CHAPITRE QUATORZIÈME
Ddpnrt de Champlain pour Québec. — Voyage de découvertes. — Le mont Royal. — La place Royale. — Ile Sainte-Hélône. — Traite au saut Saint- Louis. — Noyade du jeune Louis. — Arrivée des Hurons. — Longs pourparlers avec Champlain, au sujet de la tr.alte. — Arrivée des Algonquins. — Champlain leur donne rendez-vous pour l'année suivante. — Il retourne en France. — La compagnie de M. de Monts dissoute. — Ligue des îlalouins contre de Monts. — Plaidoyer de Champlain à l'encontre de leurs prétentions.
M. de Monts aurait sans doute abandonné ses plans de colonisation dans la Nouvelle-France, si Champlain n'eut activé constamment son zèle, en appelant à son dévouement pour l'extension du nom français, lui laissant aussi entrevoir, dans un avenir assez rapproché, des profits facilement réalisables. Les voyages répétés du fondateur de Québec n'avaient d'autre but que de surveiller les intérêts de son habitation, et il ne fallait que peu de secours pour la tenir sur pied. Quelques barils de biscuits, de pois et de cidre, lui suffisaient pour nourrir les quinze ou vingt hommes qui jusqu'alors avaient
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composé la petite colonie. Les espérances que Ton. fondait sur les bénéfices de la traite, devaient servir à rembourser les bailleurs de fonds. D'une année à l'autre, Champlain espérait, par ses seuls efforts et ses prévenances à l'égard des sauvages, attirer leur commerce à lui seul ou à ceux qu'il recommanderait, non pas pour son intérêt particulier W, comme on pourrait le croire à la simple lecture de ses écrits, mais pour la compagnie de M. de Monts qu'il importait d'encourager.
L'équipement des vaisseaux se fit de bonne heure, car le départ eut lieu le premier jour de mars. La traversée fut extrêmement difficile. A quatre-vingts lieues du grand banc, une énorme quantité de banquises mit les voyageurs à deux doigts de leur perte. Le froid fut si grand que l'on ne pouvait manœuvrer le vaisseau ; les cordages et les voiles se couvrirent de glaçons. Dans le voisinage de Terreneuve, un vaisseau français communiqua avec eux. C'était le fils de M. de Poutrincourt qui s'en allait à l'habitation de Port-Royal, pour y trouver son père. Depuis trois mois qu'il était parti de France, il n'avait piu retrouver la route de la côte acadienne, et il était encore éloigné de cent quarante lieues du poste qu'il
(1) Le Père Charlc voix juge ainsi Champlain : " Il s'embarrassait peu du commerce, et il pensait en citojen."
VOYAGE DE 16ÎÎ 285
cïierchait. (^) Après avoir reconnn la G-aspésie, Champlain prit terre à Tadoussac, le treizième jour de mai. Tout le pays était eucare couvert de neige. Les sau' Tages, avertis par un coup de canon, se montrèrent bientôt. Il y avait déjà un mois, apprirent-ils à- Champlain, cju'une patache était arrivée, et trois vajsseaux avaient fait leur apparition depuis huit jours, espérant trafiquer avec plus de profits. Mais, comme le remarque Champlain, ils s'étaient abusés^ car les sauvages étaient devenus trop fins et trop subtils pour se laisser prendre à ce subterfuge. Ils préférèrent attendre l'encombrement du marché pour livrer leurs fourrures sans les sacrifier. Bu reste, les sauvages cabanes à Tadoussac avaient l'air misérable^ et n'avaient presque rien à trafiquer.
Champlain n'eut donc rien de mieux â faire que de poursuivre sa cotïrse vers Québec, où il ne fit que
(l) " En notre route, nous eûmes Is rencontre du sieur Champlain, qui tirait à QHiébec parmi les glaces, sur la fin du mois d'arril. Ces- glaces étaient monstrueuses? car en aucuns endroits la mer en était toute couverte, autant qu'on pouvait étendre la vue : et pour passer à travers, fallait les rompre avec barres et leTiers apposés aux escobilles ou bec du navire. Elles étaient d'eau douce, et avaient été chapriées plus de cent lieues avant en haute et pleine mer par la grande rivière S. Laurent. En aucuns endroits apparais- «aient de hauts et prodigieux glaçons nageants et flottants, élevés de trente et quarante brasses, gros et larges comme si vous joigniez plusieurs châteaux ensemble, et comme vous diriez, si l'Eglise Notre-Dame de Paris avec une partie de son Ile, maisons et partais, allait flottant dessus l'eau." — ^Relation, 1611, p. 2& et 29.
