CHAPITRE SIXIÈME
Le scorbut est un obstiiclc à In colonisation fmnçniscen Canada. — Syraptôincs de cette maladie contagieuse, décrits par Jacques Cartier et par Champlain. — Ses cause?. — Opinion du Père lîiard et de Lesc.arbof. — Mal de terre et scorbut de mer — Les deux sont-ils dififi^rcnts ? — Remèdes chez les divers peuples de l'Europe. — Araedda ou 6pinette blanche.
Un des obstacles à la colonisation de la Xouvelle- France, fut la maladie appelée scorbut, fléau terrible, épidémique, contagieux, et prescjue toujours fatal dans SOS consécjuences. Champlain, Lescarbot et le Père Biard en ont écrit assez longuement, essayant d'en donner les causes probables, mais sans pouvoir en applic[uer le véritable remède, pour la raison c[ue le spécifique que les sauvages de Stadaconé avaient appris à Jacques Cartier, leur était inconnu. Ils en connaissaient le nom sauvage, ancdda ou amedda, et voilà tout. Particularité remarquable, c'est que l'épidémie ne se déclarait dans les rangs des Français que lorsqu'ils étaient établis sur notre sol. Parement il est question qu'elle se soit déclarée à bord des vaisseaux sur lesquels ils faisaient la traversée de l'Océan.
rourtant ces voj'ages duraient deux et trois mois. Comment expliquer cette espèce d'immunité sur mer, lorsque sur les rives de nos fleuves, sur les bords de l'océan, dans nos îles, le fléau se développait avec rage, tuant en quelques semaines les pauvres contagiés.
Si l'on en croit Lescarbot, la maladie éclatait au commencement de Tliiver, pour sévir jusqu'au printemps suivant. Les premiers atteints mouraient au commencement de janvier, tandis que ceux qui ne tombaient sous ses coups qu'en février ou en mars, avaient de grandes chances d'en réchapper aux beaux jours du printemps. Les symptômes étaient peu variables, comme on pourra facilement s'en convaincre à la description qu'en ont laissée Cartier et Charaplain. Cartier est le premier qui a donné une description de cette maladie, qui, durant l'hiver de 1535-36, lui enleva vingt-cinq de ses compagnons. Sur cent dix qu'ils étaient, il n'y en eut que trois ou quatre, à part le découvreur, qui n'en furent pas aiFectés. Tels étaient les symptômes :
" Les uns perdaient la soutenue, et leur devenaient les jambes grosses et enflées, et les nerfs retirés, et noircis comme charbon, et aucunes toutes semées de gouttes de sang, comme pourpre. Puis montait la dite maladie aux hanches, cuisses, épaules, aux bras et au
col. Et à tous venait si infecte et pourrie par les gencives que toute la chair en tombait jusqu'à la racine des dents, lesquelles tombaient presque toutes." (1)
Il est facile de reconnaître, d'après la description de ces symptômes, l'affection scorbutique ; mais, le caractère des cas signalés par Cartier a une gravité toute particulière, qu'on ne rencontre plus que rarement de nos jours. Tant il est vrai que ces fléaux des siècles j^assés ont une tendance bien accusée soit à disparaître, soit à s'adoucir. Les grandes pestes, telles que la lèpre, l'éléphantiasis des Grrecs, le choléra-morbus même, ont revêtu des formes mitigées qui les rendent moins redoutables aux nations.
Ivoberval vit mourir cinquante des siens durant l'hiver de 1542-43 qu'il passa à Charlesbourg-Eoyal ou Ffançois-Roi, à l'embouchure de la rivière du Cap-Rouge.
