie.
(2) M. Laverdicre croit que cette île porte aujourd'hui le nom de Sha'j Idand.
la baie Française, (i) De ce passage, en suivant la direction nord-est sur un parcours de deux lieues, il y a une anse où l'on peut ancrer en sûreté. En ce lieu, il y a, dit Champlain, une mine d'argent très bonne, selon le rapport d'un mineur nommé maître Simon, tin peu plus au nord, Champlain trouva une mine de fer qui, au témoignage du même, devait rapporter cinquante pour cent. Mais, dit Lescarbot," i] y a une mine de fer, mais elle n'est point abondante, selon l'épreuve qu'on en a fait pardelà et en France.'* Enfin, Champlain reconnut la baie Sainte-Marie qu'il appelle Sainte-Marguerite. " Au fond de cette baie, dit-il, y a un chenal qui assèche de basse mer, autoui duquel y a nombre de prés et bonnes terres pour cultiver.'' Champlain donna l'ordre de rebrousser chemin, et l'on atteignit le port au Mouton vers la mi-juin, au grand contentement de M. de Monts, qui commençait à croire que la barque avait été engloutie par les flots avec son équipage. Champlain lui raconta son voyag.% et lui assura que le meilleur endroit pour les vaisseaux était par le 44'^ degré de latitude, c'està-dire dans la baie Sainte-Marie.
(1) Aujourd'hui appelée la baie de Fundy. " On ne peut deviner, dit M. Fcrland, pourquoi les Anglais l'ont nommée baie de Fundy. Auraient-ils traduit par Bay «f Fundy les mots que portent d'anciennes cartes : Fond de lu Baie." — Cours d'IIist., I, p. 65, note 2.
Mais Pont-Graré n'était pas encore de retour. Trois semaines s'étant écoulées depuis que l'on s'était £xé temporairement au port au Mouton, M. de Monts dépêcha un Français avec quelques sauvages pour tâcher de le découvrir le long de la côte, en gagnant Canseau. (^) Ils aperçurent en effet son A^aisseau dans la baie des Iles. Pont-Gravé prit connaissance de la lettre de M. de Monts, et au lieu d'aller le rejoindre, il préféra décharger les vivres et munitions destinés aux hivernants, et s'en retourner ensuite à Tadoussac pour y faire la traite.
Le lieutenant général se trouvait maintenant en possession de deux navires, le sien et celui du capitaine Rossignol. Tous deux continuèrent leur course dans la direction du cap de Sable, pour ne s'arrêter que dans la baie Sainte-Marie. Aucun incident remarquable pendant ce court trajet. Mais deux ou trois jours après leur arrivée, un des prêtres missionnaires, Nicolas Aubry (2), s'égara dans la forêt, pendant
(1) Lesearbot dit. " Le sieur de Monts passant à Campscau, devait laisser quelque croix à un arbre, ou missive y attachée. Ce qu'il ne fit point, ayant outrepassé le dit lieu de Campseau de beaucoup pour avoir pris sa route trop au sud, à cause des bancs de glaces." — Hist. de la N. F., liv. 4, ch. 3.
(2) Nicolas Aubry, " jeure homme d'Eglise, parisien de bonne famille, à qui il avait pris" fantaisie de faire le voyage avec le sieur de Monts, et ce, dit-on, contre le gré de ses parents, lesquels envoyèrent exprès à Honflcur pour le divertir et ramener à Paris." — Lbscarbot, liv. i, ch. 2 et 4.
qu'il cherchait son épée qu'il y avait oubliée. Il fut ainsi perdu pendant seize ou dix-sept jours, sans pouvoir se bien orienter. M. de Monts envoya des Français et des sauvages à sa recherche, qui ne purent le retrouver. On le croyait mort, quand, un jour, au grand contentement de tout le monde, on le vit revenir en chaloupe. Ce pauvre prêtre avait vécu d'oseille et de fruits sauvages, errant à travers les bois, jusqu'à ce qu'enfin il aperçut la mer, près de l'île Longue, à l'entrée de la baie Française. Les privations et les fatigues l'avaient beaucoup épuisé, et il était résigné à mourir sur un rocher perdu où depuis plusieurs jours il guettait une chaloupe ou un vaisseau, lorsqu'enfin Dieu permit qu'une des chaloupes de M. de Monts passa de ce côté. (') L'abbé Aubry leur fit signe avec son chapeau, accroché au bout d'une gaule, et les pêcheurs vinrent à son secours.
