‹ Samuel ChamplainChapitre 22 sur 40 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

FONDATIONDE QUEBEC — 1608

rhatuplain fait un rapport à de Monts de ses découvertes. — Charaplain et Gravé partent pour le Canada. — Arrivée à Tadoussac. — Les Basques attaquent lo vaisseau de Gravé.— Ciiamplain régie le différend. — Arrivée à Québec. — Travaux de défrichement au pied du cap. — Construction d'un magasin et d'un logement. — Conspiration de Duval, Natel et autres contre Champlain. — Intervention heureuse de Guillaume Le Testu. — Duval condamné à mort et pendu. — Description de l'habitation de Québec. — Gravé s'en retourne en France. — Voisinage des sauvages. — L'hiver de 1609. -— Dyssenterie et scorbut enlèvent plusieurs hommes. — Arrivée au printemps de Claude des Marets, gendre de Gravé. — Champlain se prépare à aller porter la guerre aux Iroquois.

Après son retour en France, dans l'automne de 1607, Champlain se liâta d'aller à la rencontre de M. de Monts, et lui fit le récit de ce qui l'avait le plus impressionné durant les trois années de son séjour en Amérique ; il lui remit en même temps la carte et le plan des côtes et des ports les plus remarquables qu^il avait si minutieusement visités. (^) Découragé

(1) Champlain nous dit en effet qu'il fit un relevé exact des côtes de l'Acadie, du pays des Etchcmins et des Arraouchiquois. Puis il ajoute : " Je fis graver cette carte en 160-t." Il y a erreur quelque part, car il ne pouvait faire graver, cette année-là, que son voyage de l'année précédente dans le fleuve Saint-Laurent.

par le peu de succès de cette entreprise, et probablement aussi poussé par Champlain à porter ses vues sur la région du fleuve Saint-Laurent, de Monts résolut de ne point abandonner " une si généreuse et vertueuse entreprise, quelques peines et travaux qu'il y eut par le passé." Les sacrifices de tous genres qu'il avait faits jusqu'alors, auraient été perdus à tout jamais, s'il eut agi autrement. C'était pour lui vine bonne occasion de reconstituer une fortune gravement compromise, et il sut en profiter. L'homme qui pouvait mieux que tout autre le comprendre et entrer dans ses plans de colonisation, était tout indiqué d'avance, dans la personne de Champlain. Poutrincourt avait donné la mesure de sa valeur dans ses travaux en Acadie. Certes, son mérite était considérable, mais il était trop rempli d'espoir de ce côté, d'autant plus que ses intérêts particuliers devaient l'attirer à Port-Royal plutôt qu'ailleurs, pour qu'il fût question de le choisir. Champlain fut donc nommé lieutenant de de Monts, pour commander une expédition à Québec. Pont-G-ravé devait conduire les vaisseaux, faire la traite avec les sauvages et puis retourner en France la même année. M. de Monts avait obtenu, dans l'intervalle des préparatifs du départ, une commission, interdisant à toute autre personne, le trafic des fourrures " durant

le temps d'un an seulement, ès-terres, pays, ports, rivières et avenues de l'étendue de sa charge. " Ces lettres-patentes furent signées à Paris, le *7 janvier

Le vaisseau W de Pont-Gravé partit de Honfleur le 5 avril, et celui qui portait Champlain ne mit à la A'oile que huit jours plus tard. (2) Le 30 mai, l'ile de

(1) Ce vaisseau était le Z(^r/-ier, capitaine Nicolas Marion, comme l'indique la pièce ci-dessous tirée des archives do tabelKonage de Honfleur : " Du eamedy vingt-deuxiesme jour du moys de mars mil eix cent huit à Honnefleu, avant midy devant Jehan Dugallé et Guillaume Fourrey tabellions en la vicomte de Roucheville pour le siège de Honnefleu.

