‹ Samuel ChamplainChapitre 20 sur 40 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

ExpWition lo long de la côte atlantique. — Le port Fortuné. — Attaque des sauvages. — Retour à Port-Royal. — Lescarbot et le Théâtre de Ntptune. — La vie à Port-Royal. — Poutrincourt bâtit un moulin. — là' Ordre de Bon-Temps. — Hiver agréable. — Voisinage des sauvages. — Lescarbot, historien de la Nouvelle-France. — Jugement sur cet homme. — Sa commisération pour les sauvages. — Lettres de M. de Monts à Poutrincourt l'informant du retrait de son privilège. — Résolution de passer en France. — Dernier voyage de Champlainà la rivière Saint-Jean et à l'île de Sainte-Croix. — Départ pour la France. — De Monts abandonne l'idée <l'établir une colonie en Acadie, et tourne ses regards vers le Saint- Laurent.

Le voyage d'exploration que M. de Poutrincoiirt

entreprenait pour se conformer aux desseins de M.

de Monts, n'offre rien d'extraordinaire, et vouloir en

donner toutes les péripéties, serait s'exposer à des

répétitions sans fin. Son premier soin fut d'aller

visiter l'ile de Sainte-Croix, où rien n'était changé

depuis son abandon. Les jardinages avaient une

assez belle apparence. On y trouva du blé en pleine

maturité et de la plus belle venue. De cet endroit,

on se mit en devoir de contourner les baies, de

doubler les caps et d'explorer l'embouchure des

rivières. C'était du temps perdu, car toute la côte jusqu'au cap Mallebarre avait déjà été visitée, et M. de Monts n'ayant pas été satisfait, il eût mieux valu, ce nous semble, se diriger sans arrêt sur Mallebarre et poursuivre le voyage plus au sud, en faisant une inspection minutieuse des lieux encore ignorés. C'est ce que Champlain comprit, mais ses représentations à ce sujet ne se firent pas jour, ou elles furent inutiles. Scboudon, le sauvage etcbemin de la rivière Saint- Jean, et Messamouet, capitaine des Micmacs en la rivière du port de la Hève, s'étaient joints au parti de Français pour les accompagner jusqu'à Chouacouet, où, disaient-ils, ils voulaient contracter alliance avec Olmechin et Marchim. Messamouet avait fait un voyage en France, et avait demeuré à Bayonne cbez le sieur de Grandmont, gouverneur de la ville basque. Champlain proposa à Poutrincourt de s'arrêter dans un endroit qu'il n'avait pu examiner de près dans ses voyages antérieurs : c'est un lieu charmant de la côte, offrant un asile sûr aux vaisseaux. Il fut nommé Beauport. (i)

Le deux octobre, l'on atteignait Mallebarre. Les jours suivants, l'on vint mouiller dans une baie près du cap Batturier, à 12 ou 13 lieues plus loin. S'étant

(1) Aujourd'hui Gloniester.

laissé engager, par les indications des sauvages, à travers des brisants et des bancs de sable, qu'il fallut passer comme au hasard, on eut toutes les peines du monde à en sortir ; on passa par-dessus une pointe de sable qui s'avançait à près de trois lieues dans la mer. Après avoir jeté l'ancre au travers des écueils, on envoya une chaloupe pour chercher un chenal que l'on supposait devoir conduire à un port indiqué par les sauvages. Un de ceux-ci revint et fit entendre que l'on pourrait entrer par la pleine mer, offrant de piloter lui-même la grande barque. Enfin^ on entra dans ce port comme par miracle, avec un gouvernail rompu,, que l'on avait été obligé de raccommoder avec des cordages. Ce port, qui fut estimé être à la hauteur de 42 degrés j de latitude, reçut le nom de Fortuné (i), comme pour marquer que, si on ne l'avait à la fin trouvé, on eût été perdu. On aperçut sur le rivage cinq à six cents sauvages presque nus. Ils étaient agriculteurs et connaissaient le mode de conserver le blé, au moyen de fosses creusées à cinq ou six pieds dans le sable, sur le penchant des coteaux ; les grains étaient auparavant enfermés dans de grands sacs d'herbes, puis ils fermaient la fosse en la couvrant de plusieurs pieds

(1) Le port de Chatham, à 3ept ou huit lieues de Mallebarre, par la latitude de 41 degrés et deux tiers.

de sable au-dessus du sol. " Ce serait, dit Champlain, un lieu fort propre pour y bâtir et jeter les fondations d'une république, si le port était plus profond et l'entrée plus sûre qu'elle n^est." M. de Poutrincourt s'y arrêta pendant plusieurs jours, et dans l'intervalle, il visita tout le pays circonvoisin, et en re\'int enchanté.