Dans cet intervalle, M. de Monts était allé avec Champlain à la découverte le long des côtes de la baie Française. Le but principal de cette expédition était de trouver un endroit plus propice à un établis-
(1) " Comme on était après déserter l'île (rie Sainte-Croix), Clinmploré fut renvoyé à la baie Sainte-Mario avec un maître de mines qu'on y avait mené pour tirer de la mine d'argent et de for ; ce qu'ils firent.... là on après quelque séjour, allant pêcher, le dit Aubry les aperçut." — Lescurbot, liv. 4, ch. 4.
90 VOYAGE EN ÂCADIE
sèment que la baie Ste-Marie. Leurs recherches ue furent pas vaines, car à peine avaient-ils fait quelques lieues vers le nord-est, qu'ils aperçurent l'entrée d'un des plus beaux ports du monde, et pour la grandeur de son enceinte et pour la profondeur de ses eaux. Champlain rappelle Port-Royal. (^) L'ouverture de cette baie n'a que liuit cents pas de largeur, mais à mesure qu'on y avance, elle s'agrandit sensiblement jusqu'à ce qu'elle acquière une lieue. Sa longueur est double de sa plus grande largeur. Trois rivières viennent s'y déverser. L'une, venant de l'est, appelée rivière à l'Equille (-), du nom d'un petit poisson très abondant en cet endroit, a presque un quart de lieue à son embouchure où se trouve une île charmante d'une demi-lieue de circonférence. Cette ile que Lescarbot indi<^ue sous le nom de BiencourviUe, et qui prit plws tard le nom d'ile aux Chèvres C-^), était toute couverte de bois, comme pins, sapins, pruches, bouleaux, trembles et chênes. Il y a une autre île, distante de l'autre de prèb de deux lieues, à proximité
(1) Quoiqu'en dise Lescarbot, ce fut Champlain et non JI. de Mont?, qui baptisa Port-Royal. Champlain est trôs p irticulierà ce s.ijet, et quand il dit /'.it nonuH^, il ne peut pas être question d'un autre. Lorsque M. de Monts donne à la baie Française le no;n qu'elle a malheureusement perdu, Champlain n'hésite pas à lui en .attribuer le mérite.
(2) Cette rivlùrc portera bientôt le nom de rivière du Dauphin, aujourd'hui rivière Annapolis.
(3) Ile d'Hébert dont les Anglais ont fait B^ar Idand.
de laquelle serpente une autre rivière, appelée Saint- Antoine (^) par Champlain. Elle porta bientôt le nom d'Hébert, qui fut l'un des premiers habitants de Port-Royal. L'ile reçut aussi le même nom. La troisième rivière n'est qu'un ruisseau rempli de roches : on l'appela le ruisseau de la Jloche. C-)
M. de Monts et Champlain quittèrent la baie de Port-Royal, charmés de sa beauté et des avantages qu'elle offrait à un établissement, et s'enfoncèrent plus avant dans la baie Française, dans l'espérance de trouver la fameuse mine de cuivre dont Prévert avait rapporté monts et merveilles. (-^^ Après avoir doublé le cap des deux Baies, ou Chiguectou, ils aperçurent l'île Haute ; ils y trouvèrent une mine de cuivre. De là ils entrèrent dans un port où ils comptaient rencontrer ce c{u'ils cherchaient. C'est le havre à l'Avocat, que Champlain appelle le port aux Mines. Hs firent une excursion d'un quart de lieue le long des montagnes, mais inutilement. Celle dont Prévert avait parlé à Champlain, d'après le dire des sauvages, n'existait pas dans cette localité. Cependant,
(1) Cette rivière devint aussi Bear Hiver dan.s la bouche des Anglais. Lescarbot l'appelle rivière Hébert.
(2) Rivière de l'Orignac, d'après Lescarbot.
(.3) Prcvert n'avait fait que rapporter à Champlain ec que lui apprirent deux ou trois de ses hommes qu'il avait eavoyés avec des sauvages, à la recherche de mines.
