CHAPITRE SEPTIÈME
Déménagement de l'habitation de Sainte»Crolx. — ^Description de l'établissement de Port-Royal. — Cliamplain va à la découverte d'une mine de cuivre. — Le mineur Jacques, d'Esclavdnie. — L'hiver de 1606. — Maladie et mortalités. — Maladresse de Champdoré punie sévèrement par Gravé. — Arrivée de Lescarbot, de Poutrincourt et de Louis Hébert. — Têtes à cette occasion. — Champlain se décide à continuer ses explorations vers le sud.
L'été tirait à sa fin, lorsque ron commença â opérer le déménagement de l'habitation de Sainte-Croix. Les barques transportèrent à Port-Eoyal les maisons toutes démantibulées, le matériel militaire, les vivres, de sorte qu'il ne resta plus sur l'île que le magasin, contenant une petite barrique de vin et quelques mesures de sel qui y furent oubliées. Pont-Grravé et Champlain étaient partis en éclaireurs, afin de chercher un lieu favorable, qui fut à l'abri des vents de nord-ouest dont les colons avaient eu le plus à souffrir durant l'hiver précédent. La baie explorée en tous sens, il fut décidé qu'on s'établirait vis-à-vis de l'ile située à l'embouchure de la rivière de l'Equille.
L'endroit était légèrement élevé, et du côté dit nord, à environ une lieue de distance, l'on pouvait facilement apercevoir une chaîne de montagnes. Une forêt épaisse recouvrait tout ce pays, à l'exception d'une pointe, distante d'une lieue et demie de la rivière. Des chênes clairsemés et quelques larabruches poussaient en cet endroit, sur une terre maigre et sablonneuse. Quoique cette localité apportât plus de facilités à un défrichement, l'on ne persista pas dans l'idée première de s'y arrêter, car la distance eût été un inconvénient.
De Monts, Pont-G-ravé et Champlain furent unanimes à approuver le choix de la nouvelle résidence. Tout le monde se mit immédiatement à l'œuvre de reconstruction. L'habitation mesurait dix toises de longueur sur huit de largeur. Du côté de l'est, on avait érigé un magasin de même profondeur. Au nord était le logement de M. de Monts, de quarante pieds de long. Entre le corps de logis et le magasin, à l'angle nord-est du carré de bâtiments, une maisonnette isolée servait de demeure à Champlain et à Pont-Grravé. Du côté de l'ouest était la demeure des ouvriers à laquelle attenait une petite plate-forme. Quatre canons défendaient la place du cô-té de l'eau. En face de la rivière, dont on n'était séparé que par une étroite lisière de terrain, se trouvaient un four^
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la cuisine, la forge et un hangar pour y déposer les agrès des chaloupes, lequel fut plus tard coiiA'erti en résidence pour Boulay. A Tangle sud-est, une palissade de pieux, ayant l'apparence d'une plateforme, protégeait la porte de l'habitation. Une grande croix avait été élevée à environ 20 pieds du mur du magasin, qui faisait face à la forêt.
Telle fut la première demeure des Français dans la future capitale de l'Acadie, Il n'y avait rien de somptueux dans ces constructions, l'élégance avait fait place à la solidité dans leur structure. Lorsqu'elles furent à peu près terminées. Ton y installa les provisions apportées de l'ile de Sainte-Croix, et cette besogne fat expédiée d'autant plus rondement, que M. de Monts attendait l'heure où les vaisseaux seraient libres pour prendre le chemin de la France ; les intérêts de sa colonie y réclamaient sa présence. D'Orville reçut d'abord le commendement du fort, mais la maladie l'empêcha d'accepter ce poste d'honneur. M. de Monts s'adressa alors à Pont-Grave, qui consentit à agir comme lieutenant, durant son absence. Champlain^ de son côté, s'engagea à pousser ses découvertes vers les contrées méridionales, au contentement de M. de Monts, qui ne désespérait pas encore de rencontrer vers la Floride ce qu'il n'avait pu trouver encore à la suite de longues et de patientes recherches.