Suivant une coutume propre aux Français, depuis que Jacques Cartier mit le pied sur le sol du Canada, M. de Monts avait planté une croix, l'année précédente, à l'entrée de la rivière Quinibeki et à Malleban-e. Poutrincourt en fit autant dans le port Fortuné. Les sauvag-es, présents à cette cérémonie, crurent y voir un empiétement sur leurs droits de maîtres du sol. Dès lors, ils donnèrent des signes de malveillance. Poutrincourt s'en aperçut, et au lieu de passer la nuit à terre avec ses gens, comme il avait fait à plusieurs reprises déjà, il donna l'ordre d'entrer dans la barque. Quatre imprudents ne jugèrent pas à propos d'obéir. Pendant la nuit, les sauvages se jetèrent sur eux, en poussant des cris terribles et les mirent à mort. Réveillés par ce tapage infernal, les Français coururent à la hâte à l'endroit d'où il venait, mais ils ne purent qu'apercevoir les Indiens fuyant en désordre. Les quatre cadavres furent enterrés au pied de la croix, et l'on retourna à la

barque. Mais les sauvages, non contents d'avoir assassiné quatre personnes sans défense, revinrent sur leurs pas, exhumèrent une de leurs victimes, et abattirent la croix. Quelques coups de mousquet partis de la barque provoc|uèrent une nouvelle fuite de ces barbares. Ce fut le seul accident du voyage, mais il avait été bien sérieux, et il aurait pu l'être davantage^ si Poutrincourt n'avait pas agi avec la prudence que l'on sait. Un cinquième avait reçu une flèche en pleine poitrine. Il nous paraît assez probable que le blessé n'était autre que Jean Duval, qui, en 1608, monta une conspiration contre la vie de Champlain, quelques jours après son arrivée à Québec. (1) Avant que de quitter le port Fortuné, les compagnons de Poutrincourt relevèrent la croix que -ces misérables avaient profanée.

A trois reprises différentes, l'on tenta de pousser les découvertes plus au sud, mais le vent contraire fi'y opposa chaque fois. Alors, il fut résolu de retourner à Port-Eoyal. La crainte de manquer de vivres, l'approche de l'hiver, la maladie de deux Français,

(1) Noire opinion est bas^e sur le passage suivant de Lescarbot : " Le ■cinquième avait un« flèche dans la poitrine, mais il échappa pour cette fois-là; et vaudrait mieux qu'il y fût mort : car on nous a fraîchement rapporté qu'il «'est fait pendre en l'habitation que le sieur de Monts entretient à Québec.... ayant été auteur d'une conspiration faite contre le sieur de Champlain. — Lescarbot, liv. 4, ch. 16.

militaient d'ailleurs en faveur d'un prompt retour. Le résultat de ce voyage ne fut pas, en somme, d'une grande utilité. Champlain n'y apprit que peu de nouveau, puisqu'il n'avait guère été plus loin qu'en 1605, environ un demi degré. La petite troupe fut reçue à son arrivée à Port-Royal par une réjouissance publique. Lescarbot et ses compagnons allèrent au-devant d'eux, puis les introduisirent dans le fort que l'on avait décoré d'inscriptions et de feuillages. Sur la porte d'entrée, avaient été placées les armes de France, environnées de couronnes de lauriers, avec la devise du Roi : Dno protegit umis. Au-dessous des armes de M. de Monts, on lisait les mots : Dabit Deus his quoque finem. Les armes de M. de Poutrincourt étaient aussi entrelacées de couronnes de feuilles,, avec la devise : In via virtuti nulla est via. Lescarbot avait composé un petit drame de circonstance, intitulé : le Théâtre de Neptune. " C'est médiocre d'invention, écrit Moreau, plus médiocre de style ; mais il faut tenir compte du lieu où la scène se passait, ce magnifique bassin du Port-Royal, dont les eaux reflétaient la riante verdure de l'île aux Chèvres et que couronnait la majesté des montagnes ; il faut tenir compte aussi de la bonne volonté des acteurs, de la joie pure des spectateurs, de l'abandon naïf de tous. Peut-être trouvera-t-on, en se figurant dans son cadre

