CHAPITRE CINQUIÈME
Hivernage sur cette île. — Sa topographie et yen climat durant l'hiver. — Description de l'établissement. — Champlain est chargé de l'exploration des côtes de la Noremb&gue. — L'île des Monts-Déserts. — La rivière Pentagouet ou Penobscot. — Rencontre de chefs sauvages. — Les monts Bedabedcc. — Champlain retourne à l'île de Sainte-Croix. — Hiver de 1605 rigoureux. — Le scorbut décime les Français. — De Monts décide d'abandonner son île. — Champlain fait une seconde exploration sur la côte américaine. — Se rend jusqu'au pays des Armouchiquois. — Son voyage dure cinq semaines.
L'île de Sainte-Croix n'a qu'une demi-lieue de circonférence. Son sol est peu fertile, n'étant composé en grande partie que de sable. Le soleil de juillet réchauffa vite cette terre légère, et les jardinages sur lesquels les nouveaux colons devaient surtout compter, ne firent que languir par le manque d'eau et sous les rayons brûlants de l'astre du jour. Le bois ne fit pas défaut au début, mais les constructions nouvelles le rendirent tellement rare, que l'on faillit geler durant l'hiver. Pour surcroît d'infortune, le froid commença; à se faire sentir de bonne heure à l'automne. Il devint bientôt très intense. Toutes les
boissons se prirent en glace dans les tonneaux, à l'exception toutefois d'un certain vin d'Espagne dont on avait ample provision. L'eau douce vint aussi à manquer, et les glaces empêchèrent toute communication avec la terre ferme. On eut d'abord recours au cidre, mais celui-ci s'épuisa vite, de sorte que pour s'empêcher de mourir de soif, on buvait de l'eau de neige. Il n'y avait ni fontaines ni ruisseaux sur cette île inhospitalière.
La situation n'était pas gaie, et, disons-le, M. de Monts était le seul coupable de ce malheureux état de chose. Pourquoi avait-il dédaigné Port-Royal, où il aurait pu se procurer à l'aise une eau potable. Champlain l'excuse. " Il était malaisé, dit-il, de reconnaître ce pays sans y avoir hiverné, car en y arrivant en été, tout y est fort agréable, à cause des bois, beaux pays et bonnes pêcheries de poisson. Il y a six mois d'hiver en ce pays." Après tout, le climat de Sainte-Croix ne valait pas mieux que celui de Tadoussac, qui avait tant effrayé M. de Monts. Aussi dut-il être fort désappointé de ce contretemps, d'autant plus fâcheux qu'il n'avait eu d'autre but, en allant se fixer sous une lat:tude plus méridionale, que de l'éviter.
Champlain a laissé une carte de l'ile de Sainte- Croix, avec un plan détaillé des logements qui y furent
élevés. Ou remarque plusieurs corps de logis isolés, formant dans l'ensemble un vaste quadrilatère. D'un côté, c'était la résidence de Champlain, de Champdoré et d'Orrille, avec un grand jardin contigu. Près de celle-ci, on avait érigé une petite maison pour l'usage des missionnaires. Tout auprès une forge. De l'autre côté, prenaient place le magasin, le logement destiné aux suisses, la résidence de M. de Monts, une salle publique où l'on passait le temps, les jours de pluie une construction pour le sieur Boulay et les artisans. Dans un angle du quadrilatère, on remarque le logis de Geneston, de Sourin et des artisans, et un autre à l'usage des sieurs de Beaumont, la Motte, Bourioli et Fougeray. ^^^ Plusieurs jardins étaient circonscrits dans cette vaste enceinte. On ne voit qu'un arbre au milieu de cet amas de constructions et de palissades. Un fortin se dressait sur une des extrémités de l'île ; on s'y rendait par un chemin de pied. L'abbé Aubry avait sa chapelle à quelque distance des autres édifices, près du canon du fort.
(1) La liste la plus complète qu'il nous a été passible de dresserdes personnes qui hivernèrent 5ur cette île, porte di.x-sept noms. Ce sont • M. do Monts, Champlain, Ch.impdoré, L. Hébert, d'Orvillo, Geneston, Sourin, Beaunaont» La Motte, Bourioli, Fougeray, de Vitré, l'abbé Aubry, Cramolet, Boulay, Lcfèvre, de Rétpl, François Addenin, domestique de M. do Monts et Simon le mineur. Nous avons lu quelque part, que le prêtre succomba au scorbut durant l'hiver.