Cartier avait eu la douleur de se voir enlever environ le quart de son équipage. C'était une proportion assez considérable, mais qui eût été accrue, sans doute, si la Providence ne lui eut apporté le spécifique sauvage. L'épreuve fut plus sérieuse pour la colonie de M. de Monts à l'île de Sainte-Croix. Nous
(1) Brief récit, p. 3.
avons TU que sur 79 personnes, trente-cinq, d'après Champlain, et trente-six suivant Lescarbot, y moururent, ou près de la moitié. Il est certain que le défaut de bons remèdes occasionna la perte d'un aussi grand nombre. Il y aA'ait un chirurgien sur l'île, mais il n'y comprit rien. La science médicale, à cette époque, n'avait pas encore été mise au courant des maux particuliers aux émigrants en terre étrangère. De Monts, consulta les principaux médecins de Paris à ce sujet, et n'en obtint aucune réponse satisfaisante, car dans les émigrations postérieures, il n'appert pas que les chirurgiens qui en faisaient partie, fussent chargés d'ordonnances nouvelles. 0-»
Quoiqu'il en soit, la maladie, telle que décrite par Champlain, ne diffère pas de ce qu'eu avait dit Jacques Cartier Le fondateur de Québec, toujours particulier dans ses descriptions, nous fournit avec le plus grand soin les détciils d'un mal c[ui sévit pinsieurs fois sous ses yeux. Parlant de l'épidémie de l'ile de Sainte-Croix, il dit :
" Durant l'hiver, il se mit une certaine maladie entre plusieurs de nos gens, appelée mal de la (erre, autrement scorbut, à ce que j'ai ouï dire depuis à des hommes doctes. Il s'engendrait à la bouche de
(1; Lcfcirbot, Hist. de la N. F. iiv. 4, c. G.
ceux qui l'ayaient de gros morceanx de chair superflue et baveuse (qui causait une grande putréfaction) laquelle surmontait tellement, qu'ils ne pouvaient presque prendre aucune chose,sinon que bien liquide. Les dents ne leur tenaient presque point, et les pouvait-on arracher avec les doigts sans leur faire de douleur. L'on leur coupait souvent la superfluité de cette chair, qui leur faisait jeter force sang par la bouche. Après il leur prenait une grande douleur de bras et de jambes, lesquelles leur demeurèrent grosses et fort dures, toutes tachetées comme des morsures de puces, et ne pouvaient marcher à cause de la contraction des nerfs : de sorte qu'ils demeuraient presque sans force, et sentaient des douleurs intolérables. Ils avaient aussi douleurs de reins, d'estomac, et de ventre ; une toux fort mauvaise, et courte haleine ; bref, ils étaient en tel état, que la plupart des malades ne pouvaient se lover ni remuer et même ne les pouvait-on tenir debout, qu'ils ne tombassent en syncope : de façon que de 79 que nous étions, il en mourut 35 et plus de 20 qui en furent bien près : la plupart de ceux qui restèrent sains, se plaignaient de quelques petites douleurs et courte haleine. Nous ne pûmes trouver aucun Temèdepovir la curation de ces maladies," (^)
(I) Voy, àe Champ?ain, Ed. 1613, liv. 1, eh. VL
12G LE SCORBUT ou MAL DE TERRE
Le froid était pourtant moins sévère sur cette ile, située sous le 45 ° 20 ' parallèle, qu'au confluent des rivières Saint-Charles et Lairet. Mais, comme nous l'avons vu, l'hiver de 1604-1605 fut exceptionnellement rigoureux. Nos Français n'étaient pas habitués à un pareil climat, et ils eurent aussi à souffrir de toutes les misères inhérentes à un premier hivernage.
Ce qui eut lieu à Sainte-Croix se répéta à Port- Royal, durant le premier hiver que les Français y résidèrent (1605-1606.) " De 45 que nous étions, écrit Champlain, il en mourut 12 dont le minei^r, (Maître Jacques) fut du nombre, et cincj malades, qui guérirent le printemps venant." (^) Le chirurgien Deschamps, de Honfieur, homme expert en son art, eut beau se creuser la cervelle pour trouver un remède au mal, il n'y réussit pas. Il fit l'autopsie de quelques cadavres et il constata les mêmes résultarls que lors de l'épidémie de l'île de Sainte-Croix.
