‹ Samuel ChamplainChapitre 25 sur 40 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Ciiamplain part de Honfleur. — Sa maladie en mer. — Retourne au Havre — Part de nouveau pour Québec. — Courte traversée. — Eencontre de du Parc. — Colons de Québec en bonne condition. — Réjouissances à l'arrivée de Champlain. — Tabagie des sauvages. — Traite et guerre. — Rendezvous des Montagnais aux Trois-Rivicres. — Rencontre des Iroquois à l'embouchure de la rivière du Riclielieu. — Bataille. — ChamplaiTi blessé. — Iroquois vaincus. — Réunion des sauvages au cap de la Victoire.— Echange d'un Français contre un jeune indien nomme Savignon. — Chiimplain décide de repasser en France. — Du Parc commande en son absence. — Traite de 1610 infructueuse. — Champlain songe au mariage. — Contrat de mariage avec Hélène BouUé.

Champlain fit voile de Honfleur, le *1 mars 1610, amenant avec lui onze artisans qui, ajoutés aux quinze hivernants, allaient porter à vingt-six le nombre des hommes de l'habitation. La tempête contraignit le vaisseau à relâcher à Portland, sur la côte méridionale de l'Angleterre, puis à l'Ile de Wight où on cherchait un meilleur havre de refuge ; mais la brume s'étant élevée, l'on dut mouiller avant de s'y rendre. Ce fat pendant ces allées et venues, occasionnant un retard forcé, que Champlain fut frappé d'une maladie assez sérieuse, qui l'obligea

à se faire transporter en bateau jusqu'au Havre, pour s'y faire soigner. Dans l'intervalle, il apprit que des Marets, gendre de Pont-Gravé, se préparait, à partir pour le Canada. Cette bonne nouvelle l'encouragea beaucoup, car il espérait se rétablir assez promptement pour le suivre à l'heure fixée. Mais le vaisseau qu'il avait abandonné à travers les brumes de la Manche, était revenu à Houfleur, afin d'y prendre le lest qui lui manquait pour se mettre en bonne assiette. Comme cette opération nécessitait plusieurs journées de travail, Champlain eut tout le temps nécessaire pour se remettre sur pied. Et le 8 avril, il dit une seconde fois adieu à Honfleur, bien qu'il fût encore faible et débile. -

La traversée de l'Atlantique fut une des plus courtes dont les annales de l'époque fassent mention. Le vingt-cinc{ avril,, le vaisseau entrait dans la rade de Tadoussac. D'autres y étaient rendus depuis le dix-huit, " ce qui ne s'était vu, remarc|ue Champlain, il y avait plus de 60 ans, à ce que disaient les vieux mariniers qui voguent ordinairement au dit pays." Cette réflexion de Champlain, basée sur des témoignages véridiques, prouvent que, depuis plus d'un demi-siècle, les pêcheurs français n'avaient pas cessé d'explorer les côtes du Saint-Laurent. Le basque Savalette, qui faisait la pêche sur le littoral

acadien, depuis l'année 1565 ou environ, est bien propre à confirmer le témoignage des vieux mariniers. " C'était le peu d'hiver qu'il y avait fait, ajoute Champlain, et le peu de glaces qui n'empêchèrent point l'entrée des dits vaisseaux." La raison que donne Champlain de cette venue hâtive de la flottille française, ne doit pas s'entendre d'une manière générale, comme l'a cru Lescarbot, car il s'agit d'un cas particulier, exceptionnel.

En arrivant à Tadoussac, Champlain rencontra du Parc (1), qui avait hiverné à Québec avec Chauvin. Ce fut un plaisir pour lui d'en apprendre que tous ses compagnons avaient joui d'une bonne santé, et que la maladie, n'ayant que peu sévi parmi eux, ils s'étaient donné du bon temps. Les viandes fraîches ne leur avaient pas manqué, aussi" la santé y fut-elle aussi bonne qu'en France." Les sauvages attendaient anxieusement le retour des Français. Champlain leur rappela le projet arrêté entre eux de l'accompagner jusqu'aux Trois-Kivières, et de là en un lieu où il existe une mer si grande, qu'ils n'en voient point la fin C^), puis de revenir par le Saguenay à Tadoussac. Ils lui promirent de le guider dans ce voyage, mais l'année suivante seulement. Cham-

(1) Voir Note 8, en Appendice.

