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CHAPITRE NEUVIEME

Division de l'Acadie par provinces. — Peuplades sauvages qui l'habitaient. — Souriquois et Etchemins — Sagamies et sagamos. — La grande guerre des Souriquois contre les Arinouchiquois. — Bataille dans la baie de Chouacouet. — Croyances et mœurs dc.< Souriquois. — Ils demandent le baptême. — Conversion du chef Membertou et de sa famille. — Son caractère et les qualités qui le distinguaient. — Grand ami des Français. — La langue souriquoisc ou micmaque.

Nous avous ru, dans un chapitre précédent, cju'il y avait divergence d'opinions sur ce qu'il fallait entendre par Acadie. Les uns la limitaient à la péninsule de la Nouvelle-Ecosse ; d'autres comme Denys, la partageaient en quatre divisions ou provinces : celle des Etchemins, depuis la rivière Saint- Jean jusc[u'à la Pentagouet ou Penobscot ; la seconde comprenait les côtes de la baie Française, et se terminait au cap Fourchu ; la troisième, portant le nom d' Acadie, embrassait les côtes depuis le cap de Sable jusqu'au détroit de Canseau ; la quatrième enfin, appelée province du Saint-Laurent, formait le gouvernement de Denys, et comprenait le Cap-Breton,

l'île de Miscou, la baie des Chaleurs, la Graspésie jusqu'au cap Forillon. Ces quatre provinces étaient peuplées par deux tribus sauvages, distinctes par la langue, bien que d'origine commune. Elles formaient deux rameaux détachés de la grande souche algonquine, nation puissante du Canada. C'étaient les Etchemins déjà nommés, échelonnés le long des rivières Saint- Jean et Sainte-Croix, et les Souriquois, qui habitaient l'Acadie, le Cap-Breton et la Graspésie. Au sud, de la rivière Pentagouet, étaient les Armouchiquois, dont les bourgades puissantes se trouvaient sur les bords de la mer jusqu'à Chouacouet, les Massachusetts, les "Wampanoags, les Pequods, les Narragansetts. Williamson croit que les Etchemins ou Malécites étaient les mêmes que les Armouchiquois (~^\ à cause de la ressemblance entre leurs noms. Mais nous croyons qu'il fait erreur, car ces deux peuples différaient essentiellement et par la langue, et par les habitudes et par le caractère.

Les Souriquois de l'Acadie et du golfe Saint- Laurent, appelés aussi Micmacs, ne dépassaient j)as alors

(1) Ce nom, suivant M. I. Morault, est d(5rivé dn mot ahnouahki, qui, dans la langue abénaquise, signifie tene du Pitit-Chirn ; et on les appela ainsi parce que, sur leurs terres, il y avait grand nombre de ces petits chiens. Plus tard, les Abénaquis les appelèrent Monnadzozck (do maii grosse, widzo montagne, et de la terminaison «cÂ,-, à, vers) à cause des monts Alle^hanys ; d'où les Anglais auraient fait MaaaaehuietU.

8,500 âmes. 0) Les Etchemins étaient plus nombreux, environ 5,000. (2) Us vivaient, comme tous les sauvages adonnés à la pêche et à la chasse, sur le bord des rivières et sur le littoral de la mer. Leur gouvernement était celui de la famille où tout est en commun, avec un chef nommé sagamo pour gouverneur. L'autorité souveraine s'étendait sur une région assez mal délimitée qu'on appelait sagamie. Il y avait les sagamies de la Hève, de Saint- Jean, de Sainte- Croix, et de Pentagouet. Nous avons préalablement mentionné les sagamos Membertou, de la baie Sainte- Marie, Schoudon, de la rivière Saint-Jean, Sasiuou, de Quinibeki, Bessabés, de Pentagouet. 11 y en avait d'autres, moins importants cependant.

Le sagamo était ordinairement l'ainé de la famille la plus puissante et la plus nombreuse. Cependant, cette haute dignité était élective, et non héréditaire en principe. C'est à lui qu'incombait le soin d'entretenir les chiens de chasse, de construire les canots de pêche, et d'amasser les provisions pour tous ses sujets. Les sagamos d'une même nation entretenaient entre eux des relations suivies, et chaque

(1) Les Micmacs comptent .aujourd'hui 1,108 individus. Sur ce nombre, il y en a, 2,145 dans la Nouvelle-Ecosse.