Durant l'hiver qui suivit la fondation de Québec, le scorbut exerça de nouveau ses ravages parmi les Français. Dix-huit en furent frappés, et dix en moururent. Le chirurgien Bonnerme y succomba, après avoir exposé ses jours pour le soulagement des malades. ,
(1) Voy. de Cha:uplain, Ed. 1613, liv. 1, ch. XL
Les Français tentèrent nn jour de s'établir sur l'île de Miscou, située, comme on le sait, à l'entrée de la baie des Chaleurs, Le premier hiver qu'ils y passèrent, leur apporta bien des épreuves, si on en croit l'écrivain des Relations des Jésuites. En 1G35, deux Pères Jésuites vinrent s'y fixer pour administrer les sacrements aux vingt-trois personnes qui composaient la petite colonie. Le scorbut se déclara au milieu d'eux. Le Père Dumarché fut obligé de fuir le théâtre de ses travaux apostoliques, et son compagnon, le Père Turgis, y mourut, après avoir enterré le commis, le chirurgien et huit ou neuf ouvriers.
Deux autres religieux les remplacèrent en 1637, mais il ne furent pas plus heureux que leurs devanciers. Le Père Grondoin fut contraint par la même funeste maladie d'abandonner la mission de Miscou ; le Père Claude Quentin y perdit la santé. Plus tard le P. Dolbeau, le P. Martin de Lyonne, jésuites, faillirent aussi y laisser leurs os. Comme on voit, les missionnaires n'étaient pas plus épargnés que le commun des pauvres manouvriers.
Nous pourrions citer encore plusieurs exemples se rapportant à ce fléau. Mais ceux que j'ai donnés doivent suffire pour prouver amplement que le scor- Dut nuisit considérablement à la colonisation, et même à l'évanffélisation de la Nouvelle-France.
128 Lïi SCORBUT Otî MAL DE TERRE
Champlaiu croit qu'une des causes de la maladie provenait de vapeurs particulières, qui s'échappaient du sol fraîchement remué que le soleil n'a pas eu encore l'occasion d'assainir ou, si l'on veut, de désinfecter. Mais citons son opinion toute entière :
" Or J3 tiens, dit-il, c[ue ces maladies ne proviennient que de manger trop de salures, et légnmes, qui éohaufFent le sang, et gâtent les parties intérieures. L'hiver aussi eu est en partie cause qui resserre la chaleur naturelle qui cause plus grande corruption de sang ; et aussi la terre quand elle est ouverte il en sort de certaines vapeurs qui en sont encloses lesquelles infectent l'air : ce que l'on a vu par expérience en ceux qui ont été aux autres habitations après les premières années que le soleil eût donné sur ce qui était déserté, tant de notre logement qu'autres lieux, où l'air y était beaucoup meilleur et les maladies non si âpres comme devant
Depuis le mois d'avril jusqu'au 15 de décembre l'air y est si sain et bon, qu'on ne sent en soi aucune mauvaise disposition.
Mais janvier, février et mars sont dangereux pour les maladies qui prennent plutôt eu ce temps qu'en été, pour les raisons ci-dessus dites ; car pour le traitement, tous ceux qui étaient avec moi étaient bien vêtus, et couchés dans de bons lits, et bien
chauffes et nourris, s'entend des viandes salées que nous avions, qui à mon opinion les offensaient beaucoup ; et à ce que j'ai vu, la maladie s'attaque aussi bien à un qui se tient délicatement, et a bien soin de soi, comme à celui qui sera le plus misérable. Nous croyions au commencement qu'il n'j- eût que les gens de travail qui fussent pris de ces maladies ; mais nous avons vu le contraire. Ceux qui naviguent aux Indes Occidentales et plusieurs autres régions, comme vers l'Allemagne et l'Angleterre, en sont aussi frappés qu'en la Nouvelle-France. Depuis quelque temps les Flamands en étant attaqués en leurs voyages des Indes, ont trouvé vm remède fort singulier contre cette maladie, qui pourrait bien servir: mais nous n'en avons point la connaissance pour ne l'avoir rechercbé. Toutefois je tiens pour assuré qu'ayant de bon pain et viandes fraîches, qu'on n'y serait point sujet." W
D'après Champlain, trois causes contribuaient à l'éclosion du scorbut : le froid, les aliments salés, et les émanations terrestres, après un premier labourage. Cette dernière cause ne pouvait guère entrer en ligne de compte, parce qu'il est bien difficile de comprendre que le sol gelé jusqu'à une profondeur de six à huit
(I) Voyages de Champlain, édit. 1613, liv. 2, ch. VL
pouces et recouvert de trois à quatre pieds de neige, laisse échapper un miasme spécifique agissant comme corrupteur du sang.