Fut présent François Gravey, escuyer sieur du Pont, cappitaine pour le Roy en la marine, de présent demeurant audit Honnefleu lequel recognut que pour luy subvenir pour faire le voyage de Canada et de re.our pour tous restes au port et havre dudit Honnefleu, dang le navire nommé le Liepvre du port.de quatre vingts tonneaux ou environ dont est maître Nicollas Marion «stant de présent audit port «t havre de Honnefleu — présent — luy a esté baillé et fourni par François Andricu, marchand bourgeois, demeurant audit Honnefleu présent, la somme de trois cents livres tournois à pvouffict à vingtcinq pour cent dont (il s'est obligé) de rendre lesdits trois ««nts livres et prouflict au retour hors les risques (de la mer et do la gu«rre) allants (et venants sur ledit sr Andrieu) a quoy obligeant tous ses biens et mesme son corps — présents Me Ollivier Gaillard et André Gravois demeurant audit honnefleu refusants signer.

(Signé) GRAVÉ — DUGALLE — FOURREY.

Ce prêt fut rendu le 29 mars 1009, et le même jour François Andrieu prêta, de nouveau la même somme à François Gravé. — ■Document», page 114.

François Andrieu, dont il est iei question, est l'un des ancêtres de MM. •Charles et Paul Bréard, de qui nous tenons le document plus haut cité, et qui est absolument inédit. Voir à l'Appendice la pièce B, où il est aussi que«ïion de Nicolas Marion, au sujet du voyage de ICOS.

(2) Le vaisseau qui portait Champlain était probablement le Don-de-Dietu, «ommandc par Henry Conillard, qui avait déjà navigué avec (iravé et même avec Chauvin. Ce qui peut nous porter à le penser, c'est qu'on voit Corneille

Percé et les côtes gaspésiennes apparurent dans le lointain, mais on ne s'y arrêta point. Champlain arriva bientôt près de Tadoussac, et vint jeter l'ancre dans le mouillage du Moulin-Baude ('), puis il courut en chaloupe à Tadoussac pour s'assurer si Pont- Gravé y était rendu. Chemin faisant il rencontra le pilote de Pont-Grravé et un Basque qui venaient au devant de lui, pour lui apprendre que Pont-Grave ayant voulu empêcher le capitaine Darache, commandant du navire basque, de faire la traite avec les sauvages, celui-ci avait déployé toute son artillerie contre le vaisseau français. Durant l'action, trois matelots et Pont-Gravé avaient été blessés. Darache avait fait main basse sur l'artillerie, afin d'être plus en sûreté pour continuer son trafic malgré lesdéfenses du roi ; mais il s'engageait à en faire la restitution avant son départ. L'émissaire basque

de Bellois, marcband de Rouen, risquer 600 livres sur ce navire. Or, ce- Corneille de Bellois avait été l'associé de M. de Monts, organisateur do l'expédition au Canada, et s''il s'intéressait à celle de 1C08> c'est bien certainement le navire de Ghamplain qu'il aura choisi. — Exti^it d'une lettre de M^ Paul Bréard, notaire à llonflour.

(1) Champlain désigne d'abord ce lieu sous le nom de rade du port do Tadoussac, puis dans sa carte de Tadoussac, il écrit Bode. La Relation de- 1034 écrit le Moulin-Baude : " C'est un lieu proche de Tadoussac, dit le P. Le Jeune, que les Français ont ainsi nommé." Quelle est l'origino de ccnom'? Personne jusqu'à présent n'a osé risquer une explication.

Cette rade est séparée de celle de Tadoussac par la pointe aux Vaches qu& Ghamplain appelle la pointe de tous les Diables.