(2) Il n'y a plus que 880 Maléeites,dissi^minés dans le Nouveau-Brunswick. On en rencontre 200 dans le comté de X<3miscouata et dans le towuship Vig«r.

année, ils s'assemblaient en conférence pour traiter des affaires générales de leur confédération. On réglait les questions de paix et de guerre avec les tribus étrangères. Les sagamos seuls avaient voix délibérative dans les conseils ; eux seuls portaient la parole, à l'exception de certains autmoins ou devins de grand âge et renommée. Mais il arrivait quelquefois qu'un même individu était en même temps sagamo et autmoin. Membertou en est un exemple remarquable. Si, dans ces assemblées générales, l'on apprenait que les tribus voisines ou étrangères se préparaient à la guerre ou qu'elles avaient tué quelqu'un des leurs, l'on dépêchait aussitôt des messagers vers les nations de même langue ou de même origine pour les convoquer à une réunion spéciale, où l'on décidait la ligne de conduite à suivre. Ces délibérations, quelquefois prolongées, se terminaient souvent par la confusion, sans résultat.

A l'époque qui nous occupe, (1606-1607), les Souriquois et les Etcbemins avaient résolu de porter la guerre chez les Armouchiquois. Ils s'étaient réunis durant l'été de 160*7. Les sauvages étaient venus de tous les coins de la G-aspésie et de l'Acadie, et lorsque Lescarbot visita l'entrée de la rivière Saint-Jean, il y rencontra un parti de Souriquois de la Graspésie. Les Montagnais de Tadoussac, commandés par Ana-

dabijou, avaient aussi été fidèles au rendez-vous. C'étaient des amis de vieille date, bien que les sauvages du bas du fleuve, entre autres les Bersiamites, leur fussent hostiles. La guerre présente avait été occasionnée par l'assassinat de Panonias. Ce crime, qui criait vengeance au ciel, datait de l'année précédente. Panonias était allé trafiquer chez les Armouchiquois des marchandises du magasin de Port-Royal. Ceux-ci le mirent à mort sans raison, et son corps fut apporté d'abord par Bessabés, sagamo de la rivière Pentagouet, et puis remis aux sauvages de Sainte-Croix, qui l'embaumèrent et lui firent de superbes funérailles, à leur façon. En fin de compte, Membertou fit venir la dépouille du chef à Port- Poyal où, pendant huit jours, les échos des bois retentirent des clameurs des sauvages consternés. Les parents de Panonias le gardèrent dans leur cabane jusqu'au printemps de 1607, alors qu'eut lieu l'assemblée des sauvages qui décida de venger sa mort. Puis l'on alla déposer le cadavre sur une île écartée, près du cap de Sable, à vingt-cinq ou trente lieues de Port-Poyal.

Cette guerre entre les Souriquois, les Etchemins et les Montagnais d'une part, contre les Armouchiquois, est restée célèbre dans les annales guerrières de ces peuples. Lescarbot a chanté, dans un poème épique,

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l'odyssée de cette lutte presque homérique, dont l'issue fut la défaite des Armouchiquois. Les chefs, du côté des alliés, étaient, à part Membertou et Anadabijou, Messamoet, ancien domestique du sieur de Grraudmont, en France, et sagamo du port de la Hèye, Schoudon, Ouzagat, Medagoet, Oagimont, Oagimech, Sasinou et Panoniaguès, frère de la vic" time. Du côté de l'ennemi, venaient en prem;ière ligne Olmechin, chef de Chouacouet, Bessabés, Mar* chim, Mnesinou, Abejou, Argostembroet, Bertachin et Chitagat. La rencontre eut lieu dans la baie de Chouacouet, au cœur même de la bourgade d'Olmecliin. La bataille fut terrible ; les Armouchiquois étaient valeureux dans les combats, et ils avaient l'avantage d'être chez eux. Le sort aillait tourner en leur faveur, quand une femme apparut soudainement sur le rivage aux yeux des combattants, et élevant les bras et la Toix, elle s'écria : " Quoi donc, s'adressant aux guerriers de Membertou, vous vous sauvez devant vos ennemis ! Yous n'êtes pas dig'nes de vivre ! Lâches, l'etournez dans le sein des mères qui vous ont portés ! " A cette voix bien connue, car c'était Neguioadetch, mère de Panonias, qui les apostrophait ainsi, les rangs se resserrèrent de nouveau, et la bataille recommença avec une nouvelle fureur. Les Armouchiquois, se voyant criblés de

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flèches, ne pnreiit résister longtenips, et bientôt ce fut un saure qui peut général dans leurs rangs. Vingt des leurs trouvèrent la mort dans cette rencontre et dix furent blessés. Olmechin et Marcbim W furent mortellement atteints par Sasinou. Panoniaguès reçut un javelot en pleine poitrine. Membertou fendit le crâne à Mnesinou, au moment on celui-ci venait de lancer un dard dans la hanche d'Actaudinech, le chéri de son père. Et, ajoute Lescarbot :

Ce qui est ici digne d'étonnement,

C'est que des Souriquois n'est mort un seulement.