Apvès le départ de M. de Monts, il ne restait plus que 40 à 45 personnes à Port-Royal. Pont-Gravé mit tout en œuvre pour le parachèvement des habitations. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire, en attendant l'ouverture de la saison des grands froids. L'on fit aussi quelques défrichements sur le bord de la tivière ; on y traça même deux grands jardins, dont l'un était l'ouvrage de Champlain. '' J'en fis un, dit-il, pour éviter oisivité, entouré de fossés pleins d'eau, auxquels y avait de fort belles truites que j'y avais mises, et où descendaient trois ruisseaux de fort belle eau courante, dont la plupart de notre habitation se fournissait. J'3^ fis une petite écluse contre le bord de la mer, pour écouler l'eau quand je voulais. Ce lieu était tout environné de prairies, où j'accommodai un cabinet avec de beaux arbres, pour y aller prendre de la fraîcheur. J'y fis aussi un petit réservoir pour y mettre du poiss-on d'eau salée, que nous prenions quand nous en avions besoin. J'y semai quelques graines, qui profitèrent bien ; et y prenais un singulier plaisir : mais auparavant il y avait bien fallu travailler. Nous y allions souvent passer le temps : et semblait que les petits oiseaux d'alentour en eussent du contentement : car ils s'y amassaient en quantité, et y faisaient un ramage et gazouillis si
agréable, que je ne pense pas jamais en avoir ouï de gerablable." (0
Champlain n'occupait pas seulement ses loisirs à faire du jardinage et à pêcher la truite. Désireux de connaitre la vérité au sujet de la mine de cuivre dont l'existence lui avait été sig'nalée par Pré vert, il courut en barque à la rivière Saint- Jean, de l'autre côté de la baie Française, pour y rencontrer Scboudon. Ce sauvage prétendait le connaître, car c'était lui, disaiton, qui y avait mené les gens de Prévert. Il y conduisit Champlain sans se faire prier, mais à son grand désappointement, il n'y trouva que quelques fragments de cuivre de l'épaisseur d'un sou, et d'autres plus épais, enchâssés dans une gangue pierreuse de couleur grise et rouge. Maître Jacques, mineur, qui passait pour, " bien entendu à la recherche des minéraux " ^-^, fit une courte excursion sur les coteaux voisins, et ne trouva pas de cuivre, mais une espèce de mine qui, étant exploitée, pouvait rapporter un bon profit. Mais il était difficile d'arriver à ce résultat, vu que l'eau de la mer venait couvrir deux fois par jour ces rochers métalliques ; leur extrême dureté en aurait rendu l'exploitation des pi as pénibles.
(1) Voy. de C, Ed. 1(513, ch. XI.
(2) Maître Jacques, natif d'Esclavonic, ihid.
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Champlain s'en revint à Port-Royal, complètement fixé au sujet de cette mine fantastique. Les Sauvages avaient joué un tour de leur façon aux matelots du capitaine malouin, et celui-ci avait ajouté foi aux histoires plus ou moins croyables que les Indiens de Shédiac lui avait rapportées, et sur la montagne de cuivre et sur l'apparition à Miscou d'un certain diable appelé gougou. Rien n'était venu troubler la tranquillité de Port-Royal, pendant l'absence de Champlain, et tout y aurait été pour le mieux, car il y avait des vivres en assez grande abondance, si le scorbut n'eut semé le deuil au milieu des hivernants. Douze en moururent, et de ce nombre fut le mineur Jacques. Cinq autres malades en réchappèrent. Le chirurgien Deschamps (^), de Honfleur, " homme expert en son art," ne comprit rien à cette maladie étrange. L'autopsie de quelques corps fit bien voir qu'elle ne différait pas de la maladie qui avait décimé la colonie de l'ile de Sainte-Croix. On ne pouvait en attribuer la cause à la rigueur du climat, car le froid fut modéré cet hiver-là, et la neige commença seulement à tomber le vingt décembre. Mais on buvait de la mauvaise eau ^ au lieu de s'approvisionner à une
(I) Guillaume Dcschamps, lieutenant du premier barbier du roi, bourgeois de Iloafleur.
source vive, comme ou le faisait du temps de Lescarbot, on allait puiser daus les ruisseaux plus ou moins vaseux du voisinage. A part cela, l'on n'avait pas creusé de fossés autour de l'habitation, de sorte que les eaux voisines, filtrant à travers le sol, venaient séjourner dans les caves, au-dessus desquelles étaient les logements.