(2) La baie d'Hudson.

plain leur assura en retour qu'il les assisterait dans leur guerre contre les Iroquois, et il remit à plus tard son projet de se rendre à cette mer immense, dont les sauvages hurons et algonquins lui avaient aussi parlé, comptant à bien plus forte raison sur ces derniers, dont le pays était beaucoup plus rapproché du grand lac que celui des Montagnais. " Si bien, dit Champlain, que j'avais deux cordes à mon arc : de façon que si l'une faillait, l'autre pouvait réussir. "

Champlain ne passa que deux jours à Tadoussac, et il continua jusqu'à Québec. Chauvin et ses compagnons étaient " en bon état." lin capitaine sauvage, du nom de Batiscan (^), et plusieurs de sa bourgade, l'y attendaient. Son arrivée fut l'occasion de grandes réjouissances au milieu de la petite colonie, moitié française, moitié indigène. Champlain iit tabagie aux sauvages, et plongea, comme eux, l'écuelle dans la vaste marmite remplie de viandes apprêtées à leur façon. Les Montagnais ne tardèrent pas à se montrer, en route pour la guerre. Ils étaient soixante ffuerriers, choisis parmi les plus

(1) Ce nom lui avait ^t<5 donné par les Français, car il était connu des sauvages sous celui de Tchiraaouirincou. Le Père Le Jeune baptisa, en 1634, un de ses enfants ;1gC- de huit mois, qui reçut le nom de son parrain, Adrien Ducliesnc, chirurgien de l'habitation de Québec. Le nouveau chrétien mourut l'année suivante et il fut cntorré avec honneur. Sa mère s'appelait MatouetcLiouanouecoucou.-- Relation 1634, p. 7.

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robustes. Leur grande inquiétude était de savoir si Champlain les accompagnerait de nouveau. Entre autres discours dénotant leur incrédulité à cet égard^ ils tenaient celui-ci : " Voilà beaucoup de Basques et Mistigoches, (c'est ainsi qu'ils appelaient les Normands et les Malouins), qui disent qu'ils viendront à la guerre avec nous, que t'en semble, disent-ils la vérité ? " — " Non, leur répondait Cbamplain, je sais bien ce qu'ils pensent ; ils ne font de telles promesses que pour se procurer plus facilement vos fourrures." "■' Tu as dit vrai, répliquaient les Indiens, ce sont des femmes ; ils ne veulent faire la guerre qu'à nos castors." Champlain devait même pour sauver la réputation de ses compatriotes, plus enclins à promettre qu'à tenir, observer vis-à-vis des sauvages le moindre de ses engagements, sans quoi il eût été mis au même rang que les Mistigoches, en qui les sauvages ne reposaient qu'une légère confiance. Leurs tromperies servirent mal leurs intérêts, car il advint que les Indiens ne voulurent plus trafiquer avec eux, si ce n'est en présence ou avec l'autorisation de Champlain.

Confiants en la parole du chef français, les Montagnais de Tadoussac partirent pour Trois-Rivières avec l'entente d'un rendez-vous général à cet endroit avec les Français, qui devaient bientôt s'y porter eu