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Tel était le plan de l'habitation de Sainte-Croix. C'était faire beaucoup de dépenses pour aboutira un résultat bien déplorable, comme la suite des événements le démontrera.
Pendant que les ouvriers étaient occupés aux travaux de construction, M. de Monts avait dépêché le capitaine Foulques, qui avait pris le commandement du vaisseau de Rossignol, pour aller chercher à Canseau le reste des provisions que Pont-G-ravé y avaient déposées, avant de prendre la route du Saint- Laurent, quelques semaines auparavant. Chemin faisant^ il s'était emparé de plusieurs vaisseaux basques qui trafiquaient au mépris des défenses du roi, et il avait expédié les maitres de ces contrebandiers pour rendre compte de leur conduite à M. de Monts. Pont-G-ravé avait chargé sou pilote, un nommé Guillaume du Glas (^), de Honfleur, de les transporter en barque auprès du lieutenant général. Celui-ci les reçut avec la plus grande humanité, et les renvoya à Pont-Gravé, lui mandant de ramener leurs vaisseaux à La Rochelle. La justice serait appelée à régler l'affaire.
M. de Monts était bien l'âme dirigeante de la colonie. Non seulement il s'efforçait de pourvoir à
(1) Voir Note 3, en appendice.
tous ses besoins, mais il n'oubliait pas non plus la mine de cuivre qui troublait ses rêves. Champlain reçut la charge d'aller à sa découverte. Il prit avec lui un sauvage du nom de Messamoiiet, qui prétendait l'avoir vue, et neuf matelots. A huit lieues de Sainte-Croix, en tirant vers la rivière Saint-Jean, l'on trouva eu effet une mine de cuivre, pouvant contenir, au témoignage du mineur, dix-huit pour cent de métal pur. D'autres recherches n'ayant amené aucun résultat, Champlain rebroussa chemin, et quand il arriva, les vaisseaux étaient sur le point de partir pour la France. M. de Monts avait tout arrangé. Poutrincourt, qui n'avait eu d'autre intention en traversant la mer que de faire l'examen des lieux en vue d'y établir sa famille, désirait s'en retourner. Mais auparavant, il s'était assuré la possession de Port-Royal, par un document signé de la main du lieutenant général, qui avait reçu du roi le pouvoir de distribuer des terres à qui bon lui semblerait. Ealleau suivit Poutrincourt, et le 31 août 1604, tous deux dirent adieu aux insulaires de Sainte-Croix, (i)
Champlain ne songeait nullement à revoir sa patrie. Il avait une mission à remplir, et par consé-
(1) " Le sieuV de Poutrincourt avait laissé ses armes et munitions de guerre en l'île Sainte-Croix en la garde du sieur de Monts, comme un arrhe et gnge de la bonne volonté qu'il avait d'y retourner." — Lescarbot, liv. 4, cli. 5.
quent. d'autres intérêts à servir que les siens propres. M. de Monts lui ayant confié la tâche d'aller explorer les côtes de la Norembègue, il aflréta aussitôt une patache de 1*7 à 18 tonneaux, et prit avec lui deux guides sauvages et douze matelots. La petite troupe quitta Vile de Sainte-Croix, le deux septembre ; mais une tempête qui avait empêché Poutrincourt de sortir de la rivière, retint aussi la patache captive jusqu'au cinq. Le premier jour, on découvrit vingtcinq lieues de côtes, traversant une mer couverte d'îles, pleine de rochers, forçant parfois la barque à tirer des bordées de quatre lieues. Champlain les nomma lies Rangées. Le même ]our, il passa tout près d'une autre iie de quatre à cinq lieues de long, et la barcj[ue vint se briser sur une roche à fleur d'eau. Cette île n'est séparée de la terre ferme que par un tout petit bras de mer. Elle est couverte de montagnes, environ sept ou huit, rangées les unes proche des autres. Champlain l'appela l'île des Monts-Déserts. (1) C'est encore le nom cj^u'elle porte aujourd'hui.