s'arrêter. Son intention était de se rendre immédiatement au sant Saint-Louis, où il avait donné rendez-vous aux Algonquins, pour entreprendre avec eux le voyage de la mer du Nord, depuis si longtemps prémédité. Il comptait beaucoup sur cette expédition, pour étendre le cercle de ses découvertes. De leur côté, les Français qui étaient au fait de l'engagement de leurs alliés de l'ouest, auraient désiré les suivre. L'espérance de s'enrichir dans un pays dont on rapportait des merveilles, à l'égal même des Indes Occidentales, leur avait fait entreprendre l'équipement de navires afin d'accompagner Champlain. Ceux qui, cette année-là, avaient précédé Champlain à Tadoussac, avaient construit de petites barques expressément pour ce voyage extraordinaire. Pont- Grravé laissa partir Champlain, et demeura à Tadoussac, avec l'entente qu'ils se rejoindraient au sant Saint-Louis.
Tout avait été tranquille à l'habitation durant l'hiver. Pas de maladie ni de mortalité parmi les compagnons de du Parc. La chasse leur avait fourni une nourriture saine et abondante. Batiscan, ce capitaine sauvage dont nous avons déjà parlé, attendait impatiemment l'arrivée de Champlain, pour lui dire qu'il ne pouvait pas le guider dans son exploration des Trois-Rivières, dont il tenait à remonter le
cours. Cette nouvelle entreprise fut différée à plus tard. Champlain partit de Québec le 21 mai, laissant derrière lui un Français, de la Rochelle, nommé Tresart, qui avait sollicité de partager les fatigues du A'oyage, et il amena le sauvage Savignon et un autre Français. Le choix tout particulier que fit Champlain de ses compagnons, est un indice qu'il ne voulait pas initier les étrangers aux aflaires de sa compagnie, ni à ses découvertes. Sept jours plus tard, la petite troupe déposait son canot auprès du grand saut. Après avoir visité la localité de côté et d'autre, pour y trouver un lieu propre à une habitation, et y préparer un terrain pour bâtir, il côtoya le fleuve et s'avança jusqu'à un lac que Savignon reconnut. Toute cette terre provoque l'admiration de l'illustre explorateur. '• Mais en tout ce que je vis. dit-il, je n'en trouvai point de lieu plus propre qu'un petit endroit, qui est jusqu'où les barques et chaloupes peuvent monter aisément : néanmoins avec un grand, vent, ou à la cirque, ou à cause du grand courant d'eau : car plus haut que le dit lieu (qu'avons nommé la place Royale) à une lieue du mont Royal, y a cjuantité de petits rochers et basses, qui sont fort dangereuses. Et proche de la dite place Royale y a une petite rivière (') qui va assez avant
(1) La petite rivière Saint-Pierre,
dedans les terres, tout de long de laquelle y a plus de 60 arpents de terre désertés qui sont comme prairies, où l'on pourrait semer des grains, et y faire des jardinages. Autrefois des sauvages y ont labouré, mais ils les ont quittées pour les guerres ordinaires qu'ils y avaient. Il y a aussi quantité d'autres belles prairies pour nourrir tel nombre de bétail que Ton voudra : et de toutes les sortes de bois qu'avons en nos forêts de par deçà : avec quantité de vignes, noyers, prunes, cerises, fraises et autres sortes qui sont très bonnes à manger, entre autres une qui est fort excellente, qui a le goût sucrain, tirant à celui de plantaines (qui est un fruit des Indes) et est aussi blanche que neige, et la feuille ressemble aux orties, et rampe le long des arbres et de la terre, comme le lierre. La pêche y est fort abondante, et de toutes les espèces que nous avons en France, et de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont très bons : comme aussi la chasse aux oiseaux aussi de différentes espèces : et celle des cerfs, daims, chevreuils, caribous, lapins, loups-cerviers, ours, castors, et autres petites bêtes qui y sont en telle quantité, que durant que nous fûmes au dit saut, nous n'en manquâmes aucunement." 0)
(1) Troisième voyage, ch. 2.
Champlain fit défricher un petit espace de terrain ' sur une pointe qu'il eût été facile de convertir en îlot. A 60 pieds de cet endroit, qu'il avait appelé place Boy aie (^), se trouvait une île de cent pas de long. Ses alentours étaient charmants, consistant en des prairies de terre argileuse. La place déblayée, Champlain éleva tout autour une muraille de quatre pieds d'épaisseur, de trois à quatre de hauteur, et de trente pieds de long. Cette fortification, ainsi cons^ truite sur un tertre de douze pieds plus haut que le niveau du sol, dans un temps où la crue des eaux se faisait encore sentir, devait être à l'abri de toute inon* dation. Champlain donna le nom de Sainte-Hélène à une autre île d'environ trois quarts de lieue de circuit, " capable d'y bâtir une bonne et forte ville." C'est en souvenir, sans doute, de sa jeune épouse, que Champlain donna le nom d'Hélène à l'île qui fait l'ornement du port de Montréal.