masse, les uns pour la traite avec Pont-Gravé, et les autres pour la guerre, sous la conduite de Champlain, jusqu'à la rivière aux Iroquois. Les Hurons avaient promis d'envoyer quatre cents des leurs, vers cette époque de l'année. Champlain se mit en route, le 14 juin. A peine avait-il franchi huit lieues en remontant le fleuve, qu'il aperçut un canot et deux sauvages, dont l'un était Algonquin et l'autre Huron, qui lui dirent de se hâter, vu que deux cents guerriers des deux nations arriveraient deux jours plus tard, lesquels seraient bientôt suivis 'par deux cents autres commandés par Iroquet. Champlain les reçut dans sa barque et leur fit servir un bon repas. Devisant ensuite avec eux de guerre, et de différents sujets particuliers à leurs pays respectifs, le chef algonquin tira d'un sac une pièce de cuivre de la longueur d'un pied, dont il fit cadeau à Champlain, lui disant qu'il y en avait ainsi en quantité là où il l'avait pris, sur le bord d'une rivière proche d'un grand lac, et que les naturels le faisaient fondre pour l'épurer, et puis le lamellaieht avec des pierres dures. Quoique cette barre de cuivre n'eût pas une forte valeur intrinsèque, Champlain dit qu'il en fut content. Les Montagnais étaient rendus aux Trois-Rivières, quand Champlain y arriva. Le lendemain, 18 juin, tous ensemble partirent pour se rendre à l'entrée de

la rivière aux Iroqttois, où les autres sauvages devaient les rejoindre. Le jour suivant, les Montagnais campèrent sur une des îles (^), en face de cette rivière. Le festin de rigueur allait commencer, lorsqu'un Algonquin courut les avertir que les Iroquois, au nombre de cent, s'étaient fortifiés à une petite distance, et qu'il serait difficile de les vaincre, si les Français ne leur prêtaient pas assistance. Cette nouvelle jeta l'alarme dans le camp. Chacun courut à ses armes et à son canot, apportant, dans leur fuiteune précipitation et un désordre qui pouvaient leur être fatals. Champlain prit place dans un des canots qui eurent bientôt franchi l'étroit bras de rivière qui sépare l'île de la terre ferme. Les sauvages s'empressèrent ensuite de prendre le bois, pour courir sus à l'ennemi. Dans leur affollement, ils ne s'étaient pas aperçu qu'ils avaient perdu Champlain et cinq Français derrière lui et sans guide. Obligés de marcher à travers des marécages, l'eau jusqu'à mijambe, dévorés par les moustiques, nos Français se seraient infailliblement égarés, si deux sauvages, que le hasard conduisit dans le voisinage, ne les eussent

(1) L'île Saint-Ignace. C'est ici que les sauvages venaient camper pendant la traite, afin d'éviter les surprises des Iroqiiois. Le cap de la Victoire ou du Massacre s'entendait également bien de l'île qui se trouvait à sa proximité. Ce nom lui fut donné à roccaaion de la victoire remportée, en 1610, contre les Iroquois.

StO VOYAGE DE 1610

aperçus et remis sous la guide d'un Algonquin, qui avait rebroussé chemin pour venir à leur recherche. Il était temps, car les Algonquins et leurs alliés Montagnais, ayant voulu forcer les ennemis dans leurs retranchements, s'étaient vus repousser avec perte. Champlain pouvait seul les tirer de cette position dangereuse. Les Français parurent bientôt sur le théâtre du combat, car leurs zigzags à travers la forêt ne les en avaient éloignés que d'une demi-lieue. Champlain aperçut enfin la clôture palissadée derrière laquelle les Iroquois lançaient impunément leurs flèches acérées. Les premières décharges de mousquets ne produisirent aucun effet, car les balles se perdaient à travers les branchages. Dès le début de l'action, Champlain fut blessé par une flèche, qui lui fendit le bout de l'oreille, et alla ensuite se fixer dans la peau du cou. . Cette blessure ne lui fit pas perdre son sang-froid. Il prit la flèche, l'arracha, et après l'avoir examinée avec une certaine curiosité, il la jeta à côté de lui. Il fit la même opération à un de ses hommes, blessé comme lui.