(1) Les sauvages appelaient cette île Pcmctiq (Relation T611, ch. 23) c'est-à-dire celle qui eut à la tête. C'est ici que les Français vinrent s'établir en 1G13 et y fondèrent Saint-Sauveur sur la côte nord-est, dans un magnifique havre appelé aujourd'hui Bar Ilarbour. Les restes mortels du frûre du Thct et des autres Français tué.< durant un engagement avec les Anglais, reposent sur la pointe Fernald. En 1688, Lamotho Cadillac fut nommé seigneur du
Le lendemain, sixième jour du mois, l'on aperçut dans le fond d'une jolie anse située au pied des montagnes de cette île, une petite fumée, qui laissa croire à Champlain qu'elle devait être habitée. En effet, il vit bientôt deux canots sauvages se diriger vers lui, et puis faire halte à environ une portée de mousquet. Champlain envoya deux des siens à leur rencontre, mais les sauvages se sauvèrent. Le lendemain, ils vinrent à bord de la barque de Champlain, et causèrent avec les guides. Quelques petits présents les amadouèrent complètement. C'étaient des chasseurs de la nation des Etchemins, venus de la rivière Pentagouet à l'île des Monts-Déserts pour y pêcher et faire la chasse aux castors. Ils firent l'offre à Champlain de l'amener avec eux à l'endroit de leur résidence, où demeurait Bessabez, leur chef. " Je croisi, dit Champlain, que la rivière Pentagouet (^), est celle que plusieurs pilotes et historiens appellent
Mont-Désert et des îles adjacentes. La longueur de l'île du nord au sud est d'environ quinze milles et demi, et sa plus grande hirgeur de treize milles. A l'endroit oii elle est le plus proche de la terre ferme, un pont de sept cents pieds la fait communiquer avec la ville de Trenton. On y aperçoit treize pics distincts dont le plus élevé atteint 1527 pieds : c'est la montagne Verte.
(L) CliMniplain l'appelle Pcimtcgouct. D'après l'abbé MaurauU, Penta- "ouet n'est autre chose que Peniar/ouit, qui signifie endroit d'une rivière oh il y a des rapide/'. Les Anglais ont donné la préférence au mot Pcnobscot (^Penaouaoskct, là oii la terre est couverte de pierre.)— Hist. des Abénaquis, p. 5.
HABITATION A L'ILE DE SAINTE-CROIX lOô
Norembèg-ue, et que la plupart ont écrit être grande
et spacieuse On décrit aussi c[u*il j a une grande
ville fort peuplée de sauvages adroits et habiles, ayant du fil de coton. Je m'assure que la plupart de ceux qui en font mention ne l'ont vue, et en parlent pour l'avoir ouï dire à des gens qui n'en
savaient pas plus qu'eux Qu'aucun 3'^ ait jamais
entré il n'y a point d'apparence ; car ils l'eussent décrite d'une autre façon, afin d'ôter beaucoup de gens de cette doute." Ci)
Champlain parle ici avec connaissance de cause, car il prit la peine de parcourir la Pentagouet, devenue légendaire par des descriptions fantastiques que Jehan Alfonce a agrémentées d'un luxe de détails dont on ne petit se faire qu'une faible idée sans les avoir lues. Il la remonta sur un parcours de vingt-cinq lieues, et il ne vit aucune ville, ni village, ni apparence qu'il y en ait jamais eu. Put-il apercevoir, tout au plus, le long de ses rives, une ou deux cabanes inhabitées, de construction souriquoise. Le pays qu'elle arrose parut agréable à l'œil de notre explorateur ; il était boisé de chênes plantés comme à loisir. Champlain eut ici une entrevue avec le chef Bjssa-
(1) Voyages do Champlain, Ed. 1613, cli. 5.
bez (^^ et avec un autre du nom de Cabahis. Tous deux étaient escortés d'une soixantaine de sauvages. C'était la première fois, disaient-ils, qu'ils voyaient des chrétiens. Champlain leur fit annoncer par son interprète qu'il était envoyé auprès d'eux par M. de Monts pour leur assurer son amitié, et les mettre d'accord fivec leurs ennemis, les Souriquois et les Canadiens. Il ajouta qu'il désirait habiter près d'eux, afin de leur montrer la culture de la terre, et les tirer de l'existence misérable qu'ils menaient. Ce petit discours, plein de bienveillance et de belles promesses, parut les satisfaire. Champlain leur fit cadeau de haches, patenôtres, bonnets, couteaux et -autres Jolivetés. Puis chacun se retira, les sauvages allant de leur côté, et Champlain retournant à sa barque, très heureux d'avoir connu quelques représentants de cette tribu. Champlain quitta la rivière Pentagouet, le Vj septembre, pour continuer ses explorations vers le sud.