Ce mémorable fait d'armes immortalisa la mémoire de Membertou, et après sa mort, les sauvages ne lui connurent plus d^'autre nom que celui de grand capitaine. Les sauvages de l'Acadie et de la Gaspésie portaient une haine mortelle à ceu:^' de la rivière Bersiamis, ainsi qu'aux Esquimaux du Labrador. On les vit souvent traverser le golfe en canot, sans boussole, et aborder à l'endroit précis où ils avaient résolu de prendre terre. Ces querelles durèrent longtemps, mais elles finirent un jour par se calmer à la faveur d'un traité de paix, qui fut conclu à l'île de Percé, au commencement de juillet 1646, entre les

(1) Bessabés fut élu chef des Armouchiquoia. Après avoir été mis à mort par les Anglais, Asticou, " homme grare, vaillant et redouté, " fut eboisi comme sagamo. — Lescarbot, II, p. ô34.

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sagamos Betsiamites et Souriquois, par rinterrnédiaire de Ouandagareau, de l'île de Miscou. Simon Nechabeouit, connu sous le nom de Boyer, capitaine de Tadoussac, et le sagamo de la baie des Chaleurs, l'avaient choisi pour cette importante mission, à cause de sa bonne renommée de douceur, de modération, et de l'estime dont il jouissait parmi les Montagnais et les Micmacs, (i) Quant aux Esquimaux, ils restèrent les ennemis des nations souriquoises ainsi que des Basques, à qui ils avaient voué une haine mortelle. (2)

Pour revenir aux coutumes de nos sauvages acadiens, ils donnaient à leurs enfants des noms particuliers, différents parfois de celui du chef de la famille. Souvent le fils aîné portait le nom de son père, avec l'addition d'un diminutif. Ainsi, l'aîné de Membertou s'appelait Membertoucoîchis. Le second ayant pris le nom d'Actaudin, le puîné reçut le nom d'Actaudinech. De même Mentamerthouer eut un fils nommé Semcoud, dont le frère puîné s'appelait Semcoudech. Après la mort de son père et de son frère aîné, Semcoudech abandonna son nom et se fit appeler Paris, parce qu'il avait eu l'avantage de voir

(1) Relation 1646. p. 87, 88.

(2) Rel. 1662, p. 17 et seq.

la grande capitale de France. Ils changeaient ainsi de nom pour éviter le souvenir des défunts, car ils détestaient la mémoire des morts de leur famille, et jamais ils ne prononçaient leurs noms. Ainsi, Membertou ne fut plus connu après sa mort que sous le nom de Capitaine, et Schoudon sous celui de Père.

Les enfants étaient l'objet de la plus tendre affection de leurs parents ; mais les femmes étaient traitées comme des esclaves. Leurs maris les battaient sous le moindre prétexte. Les familles n'étaient jamais nombreuses, et le divorce leur était à peu près inconnu. Bien que la polygamie fût permise, on rencontrait chez eux des pères qui n'eurent jamais qu'une seule femme. Tel fut Membertou, même avant sa conversion. On cite des cas de longévité extraordinaire parmi ces indigènes, assez peu soucieux pourtant de leur santé. Ainsi, Membertou dépassait cent ans quand il mourut, en 1611. Son fils aîné, Louis, avait alors plus de soixante ans, comme Lescarbot en fait foi. Comme il a déjà été dit, cet illustre sagamo, " le plus redouté qu'il y ait eu depuis plusieurs siècles, " prétendait avoir connu Jacques Cartier, en 1534 ; il était déjà marié à cette époque. Cette affirmation a une bonne couleur de vérité, car il pouvait avoir alors une vingtaine d'années.