ÏTONDATION DE QUEBEC 213

voulait s'assurer de Champlain qu'aucune mesure de représailles ne serait prise contre son maître. Champlain lui fit réponse qu'il se consulterait avec Pont- G-ravé, avant d'agir. En effet, après avoir avisé pour le mieux, ils décidèrent d'un commun accord, " afin d'une juste cause n'en faire une mauvaise et ainsi se ruiner," de ne rien entreprendre contre les Basques, mais ils étaient bien déterminés à saisir la justice de cette affaire, aussitôt qu'ils auraient mis le pied sur le sol de la France. Darache les invita à se rendre à son bord, et il leur fit une bonne réception. Là, Champlain mit l'accord entre les deux capitaines ; Darache promit qu'il n'attaquerait plus Pont-G-ravé et ne ferait rien au préjudice du roi ni du sieur de Monts.

Ce différend vidé, grâce à l'intervention opportune de Champlain, les charpentiers affrétèrent une petite barque de douze à quatorze tonneau.x, pour transporter à Québec les objets nécessaires à l'habitation projetée. (^) Dans l'intervalle de ces préparatifs, qui

(1) Les vaisseaux ne remontaient pas le fleure plus haut que Tadoussac. Là, on prenait des chaloupes ou des barques. " Dans un temps où l'on n'avait encore pu faire que des observations incomplètes, c'eût été une vraie imprudence que de risquer à monter plus haut un vaisseau de gros tonnage, puisque, de nos jours même, avec des études spéciales, avec le secours des cartes marines, si exactes de l'Amirauté, nos pilotes canadier.s, qui certes n'ont pourtant pas dégénéré do leurs ancêtres, regardent encore la Traverse comme la partie la plus difficile de la navigation du fleuve. — Bayfield, L, partie II, ch. XL

devaient durer plusieurs jours, Champlain remonta le cours du Saguenay et il y recueillit des sauvages qu'il rencontra, certaines informations sur le lac Saint- Jean et ses tributaires, qui n'étaient en somme que le résumé de ce qu'il avait appris d'eux à son voyage de 1603. Ce ne fut que le 30 juin que l'on se mit en route pour remonter le Saint-Laurent. Trois jours plus tard, Champlain et les trente hommes qui l'accompagnaient, débarquèrent sur le rivage, au pied du promontoire de Québec. Parmi ceux-ci notons Nicolas Marsolet, Etienne Brûlé, Bonnerme, chirurgien, Jean Duval, Antoine Natel et La Taille. 0) Ce sont les seuls dont l'histoire nous a conservé les noms. Ce fut le 3 juillet que la petite troupe mit pied à terre. Le premier soin de Champlain fut de chercher un endroit propice pour y construire un logement. ' Je n'en pus trouver de plus commode, dit-il, ni mieux situé que la pointe de Québec, ainsi appelée des sauvages, laquelle était remplie de noyers." C^) Champlain fit d'abord abattre un petit carré d'arbres, creuser une cave et des fossés. Pendant qu'un groupe d'ouvriers travaillait à préparer le bois pour la charpente du magasin destiné à abriter

(1) Est-ce le même qui consentit avec Miquelet à passer l'hiver à. l'ort- Royjil,.en l'absence de tous le» autres Français ?

(2) Voy. de Ch., Ed. 1613, lîv. 2, oh. 3.

les vivres, d'autres étaient retournés en toute diligence à Tadoussac, afin d'en rapporter les outils et les munitions qu'on y avait laissés sous bonne garde.

Tels furent les débuts de la ville de Champlain. Débuts bien humbles sans doute, pour un poste que son fondateur destinait à devenir le grand entrepôt du commerce dans la Nouvelle-France. Jusqu'alors les marchands français avaient pratiqué leurs opérations dans les lieux où ils pouvaient plus facilement atteindre les sauvages ; Chauvin ne dépassa pas Tadoussac. Trois-Hivières, les îles de Sorel, à l'embouchure de la rivière des Iroquois, l'entrée de la rivière des Outaouais, étaient restées à peu près inconnues aux navigateurs français qui venaient au Canada. Mais ces divers postes, de facile accès aux aborigènes, n'offraient pas les mêmes garanties que Québec sous le rapport de la sûreté des habitants. Champlain avait parfaitement saisi l'importance de jeter les bases de sa ville dans un endroit naturellement fortifié, où, dans tous les cas, il serait facile de se mettre en état de défense contre les ennemis c^ui ne manqueraient pas de surgir tôt ou tard.