Le Père Biard, dans la Kelation de 1611, citant l'opinion de Champlain, ajoute :
"Son dire n'est pas impertinent, ni sans exemples : néanmoins on peut opposer que les mariniers qui ne Tont qu'à la cote pour pêcher, et ne défrichent aucunes terres, ni ne les habitent, nonobstant souvent tombent en ce mal, surtout les Bretons, car il me semble que ce mal les va tirant entre tous les autres...
"' J'en ai ouï' d'autres, qui philosophaient autrement, et non sans physique. Ceux-ci opinaient que le demeurer accroupi pendant un long et sombre hiver, tel qu'est celui du Canada, avait causé ce mal aux nouveaux habitants ; que, de tous les gens du sieur de Monts, qui premièrement hivernèrent à Sainte-Croix, onze seulement demeurèrent en santé ; c'étaient les chasseurs, qui en gaillards compagnons, aimaient mieux la picorée que l'air du foyer, courir un étang que de se renverser paresseusement dans un lit, de pétrir les neiges en abattant le gibier que non pas de deviser de Paris et de ses rôtisseurs auprès du feu." œ
(1) Relation 1611, p, 4,
Lescarbot émet l'opinion qu'outre les viandes salées, il y a plusieurs autres causes du scorbut : ainsi les viandes détériorées, " comme poissons séchés, morues et raies empunaisées, toutes viandes mélancholiques," les eaux bourbeuses, l'air vicié par des émanations impures de marécages, les vents du nord ou du nord-ouest, les nourritures mauvaises durant les traversées de la mer, furent, d'après lui, les causes de cette contagion si funeste.
Au commencement du XVIP siècle, la science distinguait entre le scorbut de mer et le scorbut de terre. Champlain appelle ce dernier le mal de terre. On croyait alors que les deux maladies provenaient de causes différentes, bien qu'il fût impossible de se tromper sur la similitude des symptômes. C'était toujours la putriditê des gencives,l'enflure des jambes, les taches caractéristiques, avec la raideur de l'articulation du genou, et la tendance syncopale. On vient de lire les descriptions qu'en donnent Cartier et Champlain, et qui n'a remarqué leur ressemblance ?
A l'examen des organes internes, on était également frappé de l'apparence presque identique, dans tous les cas, des organes et de la décomposition qu'ils avaient subie. Cœur blanc et pourri ; ses cavités entièrement remplies d'un sang corrompu. Poumons noirâtres et putrides. Plèvre remplie de sérosités
mêlées de sang. Eate en décomposition. Qu'on lise le rapport de Cartier qui avait fait ouvrir le corps de Philippe Rongemont :
" Et fut trouvé qn'il avait le cœur tout blanc et flétri, environné de plus d'un pot d'eau, rousse comme date ; le foie beau, mais aA'ait le poumon tout noirci et mortifié, et s'était retiré tout son sang an-dessus du cœur ; car, qnand il fut ouvert, sortit au-dessus du cœur nne abondance de sang noir et infect. Pareillement, avait la rate par devers l'échiné un peu entamée, environ deux doigts (comme si elle eut été frottée sur une pierre rude)." (0
Voici maintenant ce que dit Champlain :
" L'on trouve à beaucoup les parties intérieures gâtées, comme le poumon, qui était tellement altéré, qu'il ne s'y pouvait reconnaître aucune humeur radicale ; la rate céreuse et enflée ; le foie fort legueux et tacheté, n'ayant sa couleur naturelle ; la veine cave ascendante et descendante remplie de gros sang coagulé et noir ; le fiel gâté." (2)
Le docteur Lind rapporte les observations faites dans l'hôpital Saint-Louis à Paris, en 1699, par le docteur Poupart. Dans le plus grand nombre des cas, il a remarqué la putridité extraordinaire des
(1) Brief rdcit, p. 356.