(1) Jictiahes, écrit le P. Biard (Rel. irjll, p. 8.) Ce sauvage fut un des plus fjilèles amis des Français. Après la prise de Saint-Sauveur par les Anglais, Bctsabez et deux autres chefs leur offriront de prendre soin d'eux et do les nourrir pendant un an jusqu'il rarriv<?e des navires qui les transporteraient en France au bout de ce temps. De cette manière, disaient-ils aux pères Jésuites, vous ne tomberez pas entre les mains des méchants Ingres (c'est ainsi qu'ils appelaient les Anglais.) Kadesquit était à l'entrée de la rivière Pentagouet et les Français s'y seraient établis si les sauvages de l'île n'eussent insisté' pour les amener chez eux, disant que leur demeure était si saine et si agréable, que quand les sauvages do l'île étaient malades, ils s'y faisaient transporter et y trouvaient la guérison.
HABITATION A L'iLE DE SAINTE-CROIX lOY
Deux jours plus tard, comme il passait près de l'embouchure d'une petite rivière, il aperçut Cabahis, qui prit passage avec eux, et les accompagna jusqu'à douze lieues plus loin. Chemin faisant, Champlain voulut apprendre de lui l'endroit exact d'où la rivière Noremhègue tirait sa source. Passé, dit-il, le saut de la rivière (à vingt lieues environ de son embouchure) on entre dans un lac par où les Sauvages vont à la rivière Sainte-Croix ; après avoir fait portage, ils entrent bientôt dans la rivière des Etchemins. Une autre rivière aboutit au lac ; après l'avoir parcourue pendant quelques jours, ils traversent un autre lac ; arrivés à son extrémité, ils entrent dans une autre rivière, qui vient se décharger à une lieue de Québec. C'est la rivière- Chaudière que les aborigènes suivaient pour se rendre à Québec.
Les montagnes de Bedabedec furent en vue, le 20 du môme mois, et après avoir rangé la côte, sur un parcours de dix à douze lieues, Champlain renonça à son projet de se rendre jusqu'à la rivière Quinibequi. Les Sauvages l'avaient abandonné ; les vivres se faisaient rares, et le mauvais temps, c[ui durait depuis plusieurs jours, le forçait à tout instant de relâcher aux îles, très nombreuses dans ces parages. Ce fut lo 23 septembre qu'il rebroussa chemin, et neuf jours plus tard il abordait à lile de Sainte-Croix, convaincu
lOS HABITATION A l'iLE DE SAÎXTE-CROIX
qu'il n'y arait aucun endroit, le long de la côte de Norembègue, c[ui offrait plus d'avantages aune habitation que le poste choisi par M. de Monts.
La première neige tomba le six du mois d'octobre. Ce lait n'est pas sans précédent dans les annales acadiennes. Mais il est très rare aujourd'hui que l'on soit témoin d'un hiver aussi prématuré. On serait tenté de croire, par ce que dit Champlain, que l'hiver commença à la même date. Mais c'est peu probable, car la neige d'octobre ne reste pas ordinairement, bien qu'on éprouve des froids assez vifs à cette saison. A la fin d'avril suivant, l'île était encore couverte de trois à cjuatre pieds de neige. Ce dut être un hiver exceptionnellement rigoureux. Nous avons déjà vu à quelles misères les Français furent réduits pendant leur séjour dans cette île, à cause de la disette d'eau. La neige fondue constituait pour eux un danger constant pouF l'éclosion de certaines maladies. On ne put s'y soustraire. Le scorbut se déclara bientôt au milieu de la colonie, qui se composait en tout de ^9 personnes. Sur ce nombre trente-cinq succombèrent, et vingt autres touchèrent au seuil de la mort. Les chirurgiens, qui ne connaissaient rien d'un mal aussi étrange, ne surent trouver le bon remède. Euxmêmes en furent atteints et restèrent,comme les autres, avec une grande gène de respiration et des douleurs
intcriTiitteutes. La température du mois de mai devait ramener la santé, en même temps que ranimer leur espérance en des jours meilleurs.