L'Hiver ne devait pas se passer avant que Champlain eût rempli sa promesse d'aller découvrir la côte de la Floride. Le 16 mars, la barque qui devait transporter la troupe dont Pont-Gravé faisait partie, quittait Port- Roy al et cinglait vers la côte de la terre ferme, dans la direction de l'île Menane. L'on fut forcé do relâcher à une autre île plus méridionale, dans une anse de sable où le vent donnait avec force. Durant la nuit, la tourmente devint si impétueuse, que l'ancre dérapa ; la barque fut entraînée au gré des vents, et elle allait se briser contre un rocher, quand une vague énorme vint la soulever au-dessus de l'écueil qui avait menacé pendant un instant de la mettre en pièces. Une fois cet obstacle franchi, la mer la jeta sur une peti<^e plage sablonneuse. Au bout de quatre jours, les avaries étaient réparées, et le calme avait succédé à la tempête. L'on atteignit bientôt le port aux Coquilles, à l'entrée de la rivière Sainte-Croix. La brume et la neige empêchèrent nos
voyageurs d'aller plus loin, et Pont-Grravé, inquiet sur le sort de ses compagnons encore malades du scorbut, résolut de revenir à Port-Royal, pour reprendre bientôt le chemin de la Floride. Quoique souffrant d'une affection du cœur, le lieutenant de M. de Monts partit de nouveau pour les découvertes, mais au moment où la barque allait franchir l'ouverture de la baie, la mer, fort houleuse ce jour-là, la saisit et la poussa avec violence sur les rochers. Du coup le gouvernail fut rompu, une partie de la quille et trois ou quatre planches furent enfoncées. La barciae s'emplit d'eau. Schoudon et d'autres sauvages, qui se trouvaient là comme par hasard, vinrent à la rescousse des naufragés et leur aidèrent à sauver les provisions du vo^^age, abandonnant l'embarcation au gré des Ilots. Champdoré, pilote, fut accusé de l'avoir jetée malicieusement à la côte. Au moment de partir, le matin de l'accident, Pont-Gravé lui avait dit de ne lever l'ancre que s'il jugeait le temps convenable. On comprendrait, que dans un moment de mauvaise humeur, à la suite d'une affaire qui aurait pu lui coûter la vie, sans compter qu'elle lui faisait manquer une expédition qui lui souriait, Pont-G-ravé eût réprimandé sévèrement Champdoré pour sa gaucherie. 11 fit plus que cela. Rendu à Port-Royal, le pilote fut garotté et mis aux fers, en attendant qu'on l'expédiât
en Franco pour le livrer aux mains de la justice. Champlain aussi fait peser sur sa tète la responsabilité de cet accident : " Ce fut une grande disg-râce^ dit-il, et faute de prévoyance au Maître, qui était opiniâtre et peu entendu au fait de la marine, qui ne croyait que sa tête. Il était bon charpentier, adroit à fabriquer des vaisseaux, et soigneux de les accommoder de choses nécessaires : mais il n'était nullement propre à les conduire." C^) Pont-G^ravé cependant se relâcha de sa sévérité première ; il fit enlever les menottes à Champdoré pour lui permettre de paracheyer une barque qu'il avait mise en chantier. Cette barque devait servir à transporter, à court délai, tous, les colons, soit au Cap-Breton, soit à Gaspé, pour de là se rendre en France sur des navires de pêcheurs. On attendit jusqu'au 15 juillet, le retour de M. de Monts. Ne le voyant pas venir, Ton partit le lendement, laissant la garde de l'habitation à deux braves^ dont Lescarbot nous a conservé les noms. Ce sont La Taille et Miquelet : " Je ne puis que je ne loue,
dit-il, le gentil courage de ces deux hommes et
méritent bien d'être ici nommés, pour avoir exposé si librement leurs vies à la conservation du bien dela Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant
(1) Voy. do Ch., E.J. 1613, eh. XI.
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qu'une barque et une patache, pour venir chercher vers la Terreneuve des navires de France, ne pouvait point se charger de tant de meubles, blés, farine et marchandises qui étaient par delà, lesquels il eut fallu jeter dans la mer (ce c[ui eût été à notre grand préjudice, et en avions bien peur) si ces deux hommes n'eussent pris le hasard de demeurer là pour la conservation de ces choses. Ce qu'ils firent volontairement et de gaieté de cœur." (^)
Champlain et Pont-G-ravé cjuittaient Port-Royal, mais non sans espoir de retour. Dans l'idée de M. de Monts, l'établissement ne devait être que temporaire. Ces atermoiements eurent l'effet de retarder le développement de la colonisation de l'Amérique par les Français, car, si au lieu de perdre le temps à chercher un endroit propre à fixer ses gens, dépensant à cette fin des sommes considérables, il eut pris son parti dès l'année de son arrivée en Acadie, nous aurions eu, à l'épocjue où nous sommes, une colonie déjà prospère. Deux années avaient été perdues dans des tâtonnements à peu près inutiles. A quoi servirent en effet, pour la fin c{ue l'on cherchait, toutes ces pérégrinations le long des côtes ? Champlain seul, en sa qualité de géographe, pouvait les utiliser
(1) Lescavbot, liv. 4, eh. XII.