LA COLONIE DE POET-KOYAL 16t

splendide le tableau que présentait la colonie ainsi assemblée et groupée autour de son chef, que cette nouveauté n'était ni sans attraits ni sans grandeur." C^)

L'hiver (2) approchait. Cependant, la température était encore assez douce, pour permettre de travailler au jardinage, en vue du printemps suivant. Poutrincourt fit ériger un moulin, à une lieue et demie de l'habitation, près d'une petite chute de la rivière, désignée sur les cartes de Champlain et de Lescarbot sous le nom de rivière du Moulin. On y avait fait aussi dans les environs quelques essais agricoles. Pour occuper ses loisirs durant l'hiver, Champlain fit une allée sur le bord du bois, pour se rendre plus facilement à un petit ruisseau fort poissonneux. La truite y abondait. (^) Cette allée, comprenant près de deux mille pas, était le lieu favori des promeneurs. Poutrincourt avait d'abord entretenu l'idée de se rendre jusqu'au port, en continuant l'ouverture du chemin, du fort au ruisseau de laTruitière. Mais il l'abandonna, car il lui aurait fallu abattre le bois et aplanir le terrain sur un parcours de trois lieues et demie.

(1) Moreau, Hiat. de l'Ac, p. 42 et 43.

(2) Lescarbot l'appelle le père grisart.

(3) Champlain lui donna le nom de Truitière. Il était du côté de l'ouesi de l'habitation, tandis que le jardin était à l'est.

168 LA COLONIE DE PORT-ROYAIi

L'hiver de 1606-Y ne fut pas rigoureux, et le» colons de Port-Royal menèrent joyeuse vie, en dépit du scorbut, qui en fit mourir sept. Huit ou dix autres, bien que sérieusement malades, réchappèrent par les bons soins du chirurgien Etienne. " Nous passâmes cet hiver fort joyeusement, dit Champlain, et fîmes bonne chère." Lescarbot ajoute quelques détails du plus grand intérêt. '* Je dirai que pour nous tenir joyeusement et nettement, quant aux viA^res, fut établi un Ordre en la Table du sieur de Poutrincourt, qui fut nommé V Ordre de Bo?i-Tenips, mis premièrement en avant par Champlain, suivant lequel ceux d'icelle table étaient maîtres d'hôtel chacun à son tour, qui était en quinze jours une fois. Or, avait-il le soin de faire que nous fussions bien et honorablement traités. Ce qui fut si bien observé, que (quoique les gourmands de deçà nous disent souvent que là nous n'avions point la rue aux Ours de Paris) nous y avons fait ordinairement aussi bonne chère que nous saurions faire en cette rue aux Ours, et à moins de frais. Car il n'y avait celui qui deux jours devant que son tour vint ne fût soigneux d'aller à la chasse, ou à la pêcherie, et n'apportât quelque chose de rare, outre ce qui était de notre ordinaire. Si bien que jamais au déjeuner nous n'avons manqué de saupiqjuets de chair ou de poisson i et au repas du. midi et

du soir encore moins : car c'était le grand festin ; là où l'Arcliitriclin, ou Maître-d'hôtel (que les sauvages appellent Atocte^ic) ayant fait préparer toutes choses au cuisinier, marchait la serviette sur l'épaule, le bâton d'office en main, le collier de l'Ordre au col, et tous ceux d'icelui Ordre après lui portant chacun son plat. Le même était au dessert, non toutefois avec tant de suite. Et au soir avant rendre grâce à Dieu, il résignait le collier de l'Ordre, avec un verre de vin à son successeur en la charge, et buvaient l'un à l'autre." (^