Après un hiver aussi triste, il n'est pas surprenant de voir M. de Monts chercher à planter sa tente dans un endroit plus commode, jouissant d'une température plus supportable. Moreau dit que Sainte-Croix n'avait jamais été pour de Monts c[u'nne résidence d'hivernage. Nous croyons, au contraire, que son plan bien arrêté était de s'y fixer en permanence, à cause des grandes dépenses qui y furent faites. Après tout, on aurait bien pu se dispenser de construire une vingtaine d'édifices, quelcjues-uus à deux étages, pour un hiver seulement. Lescarbot, dont le témoignage n'est pas suspect sur ces tentatives d'établissement en Acadie, au moins en ce qui regarde la partie matérielle, fait la leçon bonne à M. de Monts : " Quand on va dans un pays, dit-il en substance, pour posséder la terre, on ne s'arrête point dans les îles pour s'y emprisonner. Si encore cette île eut été traversée par des rivières ou même des ruisseaux, si le sol eut
été propice à l'agriculture, c'eut été à demi mal "
Mais il n'y avait pas même les éléments essentiels à la vie, de l'eau douce. Tous les regards étaient donc tournés vers la France, quand, au milieu de mai, les vaisseaux attendus depuis un mois n'apparurent pas
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encore. M. de Monts résolut alors de faire appareiller deux barques, suffisamment grandes pour transporter ses compagnons jusqu'à Graspé, rendez-vous général de la Hotte française. Les préparatifs de départ n'étaient pas encore terminés,lorsque Pont-Grravô vint aborder un jour, vers les onze heures du soir, à l'île de Sainte-Croix. Son vaisseau qu'il avait mis à l'abri dans un lieu sûr, à quelque distance, arriva le lendemain, et signala son arrivée par une canonnade en règle et au bruit des trompettes. Quarante hommes formaient l'équipage. Un autre navire, chargé de vivres et de munitions, était parti de Saint-Malo, et ne tarderait pas à i)araitre. Cette bonne nouvelle, qu'apportait Pout-Grravé, causa un peu de joie dans la colonie en détresse. La résolution fut bientôt prise de ne pas retourner en France, mais il fallait nécessairement trouver un lieu plus favorable à un établissement. M. de Monts ne démordait pas encore de son idée première : se fortifier sous un climat chaud, dans le A^oisinage de la Floride. L'expédition de Champlain n'ayant pas rapporté des résultats satisfaisants, il voulut entreprendre d'explorer lui-même la côte américaine, au moins jusqu'au pays des Arraouohiquois. Toute une caravane prit part à ce voyage dangereux". Champlain fut chargé du pilotage des barques, lesquelles portaient quelquej gentils-hommes,
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vingt matelots, un sauvage du nom de Panoniasqui devait agir comme guide, et sa femme qui, étant alliée à la nation armouchiquoise. pouvait servir à établir l'amitié entre les Français et les sauvages de la côte.
Le départ se fit le 18 du mois de juin. Douze jours furent consacrés à l'exploration des îles, des baies et des pointes de terres, jusqu'à l'embouchure de la rivière Pentagouet. Le vendredi, premier jour de juillet, l'on parcourut les vingt-ci nc] lieues qui séparent la pointe de Bedabedec de la rivière Quinibequi, (1) L'on s'arrêta à trois cents pas environ de son entrée. Cbamplain mit une chaloupe pour remonter le cours d'une rivière voisine (Chipscot) et pour nouer connaissance avec les Sauvages de l'endroit. Manthouraermer^ leur chef, vint en canot au-devant d'eux et leur fit force protestations d'amitié. M. de Monts leur présenta des galettes et des pois dont ils furent contents. Le lendemain, les Indiens guidèrent la chaloupe de Champlainpar un autre chemin que celui par où elle était venue, et la conduisirent à une chute d'eau qu'on eut toutes les peines du monde à franchir, et audessous de laquelle on vit un lac (2)^ long de trois à
()) Rivière Kénébec.
(2) C'est la baie de Merry-Meeting, formée par la jonction du Kénébec au nord, et de la rivière Sagadabok ou Âmouehcogbin, ou Androsooggin.
quatre lieues, dans lequel descendaient, le Quinibequi et une autre rivière par où devaient venir Marchim et Sasinou, deux capitaines sauvasses que Manthouinermer s'était chargé de faire avertir pour y rencontrer Cliamplain. Celui-ci. ne les voyant point, rebroussa chemin pour rejoindre ses compagnons.