écrit Champlain, " nous trouvâmes en ce port deux mines de cuivre, non en nature, mais par apparence, selon le rapport du mineur qui les jug-ea être très bonnes." Lescarbot a cru à l'existence d' " un haut rocher entre deux baies de mer où le cuivre est enchâssé dans la pierre, fort beau et fort pur, tel que celui qu'on dit cuivre de rozette." " Mais, ajoute-t-il, de s'amu.ser à le rechercher, ce n'est chose encore de saison. La première mine, c'est d'avoir du pain et du vin, et du bestial " Le même Lescarbot dit que parmi les roches de cuivre, l'on trouvait quelquefois des roches incrustées de diamants. Il s'y trouvait aussi certaines pierres bleues transparentes, valant tout autant que les turquoises. Champdoré, l'un des charpentiers de M. de Monts, avait taillé dans le roc tine de ces pierres qu'il avait emportée en France. Là, il la divisa en deux fragments qu'il fit monter par un homme de l'art. M. de Monts et Poutrincourt à qui il en avait fait cadeau, les avaient trouvées si belles, qu'ils les jugèrent dignes d'être présentées au roi et à la reine. Un orfèvre offrit à Poutrincourt quinze écus pour celle qu'il destinait à Sa Majesté.
Le 20 juin, la petite troupe dirigée par M. de Monts quitta le port des Mines, bien résolue de ne s'arrêter qu'après avoir trouvé un lieu pour s'y fixer définitivement. Quant à la montagne de cuivre, on la cher-
cherait pins tard, à la première occasion favorable. Cependant, nos Français ne désespéraient pas encore. Prévert avait annoncé à Champlain que la montagne si brillante au soleil était éloignée de cinq ou six lieues de la" baie des Mines, et que deux petites rivières, . l'une venant dans la direction du Cap-Breton, et l'autre du côté de Graspé, se jetaient dans une autre baie, qui, d'après le contexte, devait être la baie de Chignectou O ou Beaubassin. Les barques côtoyèrent le littoral de cette baie, sans ne rien apercevoir que des montagnes ordinaires, une entre autres, ayant la forme d'un chapeau de cardinal. Puis elles gagnèrent le sud-ouest, dans la direction de la côte de la terre ferme, et vinrent s'arrêter à l'embouchure d'une rivière, c^ui fut nommée Saint-Jean, à cause de la fête de saint Jean-Baptiste. Les sauvages rappelaient Ouigoudi. " Elle est étroite en son entrée, dit Champlain, puis vient à s'élargir : et ayant doublé une pointe, elle étrécit de rechef, et fait comme un saut entre deux grands rochers, où l'eau y court d'une si grande vitesse, que y jetant du bois il enfonce en bas, et ne le voit-on plus. Mais attendant la pleine mer, l'on peut passer fort aisément ce détroit : et lors elle s'élargit comme d'une lieue par aucuns endroits, où
(1) D'après Jean de Laët, elle fut aufsi .ippel<:-e bsiic de Gênes.
il y a trois iles."' O Cliamplain ne fit qu'en explorer l'estuaire, mais Ralleau apprit de Schoudon (2), chef d'une tribu indienne campée le loni? de ses rives, que les sauvages se rendaient à Tadoussac, en suivant son cours, n'ayant à franchir à pied qu'un petit espace de terrain. Remontant en effet la rivière Saint-Jean jusqu'au petit saut, les sauvages pouvaient enjraîïer ensuite leurs embarcations dans la rivière Madawaska, qui les conduisait au lac Témiscouata. Ils n'avaient plus à faire par terre que quelques lieues pour arriver au fleuve Saint-Laurent, presque en face de Tadoussac, sur la rive opposée.
Comme il n'y avait pas de temps à perdre, si l'on voulait bâtir une demeure et se mettre en état de résister, pendant Thiver, aux éléments et aux sauvages, M. de Monts, toujours guidé par l'idée de choisir un endroit tempéré, n'avait encore pu fixer son choix. Ni la baie Sainte-Marie, ni Port-Royal, ni la rivière Saint-Jean n'avaient attiré son attention. L'on descendit encore plus au sud. La terre qu'ils aperçurent était bordée d'îles, grandes et petites. M. de Poutrincourt faillit se perdre en visitant Tune d'elles, l'île aux Margaux, ainsi apj>elée par le grand nombre de ces
(1) Voyages «le Cbampiain, édit. 1613, ch. 3.