La petite colonie française passa ainsi l'hiver, au milieu des plaisirs et agréments de toute sorte. L'excessive abondance de la chasse leur fournissait tous les jours des mets de la plus grande délicatesse. Que dire de leur variété ? C'étaient les canards, les outardes, les oies grises et blanches, les perdrix, les chairs d'élan, de caribou, de loutre, d'ours, de lapin, de castor, dont l'Architriclin savait " faire chose qui valait bien ce qui est en la rôtisserie de la rue aux Ours." Les sauvages rôdaient tous les jours autour du fort, et, comme ils étaient amis des Français, ceux-ci leur distribuaient du pain ainsi qu'à des pauvres. On faisait cependant exception pour le

(1) Lescarbot, liv. 4, cb. 17.

sagamo Membertouetles autres capitaines, qui étaient admis à la table du maitre. " Ce peuple aime les Français, dit Lescarbot, et en un besoin s'armeront tous pour les soutenir." C^) Membertou jouissait à cinquante lieues à la ronde d'une réputation de guerrier habile et sanguinaire. A l'époque où nous sommes il pouvait avoir atteint sa centième année, bien qu'il n'en annonçât pas plus de cinquante. Il n'avait pas encore un seul cheveu blanc. Il prétendait avoir connu Jacques Cartier, lors de son passage dans la baie des Chaleurs, et il y avait de cela soixante-onze ans. Il était déjà marié et père de famille dans le temps. Ce fait assez étrange, nous engage à en signaler un autre aussi frappant, et que peu d'écrivains ont remarqué. Une des cartes de Lescarbot donne le nom de la Roque à la montagne située dans le voisinage de l'habitation de Port-Royal. N'est-il pas permis de croire que ce fût pour rappeler le souvenir du passage, dans ces contrées, de Roberval, sieur de la Roque ? Celui-ci, en effet, dut tenter de s'établir quelque part, dans le golfe Saint-Laurent, suivant les témoignages de Charlevoix et de Lescarbot lui-même, qui croient que ce fut au Cap-Breton. Qui sait si Membertou ne connut pas, en 15-41, le

(1) Lescarbot, Ut. 4, ch. 17.

LA COLONIE DE PORT-EOYAL lYl

gentilhomme picard, comme il avait pu connaître Cartier, en 1534 ? Ce sont des conjectures qui nous paraissent raisonnables.

Lescarbot nous révèle ainsi dans son Histoire de la Nouvelle-France une foule de souvenirs historiques du plus piquant intérêt. Contemporain du marquis de la Roche, qui mourut en l'année 1606, et des autres. Français attirés au Canada par des intérêts divers, d'une grande mémoire et d'une imagination très vive, — ses écrits en font foi — , il a pu, grâce à ces avantages particuliers, recueillir une foule de faits échappés à Champlain. Les chapitres de sou Histoire, relatifs au séjour qu'il fit à Port-Royal, sont plus attrayants qu'un roman, et voilà pourquoi nous nous sommes complu à en détacher d'aussi nombreux extraits. L'on peut dire qu'il fut l'âme de la colonie, qui bénéficia de ses services. Non - seulement il encourageait ses compagnons à cultiver la terre, mais il leur prêchait d'exemple. " Je puis dire, sans mentir, raconte-t-il, que jamais je n'ai tant travaillé du corps pour le plaisir que je prenais à dresser et cultiver mes jardins, les fermer contre la gourmandise des pourceaux, y faire des parterres, aligner les allées, bâtir des cabinets, semer froment, seigle, orge, avoine, fèves, pois, herbes de jardin et les arroser, tant j'avais envie de connaître la terre par ma propre

expérience." (i) Nous l'avons vu presque s'indigner devant le choix de l'île de Sainte-Croix, parce qu'on ne pouvait y faire de la culture en grand, emprisonné comme on l'était dans cet îlot aussi exigu.