Le 8 du même mois, l'on continua de naviguer vers le sud, passant par une baie (0 remplie d'îles, d'où l'on aperçut à l'ouest de hautes montagnes, demeure d'un capitaine nommé Aneda. " Je me persuadai par oe nom, remarque Champlain, que c'était un de sa race cjui avait trouvé l'herbe appelé Aneda que Jacques Cartier a dit avoir tant de puissance contre la maladie appelé scorbut, qui tourmenta ses gens aussi bien que les nôtres, lorsqu'ils hivernèrent en Canada. Les Sauvages ne connaissent point cette herbe, ni ne savent que c'est, bien que le dit sauvage en porte le nom." Cette supposition de Champlain n'a pas sa raison d'être, car si ce capitaine sauvage eut été de même origine que les aborigènes de Stadaconé, qui enseignèrent à Jacques Cartier l'usage de Vaneda, il aurait compris la signification de ce mot, et il l'aurait apprise aux Français. Sachant qu'aneda veut dire épinette, Champlain aurait pu s'en servir plus tard
(1) La baie de Casco, contraction du mot sauvage Âcocinco,
pour soigner les scorbutiques de sa nation. Or, rien ne prouve qu'il ait connu ce spécifique. C^)
On se rendit en outre à la rivière Chouacouet, oii l'on reçut la visite d'une quantité de Sauvages, différant des Etchemins sous plusieurs rapports Ils avaient la tête presque entièrement rasée, sauf le sommet où ils laissaient croître leurs cheveux, qu'ils entrelaçaient de diverses façons par derrière avec des plumes ; ils se peignaient le visage de noir et de rouge, comme les autres Sauvages. Ils étaient gens fort dispos et bien construits. Ils avaient pour armes des piques, des massues, des arcs et des flèches, au bout desquelles ils piquaient la queue d'un poisson appelé signoc ou siii;ne)ioc. Ils labouraient et cultivaient la terre, ce que Champlain n'avait pas encore vu faire, et, au lieu de charrue, ils avaient un instrument de bois fort dur, fait en manière de bêche. M. de Monts et Champlain descendirent à terre pour examiner leur labourage sur le bord de la rivière Chouacouet (-), leur manière d'ensemencer la terre, et les produits de leur culture, consistant surtout eu
(1) Voir le chapitre suivant qui traite du scorbut et de son traitement.
(2) Le nom de Saco, que porte aujourd'hui cette rivière, de même que la baie où elle se jette, vient évidemment de ce nom sauvage Chouacouet, ou, si l'on veut, de Sawahquatok, comme on le trouve dans les auteurs anglais. De Souacouet on a, fait Sucouct, et enfin Saco. (Voyages de Champlain, Ed. can., note 2, p. 53.)
blé-d'Inde, citrouilles et tabac. Ils jugèrent, d'après la nature de leurs récoltes, que l'air y était plus tempéré qu'à Sainte-Croix. Cependant, Champlain crut que le froid y devait être assez vif en hiver.
On continua à ranger la côte en partant de la riA'ière Chouacouet, mais,à peine eut-on fait six ou sept lieues, que le vent devint contraire et força à jeter l'ancre. L'on débarqua sur une rive agréable où l'on aperçut deux sauvages qui furent pris d'abord pour des outardes. Tous deux se sauvèrent dans les bois, dès qu'ils aperçurent les Français. On retourna ensuite à deux ou trois lieues vers Chouacouet, jusqu'à un cap nommé le port aux Iles C^), à cause des iles qui en étaient voisines, par la hauteur de 43 degrés 25 minutes de latitude. Après avoir doublé ce cap, l'on atteignit bientôt un autre cap, qui fut appelé cap aux Iles (--), près duquel ils virent plusieurs sauvages qui vinrent à eux dans un canot, puis, changeant tout à coup de résolution, gagnèrent le rivage pour s'y livrer à leurs danses accoutumées. Champlain les suivit jusqu'à terre et donna à chacun d'eux un couteau et un biscuit. Ces sauvages dirent à Champlain
(1) C'est le cap Porpoise ou cap au Marsouin. "Le cap Porpoise, dit Williainson, est un havre étroit et de difficile accc-s'" On a donné le nom de Monsom à la r.iviûre du cap Porpoise, par corruption probable du mot maraouiii.