(2) Voyages de Champlain, Ed. 1613, ch. VI.
gencives, l'enflure des jambes, les taches livides, la rudesse de la peau, la raideur des articulations, les défaillances, souvent une mort subite, des liémorrhagifs de toute espèce. A l'examen interne, il a trouvé la plèvre et le péricarde remplis d'une sérosité tellement corrosive, qu'elle produisait une inflammation de la peau chez les médecins qui y plongeaient la main. Tous les jeunes gens au-dessous de dix-huit ans avaient les épiphyses en partie détachées du corps des os, les cartilages du sternum séparés des côtes.
En 1699, le scorbut régnait épidémiquement dans Paris. Le docteur Fouport fit des dissections minutieuses des personnes qui succombèrent au fléau dans les salles de l'hôpital Saint-Louis. (^) Lord Anson rapporte, de son côté, les résultats d'autopsies faites sur les cadavres de mariniers emportés par le scorbut de mer. Ils ne difîerent pas des autres. Mêmes symptômes, mêmes altérations organiques sous le scalpel.
Il résulte donc, que la distinction entre le scorbut de terre et le scorbut de mer ne peut exister que dans les mots. L'importance attachée par Champlain aux miasmes terrestres, se trouve singulièrement affaiblie devant ces faits que la science médicale a pu
(t) Mémoire de l'Académie des sciences, 1699, p. 237.
établir depuis que le fondateur de Québec a philosophé, comme dit le P. Biard, sur les causes du mal de terre.
Le docteur Lind, membre du collège des médecins d'Edimbourg, écrivait, au siècle dernier, un Traité sur le scorbut.
" On remarque, dit-il, que les premières colonies du nord envoyées en Amérique, furent extrêmement sujettes au scorbut. Cette maladie causait une si grande mortalité pendant l'hiver, surtout parmi les premiers Français qui habitèrent le Canada et la Nouvelle-France, qu'ils furent souvent sur le point d'^abandonner leurs habitations. Les Naturels du pays n'étaient pas même exempts de cette cruelle maladie,. au lieu qu'à présent les colonies sont entièrement saines, de même que plusieurs autres, qui sont situées dans des endroits plus froids et plus au nord. On serait porté à attribuer ceci aux fatigues et aux incommodités, auxquelles les colonies naissantes sont nécessairement exposées ; mais nous voyons que beaucoup de misérables passent tous les hivers dans la Nouvelle-Finlande, lesquels, à cause de leur extrême pauvreté, souffrent davantage ou du moins tout autant que les premières colonies ; ils so-nt privés près de huit mois de l'année de végétaux récents, et
n'ont d'autre nourriture que du poisson salé et séché, du gros pain ; en un mot, leurs provisions sont beaucoup plus mauvaises que celles qu'on a sur les vaisseaux. L'air qu'ils respirent est plus froid, plus grossier et plus humide que ne l'est ordinairement celui de la mer. Malgré tous ces inconvénients, ils sont assez communément exempts du scorbut ; et c'est ce qu'on attribue à la bière de sapin, dont ils se servent pour boisson ordinaire." (^)
EUis, dans sa relation, intitulée Voyage io Hudson Bay, rapporte que sur cent personnes employées dans les comptoirs anglais, il n'en mourait plus, vers le milieu du XV IIP siècle, tandis que les premiers voyageurs y périrent presque tous du scorbut. C'est le sort fatal qui avait été réservé à l'équipage du général Monck, en 1619 (^), à celui de Thomas James, dans l'île de Charleton, en 1631 (^), et à la plupart de ceux qui tentèrent de s'établir à la Baie d'Hudson.