Les Souriquois croyaient en une divinité qu'ils nommaient niscaminou ou soleil. Ils l'invoquaient surtout dans leurs nécessités corporelles en disant : Notre soleil, donne-nous à manger \ Niscaninou hignemouy ninem marcodani. Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, mais ils ne possédaient que des notions vagues sur la vie future. Leur culte se réduisait à sa plus simple expression : ils n'avaient ni idoles, ni autels. Leurs prêtres étaient des sorciers ou devins, qui étaient en même temps médecins du corps. Si qjUelqu'un tombait malade, on envoj'ait quérir l'autmoin, qui soufflait sur la partie affectée, y faisait des incisions, puis en suçait le mauvais sang. S'il était appelé à guérir une blessure ou une plaie, une tranche de rognons de castor était appliquée sar le mal. L'autmoin rendait des oracles, prédisait l'avenir, et il s'acquittait souvent de cette fonction avec un succès assez étonnant. Membertou, ayant été consulté pour savoir si les Français, déjà en retard, car on était au 15 juillet, vi-endraient cette année-là, affirma qu'un navire ferait bientôt son apparition dans le Port- Eoyal, et l'événement lui donna raison. Membertou prétendait avoir des communications directes avec le diable en personne, et Lescarbot rapporte qu'il lui entendit souvent dire que "ce maitre diable égratignait

Membertou dans ses luttes avec lui. H) L'aiutmoin portait à son cou, comme insigne de sa profession, Une bourse triangulaire toute brodée en perles et en poils de porc-épic, dans lac[Uelle était soigneusement renfermé leur démon, appelé Aoutem.

Ces sauvages étaient doués d'un assez bon naturel, et ils SB laissaient facilement impressionner par les missionnaires français. Avant de recevoir le baptême, plusieurs vivaient chrétiennement. Ainsi, Schoudon, sagamo de Ouigoudi, ne portait pas un morceau de pain à la bouche sans lever les yeux au ciel et sans faire le signe de la Croix. Il se mettait à genoux pendant les prières qui se disaient en commun au fort de Port-Royal ; il avait planté une croix dans sa bourgade, et même les sauvages en avaient placée dans leurs cabanes. Le sagamo portait aussi la croix sur sa' poitrine, afin de prouver à tous qu'il n'était plus sauvage, c'est-à-dire, brute ou barbare comme les autres. N'est-ce pas là l'origine du

(1) Le diable exerçait certainement un grand empire sur ces pauvres nations assises à l'ombre de la mort. Après sa conversion, Membertou déclara au Père Biard, qu'étant autmoin, Satan lui apparaissait souvent et qu'il lui commandait de faire du mal. Ces accointances diaboliques n'étaient pas toujours réelles, car les devins étaient le plus souvent des fourbes, usant de supercherie pour servir leurs fins personnelles. Toutefois, on cite des cas où des devins^ consultés sur l'avenir, ont été tellement heureux dans leurs oïacles, qu'il semble impossible que ''homme, laissé à ses seules ressources Imaginatives, puisse ainsi deviner les secrets de Dieu.

culte de la Croix, que le Père Clirestieu Le Clercq retrouva plus tard si en vogue au milieu des Souriquois de la rivière Miramichi ? Ces Souriquois reçurent le nom de Porte-Croix ou Crucientaux, parce qu'ils avaient des croix incrustées partout, sur leurs canots, sur les murs de leurs cabanes ; ils se tatouaient le corps de ces figures représentant un des plus grands mystères de notre religion. Il est tout naturel de penser que ces sauvages avaient appris des Etchemins de la rivière Saint- Jean, à vénérer le signe du salut, au lieu de faire remonter cette louable coutume aux Normands ou Northmen du dixième siècle, avec • lesquels les sauvages de l'Acadie auraient eu des rapports. Membertou et Schoudon donnèrent, les premiers, l'exemple d'une conversion sincère.

Le Père Biard, qui a le plus écrit sur le compte des sauvages de l'Acadie, nous apprend qu'ils se laissaient facilement baptiser, mais qu'en consentant à embrasser le christianisme, ils avaient plus en vue de conquérir l'amitié des Français, que de se convertir sincèrement. Membertou fit exception, dit-il, ca,r " il était chrétien de cœur, et ne désirait rien ^aut que de pouvoir être bien instruit pour instruire les autres." Lescarbot avait jeté les premières semences de vérité dans le cœur du grand chef. Les conférences qu'il donnait tous les dimanches, avant l'arri-

vée des missionnaires, et auxquelles les sauvages assistaient à côté des Français, furent le commencement de son instruction religieuse. Membertou comprenait un peu le français. Des rapports de longue date avec les Basques, dont le langage avait une certaine affinité avec le nôtre, avaient fini par le familiariser avec quelques expressions françaises d'abord, puis avec la langue. Les Souriquois, en général, du temps de Poutrincourt et de Lescarbot, entremêlaient leurs discours d'une foule de mots basques qui les rendaient presque incompréhensibles, excepté des Basques eux-mêmes. Le baron de Saiut- Just, fils de Poutrincourt, parlait fort bien l'idiome des Souriquois, et il se faisait un plaisir d'enseigner à Membertou les premières vérités de notre religion.