(2) C'est le cap Anne.
que tout ce pays-là était cultivé, et habité par six peuplades distinctes, (i) Poursuivant la route, on vint jeter l'ancre près d'un petit ilôt, où l'on passa "deux heures pour avoir des informations sur le compte des indigènes de la côte. Leurs canots n'étaient point fabriqués en écorce de bouleau, comme ceux des Canadiens, des Souriquois et des Etchemins, mais d'une seule pi-èce d'arbre creusé avec du feu ou des cailloux rougis à la flamme, dépouillé de son écorce, et arrondi par dessous. Il fallait beaucoup d'adresse pour les manœuvrer.
Le lendemain, 17 juillet, on fut mouiller au cap Saint-Louis. C^) Au moment d'y arriver, la barque s'échoua sur un rocher, mettant tout l'équipage en péril, " Si nous n'y eussions promptement remédié, s'écrie Champlain, elle eut bouleversé dans la mer, qui perdait à l'entour, où il y avait cinc[ à six brasses d'eau ; mais Dieu nous préserva." Quinze ou seize canaux étaient rangés à sec le long du rivage,
Honabetha, capitaine, attiré par des présents, vint dans la barque, et se retira bien repu et chargé de cadeaux. Ces Indiens se livraient aussi à l'agriculture, car Champlain aperçut des champs de blé d'Inde
(1) Les sauvages de Weechagaska, ds Iveponsitt, de Puakapaog, de Nonantutn, Je Xashaway, et d'une partie des Nipmiicks,
(2) Pointe Brandt par la latitude do 42 = € '.
au milieu desquels un grand nombre de maisonnettes. Une petite rivière, appelée G-ua (^) e!i l'honneur de M. de Monts, se décharge dans la baie avoisinant le cap Saint-Louis. Champlain crut que cette rivière se rendait jusqu'au pays des Iroquois.
Le 18 juillet, on doubla le cap Saint-Louis par les 24 degrés et trois quarts de latitude, puis longeant la côte, l'on s'arrêta à divers endroits cultivés par des Indiens, et l'on vint passer la nuit dans une baie appelée le port du cap Saint-Louis. (-) Le lendemain on aperçut le cap d'une grande baie qui fut nommée Sainte-Suzanne du Cap-Blanc (^) à dix lieues du cap Saint-Louis. " Le Cap-Blanc est une pointe de sable qui va en tournoyant vers le sud quelque six lieues." Le 2 du même mois, on mouillait dans un port dangereux, situé à 42 degrés environ ; c'était le port de Mallebarre. (^) Sur le riA^age on aperçut des cabanes rondes, couvertes de grosses nattes de roseaux et entourées de jardins. Elles appartenaient aux Armou-
(1) C'est la rivière Saint-Charles d'aujourd'hui, qui se ddcharge dans la baie de Boston.
(2) C'est dans ce port que les célèbres Pllgt-îm Fnther», fondateurs de la Non-» vclle-Angleterre, abordèrent quinze ans plus tard Ils l'appelèrent Plymouth, pour consacrer le souvenir de leur ville d'Angleterre.
(3) Le capitaine Gosnold avait abordé à cet endroit, en 1602, et l'avaiti appelé cap Cod.
(4) Le port de Xauset, lat. 41 = 50.