Quoique huguenot, Lescarbct n'était pas un mauvais élément de colonisation. Sa conduite au moment du départ de La Rochelle, n'était pas d'un protestant, ni d'un impie. Il n'aimait pas les Jésuites, comme tous ceux qui avaient embrassé le gallicanisme ou le protestantisme. Il avait tort, mais son ignorance peut lui servir d'excuse. N'ayant pu obtenir de prêtres pour desservir les colons, il accepta avec plaisir la tâche que lui confia Poutrincourt d'instruire les autres sur leurs devoirs. " Cela ne fut pas du tout sans fruit, écrit le naïf historien, plusieurs m'ayant rendu témoignage qu'ils n'avaient jamais tant ouï parler de Dieu en bonne part, et ne sachant auparavant aucun principe de ce qui est de la doctrine chrétienne ; qui est l'état actuel auquel vit la plupart de la chrétienté. Et s'il y eut de l'édification d'un côté, il y eut aussi de la médisance de l'autre, parce que d'une liberté gallicane, je disais volontiers la vérité ; mais enfin nous avons été bous amis." (2)

(1) Lescarbot, liv. 4, ch. 6.

(2) Lescarbot, liv. 4, ch. 6.

Lescarbot aimait les sauvages, et il aurait voulu qu'on s'employât à leur conversion. Il raconte à ce sujet une anecdote arrivée à Poutrincourt. Celui-ci étant à la cour, après son premier voyage en Acadie, parlait des sauvages infidèles devant un ecclésiastique tenu pour fort zélé, et disait qu'il y aurait moyeu d'en convertir au moins cent mille à Jésus-Christ. Cet ecclésiastique, que ce chiffre ne parut pas frapper, s'écria : " N'y a-t-il que cela ! " comme pour donner à entendre que ce n'était pas suffisant pour engager un missionnaire à traverser l'océan pour opérer ce faible résultat. " Certes, s'écrie Lescarbot indigné, quand il n'y en aurait que la centième partie, voire encore moins, on ne devrait point la laisser perdre. Le bon Pasteur ayant d'entre cent brebis une égarée, laisse les nonante-neuf pour aller chercher la cen" tième (^). On nous enseigne, (et je le crois ainsi), que quand il n'y eut eu qu'un homme à sauver, notre Seigneur Jésus-Christ n'eut dédaigné de venir pour lui, comme il a fait pour tout le monde- Ainsi, il ne faut point faire si peu de cas de ces pauvres peuples, quoiqu'ils ne fourmillent point comme dans Paris ou Constantinople." (^>

(1) Matth., 18, V. 12 et 13'.

(2) Lescarbot, liv. 4, cb. 10.

Dans VEpître au Roi, que l'on trouve en tête de son Histoire, Lescarbot donne la mesure de sa considération pour les sauvages idolâtres : " Pourronsnous trouver, dit-il, aucune excuse valable devant le trône de Dieu, quand les peuples nous accuseront du peu de pitié que nous aurons eue, et nous attribueront leur défaut de conversion ? Si nous ne savions l'état auquel ils sont, nous serions hors de reprocke ; mais nous le voyons, nous le touchons, nous le sentons ; et nous n'en avons aucun souci ! " Voilà le langage d'un chrétien et même d'un apôtre ?

Lescarbot n'était pas seulement un érudit, uu poète et un catéchiste, il avait aussi des connaissances dans les arts et dans la médecine. De sorte que l'on peut dire qu'il possédait un fonds de connaissances presque universelles. " Tous les jours, dit Charlevoix, il inventait quelque chose de nouveau pour l'utilité publique, et jamais on ne comprit mieux de quelle ressource peut être, dans un nouvel établissement, un esprit cultivé par l'étude. Il eût été aussi capable d'établir une colonie que d'en écrire l'histoire." (^) Ce jugement, porté par un Jésuite, ne laisse plus guère de trace à la critique contre cet homme, critique que certains historiens ont poussée jusqu'à la

(1) Charleroix, livre tfoisicme.

malveillance, peut-être parce qu'ils n'avaient pas suffisamment examiné ses écrits.