Cependant, les flèches continuaient à pleuvoir drues comme grêle. Les Français déchargeaient leurs arquebuses sans perdre un seul coup, car ils avaient pris le parti de les appuyer sur le bord des barricades iroquoises. Chaque fois qu'il tombait l'un d'entre

etlx, ils se jetaient par terre, comme s'ils eussent été eux-mêmes mortellement atteints. Mais les munitions allaient manquer, et le sort du combat restait indécis. Champlain prit le parti suprême de rompre la palissade à force de bras, et de se jeter sur les ennemis, pendant qu'ils étaient encore sous l'empire de la frayeur. Les uns reçurent l'ordre d'attacher des cordes aux piliers de bois qui soutenaient toute la construction, et de les attirer à eux ; d'autres devaient renverser une couple de gros arbres rapprochés de l'enceinte du fort, toujours dans le but de pratiquer une ouverture quelque part, afin d'y faire irruption tous à la fois.

Pendant que cette bataille traînait ainsi en longueur, les Français, qui étaient restés tranquilles au fond de leurs barques chargées de marchandises, avaient entendu, avec une indifférence peu excusable, la fusillade de leurs compatriotes. Un jeune homme de Saint-Malo, nommé Des Prairies, plus courageux que les autres et plus sensible, voyant le danger que pouvaient courir Champlain et ses compagnons, se sentit tout-à-coup transporté d'indignation et reprochant aux autres leur inaction : " C'est Ime honte, dit-il, de laisser battre cet homme-là, sans lui porter secours. Quant à moi, j'ai trop d'honneur pour permettre qu'on me reproche vine indifférence

coupable." Enhardis par cet appel, plusieurs sautèrent sur leurs arquebuses, et prenant une chaloupe, ils apparurent sur le théâtre de la bataille, au moment où les assaillants n'avaient plus qu'à tenter un effort pour rompre la barricade. Champlain voulait en finir, et en conséquence, il enjoignit à des Prairies et aux guerriers de la dernière heure, de faire une fusillade bien nourrie, pendant que les sauvages pratiqueraient une brèche à travers le mur de bois qui protégeait les Iroquois. Cet ordre fut exécuté ponctuellement, et au moment dit, vingt-cinq à trente guerriers, tant sauvages que français, ceux-ci l'épée au poing, envahirent l'enceinte du fort, bien déterminés d'en finir avec ces barbares, qui se croyaient invincibles. La résistance ne fut ni longue ni énergique ; se voyant chauffés de près, ils prirent la fuite dans toutes les directions ; mais bien peu échappèrent, car ceux qui ne tombèrent pas sous les coups des sauvages alliés, coururent se jeter à la rivière pour s'y noyer. Quinze furent faits prisonniers. Les assaillants avaient perdu trois des leurs, et ramenaient cinquante blessés. Suivant une coutume invétérée, les vainqueurs dépouillèrent les crânes de leur chevelure et les suspendirent à leur ceinture, comme autant de trophées. Puis tous reprirent le chemin qui devait les conduire à leurs canots aban-

donnes sur le rivage du grand fleuve. Champlain fit panser ses blessures par un chirurgien nommé Boyer, de Rouen, venu au Canada pour s'occuper de la traite des pelleteries. Tout ce jour-là fut consacré par les sauvages à des danses et à des chansons.

Le lendemain, Pont-G-ravé arrivait pour échanger ses marchandises avec les Indiens, qui s'étaient fait annoncer. Pierre de Chauvin devait arriver quelques jours plus tard ; mais tous deux ne firent pas de grosses affaires, car les marchands de Rouen, qui avaient été les premiers rendus, avaient aussi été les mieux servis. Ce qui fait dire à Champlain avec raison : " C'était leur avoir fait un grand plaisir de leur être allé chercher des nations étrangères, pour après emporter le profit sans aucun risque ni hasard." A maintes reprises, le fondateur de Québec signale cette anomalie étrange. Les marchands de Rouen, de La Rochelle et de Saint-Malo, n'appartenant à aucune société, pouvaient faire le trafic sur le même pied que ceux qui avaient à supporter les charges de l'établissement de la colonie.