En 1633 et en 1634, on déposa sept matelots au Spitzberg et dans le Groenland, afin de s'assurer s'il serait possible de passer l'hiver dans ces lieux réputés inhabitables durant la saison la plus rigoureuse de
(1) Lind, Traité sur le scorbut, Paris, 1788, vol. 1, p. 26
(2) Churchill'a Collection of voyages, vol. 1, p. 541.
(3) Ilarris' Collection of voyages, vol. 2, p. 406.
l'année. Le scorbut les fit tous mourir, et on ne retrouva d'eux que le journal qu'ils avaient laissé de leurs infortunes. 0) Un accident vint prouver que ces contrées étaient habitables. C'est Churchill qui le rapporte dans le 4^ volume de sa Collection. Un vaisseau laissa dans le même endroit (-) huit hommes de son équipage, lesquels, par conséquent, furent obligés d'y passer l'hiver ; la saison fut également rude^ ils n'avaient d'autre nourriture que celle qu'ils pouvaient se procurer à la chasse : aucun d'eux ne périt. Ce bonheur fut dû au manque de moyens qu'on aurait cru nécessaires, quoique pernicieux au fond, pour les faire subsister, et les préserver de cette maladie, c'est-à-dire l'eau-de-vie, le biscuit, et la A'iande salée. Dans le cas des matelots déposés au Spitzberg et dans le G-roenland, on avait eu recours à des potions anticorbustiques purgatives, à l'eau-de-vie et à une variété d'aliments qui eurent un effet tout autre cjue ce qu'on en attendait. Avec un baril de patite bière de sapin ou de sapinette, ces gens-là n'auraient pas péri. Telle est l'opinion du docteur Lind. C'était aussi le remède des sauvages du temps de Jacque.s Cartier. Car il n'y a pas de doute que Vanedda dont
(1) Churchill's Coll., vol. 3, p. 347.
(2) Ibld, vol. 4, p. 74».
celui-ci parle dans sa relation avec tant d'éloges, n'était rien autre chose que l'épinette blanche, si commune dans nos forêts canadiennes. Le docteur Lind croit que c'est le grand sapin de l'Amérique ; car, dit-il, quoique les pins et les sapins, dont il y a beaucoup de variétés, diffèrent les uns des autres par leur grosseur et leur forme extérieure, la longueur et la disposition de leurs feuilles, la dureté de leur bois, etc., ils paraissent avoir les mêmes vertus, et sont très efficaces dans le scorbut. Le petit sapin avec lequel on fait cette bière salutaire, fournit un baume supérieur à la plupart des térébenthines. (^)
Quelques-uns ont cru que Vanedda était le sassafras, et d'autres, l'aubépine ; mais Cartier, dans son troisième voyage, parle de l'aubépine blanche, et dit que Vanedda a trois brasses de plus haut que la généralité des autres arbres.
La simple décoction des sommités des feuilles, ou même de l'écorce et du bois de cet arbre, est autiscorbustique,mais elle est beaucoup plus efficace,lorsqu'on la fait fermenter avec la mêlasse, comme lorsqu'on A'eut faire la bièrre d'épinette. La mêlasse contribue, par .sa qualité diaphorétique, à en faire un remède
(I) C'est le baume du Canada, que les Anglais appelaient baume de Gi'.end. En France, durant le XVIe siècle, on donnait au sapin le nom de baumier du Canada.
plus convenable ; on peut transporter sur mer quelques sacs de branches d'épinette, et préparer en tout temps cette boisson salutaire.
Les Sauvages avaient appris à Jacques Cartier leur procédé pour fabriquer le merveilleux autiscorbutique : il fallait piler l'écorce et les feuilles du bois, les mettre bouillir dans l'eau, puis boire ce breuvage de deux jours l'un et appliquer le marc sur les jambes enflées.