Toute la famille du vieux sagamo assistait aux leçons de catéchisme avec un recueillement et un esprit de foi édifiants. Peu à peu la lumière se fit dans les âmes de ces enfants des bois, et quand vint le jour où le prêtre devait verser sur leur front l'eau régénératrice, ils étaient parfaitement éclairés sur nos mystères.

La cérémonie du baptême avait été fixée au 24 juin, jour de la fête de saint Jean-Baptiste. Les néophytes, au nombre de vingt et un, vinrent prendre leur place dans leur cabane de bois, qui servait de

chapelle. Chacun, suivant les expressions de Lescarbot, " fit reconnaissance de toute sa vie, confessa ses péchés et renonça au diable qu'il avait servi jusque-là." L'eau sainte ayant coulé sur leur tête, le missionnaire Jessé de Fléché entonna le Te Deum ; et le canon du fort fit résonner les échos de la forêt en signe de réjouissance.

Les nouveaux chrétiens reçurent chacun un nom de saint. Membertou fut appelé Henri, du nom du roi de France Henri IV, que l'on croyait encore vivant.

La femme de Membertou reçut le nom de Marie, en mémoire de la reine régente. Les autres baptisés étaient :

Membertoucoichis (Judas), fils aîné de Membertou, âgé de plus de soixante ans, nommé Louis par M. de Biencourt, en souvenir du dauphin.

Actaudinech, troisième fils de Membertou, surnommé Paul, du nom du pape Paul, alors glorieusement régnant.

La fille du vieux chef, nommée Marguerite.

Sept enfants de Membertoucoichis, dont six filles et ses trois femmes ; Arnest, cousin du grand chef ; Agoudegouen, autre cousin, sa femme, deux filles et une nièce.

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Depuis ce moment jnsqn'^à sa mort, Merabertou donna des preuves de sa piété et de sa foi profonde. Il portait une croix sur sa poitrine, il assistait régulièrement aux offices religieux. Son exemple fut bientôt suivi par une centaine de ses compatriotes. Si ce vertueux néophyte eut vécu plus longtemps, il eût certainement converti toute sa nation, car il prêchait de parole et d'exemple. Au témoignage de Lescarbot, il semblait disposé à vouloir implanter le règne du Christ, même par la force des armes, sur toutes les plages acadiennes.

Au commencement de septembre 1611, le vieux sagamo, alors résidant à la baie Sainte-Marie, tomba malade de la dyssenterie. Biencourt l'envoya chercher pour lui épargner les sorcelleries des jongleurs, qui avaient déjà failli l'envoyer dans l'éternité, au moyen de leurs absurdes magies, et aussi pour le faire soigner par Louis Hébert, apothicaire de l'habitation de Port-Eoyal. Le Père Enemond Massé le logea dans sa cabane et le fit coucher dans le lit du Père Biard alors occupé dans ses missions. Quand il arriva, quelc[ues jours après, il ne voulut pas que le malade fût dérangé, et les deux Jésuites ne cessèrent pas un instant de lui prodiguer leurs soins. Au bout de cinq ou six jours, la femme et la iille de

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Membertou vinrent offrir leurs services. Force fut aux missionnaires de déloger leur hôte, pour qui l'on dressa une cabane spéciale. Ils n'en continuèrent pas moins à lui donner toute l'assistance possible. Voyant que la vie allait bientôt quitter leur cher malade, ils le confessèrent une dernière fois et lui administrèrent l'extrême-onction. Ainsi muni des sacrements de l'Eglise, Membertou fit approcher tous les membres de sa famille et, dans une exhortation, aussi touchante que solennelle, il leur recommanda de rester fermes dans la foi catholique, afin de pouvoir mourir contents comme lui, et de se montrer pleins de déférence pour M. de Poutrincourt, " son frère." Après les avoir tous bénis au nom de la très sainte Trinité, il expira doucement, le 18 septembre.