Les sauvages étaient retournés à leur camp du cap

de la Yictoire, où ils passèrent trois jours à torturer

leurs prisonniers. Iroquet les y joignit presque

aussitôt avec quatre-vingts Hurons. De toutes ces

nations, il se trouvait réunis sur cette ile près de

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deux cents indigènes qui n'avaient jamais vu d'Européens avant ce jour-là; Champlain avait amené avec lui, à Québec, lors de son premier voyage, un tout jeune homme 0), qui avait manifesté le désir de demeurer chez les Algonquins, afin d'apprendre leur langue. Il crut que l'occasion était bonne pour contenter cette envie, et il le consulta de nouveau à cet effet. Le petit Français accepta volontiers l'offre de goûter de la vie sauvage. Champlain s'en ouvrit à Iroquet qui, après en avoir parlé aux gens de sa nation, revint avec une réponse peu favorable. Après bien des pourparlers, au cours desquels Champlain rappela leurs promesses, ils finirent par s'incliner devant les bonnes raisons alléguées à l'encontre de leurs prétextes pour refuser. Ils craignaient que ce jeune homme. Amenant à tomber malade ou à mourir, par suite du changement de régime, on ne leur chercha noise ensuite. Ainsi poussés au pied du mur, ils consentirent à recevoir cet enfant et à le traiter comme un des leurs, mais à la condition que Champlain amènerait en France un petit Huron. L'échange fut acceptée, et Champlain amena avec lui cet otage, auquel il donna le nom de Savignon. Lescarbot nous apprend qu'il rencontra plusieurs fois, à Paris,

(1) C'est tout probablement de Nicolas Marsolet dont il est ici question.

le sauvage de Champlain : " C'était un gros garçon et robuste, dit-il, lequel se moquait voyant quelquefois deux hommes se quereller sans se battre, ou tuer, disant que ce n'étaient que des femmes, et n'avaient point de courage."

Français et sauvages se séparèrent avec force protestations d'amitié ; ces derniers s'en allèrent du côté du grand saut, et les autres prirent le chemin de Québec. Eu route, ils rencontrèrent Pont-Gravé sur le lac Saint-Pierre, et le capitaine Chauvin conduisant une barque difficile à manœuvrer par sa lourdeur, laquelle n'avait pu, pour cette raison, se rendre au cap de la Victoire pour le temps de la traite. Pont-Gravé retournait à Tadoussac avec ses marchandises, ne sachant pas au juste encore s'il retournerait en France à l'automne. Chauvin s'arrêta à Québec, où il consacra les quelques semaines qui lui restaient avant son départ pour la France, à réédifier quelques palissades autour de l'habitation, et à y mettre tout en ordre. Dans l'intervalle survint des Marets, qui avait laissé Honfleur peu de temps après les vaisseaux de la société. Ce fut une source de réjouissances pour tout le monde, car on commençait à craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque accident en mer. Champlain profita de sa présence pour aller consulter Pont-G-ravé à Tadoussac, sur la conduite à

tenir pour l'hiver suivant. Celui-ci était dans l'indécision, à savoir s'il s'en retournerait en France; cependant, il avait écrit à Champlain qu'il était quasi résolu d'hiverner à Québec. " Si vous croyez mieux faire que moi, lui avait répondu ce dernier, vous ferez bien de rester. " Mais quand Pont- Gravé eut entendu de la bouche de Champlain les raisons qui devaient l'engag-er à changer de résolution, il abandonna son projet. Des motifs d^ordresupérieur l'engagèrent à partir, car des navigateurs de Brouage lui avaient apporté de tristes nouvelles. De Saint-Luc avait chassé les catholiques de Brouage ; le roi avait été assassiné, et deux ou trois jours après, le duc de Sully et deux autres seigneurs avaient subi le même sort, (i) Champlain avait appris ces nouvelles sans y ajouter trop de foi ; tout de même, il ne put s'empêcher d'en concevoir du chagrin.

Avant leur départ définitif pour la France, Champlain et Pont-Gravé résolurent d'amener avec eux le capitaine Chauvin, et de confier à du Parc le commandement du fort de Québec, et des seize hommes qui y restaient. On leur laissa des provisions de bouche en abondance. Les jardins promettaient une

(1) Henri IV avait en effet été assassiné le 14 de nuii ; niais ni Sully ni d'autres grands seigneurs ne l'avaient été.