chiquois, habitants de ce pays. On nona quelques relations avec eux ; on n'eut pas à s'en féliciter, car ces Indiens étaient voleurs et traîtres. Depuis le cap aux Iles, les Sauvag-es que l'on vit ne portaient que rarement des fourrures ; ils allaient d'ordinaire presque nus, et quand, par hasard, ils se couvraient, c'était avec des robes faites de tissus d'herbes et de chanvre. Ils se peignaient le visage en rouge, en noir et en jaune ; ils n'avaient naturellement presque pas de barbe, et s'arrachaient le peu qu'ils en pouvaient avoir, à mesure qu'elle croissait. Le voyage n'avait pas encore été marqué par aucun incident bien remarquable. Nos explorateurs avaient eu des rencontres fréquentes avec les diverses peuplades sauvages échelonnées le long de la côte américaine, et, dans toutes les occasions, la paix et la bonne entente n'avaient pas cessé de régner entre eux. Mais cette belle harmonie fut troublée un jour, sans qu'il y eût cependant de la faute des Français. Quatre ou cinq matelots étaient descendus à terre dans le port de Mallebarre pour emplir leurs chaudières d'eau douce. Les sauvages, qui épiaient leurs allées et venues, accoururent au devant d'eux et s'emparèrent de force de l'une des chaudières, et s'enfuirent précipitamment. Alarmés de voir les matelots revenir à la barque en criant de tirer sur les voleurs, d'autres
sauvages, qui s'y trouvaient dans le même moment, se jetèrent à la mer. Ce que voyant leurs compagnons du rivage, ils retournèrent droit vers le matelot b qui ils avaient enlevé la chaudière, et lui enfoncèrent î>lusieurs coups de couteau dans la poitrine. L'on commença de la barque une fusillade contre ces mécréants, qui fuyaient aussi vite qu'un cheval à la course. Le mousquet de Champlain lui creva dans les mains, et il se crut mort. Mais, heureusement, il n'en fut rien. Un sauvage qui n'avait pu s'échapper des mains des Français, et que Ton avait tenu garotté, fut bientôt relâché, surtout lorsqu'on apprit que les assassins des Français étaient étrangers à la tribu cabanée dans le port. Ce fut le seul incident malheureux du voyage. La victime fut, au dire de Lescarbot,. un charpentier de Saint-Malo.
Ne trouvant pas de lieu satisfaisant à son gré pour y asseoir solidement sa petite colonie, M. de Monts, après avoir, à travers mille et une diffîcultés, exploréplus de quatre cents lieues de côtes, résolut de retourner à l'ile de Sainte-Croix.
Durant les cinq semaines qui s^étaient écoulées depuis le commencement de cette expédition (du 18 juin au 25 juillet), il n'avait pu s'élever au-delà de trois degrés de latitude. Mais le temps qu'il avait consacré à la reconnaissance de ces contrées
HABITATION A L'iLE DE SAINTE-CROIX 119
nouvelles, n'était pas perdu. On avait, contracté avec les aborigènes des liens d'amitié dont on pourrait tirer plus tard un bon parti. M. de Monts s'en revenait aussi avec la conviction qu'il était aussi facile de créer un établissement stable sur quelqu'une des rives de l'Acadie. Quant à Champlain, son parti était pris depuis longtemps déjà. Il ne voyait d'avenir certain pour l'extension du nom français que dans la vallée du w^aint-Laurent. Nous constatons, au cours du récit de ses courses aventureuses vers les contrées méridionales, qu'il songeait toujours à Québec. Plusieurs rivières qu'il indique, quelquefois erronément, devaient servir de moyens de transport aux Sauvages errant entre les régions arrosées par ces rivières et le vi«ux promontoire de Stadaconé.
Le retour à l'ile de Sainte-Croix se fit en neuf jours. A Chouacouet, Marchim, chef indien que Champlaiii n'avait pu voir au lac Quiuibeki, vint à eux. Ce capitaine avait la réputation d'être le plus vaillant entre tous les siens. Sa gravité et sa physionomie prévenaient en sa faveur. Il y eut échange de présents. Marchim leur donna un jeune Etchemin pris à la guerre. Sasinou ne se montra pas, bien qu'il fût attendu. A sa place apparut un autre capitaine appelé Anassou, qui leur apprit que des pêcheurs européens avaient tué cinq sauvages, et que leur
vaisseau était à dix lieues du port, tout près d'une île. (0
A leur arrivée à Sainte-Croix, le 3 août, nos explorateurs aperçurent le navire du capitaine des Antons, récemment arrivé de France, avec un charj^ement de provisions et d'autres secours pour les hioernmits. La situation allait donc s'améliorer.
(1) Il paraît assez certain que c'était le vaisseau anglais V A ikhnn<jel <:ommandé parle capitaine AYeymouth, qui s'était ancré à l'île Monahigan, que Champlain appela la Nef, à, cause desaressciublance à un navire. Weyraouth n'avait pas tué de sauvages, comme le raconte Anassou ; au contraire, il les avait trôs bien traités. Ces sauvages étaient Sassacomouot, Mancddos, Skitsuaroos, Amohouet, et un sagamo du nom de Tahan,cdo.