Les premiers adversaires que Champlain eut à combattre à son arrivée au Canada, ne furent point les aborigènes, comme on pourrait se l'imaginer, mais des Français, gens de son équipage, qui, sous

divers prétextes, aussi peu fondés les uns que les autres, tramèrent d'assassiner leur chef, qui était animé pourtant de bonnes dispositions à leur égard, et de remettre ensuite la place aux Basques. Un nommé Jean DuvaL, serrurier du roi, avait monté cette honteuse conspiration. Il réussit à débaucher quatre matelots, aussi mauvais garnements que lui, en leur donnant à entendre qu'ils partageraient la fortune qui devait être le prix de leur trahison. Pour mieux faire réussir leur infernal complot, ceux-ci avaient été chargés d'en suborner d'autres. Tous promirent, sous peine de mort, de ne point livrer le secret. La date de l'assassinat avait été fixée : ils devaient laisser écouler quatre jours encore, et durant la nuit qui les suivrait, une fausse alarme serait donnée, et alors, à la faveur des ténèbres et d« la confusion générale, ou l'on étoufferait Champlaiu. ou on le ferait périr d'un €0up d'arquebuse. Les quatre jours étaient expirés, lorsqu'arriva de Tadoussac une des barques commandée par le capitaine le Testu (^), qui jouissait de la considération et de l'estime générale, à cause de sa grande discrétion. Le déchargement était terminé, et la barque était prête à faire voile pour s'en retourner, lorsque Natel, un des complices de Duval,

(J) ^'oir N,otc 5, en appendice.

et serrurier comme lui, eut la bonne inspiration de dévoiler au capitaine le Testu l'affaire montée contre la vie de Champlain, le suppliant en grâce de garder le silence sur son nom. Testu informa aussitôt Champlain de ce qu'il venait d'apprendre, et lui demanda le pardon pour celui qui avait eu le courage de tout divulguer. Natel comparut devant son maître et lui avoua la vérité.

II n'y avait pas de temps à perdre, car la nuit qui devait être témoin du meurtre, approchait. Champlain comprit qu'il n'avait rien à gagner en essayant de parlementer avec ces mauvais sujets, et sous un prétexte quelconque, afin de s'assurer plus facilement de leurs personnes, il invita les quatre conspirateurs à prendre part, durant la soirée, à une collation qui leur serait servie sur la barque de Testu. La nuit venue, les quatre galants, — c'est ainsi que Champlain les désigne — , n'eurent rien de plus pressé que de se rendre au lieu du festin. Mais quelle ne fut pas leur surprise, quand au lieu du vin qu'ils espéraient boire, ils se virent cernés et garottés comme des malfaiteurs. Ils firent aussitçt l'aveu que Champlain exigea d'eux. Le lendemain, il recueillit leurs dépositions en présence du pilote et des marins, et les mit par écrit. Cette enquête préliminaire terminée, Champlain fit mettre des menottes

aux quatre séditieux, ainsi qu'au chirurgien Bonnerme et à La Taille, qui avaient été faussement accusés de complicité. Mais ils furent tous deui remis en liberté,

Champlain conduisit lui-même ses quatre prisonniers à Tadoussac, afin de délibérer avec Pont-Gravé sur la ligne de conduite à suivre. Celui-ci consentit à les garder dans son vaisseau, et de les ramener plus tard à Québec, afin de les confronter avec Natel et les autres témoins, et puis d'en faire bonne justice. Champlain s'en revint ensuite à son habitation où tout était à la merci de ses gens, qui ne s'étaient pas contentés de faire bombance, mais laissaient gaspiller les provisions, sans se soucier où ils en prendraient d'autres lorsqu'elles seraient épuisées, Pont-G-ravé ne tarda pas à apparaître avec les quatre galants, au grand mécontentement des ouvriers. Croyant que Champlain leur avait pardonné, ils s'imaginaient que les coupables chercheraient à tirer vengeance pour avoir témoigné contre eux. Mais ils se trompaient, car les misérables allaient être mis à la question, confrontés les uns avec les autres, et puis condamnés à une juste punition de leur préméditation de meurtre. Les déclarations furent les mêmes, et il n'y eut qu'une voix pour dénoncer Jean Duval comme l'auteur du complot, qui avait pris naissance