au point de vue de la science nautique. Disons aussi qu'il s'y employa sérieusement. Port-E,oyal offrait pourtant de gTauds avantag-es aune colonie naissante. Son port immense, pouvant contenir des flottes consirables, offrait un abri aussi sûr que commode aux navigateurs. Le climat y était tempéré, et l'hiver beaucoup moins rude que dans les autres ports de la presqu'île acadienne. La chasse et la pêche ne faisaient pas défaut, et l'on apercevait des terres magnifiques le long- des rivières c|ui Amenaient se décharger dans la baie. C'était, en réalité, un pays charmant^ le plus beau, le plus fertile qui se puisse voir. Les sauvages micmacs des alentours possédaient des mœurs douces, et la présence des Français au milieu d'eux, ne souleva ni leurs murmures ni leurs mécontentements. Leur chef, Membertou, était un bon ami pour eux. et lorsqu'ils quittèrent Port-Eoyal, le 16 juillet 1606, celui-ci s'engagea de protéger l'habitation et les deux Franç:iis qui avaient consenti à y résider.
Cependant, M. de Monts n'avait pas oublié ses colons de l'Acadie, malgré tous les embarras que lui avaient suscités les pêcheurs et les marchands jaloux de ses privilèges. Ils avaient porté leurs plaintes à la cour, alléguant qu'on les empêchait de gagner leur vie, que le trésor royal souffrirait par la diminu-
tion des droits douaniers. Les marchands de La Rochelle et de Saint-Malo se montrèrent les plus obstinés dans leur opposition à l'entreprise de M de Monts. Des personnages influents s'interposèrent en leur faveur, et firent tant de tapage qu'ils obtinrent du roi la révocation de sa commission. C'était consommer la ruine de cet homme entreprenant, qui avait engouffré cent mille livres en trois ans. On lui offrit, pour le dédommager, six mille livres à prendre sur les profits éventuels du trafic des pelleteries. " Mais ciuelle dépense, s'écrie Champlain, lui eut-il fallu faire en tous les ports et havres pour recouvrer cette somme, s'informer de ceux qui auraient traité, et le déportement qu'il faudrait, sur plus de cjuatrevingts vaisseaux qui frécjuentent ces côtes ? C'était lui donner la mer à boire, en faisant une dépense qui eut surmonté la recette, comme il en a bien apparu. Car le dit sieur de Monts n'en a presque rien retiré et a été contraint de laisser aller cet arrêt comme il a pu. Voilà comme ces affaires furent ménag'ées au Conseil de sa Majesté : Dieu fasse pardon à ceux qu'il a appelés, et amender ceux qui sont vivants. Hé, bon Dieu ! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si tout se révoque de la façon, sans juger mûrement des affaires, premier que d'en venir là? Ceux qui ont le moins de connaissance crient
le plus fort, et en veulent plus savoir que ceux qui eu auront une parfaite expérience; et ne parlent que par envie, ou pour leur intérêt particulier, sur de faux rapports et apparences, sans s'en informer davantage." (1)
M. de Monts ne persévéra pas moins, en dépit de ioutes les injustices dont il était victime, dans la résolution de poursuivre son entreprise, dût-il se ruiner à la tâche. Poutrincourt, qui avait déjà traversé la mer en même temps que lui, était son ami et son confident. Il lui écrivit pour lui raconter ses peines; lui offrant aussi le commandement d'une nouvelle expédition, avec la charge de lieutenant à la place de Pont-G rave. Le gentilhomme picard, que ses occupations avaient jusque-là retenu en province, se rendit à Paris en toute hâte, et accepta d'autant plus volontiers les offres de M. de Monts, qu'il songeait à revoir son domaine de Port-Hoyal. Des ordres furent aussitôt donnés pour l'affrètement d'un navire. Le Jo/ias, du port de 150 tonneaux, fut armé et équipé à La Rochelle avec les fonds de la compagnie dont M. de Monts était resté le chef. Le onze de mai, il cinglait vers l'Acadie, portant à .son bord plusieurs artisans, des gentilshommes, entre autres
(I) Voy. de Ch., Ed. 16.12, liv. 1, ch. 8.