Pont-Gravé arriva au saut Saint-Louis, le premier jour de juin. Ses espérances de traite furent déçues, car les sauvages ne s'étaient pas encore montres, malgré leur rendez-vous, fixé au 20 du mois précédent. Plusieurs barques chargées de Français âpres à la curée, suivaient Pont Grravé de bien près. Quatre
(1) La pointe Calliùres.
OU cinq autres arrivèrent le six de juin. En attendant la venue des sauvages, Champlain dépêclia Savignon avec un des siens vers ceux de sa nation',- ï)Our leur dire de se hâter. Ils revinrent au bout de quelques jours, rapportant qu'ils n'avaient aperçu aucune trace de leurs compatriotes, mais en retour ils avaient TU sur une île (^), près du saut, une telle quantité de hér&ns, que l'air en était tout obscurci. Un jeune Français^ appelé Louis, au service de M. de Monts, et grand amateur de chasse, conjura Savignon de l'amener avec lui pour satisfaire son goût de prédilection. Tous deux partirent accompagnés d'un sauvage Montagnais nommé Outetoucos, fort gentil personnage. La chasse aux hérons fut ce qu'on attendait, c'est-à-dire fructueuse. On emplit le canot de gibier, et en revenant, le jeune Louis C^) paya de sa vie la témérité qui l'avait induit à ne pas suivre les conseils de ses compagnons. Ceux-ci voulaient lui faire éviter un rapide dangereux, où le canot allait infailliblement chavirer. Les sauvages s'accrochèrent à l'esquif, mais le Français disparut dans le courant, et l'on ne le revit plus. Outetoucos, se fiant trop à son habileté de nageur, lâcha bientôt son unique planche de salut, pour gagner terre ; mal lui en prit, car
(1) L'île aux Hérons.
Y2) Le nom de Louis est resté depuis attaché au saut Saint-Louis.
ses forces s'épuisèrent vite à cette tâche presque surhumaine, et il fut englouti à son tour dans les flots. Quant à Savignon, plus avisé que les autres, il ne lâcha prise que lorsque l'embarcation fut parvenue dans un remou où le courant l'avait entraînée, et il finit, non sans fatigue, par gagner le rivage. Le lendemain, Champlain se fit conduire par Savignon au lieu de l'accident, afin de décotivrir les cadavres des noyés. " Les cheveux me hérissèrent sur la tête, dit-il, de voir ce lieu si épouvantable, et m'étonnais comme les défunts avaient été si hors de jugement de passer un lieu si effroyable, pouvant aller par ailleurs : car il est impossible d'y passer pour avoir sept à huit chutes d'eau qui descendent de degré en degré, le moindre de trois pieds de haut, où il se faisait un frain et bouillonnement étrange, et une partie du dit saut était toute blanche d'écume, qui montrait le lieu le plus effroyable, avec un bruit si grand que l'on eût dit que c'était un tonnerre, comme l'air retentissait du bruit de ces cataractes." (^)
Ce ne fut que le treize juin, que deux cents Hurons (2) arrivèrent au saut. Ils étaient conduits par les capitaines Ochateguin, Iroquet et Tregouaroti,
(1) Troisième voyage, ch. 2.
(2) Champlain dit Charioquois, aptes les avoir désignés sous le nom d'Ochatcguins.
frère de Savignon. Comme ils approchaient, ils commencèrent à crier tous ensemble, et les Français les saluèrent par une décharge générale des mousquets, des arquebuses et de petits canons. Ce bruit inusité les effraya tellement, qu'ils supplièrent Champlain de dire à ses gens de ne plus tirer. Les Hurons avaient ramené le jeune Français qui avait hiverné dans leur pays. Savignon, qu'ils croyaient mort, sur la foi d'un Algonquin mal informé par un Montagnais, leur raconta sou voyage de France. Le récit des choses merveilleuses qu'il avait vues, leur fit pousser des exclamations de surprise. Le Français n'avait qu'à se féliciter des bons traitements des Hurons durant son séjour au milieu d'eux.