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"belle récolte : le bléi-d'Inde, le froment, le seigle et l'orge qu'on y avait semés, étaient en pleine crois- ^sance. La vigne seule avait manqué, faute de soins- Tout était donc en bon état à Québec, quand Champlain en partit, le 8 du mois d'aoïit. Cinq jours plus tard, le navire de Pont-O-ravé quittait Tadoussac, et après avoir fait escale à Percé, cinglait vers la France. Le 27 de septembre, nos voyageurs purent revoir Honfieur, la traversée ayant duré environ un mois et demi.

Le deuxième voyage de Champîaîn n'avait pas «ontribvié à relever les finances de la compagnie de M. de Monts. Le retrait de son privilège commercial avait eu pour effet d'amener dans les eaux du Saint- Laurent un plus grand nombre de navires marcbands •que d'habitude. Si considérable il fut, que la traite faillit complètement. "'' Cette année, dit Lescarbot, le refus fait au sieur de Monts de lui continuer son privilège, ayant été divulgué par les ports de mer, l'avidité des Mercadents (marchands|l pour les castors fut si grande, que les trois quarts cuidans aller conquérir la toison d'or sans coup férir, ne conquirent pas seulement des toisons de laine, tant était grand 3e nombre des conquérants." (^) Le désastre fut tel,

i(l) Lesearbot, liv. 5, ch, 5.

que Charaplaiu finit par dire, que " plusieurs se souyiendront long-temps de la perte qu'ils firent en cette année." Son retour en France ne devait pas être étrang-er au règlement dont il parlei"u souvent plus tard, qui aurait eu pour résultat de mettre fin à ce déplorable état de choses. Car il saute aux yeux que tout son travail était dépensé en pure perte. Il semait pour le compte de M. de Monts et de ses associés, et les marchands étrangers récoltaient. "Avant les entreprises de de Monts, dit Lescarbot, les seuls sauvages des terres voisines de Tadoussac allaient trouver les pêcheurs de morues dans ce lieu ; et là ils troquaient avec eux, presque pour rien, ce qu'ils avaient de pelleteries. Mais l'envie et la rapacité ont porté ces pêcheurs de morue jusqu'au Sault delà grande rivière de Canada ; et Champlain ne saurait y aller, ainsi qu'il lui est arrivé aux voyages précédents, qu'il n'ait une douzaine de barques à sa suite,, pour lui ravir ce que son travail et son industrie devraient lui avoir acquis." La liberté du commerce eut donc un résultat désastreux pour les marchands qui soutenaient Champlain et son œuvre de prédilection.

" Je ne suis point aux gages d'i celui (de Monts^ écrivait Lescarbot, pour défendre sa cause. Mais je sais qu'aujourd'hui, depuis la liberté remise, les

castors se vendent au double do ce qu'il en retirait. Car l'avidité y a été si grande qu'à l'envie l'un de l'autre les marchands y ont gâté le commerce. Il y a huit ans que, pour deux gâteaux, ou deux couteaux, on eût eu un castor, et aujourd'hui il en faut quinze ou vingt, et y a en cette année 1610 qui ont donné gratuitement toute leur marchandise aux sauvages, afin d'empêcher l'entreprise sainte du sieur de Poutrincourt, tant est grande l'avarice des hommes. Tant s'en faut donc que cette liberté de commerce soit utile à la France, qu'au contraire elle y est extrêmement préjudiciable. C'est une chose fort favorable que la liberté du trafic puis que le Eoi aime ses sujets d'un amour paternel ; mais la cause de la religion et de nouveaux habitants d'une province est encore plus digne de faveur. Tous ces marchands ne donneront point un coup d'épée pour le service du roi, et à l'avenir sa Majesté pourra trouver là de bons hommes pour exécuter ses commandements. Le public ne se ressent point du profit de ces particuliers, mais d'une Nouvelle France toute l'antique France se pourra un jour ressentir avec utilité, gloire et honneur." (^)