FONDATION DE QITÉBEC 221

aussitôt après le départ de leur pays natal. Durai n'eut pas un mot à dire pour sa défense ; il avoua qu'il avait mérité la mort, mais il supplia ses juges d'avoir pitié de lui et des autres qui avaient suivi ses funestes conseils. On avait constitué une espèce de jury, dont formaient partie Pont-G-ravé, Champlain, Testu, Bonnerme, le maitre de la barque, le contre-maître et quelques marins. Après qu'ils eurent entendus les dépositions des témoins et confronté les accusés, tous ensemble décidèrent unanimement que Jean Duval serait " pendu et étranglé au dit Québec, et sa tête mise au bout d'une pique pour être plantée au lieu le plus éminent du fort, et les trois autres condamnés d'être pendus, et cependant les ramener en France entre les mains du sieur de Monts, pour leur être fait plus ample justice, selon qu'il aviserait, avec toutes les informations et la sentence. " Lescarbot, rapportant cette triste affaire, dit que leur mécoutement contre Champlain avait eu pour prétexte le trop grand travail auquel il les assujétissait et la petite quantité de nourriture qu'ils recevaient de lui. Le naif historien de Port-Royal ne savait donc ï)as que les conspirateurs eux-mêmes avaient fait l'aveu du motif de leur révolte. Après avoir tué Champlain, ils devaient s'emparer des provisions et des marchandises, et puis se sauver en Espagne sur

un des vaisseaux basques qui étaient alors dans la rade de Tadoussac. Qu'il y eût connivence entre Duval et Darache ou quelque autre contrebandier que nous avons vus faire la traite au mépris des privilèges de M. de Monts, il n'est pas téméraire de le penser, car ces Basques étaient gens sans vergogne, capables de tout faire pour s'assurer la suprématie du Saint- Laurent. Quoiqu'il en soit, les trois complices de Duval, ramenés en France, obtinrent leur pardon, après avoir reconnu leur faute. C'est le deuxième cas de pendaison que mentionne l'histoire du Canada. Le premier qui eut à subir le sort fatal, est un des compagnons de Roberval, Michel Gaillon, qui fut exécuté au Cap-Rouge, durant l'hiver de 1542-43.

Cet acte de justice sommaire ne saurait être blâmé. Il importait en effet qu'il y eût un exemple, afin d'ôter aux autres toute velléité de trahison dans le futur. Champlain était du reste revêtu des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, constituant une sorte de despotisme tempéré, dont le fondateur de Québec, homme d'une grande douceur de caractère.n'abusa jamais : "En paix, repos et tranquillité, disaient les instructions, commander et gouverner, tant par mer que par terre ; ordonner, décider et faire exécuter tout ce que vous jugerez se devoir et pouvoir faire, pour maintenir, garder et conserver les dits lieux sous notre puissance

et autorité, par les formes, voies et moyens présent» par nos ordonnances. Et pour y avoir égard avec nous, commettre, établir et constituer tous officiers, tant es affaires de la guerre que de justice et police, pour la première fois, et de là en avant nous les nommer et présenter, pour en être par nous disposé, et donner les lettres, titres et provisions tels qi/ils seront nécessaires. Et, selon les occuiTences des affaires, vous-même, avec l'avis de gens prudents et capables, prescrire sous notre bon plaisir des lois, statuts et ordonnances, autant qu'il se pourra conformes aux nôtres, notamment es choses et matières auxquelles n'est pourvu par icelîes."