L'effet de ce remède fut si souverain, que les pauvres malades de Cartier voulaient se tuer à qui en aurait le premier, " de sorte qu'un arbre aussi gros et aussi grand qui se puisse voir fut employé en moins de huit jours. Si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent été avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en eussent pas tant fait en un an, écrit le découvreur, que le dit arbre a fait en huit jours." (^)
Dans tous les pays froids, les indigènes avaient leur remède particulier. Les naturels du G-roenland se servaient du cochléria et de l'oseille mélangés. (2) Le
(1) Brie/nicit.
(2) Vid. Acta IJuffnicnda, vol. 1, obs. 9.
Observons, en p.issant, la bonté de la Providence qui fit croître ces plantes en abondance dans tout le pays, uhi viorhwi, ihi remedium ; c'est une observation des anciens qui ne se trouve nulle part aussi bien vérifiée que dans le Groenland.
LE SCOEBUT OU MAL DE TEREE 139
remède de la Norvège consistait en une terre rongea tre et noirâtre, qu'on trouvait dans le sol, près de Bergen ; c'était un sudorifique puissant. Les Suédois regardaient la décoction des jeunes branches de sapin comme spécifiques dans le scorbut. Le trèfle d'eau {trifolium palustre) est la plante que les Danois estimaient le plus ; C-^) ils la donnaient tantôt seule, tantôt avec le cochléaria.
Mais de tous ces remèdes qui firent fureur, durant le lYe et le 18e siècle, le plus recommandé fut le sapin. Sa vertu antiscorbutique, reconnue depuis longtemps par les aborigènes des environs de Stadaconé, fut découverte par hasard, dans une guerre entre les Suédois et les Moscovites. L'armée suédoise avait été presque entièrement décimée par le scorbut. Erlenius, médecin du roi, recommanda la décoction de jeunes branches de sapin, et les malades les plus affectés furent radicalement guéris. Ce remède devint alors fameux, et le sapin mâle, picea major sive abies rubra, fut appelé pinus antiscorbulica. On a trouvé aussi que le pin des montagnes, pinus sylvestris, était un très bon antiscorbutique.
Lind ne parle que des propriétés du sapin, et semble ignorer l'épinette, que l'on croit correspondre à Vanedda
(3) Act Haff. vol. 3, obs. 75.
des sauvages. Cependant, il nous apprend que la bière de sapinette ou d'épinette était largement employée contre le scorbut, au Cap-Breton et au Canada. Un Français, M. Duhamel de Monceau, avait livré au public, avant que Lind écrivit son Traité du scorbut, la recette dont on se servait au Canada pour fabriquer la bière d'épinette. " On fait en Canada, cette liqueur, dit-il, avec une espèce de sapin qu'on nomme épinette blanche.^' 0^)
La coutume s'en est conservée. On utilise l'épinette, soit en branches, soit en liqueur, pour préparer ce breuvage si connu et toujours si agréable, quand il est bien fait. On ne l'emploie plus guère contre le scorbut que nous connaissons à peine ; c'est surtout comme rafraichissant et calmant de la soif qu'il a conservé sa popularité dans nos villes et campagnes. Cette vieille tradition suffirait seule à nous faire croire, que Vanedd.i des sauvages n'était rien autre chose que l'épinette blanche.
C'est à ce spécifique que réfère Lescarbot, sans le connaître, quand, après en avoir énuméré plusieurs assez faciles à prendre, " comme le bon vin, accompagné d'une pinte de bonne humeur," il ajoute : " Et pour un dernier et souverain remède, je renvoie le
(1) Traité tlet Arùrct et Arbunte».
patient à l'arbre de vie (car ainsi le pent-on bien qualifier), lequel Jacques Cartier appelle Annedda, non encore connu en la côte du Port-Royal, si ce n'est d'aventure le Sassafras, dont il }'• a quantité en certains lieux, et est certain que le dit arbre y est fort singulier. Mais le sieur Champlain, qui est présentement en la grande rivière de Canada, passait l'hiver au quartier même où le dit Cartier hiverna, à charge de le reconnaitre et en faire provision." (0
(1) Lcscarbot, HUt. de ht X F., liv. IV, c, VI.