Ce fut pendant l'hiver qu'il passa en France que le fondateur de Québec songea sérieusement au ma-

(1) Lescarbot, lir. 5, ch. 1.

riage. Il avait dépassé les quarante ans. Les voyages qu'il avait entrepris depuis douze ans, l'avaient sans doute empêché jusque-là d'unir son sort à celui d'une personne de son choix. Il est même surprenant que, même à cette époque de sa vie, consacrée à des déplacements fréquents, il ait pu mettre de côté toutes les considérations opposées à son mariage. Espérait-il se fixer définitivement à Québec, ou prévoyait-il qu'il lui faudrait abandonner à courte échéance toute idée de demeure permanente ? Rien dans ses récits de voyage peut nous faire saisir quel était le fond de sa pensée à cet égard. Le nom de sa femme n'y apparaît pas même une seule fois. Mais, comme nous le verrons plus tard, il l'amena avec lui à Québec, où elle y séjourna quatre années. Puis elle ne revint plus, et un grand silence se fait sur son nom jusqu'au jour qui la vit franchir les portes du cloître qui se refermèrent sur elle pour toujours.

Hélène Boullé était fille de Nicolas Boullé, secrétaire de la chambre du roi, et de Marguerite Alix, de la rue et paroisse de Saint-G-ermain l'Auxerrois, à Paris. Elle naquit vers 1598, et elle n'avait que douze ans lorsqu'elle contracta son union avec Samuel Champlain. Ses parents appartenaient au calvinisme ; elle avait été élevée dans les mêmes sentiments.

Mais disons immédiatement qu'elle ne tarda pas à devenir une excellente catholique, d'après les sages inspirations de son époux. C'est lui-même qui l'instruisit dans la foi, et lui fit embrasser une religion à laquelle elle resta fermement dévouée toute sa vie.

Le contrat fut fait et passé à Paris, le 27 décembre 1610, et signé par Chocquillot et Arragon, notaires, et gardes-notes du roi en son Châtelet de Paris, en présence de parents et d'amis des deux conjoints. C'étaient Messire Pierre du Gruast, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, etc., etc., ami ; Lucas Legendre, marchand bourgeois de la ville de Rouen, aussi ami ; Hercule Rouer, bourgeois de Paris ; Marcel Chenu, marchand bourgeois de Paris ; M. Jehan Roernan, secrétaire de M. de Monts, ami de Champlain ; François Lesaige, apothicaire de l'écurie du roi, allié et ami ; Jehan Ravenel, sieur de la Merrois ; Pierre Noël, sieur de Cosigné, ami ; M^ Anthoine de Murad, conseiller et aumônier du roi, ami ; Anthoine Marye, M" Barbier, chirurgien, allié et ami ; G-eneviève Lesaige, femme de M* Simon Alix, oncle d'Hélène Boullé du côté maternel. La plupart de ces témoins faisaient partie de la société commerciale dont Pierre du Gruast était l'âme. D'après ce contrat, Nicolas Boullé et sa femme s'engageaient à payer au futur époux, par avancement d'hoirie, la

somme de six mille livres tournois, en deniers comptants, le jour précédant les épousailles. Champlain, de son côté, donnait à la future épouse, la jouissance de tous les biens qu'il pourrait avoir à sa mort. Deux jours plus tard, Nicolas Boullé fit remettre à son gendre quatre mille cinq cents livres, le reste devant lui être payé plus tard. Les fiançailles eurent lieu dans l'église de Saint-G-ermain l'Auxerrois, le 29 décembre, qui tombait, cette année, un mercredi ; et le lendemain (^), le mariage fut célébré dans la même église. Comme la jeune fille était nubile, elle dut retourner avec ses parents, pour y demeurer deux ans encore (2)^ jusqu'au terme fixé par le contrat matrimonial.

(1) Etat civil de Paria. Regi.-tre de Saint-Germain l'Auxerrois, 29 et 30 décembre 1610.

(2) Contrat de mariage. Registre des insinuations au Chàtelet de Paris, 27 décembre 1610. Voir pièce C, en appendice.

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