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Marc Lescarbot, avocat parisien, nn crndit et un gai compagnon. " Nous ne croyons pas, écrit Moreau, que les annales de la France américaine aient conservé à aucune époque le souvenir d'une physionomie plus originale et plus intéressante que celle
de ce zélé volontaire de la colonisation Ce n'était
pas l'amour de la gloire ou le désir des richesses qui le conduisait aux rivages acadiens, c'était la curiosité
et un peu le dégoût du monde Il voulait, disait-il
lui-même, voir la terre oculairement et fuir un monde corrompu." (^)
Lescarbot était l'ami de Poutrincourt. Leurs rapports sociaux dataient de loin, et rien ne fut plus facile à Lescarbot que de s'attacher à la personne do celui en qui il reposait sa confiance, pour le suivre par delà les mers. Quand il arriva à La liochelle, au commencement d'avril, il fat reçu à bras ouverts, et, avant son départ, il composa en vers ses adieux à la France. Quelc[ues jours auparavant, il avait fait ses pâques dans la ville d'Orléans, " devoir accoutumé, dit-il, à tous chrétiens de prendre viatique spirituel de la divine communion, mèmement puisque nous allions en voyage." Lescarbot donne à entendre, par ce langage, qu'il n'était pas catholique. Cei)en-
(1) Moreau, Ih'il. de l'Aiarlic, ji. 2S.
dant. il est assez étrange de le voir remuer ciel et terre pour trouver un prêtre qui voulut accompagner l'expédition. Quelque effort qu il fît, aucun ne s'offrit, personne n'étant disponible.
Le Jnnas mit la voile vers le milieu d'avril ; mais en sortant de la rade, il alla se briser sur une des tours de la chaîne. Ce contre-temps retarda le voyage d'un mois. Le capitaine Foulques fît radouber son vaisseau avec le plus de diligence possible, et le onzième jour de mai, le Jouas gagna la mer, à la faveur d'un petit vent d'est, et le lendemain il ancrait à Chef-de-baie (^), havre de sûreté, où d'ordinaire les vaisseaux allaient s'abriter contre les vents trop forts. La traversée fut heureuse, malgré les tempêtes dont nos voyageurs eurent à souffrir. " Quelquefois aussi, dit Lesuarbot, nous avions des calmes bien importuns durant lesquels on se baignait en la mer, on dansait sur le tillac, on grimpait à la hune : nous chantions en musique...." <^-> L'on célébra la fête de saint Jean- Baptiste ("^) dans le voisinage du grand banc de Terreneuve. Le samedi, quinze juillet, Canseau était
(1) Clnmplain écrit Chédcl'iia, mais nous croyons quo le mot propre est ChfJ-de-ha'te.
(2) Lescarbot, liv. 4, ch. 12.
(.3) Sur le soir, nous appareillâmes pour notre route poursuivre, .iprôs avoir fait bourdonner nos cimons, tant à, cause do l.a fôtc do saint Jean quo pour l'amour du Sieur Poutrincoart, q li porte lo nom do ce saint, (/iii.)
en vue, et le 22, le vaisseau jetait l'ancre dans le Port au Mouton, où l'on trouva les cabanes de M. de Monts parfaitement conservées. Enfin le 2Y de juillet, le Jonas entrait, bannière déployée au sommet du grand mat, dans le port Eoyal, salué par les canon" uades du fort où La Taille et Miquelet, avertis par Merabertou de l'arrivée inattendue d'un grand vaisseau, avaient tout d'abord cru à l'apparition d'ennemis. Mais, bientôt rassurés à la vue du drapeau blanc, ils saluèrent les nouveaux venus avec les plus grands transports de joie.