Durant sa maladie, Membertou avait manifesté le désir d'être enterré dans le cimetière sauvage, à côté de ses parents et de ses ancêtres. Le Père Biard lui exposa que la religion catholique s'opposait à ce qu'un chrétien partageât la demeure des païens, et qu'en agissant de la sorte, il serait cause d'un grand scandale. M. de Biencourt, malheureusement, intervint dans ce petit démêlé en faveur du sauvage, qui résista aux bonnes raisons du Jésuite, d'autant plus

qu'il se sentait appuyé du commandant. Alors le Père Biard déclara qu'il ne présiderait pas aux obsèques et quitta la cabane du mourant. Craignant cependant que Membertou n'interprétât mal son départ, le Père revint, quelques instants après, reprendre son rôle de garde-malade. Touché de cette grande charité, Membertou lui dit qu'il désirait être enterré dans le cimetière catholique, afin de participer aux prières de l'Eglise,

La mort de cet illustre sagamo contrista fort les- Jésuites, qui l'aimaient sincèrement. L'amitié du reste était bien réciproque. Membertou leur disait souvent : " Hâtez- vous d'apprendre ma langue,, quand vous la saurez, vous m'instruirez mieux, et alors je deviendrai missionnaire comme vous, et ensemble nous convertirons tout le pays." Le Père Biard, dans sa Relation, dit que " les sauvages n'ont pas mémoire d'avoir eu jamais un plus grand sagamo, ni plus autorisé. Et, plût à Dieu, ajoute-t-il, que tous les Français fussent avisés et discrets comme il était." (')

Ses funérailles furent très solennelles. Tous les Français de Port-Royal se firent un devoir d'être

(1) Relation do 1611, p. 33.

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présents. Les sauvages entouraient le cercueil en pleurant. De la cabane mortuaire, le convoi se rendit â la chapelle, les missionnaires en tête, pendant que le canon du fort faisait entendre sa voix majestueuse. L'ofl&ce divin terminé, le corps fut reconduit, avec la même pompe, jusqu'au cimetière, pour y reposer à l'ombre de la croix.

" Membertou, dit Charlevoix, n'avait rien de barbare que l'extérieur et la fierté. Lescarbot, cjui l'a beaucoup pratiqué, en a fait un éloge qui paraîtra sans doute exagéré à ceux c[ui ne savent pas c|u'il peut se rencontrer partout des hommes si heureusement nés que, ni le défaut de culture ni une éducation sauvage, ne les empêchent pas de s'élever, par leur propre génie, au-dessus de la plupart même de ceux qui ont eu plus de secours pour se former l'esprit et le cœur.... Il était brave et habile guerrier.... Il était de la plus grande taille et avait l'air noble ; 041 dit même qu'il avait de la barbe, ce qui est si rare parmi les peuples de l'Amérique, que, s'il ne fut pas né avant l'arrivée des Français dans son pays, on n'eût pas douté que le sang européen ne fût mêlé dans ses veines avec le sang américain. Enfin, il s'était donné sur toute sa nation une autorité que nul autre ne s'était donnée avant lui."

Ce témoignage, joint à ceux du Père Biard, de Lescarbot, et de Champlain, suffit pour établir que Membertou fut le plus grand d'entre tous lessagamos de la nation souriquoise.

Son amitié pour Champlain, Louis Hébert et les Jésuites, doit nous faire chérir la mémoire de celui que la tradition indienne n'a cessé de reconnaître sous le nom de " Grand Capitaine." *

Le fondateur de Québec assure que, de son temps, Membertou avait la renommée d'être le plus méchant et traître qui fût entre ceux de sa nation ; cependant, sa conduite valait mieux que sa réputation, puisque Champlain lui-même déclare que, pendant le long séjour qu'il fit à Port-Eoyal, Membertou se comporta toujours comme un bon sauvage.

Lescarbot, de son côté, dit c[ue le grand sagamo micmac avait été " sanguinaire en son jeune âge et durant sa vie." C'est fort possible, mais ses dernières années furent assez pacifiques, du moins dans ses rapports avec les Français, dont il sut s'attirer l'amitié, à «tel point que les colons de Port-Eoyal ne le voyaient qu'avec le plus profond chagrin s'absenter pour ses courses de chasse.