Avec le départ de Lescarbot et de Champlain se ferme la plus belle pag'e de l'histoire de Port-Eoyal. Ce n'est pas un chapitre, mais un livre volumineux qu'il faudrait écrire sur la naissance et le développement de la première colonie acadienne, qui en furent comme l'âge d'or. Mais en attendant que quelqu'un se laisse entraîner à écrire cette épopée, nous ajouterons quelques mots sur les derniers jours du Port- Royal de 1606, fondé par Poutrincourt, avec la coopération aussi utile qu'efficace de Champlain et de Lescarbot. Le printemps était arrivé, " le soleil commençait à échauffer la terre, et œillader sa maîtresse d'un regard amoureux," quand un jour, — c'était le 24 mai — , Membertou vint au fort avertir qu'il avait vu une voile dans la baie. Poutrincourt s'embarqua aussitôt dans une chaloupe avec Champdoré et Daniel Hay pour aller la reconnaître. C'était une petite barque française, conduite par un nommé Chevalier W, jeune malouiu, lecjuel était porteur de lettres adressées à Poutrincourt par M. de Monts. Celui-ci lui annonçait la naissance du duc d'Orléans,

(1) Les sauvages l'appelaient Mercateria, mot d'injure emprunté aux Basques, signifiant, d'après Lescarbot, " oomme un racque-de-naze."

Becoud fils de Henri IV (i), et lui mandait de ramener ses compagnons en France. Son privilège de traite ayant été révoqué, la Compagnie dont il était le chef se trouvait par le fait même dissoute. Ces lettres furent lues publiquement. L'on résolut, de consentement unanime, à repasser en France, tout en regrettant de voir évanouir de si légitimes espérances. Ce qui n'empêcha pas toutefois une grande démonstration au sujet de la naissance du petit duc. Des feux de joie furent allumés, et l'on chanta un Te Deuvi eu signe de réjouissances. Comme il ne pouvait être question de traverser la mer avant l'arrivée du vaisseau qui devait venir chercher les colons, Poutrincourt envoya Chevalier à la rivière Saint' Jean et à Sainte-Croix pour y faire la traite. Lescarbot, qui n'avait pas encore bougé de Port-Eoyal, l'accompagna avec le plus grand empressement. Poutrincourt et Champlain, de leur côté, firent une eX[>loration détaillée du fond de la baie Française, et en revenant, s'arrêtèrent au port des Mines. Une fois sortis de l'embouchure du port Eoyal, ils mirent le cap au nord-est quart est et longèrent vingt-cinq lieues de côte, jusqu'à un promontoire assez élevé que Poutrincourt tenta d'escalader au péril de sa vie.

(1) Celui-ci mourut le 17 nov'embro 1611, à l'âge de quatre ans. Son frère Gaston prit, après sa mort, le titre do duc d'Orléans.

Ce lien fut nommé le cap de Pontrinconrt. (^) A trois ou quatre lieues plus au nord (2), Champlain découvrit, dans une petite baie, une vieille croix, toute couverte de mousse et presque toute pourrie, " signe évident, dit-il, qu'autrefois il y avait été des chrétiens. " (^)

Chevalier, Lescarbot et Charapdoré firent un court séjour à Ouigoudi, où ils purent examiner de près la bourgade commandée par Schoudon. Une bonne partie des sauvages étaient de Graspé ; ils s'étaient arrêtés là en route pour aller porter la guerre chez les Armouchiquois. Membertou était parti dès le commencement de juin, avec environ quatre cents des siens. Tous les sauvages amis, c'est-à-dire les Micmacs ou Souriquois et les Etchemins, avaient reçu la consigne l'automne précédent et durant l'hiver, de se rallier à Chouacouet, afin d'envahir en masse le pays ennemi. Actaudin et Actaudinech, deux des fils de Membertou, servirent d'émissaires à cette occasion. Lorsque la petite troupe de Français reconnut, quelques jours plus tard, l'île Menane, les sauvages de l'Acadie étaient campés sur cette île, se rapprochant à petites

(1) C'est le cap Split, ou cap Fendu ; lat. 45o 22'.

(2) Baie de Greville.

(3) Voy. de Ch., Ed. 1613, ch. 16.

journées du pays qu'ils désiraient atteindre. L'on passa outre, par crainte de ces sauvages auxquels il n'est pas prudent de se fier, surtout quand ils se sentent les plus forts, et l'on se hâta d'aborder à l'île de Sainte-Croix. Les bâtiments de M. de Monts étaient assez bien conservés ; le magasin était découvert d'un côté. Le barillet de vin d'Espagne qui avait été oublié dans les caves, était encore intact. On trouva dans le jardin des cboux, de l'oseille et de la laitue, et dans la cour plusieurs tonneaux vides auxquels des matelots mirent le feu pour s'amuser,