Pont-Gravé, Champlain et lesantres^ étaient partis depuis onze jours. Ce fut piir un pur hasard que, chemin faisant, ils firent la rencontre, près de l'ile aux Cormorans, d'une chaloupe montée par Ralleau, qui avait abandonné le Jonas à Canseau, afin d'être plus certain de déccuvrir les gens de Port-Royal, si^ comme cela était arrivé, ils s'étaient décidés de quitter Port-Royal. Le secrétaire de M. de Monts leur an" nouça l'arrivée de M. de Poutrincourt avec cinquante hommes, et plusieurs autres bonnes nouvelles qui décidèrent Pont-Grxavé et Champlain à rebrousser chemin avec leur escorte. Lorsqu'ils arriv'èrent à leur ancienne habitation, Po■utrinco^lrt y était ins" tallé depuis quatre jours. Tous ses heaumes s'étaient mis à l'œuvf'e. Il y avait parmi eux des cEarpeli'
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tiers, des menuisiers, des maçons, des tailleurs de pierre, des taillandiers, des serruriers, et un apothicaire. Ce dernier s'appelait Louis Hébert. (^) Nous le retrouverons à Québec, plusieurs années après, plus occupé à la culture de la, terre qu'à l'exercice de son art. Depuis le jour où Font-Cî-ravé et Champlain foulèrent de nouveau le sol de Port-Iloyal, ce fut une réjouissance j^énérale parmi tons ces gens. " Le sieur de Poutrincourt, écrit Lescarbot, fit mettre un muid de vin sur le cul, l'un de ceux cju'on lui avait donné pour sa bouche, et permission de boire à tous venants tant qu'il dura, si bien qu'il y en avait qui se firent beaux enfants." (2) J^q déjiart de Pont-G-ravé, le 28 août, mit fin à cette petite débauche publique. Ayant appris par le sieur des Antons, commandant du Saint-' Etienne, que des vaisseaux faisaient la traite sur le littoral du Cap-Breton, Pont-G-ravé voulut leur donner la chasse. Poutrincourt lui confia le Jonm, avec instruction de le ramener en France. Tous les hivernants de l'anuée précédente s'étaient embarqués à
(1) Parlant du sol do Port-Eoyal, Lescarbot dit qu'on y trouvait une terre de mcinc nature que la sigillf^e ou Bolus Armcnicun, " ainsi qu'en plusieurs occasions notre apothicaire Maître Louis Hébert très suffisant en son art, en a fait l'expërience." En ])lusieurs autres endroits de son récit, on constate quo Hébert s'occupait 'd'herborisation.
(2) Lescarbot, liv. 4, ch. U.
son bord, excepté toutefois Champlaiii, Champdoré, Fougeraye et de Yitré.
îl avait été résolu qu'on passerait l'hiver suivant à Port-Royal, bien que M. de Monts eût prié Poutrincourt d'aller à la recherche d'un lieu plus convenable sous le rapport de la température et de la santé que l'ile de Sainte-Croix et même que Port-Royal, dont il ne faisait plus de cas. Poutrincourt obtempéra aux désirs de son chef. En consécpience, il se mit à l'œuvre pour organiser une expédition vers le sud, avec l'intention de poursuivre les découvertes interrompues forcément jusqu'alors, Champlain, Champdoré, le chirurgien et Robert Gravé (i), fils de François, furent de la partie. Poutrincourt avait eu la précaution, avant de i)artir, de faire labourer un petit coin de terre, à une lieue et demie de l'habitation. (-' On y avait semé du blé, du chanvre, du lin, des navettes, du raifort et des choux, La plupart de ces graines avaient germé et couvraient le sol de verdure, quand, le 28 du mois d'août, le Jo)ias, le Saint-Etienne et la barque de M. de Poutrincourt mettaient à la voile, les deux premiers pour le Cap-Breton et la
(1) Voir Note 4, en Appendice,
(2) C'est l'endroit où est aujourd'hui Annapolis, au sud de la rivière de TEquille ou Annapolis, à peu de distance du lieu oîi la petite rivière du Moulin déverse ses eaux dans celles de l'Equille.
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France, et l'autre pour aller reconnaître la côte de l'Amérique, aussi loin qu'il serait possible. Ou avait fixé au 14 novembre la date ultime du voyage. Lescarbot avait été chargé " d'avoir l'œil à la maison et de maintenir ce qui restait de gens, en concorde." " A quoi j'avais condescendu, dit-il, (encore que cela eut été laissé à ma volonté) pour l'assurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation se ferait en pays plus chaud par delà Malebarre, et que nous irions tous de compagnie avec ceux qu'on nous enverrait de France." (^)
(1) Lcsc.arbat, liv. 4, ch. 13.