Membertou avait la baie Sainte-Marie pour résidence, Sou autorité s'étendait sur cette réo-iou assers

1^ If

mal délimitée, comme l'était alors chacune des sagamies de la péninsule acadienne et des régions avoisinantes, de l'autre côté de la baie Française, sur la côte de la Norembègue et dans la G-aspésie.

Lorsque les Français vinrent se fixer à Port-Royal, en 1605, après avoir péniblement échoué dans leur tentative de coloniser l'île de Sainte-Croix, Membertou ne tar(fa pas à venir, du fond de la baie Sainte- Marie, saluer ces étrangers dont il avait connu l'arrivée dès l'année précédente, car il est probable que les sauvages avaient eu connaissance des courses aventureuses à travers bois du pilote Champdoré et de quelques autres, à la recherche de l'abbé Nicolas Âubry, qui s'était égaré dans la forêt avoisinant la baie. Membertou était un vieillard. Lescarbot dit à deux reprises qu'il dépassait alors sa centième année, bien qu'il ne parût pas avoir plus de cinquante ans, et qu'il n'eût pas un seul cheveu blanc. Cette dernière particularité n'est pas un trait caractéristique de jeunesse chez les Indiens, car il est assez rare que leurs cheveux perdent leur couleur avec les années.

Quoiqu'il en soit, Membertou était à la tète d'une nombreuse famille, et il avait sur toute la nation souriquoise une autorité considérable, qui n'avait fait que s'accroître avec le temps. " Il était un

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homme d'esprit," dit Charlevoix. Joignons à cette qualité la ruse ordinaire aux sauvages et le calcul dans la conduite et les sentiments, sans déloyauté toutefois ni aucun manque de sincérité, et nous aurons connu le caractère de cet illustre sagamo. Fin, rusé, loyal, et généreux : tel était Membertou.

Durant les cinq années qu'il vécut à côté des Français, à Port-Royal, où il avait dressé une cabane tout près du fort, jamais son caractère ne se démentit. Toujours calme et réservé, il ne connut aucune de ces petites perfidies propres aux sau rages et qui laissent apercevoir chez eux un vice dans le caractère dû au manque d'éducation et à la défiance les uns des autres. Membertou se montra l'ami fidèle et dévoué des Français, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. Toujours prêt à rendre service, il s'engagea, après qu'ils eurent décidé d'abandonner l'habitation de Port-Royal, à prendre soin des constructions et à relever le courage des deux seuls compagnons de Champlain et de Pont-Gravé qui, comme nous l'avons vu, consentirent à rester gardiens du fort, pour y tenir debout le drapeau de la vieille France.

Poutrincourt avait pris le vieux chef en grande amitié. Pas une fête dans l'enceinte de Port-Royal,

sans qu'il eût sa place à table au milieu des compa* gnons de V Ordre de bon temps, dont Lescarbot était l'âme.

Ces repas étaient suivis de barang'nes et de danses à la façon des sauvages dans leurs tabagies. " Membertou, dit Lescarbot, après la danse, haranguait avec une telle véhémence, qu'il étonnait le monde ; il racontait les courtoisies et amitiés dont ils étaient l'objet de la part des colons, ce qu'ils en pouvaient espérer à l'avenir, combien la présence d'iceux leur était utile, voire même nécessaire, pour ce qu'ils dormaient sûrement et n'avaient crainte de leurs ennemis."

Quand des sauvages forains arrivaient à Port- Koyal, leur première visite était pour Membertou, " là où ils s'asseoient, et se mettoient à petuner, et après avoir bien petuné, bailloient ïfe" petunoir au plus apparent, et de là consécutivement aux autres : puis au bout de demie heure commençoient à parler." Lorsque des chefs venaient lui rendre visite, il avait recours à la munificence française pour leur faire bonne chère. Le vin du cellier était mis à contribution, et les sagamos s'en donnaient à cœur joie- Membertou lui-même ne dédaignait pas le vin qu'on lui offrait chaque fois qu'il allait au fort. Cela me

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réjouit, disait-il, et me procure un bon s'OTomeil. Mais il n'apparait pas qu'il se soit laissé eutraiuer à des excès, comme il arrive généralement aux sauvages, quand ils ont l'occasion de boire à leur gré. Sa dignité en eût souffert, et Membertou tenait fortement à ne pas la compromettre. S'absentait-il un peu plus qu'à l'ordinaire, il voulait qu'à son retour à l'habitation, on tirât du canon, en considération de sa qualité de sagamo, et comme tel, disait-il, il avait autant de titres à cet honneur que le» capitaines français.