(2) Lescarbot Tiippcllc Chkoudun..
oiseaux qu'on y aperçut. Champlain meutiorme encore l'île j\Ianane. Enfin les barques se trouTèrent au milieu d'un groupe d'iles assez agréables, enfermées dans une espèce de cul-de-sac, où vient déboucher une rivière de près d'une demi-lieue de large à son embouchure. C'est la rivière des Etchemins, mieux connue par la suite sous le nom de Sainte-Croix. <i> A travers les îles nombreuses dont Champlain n'a jamais pu savoir le nombre, il y avait un îlot assez près de terre, du côté de l'ouest de la rivière, pouvant mesurer huit ou neuf cents pas de circuit, aux bords assez escarpés, à l'exception d'un seul endroit très bas se terminant en une pointe de sable mêlé d'argile. Cet îlot était couvert de sapins, bouleaux, érables et chênes. La côte se trouvant éloignée d'environ mille pas, il était facile de s'y fortifier. M. de Monts, jugeant que la situation était bonne, et que ce pays offrait plusieurs avantages, résolut de s'y arrêter définitivement. Quant aux sauvages que l'on espérait amener au christianisme, tout en travaillant à rétablir la paix souvent rompue entre eux, il serait facile de se mettre en communication au moins avec ceux du voisi'nage. M. de Monts donna à l'île le nom de Sainte-Croix, parce que, au témoignage de
(1) La rivière Scoudic,
Lescarbot, il y avait, deux lieues plus loin, des ruisseaux qui venaient se décharger dans la riviève en formant une croix. (^)
Le poste était fixé ; il importait de s'y mettre confortablement, et en lieu de résister à toute attaque extérieure. M. de Monts commença par élever une barricade sur un il et ou gros rocher, à mi-chemin entre la terre-ferme et l'île do Sainte-Croix, et il plaça un canon pour en protéger les abords. Cet ouvrage terminé, il fut résolu d'envoyer chercher les Français restés dans la baie Sainte-Marie, en attendant qu'on les avertît d'aller ailleurs. Leur arrivée ne tarda pas longtemps, et tout le monde se mit aussitôt à l'œuvre, les uns travaillant au défrichement, d'autres charroyant le sable pour les fondations des édifices projetés, et préparant le bois de charpente. Champlain et Champdoré érigèrent à la hâte, avec quelques serviteurs, une
(1) " Et d'autant qu'à deux lieues au-dessus il y a des ruisseaux qui viennent comme en croix se décharger dans ce large bras de mer, cette île de la retraite des Français fut appelée Sainte-Croix. — Lesc, liv. 4, c. 4. " L'île de Sainte-Croix, ou l'île Xeutre, dit Williamson, est située dans la rivière en face de la ligne de division entre Calais et Robbinstown, oii ello fait angle avec le bord de l'eau. Elle contient douze ou quinze acres, et est droit au milieu de la rivière Scoudio, quoique le passage des vaisseaux soit d'ordinaire du côté de l'est. C'est ici que les commissaires nommés en vertu du traité de 1783, trouvèrent, en 1798, les restes d'une fortification très ancienne, et décidèrent ensuite que cette rivière était vraiment celle de Sainte-Croix." — Hittory <if Mfùn'', Introduction.
maisonnette qui servirait de résidence temporaire à M. de Monts. Celui-ci avait fixé les dimensions des nouveaux édifices : le magasin devait avoir neuf toises de long, trois de large et douze pieds de hauteur. Des manœuvres se mirent au?si en frais de construire un four pour cuire le pain, et un moulin à bras pour faire les moutures. Il y avait là tout un essaim d'ouvriers et d'artisans, des menuisiers, des charpentiers, des serruriers, des maçons habiles dans leur spécialité, et, si l'on en juge par les récits de Champlain, ils étaient tous gens moraux et paisibles. Evidemment, M. de Monts avait eu le choix heureux dans le recrutement de sa petite colonie. On ne pourrait peut-être pas en dire autant de la préférence qu'il donna à cet îlot, resserré dans ses limites, inaccessible, en réalité, aux sauvages, mais impropre à toute fin colonisatrice. Le lieutenant général de l'Acadie avait cette idée fixe qu'il fallait pour réussir chercher, avant tout, un climat plus humain que celui de Tadoussac ; elle l'avait conduit jusqu'au 4.5° 20'. Devait-il y trouver ce qu'il ambitionnait tant ? C'est ce que nous verrons bientôt.