A dater de ce jour-là, tout le monde remplit son devoir, et Champlain ne fut plus jamais molesté, et il continua les travaux au milieu de la plus profonde tranquillité. L'habitation se composait de trois corps de logis à deux étages, chacun pouvant mesurer trois toises de long sur deux et demie de large. Le magasin 0) seul avait six toises sur trois, avec une

(1) Suivant toutes les apparences, ce premier magasin de Québec était situé à angle droit avec les longs pans de l'église de la basse-ville, à peu près à l'endroit où est la chapelle latérale, et, comme ce terrain continua d'appartenir au gouvernement jusqu'à ce qu'on y bâtit l'église, il y a tout lieu de croire que la limite de cette enceinte, du c(îté du sud-ouest, était l'alignement du mur auquel est adossé le maître-autel, avec l'encoignure des rues Saint-Pierre et Sotiï-le-Foit. (Ed. canadiîTinc, vol. II, page 1&5, note I.)

cave de six pieds. Champlain logeait dans le même édifice que les ouvriers, mais à l'étage inférieur. L'autre corps de logis servait aux ouvriers et au dépôt des armes et munitions. Dans une allonge, située en arrière des chambres de Champlain, quelques artisans couchaient à côté de la forge. Tout autour de l'habitation, une galerie de dix pieds de large servait de promenoir. Un fossé de quinze pieds de large et creux de six pieds, devait protéger la vie des colons contre les agressions des sauvages. Champlain lit dresser en dehors du fossé plusieurs pointes d'éperon où il disposa des pièces de canon. Il ne restait plus entre l'habitation et le fleuve qu'une lisière de terrain de quatre toises, et en arrière, du côté du cap, un espace de terres arables de 100 à 120 pas de long sur la moitié autant de large. Champlain dit que ces jardins étaient très bons. Il y fit semer du blé et du seigle d'automne, et planter des vignes sauvages.

Dans les premières semaines qui suivirent son installation à Québec, Champlain fit une étude des lieux avoisinants. " Plus proche du dit Québec, raconte-t-il, y a une petite rivière qui vient dedans les terres d'un lac distant de notre habitation de six à sept lieues. Je tiens que dans cette rivière qui est au nord et un quart du nord-ouest de notre habitation, ce fut le lieu où Jacques Cartier hiverna, d'au-

tant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des vestiges comme d'une cheminée, dont on a trouvé le fondement, et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement, qui était petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de bois équarries, vermoulues, et quelques 3 ou 4 balles de canon. Toutes ces choses montrent évidemment que c'a été une habitation, laquelle a été fondée par des chrétiens ; et ce qui me fait dire et croire que c'est Jacques Cartier, c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun aie hiverné ni bâti en ces lieux que le dit Jacques

Cartier au temps de ses découvertures et appert

fort clairement par son discours, que ce fut proche de Québec et qu'aucun n'avait encore recherché cette particularité, sinon ce que j'ai fait en mes voyages ; car dès la première fois qu'on me dit qu'il avait habité en ce lieu, cela m'étonna fort, ne voyant apparence de rivière pour mettre vaisseaux, comme il décrit. Ce fut ce qui m'en fit faire exacte recherche pour en lever le soupçon et doute à beaucoup." (i) La petite rivière " venant d'un lac dedans les terres et distant de six à sept lieues de l'habitation, " est évidemment la rivière Saint-Charles, appelée Sainte-Croix par Jacques Cartier. L'affirmation de

(1) Voyages de Champlain, Ed. 1613, liv. 2, ch. 4.