Moreau raconte un fait qui démontre la gi'ande foi de Membertou. Un jour que ses provisions étaient épuisées et que lui manquaient même les ressources de la pêche, parce que le poisson, c|ui devait à cette époque monter de la mer dans la rivière, n'était pas encore arrivé, se souvenant de ce qu'on lui avait dit de la puissance de la prière, il se mit à genoux, et il demanda au Père tout-puissant, qui donne aux oiseaux leur nourriture, de lui envoyer quelque secours dans sa détresse. En même temps, aA'ec une confiance pleine d'abandon, il chargea sa fille d'aller voir si le hareng qu'on attendait, commençait à paraître. Il ne s'était pas relevé, que déjà celle-ci venait encourant et en criant : " Le hareng, mon père, le

hareng 1 " C'est ainsi que Dieu se plaît quelquefois à récompenser la foi de ses bons serviteurs.

Membertou, comme nous l'avons vu, était âgé de plus de cent ans, lors de l'arrivée des Français à Port-Royal. En dépit de cet âge, qui comporte la décrépitude et l'impotence, le sagamo souriquois avait conservé une grande force physique. Il jouissait de toute la plénitude de ses facultés ; son jugement était sain, sa mémoire complète. L'organe de la vision chez lui était si parfait, qu'il voyait venir une chaloupe d'aussi loin qu'il était possible, sans lunette d'approche. Au témoignage de Lescarbot, pas un Français n'avait aussi bonne vue que lui. "C'est à cette puissance de vision que des Français, arrivant un jour dans une barque à Port-Eoyal, •durent de n'être pas coulés à fond par les gardiens de l'habitation, Miquelet et La Taille, dont il a déjà été fait mention.

Quant au langage des peuples de la péninsule acadieune et de la côte de Norembègue, il différait essentiellement. (^) Les Souriquois et les Etchemins

(1) Le« Souriquois avaient intercalé dans leur langage une foule do mots tasques qui les rendaient presque inintelligibles, esceptd aux Basques cuxniôuie.a, avec qui ils avaient de fréquents rapports commerciaux. Néanmoins ils avaient leur langue propre, familière à tous, et pure de tout alliage étranger. Ils ne comptaient pas, comme nous, les jours, les semaines, les mois et

ne comprenaient pas les Armouchiquois. Le chef de bourg-ade qui, du temps de Cartier, se disait agohanna à Stadaconé, était connu sous le nom de sagamo chez les Souriquois, les Etchemins et les Montagnais. Comment expliquer cette expression commune chez des peuples parlant des langues différentes, autrement que par la communauté d'origine ; car ces trois nations appartenaient à la grande famille algonquine. Les Montagnais étaient connus sous le nom d'Algonquins inférieurs. Nous avons déjà essayé de prouver ailleurs, que le langage parlé à Stadaconé et à Ilochelaga lors de l'arrivée de Champlain en 1608, n'était plus identique à celui que Cartier y entendit en 1535. Ce n'étaient donc plus les mêmes tribus, car on ne peut pas supposer une transformation de langage chez un même peuple dans l'espace de soixante-douze années. Les sauvages de Stadaconé et d'Hochelaga avaient-ils été détruits ou chassés ailleurs? La tradition, rendue presque lumineuse à l'aide des renseignements puisés par le Père Lafitau et Nicolas Perrot, célèbre coureur de bois, au

les années. Pour cent années, ils disaient cent soleils ; pour dix mois, ils disaient dix lunes. Pour désigner un nombre considérable, une grande multitude, ils prenaient leur chevelure à poignées; ils signifiaient les saisons par leurs effets. Ainsi, pour donner à entendre que Poutrincourt viendrait au printemps, ils disaient : la feuille venue, alors le sagamo Poutrincourt viendra, certainement : Nibir betour, Sagamo Poutrincourt betoureta, hedretch.

cœur même des hordes barbares, établit que les Iroquois, autrefois maîtres des rives du Saint-Laurent, en furent expulsés par les Algonquins qui, en 1608, étaient encore tout-puissants depuis Tadoussac jusqu'à la rivièTe de leur nom, du côté nord du fleuve, avec de nombreux rejetons dans la Graspésie, TAcadie et la côte orientale de l'Amérique, du fond de la baie Française à l'embouchure de la rivière Pentagouet, tandis que les Iroquois étaient rélégués au sud du lac Otttari©-.

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