Ee l'île Sainte-Croix, l'on vint mouiller au milieu d'un groupe d'îles habitées par des sauvages. Qagimont, leur sagamo, vint à la rencontre des Français, et leur dit, qu'ayant été blessé, il n'avait pu se joindre au parti de Membertou. Ce personnage était bien connu de M. de Poutrincourt, qui lui avait demandé plusieurs fois de hii donner une fillette de onze ans, fort gentille, pour en faire présent à la reine. Mais le sagamo n'avait jamais consenti à se séparer de son enfant. Oagimont voulut absolument reconduire les Français, qui retournèrent à Port-Eoyal, sans pousser plus loin leurs investigasions dans ces parages. En route, Lescarbot avait trouvé par hasard une mine d'acier ; Poutrincourt en

tira des morceaux assez gros, qu'il fondit en lingots. Il en fit fabriquer un couteau pour montrer au roi. Poutrincourt et Champlain étaient rendus à Port-Royal depuis la veille ; la barque qui avait été envoyée à Canseau avec une partie des ouvriers de l'habitation, était aussi de retour, et prête à recevoir un nouveau chargement. Une autre barque, ainsi qu'une petite chaloupe, devaient servir à transporter ceux qui restaient. Avant le départ général, Poutrincourt rassembla tout le monde, et proposa à quelques-uns d'entre eux de rester encore un an, promettant à chacun une barrique de vin, et du blé en abondance. Mais les huit qui se présentèrent, auraient consenti à ne pas s'en aller, si Poutrincourt eut augmenté leurs gages. Mais il ne voulut point, de sorte que tous, du premier au dernier, décidèrent de retourner en France.

Le trente juillet, jour fixé pour le départ, les colons, excepté Poutrincourt, Champlain et sept matelots, faisaient leurs adieux à Port-Royal, le plus grand nombre, pour ne plus jamais le revoir. Ceux-ci y prolongeaient leur séjour afin de faire la récolte des blés dont la maturité était prochaine. Ce ne fut que le onzième jour d'août qu'ils désertèrent ce lieu si cher à leur cœur, pour aller rejoindre leurs compa-

gnons à Canseau, où le Jonas devait tous les prendre Lescarbot, qui était de la première expédition, nous apprend qu'à quatre lieues de Canseau, ils firent la connaissance d'un vieillard basque, du nom de Savalette, natif de Saint- Jean-de-Luz, qui en était à son quarante-deuxième vo3'age transatlantique. Et comme îes terreneuviens n'en faisaient généralement qu'un par année, il s'ensuit que ce pêcheur avait commencé, vers 1565, à rôder sur les eaux du golfe. Savalette avait seize hommes à gages, et son vaisseau pouvait •transporter cent milliers de morue sèche ; il prétendait que sa pêche de 1607 lui vaudrait un bénéfice de dix mille francs. Lescarbot vante beaucoup la courtoisie du vieux pêoheur basque.

Poutrincourt et Champlain firent le tour de la péninsule acadienne en seize jours, après avoir relâché au cap Fourchu, à la Hève, à Chibouctou et dans le port de Savalette, où ils furent bien accueillis par le capitaine. Les préparatifs du départ général étant terminés, le Jonas prit la mer le trois septembre, sous la conduite de Nicolas Martin, maître de navire. On relâcha- à RoscofF, dans la 13asse-Bretagne ; et le Jonas entrait dans le havre de Saint - Malo, aux premiers jours d'octobre. C'était pour le gros des Français le terme du voyage. Poutrincourt, son fils,

LA COLOjS'IE de PORT-ROYAL 181

et Lescarbot se rendirent au mont Saint-Michel, et Champlain continua sa route jusqu'à Brouage, après avoir séjourné trois ans et cinq mois dans l'Acadie.