Champlain au sujet du lieu où le découvreur hiverna, est péremptoire. Il a vu les vestiges d'une cheminée, des restes de fossés, des pièces de bois équarries et des boulets de canon, toutes choses qui prouvent jusqu'à l'évidence que des chrétiens avaient séjourné dans cet endroit, où plus tard les Jésuites fixèrent leuT demeure, suivant l'expression même de Champlain. Or, il est avéré que ces religieux avaient construit, en 1626, leur résidence de Notre-Dame des Anges, sur les bords de la rivière Saint-Charles, à quelque deux cents pas du rivage, tout près de l'endroit où le ruisseau Lairet vient prendre son embouchure,

Pont-Grravê était parti le 18 septembre pour la France, laissant Champlain avec vingt - sept personnes, et d'amples provisions pour un hivernage. Ce renfort était un précieux appoint, car il eût été difficile aux Français Je se procurer l'es choses nécessaires à leur alimentation, vu que les sauvages eux-mêmes, qui s'étaient cabanes à proximité de l'habitation, se trouvèrent sans ressources et reçurent durant la saison des neiges plus de secours, sous ce rapport, qu'ils n'en purent donner. Imprévoyants, •comme ils ont toujours été de tout temps, ils entraient en hiver sans se préoccuper du lendemain, se fiant, pi©Tir vivre, sur les produits de leur pêche et de leur

FONPATION DE QUÉBEC 227

chasse à l'orignal ou au caribou. Ce voisinage était désagréable, et il pouvait offrir certains dangers. A tout instant, le fort était encombré de Peaux Rouge?, que la faim ou la peur d'ennemis toujours invisibles, y attirait. Mù d'une charité digne d'éloges, Champlain leur donnait de la nourriture, et aux femmes l'hospitalité à l'intérieur de l'habitation, laissant les hommes libres de se tenir dans les jardins, leur conseillant aussi de faire le gu.et par escouade, à tour de rôle, d'après le système adopté par les Français depuis leur séjour au pays. Les sauvages n'avaient d'autre but, en feignant ainsi la peur,- de soutirer leur subsistance. Champlain comprit parfaitement leurs ruses, car il les traite de menteurs.

On ne saurait se faire une idée de la misère que ces sauvages enduraient durant l'hiver. L'automne, ils se nourrissaient d'anguilles fraîches, et ils en faisaient sécher une petite provision qui leur durait jusqu'au mois de février. La chasse au castor se faisait au commencement de l'hiver, et en février, alors que les vivres étaient consommés, s'ils avaient la chance de tuer des élans et autres bêtes des bois, ils se rendaient au printemps sans trop souffrir. Mais les chasses étaient souvent improductives ; ces pauvres diables dévoraient, dans leur disette, tout ce qui leur tombait sous la main ; coquillages, cadavres

d'animaux en putréfaction. Champlaiu rapporte qu'il avait jeté, à quelque distance du magasin, un chien et une truie pour servir d'appâts aux renards. Après avoir été exposés à tous les temps, ces cadavres exhalaient une odeur tellement infecte, que les Français se tenaient à distance pour s'en préserver l'odorat. Les sauvages affamés les traînèrent un jour dans leurs cabanes, et en firent un festin. Le même sort était arrivé à une chienne morte, que l'on avait attachée au haut d'un arbre pour attirer les oiseaux de proie.

Cependant, ces malheureux indigènes auraient vécu à l'aise, s'ils se fussent un tant soit peu adonnés à l'agriculture, comme faisaient les Algonquins, les Hurons et les Iroquois. Mais les Montagnais, les Canadiens (i) et les Souriquois préféraient vivre de chasse et de pêche, risquant de jeûner à des intervalles assez rapprochés. " Je tiens, dit Champlain, que qui leur montrerait à vivre, et leur enseignerait le labourage des terres, et autres choses, ils apprendraient fort bien." (-) Le fondateur dut comprendre par la suite, combien il est difficile d'attacher au sol les sauvages de certaines tribus nomades, qui ont toujours vécu, de génération en génération, du produit

(1) On appelait alors Canadiens les Montagnais du bas du fleuv«.

(2) Voy. de Ch., Ed, 1613, liv. 1, cli. 4.

de leur chasse et de leur pêche. Vouloir les faire sortir de ce milieu, qui leur est aussi indispensable que l'air, c'est les condamner à une existence plus misérable encore. La vie des bois a, pour eux, plus de charme, que la vie des champs pour certaines personnes transportées par état dans les carrefours des villes. Celles-ci gémissent de leur sort, mais le subissent assez courageusement, tandis que le sauvage, transplanté de la forêt au sein de la civilisation, dépérit vite, et meurt avant de se soumettre à des coutumes raffinées.

La vie des Français dans l'habitation de Québec n'offrait aucun attrait particulier. Durant le premier hiA'er, ils eurent à lutter contre deux maladies extrêmement graves, le scorbut et la dyssenterie. Les sauvages, dont la nourriture d'automne consistait principalement d'anguilles mal cuites, payèrent largement le tribut à cette dernière. Le serrurier Natel y succomba vers la fin de novembre. Cinq autres en moururent durant l'hiver. Mais ce fut le scorbut qui fit le plus de ravages. Dix-huit en furent atteints, et dix fatalement. Quelque temps après, le chirurgien Bonnerme vint grossir la liste des mortalités, en la portant à dix-sept. De sorte qu'au printemps, il ne restait plus que huit hommes avec Champlain, et encore étaient-ils tous indisposés.

C'était la troisième épidémie dont celui-ci fut témoin, aussi commença-t-il à en comprendre les véritables causes, sans en connaître le remède. " Je tiens pour assuré, dit Champlain, qu'ayant de bon pain et viandes fraîches, qu'on n'y serait point sujet." W

Le premier hivernage à Québec ne fut donc qu'une longue suite d'épreuves pour la colonie naissante. Aussi, les beaux jours du printemps furent salués avec bonheur par les survivants. Le cinq juin arriva des Marets C^), gendre de Pont-Gravé, avec la bonne nouvelle que son beau-père était à Tadoussac depuis le vingt-huit mai. Champlain commit la garde de l'habitation à des Marets, et courut â Tadoussac. Une lettre de M. de Monts lui enjoignait de repasser en France, pour lui rendre compte de ses découvertes. Il lui fallut donc se préparer à partir pour le pays des

(1) Voy. de Ch., éd. 1013, liv. 1, oh. 6. — Voir chap. VI, à ce sujet. Cb.amplain fit une perquisition de Vamedda, mais sans aucun succès. " Et

toutefois, ajoute Lescarbot, sa demeure est à Québec, voisine du lieu où hiverna Cartier. Sur quoi je ne puis penser autre ch»5e sinon qu,e les peuples d'alors ont été extermines par les Iroquois, ou autres lefirs ennemis. "■ Lescarbot se trompait, car il est assez probable que les sauvages de Stadaconé,. de Stadin, de TiùUa, d'Ajoaste, de Sternatam, d'Ochelai et d'Hagouohenda, disséminés le long du Saint-Laurent, depuis le saut Montmorency jusqu'à la pointe de Sainte-Croix, étaient Iroquois, et que ce sont eux qui furent chasséspar leurs ennemis invétérés les Algonquins et les Mnntagnais, auxquels s'allièrent probablement les Ilurons. Quand Champlain arriva à Québec ea 16&8, il ne paraît pas qu'il y eut de bourgades indiennes sédentaires, comma du temps do Cartier.

(2) Voir Note 6, en appendice..

Iroquois, avec le parti de Montagnais qui avaient promis de l'accompagner. Le but de cette longue expédition est facile à saisir. Les sauvages voulaient porter la guerre au cœur même du pays de leurs ennemis ; quant à Charaplain, pour qui ces luttes n'avaient aucun attrait, il se proposait surtout d''en tirer profit pour ses découvertes. Mais, comme nous le verrous bientôt, il ne pouvait pas reculer devant les exigences de ses alliés. Il prit avec lui les vingt hommes que Pont-Grravé mit à sa disposition, et monta à Québec, laissant celui-ci à Tadoussac. Gravé devait, en attendant le retour de Champlain, surveiller l'habitation de Québec, l'approvisionner en prévision de l'hiver suivant, et faire un voyage dans la Gaspésie.

Page 1