L'Acadie ne fut pas cependant abandonnée à elle-même, après la rentrée en France de M. de Poutrincourt, et les projets de colonisation de M. de Monts rencontrèrent, pour se réaliser, d'autres personnes de dévouement, dont Poutrincourt lui-même et son fils Biencourt ne furent pas les moins zélés ni les moins sérieux. Mais leurs entreprises se firent à la hâte et, comme le remarque Champlain, " sans fondement, et sans regarder au fond de l'affaire. " C'est ce qui explique leur peu de succès. " Il est fort à remarquer, remarque M. Rameau, combien, à «ette époque, il se trouva d'hommes, en France, mus par ce désir d'étendre dans les pays nouveaux leur race et leur patrie ; ce sentiment revêtait dans leur

esprit la forme du patriotisme le plus élevé Au

commencement du dix-septième siècle, ces idées généreuses régnaient dans toute leur nouveauté, et tous les hommes qui coopérèrent à la création de l'Acadie en étaient fortement imbus ; ce fut même dans cette contrée que firent leur apprentissage, nous le répétons, plusieurs de ceux qui devaient plus tard se distinguer sur d'autres rivages, tels que de Monts,

Champlaiu, Pont-Grravé et Hébert. Dans ce commerce journalier, leur esprit s'éleva, et l'expérience qu'ils acquirent ne leur fut point inutile au Canada ; de sorte que l'Acadie fut non-seulement notre première colonie, mais en quelque sorte une pépinière de fondateurs de colonies." (i)

Tels furent en effet Champlain et Louis Hébert. L'amitié contractée entre eux sur les bords de la rivière de l'Equille, devait se renouveler, dix ans plus tard, à Paris, alors que le ramasseur d'herbes de la Prée Ronde, après avoir de :yiouveau tenté le sort en Acadie, cherchait un asile pour lui et sa famille sur un autre rivage. Nous le retrouverons enfin en 161t, à Québec, défrichant les premiers arbres de la forêt, qui depuis s'est transformée en une ville^ la plus française de l'Amérique. Dans les champs où mûrissajejit naguère les blés du bonhomme Hébert, pousse aujourd'hui toute une génération d'hommes remplis de foi dans l'avenir de leur patrie, parce qu'ils croient à l'agriculture, et qu'ils placent dans son développement le secret de la prospérité publique. L'idée qui fit mouvoir Poutrincourt à Port-Royal était partagée par Champlain. Et tous deux furent plus intelligents et plus sérieux dans leurs entre-

(1) Rameau, Une colonie féodale, p. 30, 32,

prises colonisatrices que leurs devanciers. Au lieu de travailler à s'enrichir par le commerce, comme Chauvin et les autres marchands, ils visèrent, avant tout, à créer un bon noyau d'agriculteurs, et à le faire germer par la religion et la charité à l'égard des indigènes. C'est ce qui explique pourquoi Charaplain n'eut jamais beaucoup de confiance dans les entreprises de Chauvin. Quant à de Monts, il ne fut jamais son homme. Le plan, si cher à son cœur, d'asseoir une colonie dans les pays où fleurissant la vigne et l'oranger, ne souri't jamais qu'à demi au futur fondateur de Québec. C'est ainsi qu'il s'en ouvrit un jour au Père Coton, quand il lui représentait tout l'avantage qu'il y aurait, pour la conversion des infidèles, à se fixer à Québec, quand il lui assurait que le commerce pourrait se faire beaucoup plus sûrement par le fleuve Saint-Laurent qu'en Acadie, " malaisé à conserver à cause du nombre infini de ses ports, qui ne se pouvaient garder que par de grandes forces ; joint que le terroir y est peu peuplé de sauvages ; outre que l'on ne pourrait pénétrer par ces lieux dans les terres, où sont nombre d'habitants sédentaires, comme on pourrait faire par la rivière Saint-Laurent, plutôt c[u'aux côtes d' Acadie." W

(1) Voy. de Ch., Ed. 1632, liv. 1, ch. 1.

De Monts finit cependant par se laisser conyaincre par l'évidence des faits et la force des circonstances. Comme nous le verrons plus tard, il consentit à porter ses rejçards du côté du Saint-Laurent, mais cette heure ne sonna que lorsque Champlain lui eut " fait goûter les raisons pourquoi il était plus à propos et convenable d'habiter ce lieu qu'aucun autre. " ^^) C'est alors que Champlain put enfin réaliser le rêve qu'il caressait depuis cinq ans, de fonder une colonie de Français sur les rives du grand, fleuve, Vornement du pays.

(1) Ibidem, ch..2.

Page 1