Le lendemain, Champlain eut un long entretien avec les Hurons, dans un endroit écarté, où ils avaient planté leurs tentes. Le jeune Français savait déjà assez bien la langue pour servir d'interprète à leurs discours. Ils tinrent à peu près ce langage : " Nous désirons faire une étroite amitié avec toi, mais nous sommes fâchés de voir toutes ces barques à la fois. Savignon nous a dit qu'il ne les connaissait pas, et ne savait pas ce qu'ils avaient dans l'âme ; mais nous voyons bien qu'il n'y a que le gain ou l'avarice qui les amène ici. Quand même ils auraient besoin de notre assistance, nous ne leur donnerons
aucun secours. Toi, au contraire, tu nous as offert de venir en notre pays avec tes compagnons, et de nous assister dans nos guerres. Nous n'avons qu'à nous louer de la manière dont tu as traité notre sauvage, •et nous tâcherons de t'accorde r tout ce que tu pourrais désirer de nous." (^) Champlain leur répondit ainsi : " Nous sommes, tous ceux qui sont ici comme moi, soumis au même roi, nous appartenons à la même nation, et si nous avons des difficultés à régler ■ensemble, elles sont d'une nature particulière et ne regardent que nous seuls." (2)
Admirons ici la discrétion de Champlain et sa loyauté envers des compatriotes, dont la plupart étaient là, mais ne pouvant l'entendre, pour faire la traite, au grand détriment des intérêts de ses amis de France. Au lieu d'engager les sauvages à ne pas trafiquer avec ceux-là qui travaillaient à la ruine de M. de Monts, il se tait sur leurs motifs de lucre et d'ambition, se réservant le droit de régler avec eux 'des questions auxquelles les sauvages devaient rester étrangers.
La conversation se prolongea pendant quelque temps encore, et puis les Hurons firent à Champlain
(1) Troisième voyage, ch. 2.
(2) Ibid.
un présent de cent peaux de castor. Il leur donna en retour quelques marchandises. D'après ce que ces sauvages lui apprirent, un parti de plus de quatre cents des leurs devait venir, mais, ayant appris au moment du départ, qu'il avait fait alliance avec les Iroquois pour détruire les Algonquins, ils avaient renoncé à leur voyage. C'était une histoire inventée à plaisir par un prisonnier iroquois, qui était parvenu à échapper à la vigilance des Français. Champlain les rassura, après leur avoir dit de quelle manière ce déserteur s'était sauvé. Les Hurons assurèrent en outre que dans cinq ou six jours, trois cents Algonquins descendraient de leur pays pour aller porter la guerre au sein des peuplades iroquoises,. à condition que Champlain consentît à les accompagner. Celui-ci les laissa dire, et il les questionna longuement sur les sources du grand fleuve, sur leur pays, dont ils lui firent la description, en détail. Quatre d'entre eux assurèrent qu'ils avaient vu de leurs yeux une mer très éloignée de leurs bourgades, difficile d'accès à cause des déserts qu'il fallait traverser, et des sauvages qui leur barraient le chemin. L'hiver précédent, ils avaient connu des sauvages venus du côté de la Floride, en arrière du pays des Iroquois, et ces sauvages, avec qui ils étaient amis, apercevaient de chez eux la mer Océane. Champlain prit plaisir
^à les entendre discourir ; il jugea leurs renseignements très propres à lui donner une connaissance exacte des lieux qu'ils avaient ainsi visités.
" Après tous ces discours finis, dit Champlain, je leur dis qu'ils traitassent ce peu de commodités (pelleteries) qu'ils avaient, ce qu'ils firent le lendemain, dont chacune des barques emporta sa pièce : nous toute la peine et amertume, les autres qui ne se souciaient d'aucunes découvertures, la proie, qui est la seule cause qui les meut, sans rien employer ni hasarder." 0) Jusqu'à présent, nous n'avons vu que des gens intéressés dans le commerce des pelleteries. Pont-Grravé et tous les autres faisaient la traite pour en soutirer quelques profits. Mais ce commerce n'avançait pas les affaires de la colonie. Champlain se trouvait aussi mêlé à des négociations avec les sauvages, mais ce n'était pas pour s'enrichir : son unique but, on le devine aisément aux plaintes qu'il sème à profusion dans ses écrits, était de découvrir des contrées inconnues, la grande mer du nord, quelques mines précieuses qui eussent aidé son protecteur en France à soutenir son œuvre. La traite pouvait être la raison apparente de ses longues et incessantes pérégrinations, mais ses principales visées allaient bien au delà de l'idée que lui ont faussement
(1) Troisième voyage, ch. 3.
attribuée certains historiens, d'avoir voulu se créer une fortune dans la Nouvelle-France. Les sauvages eux-mêmes entretenaient sur son compte une bien meilleure opinion, comme nous allons pouvoir en juger.
Le lendemain, on était au seize juin, les Hurons eurent une autre conférence avec Champlain. Ils l'avaient envoyé chercher vers minuit par Savignon. Champlain les trouva tous réunis, assis par terre ; il fît comme eux, pais il les écouta : " Nous sommes fâchés, dirent-ils, de voir tant de Français vivre dans la désunion, et nous avons voulu te parler en secret. Nous te voulons du bien, et notre confiance en toi est absolue ; mais nous nous défions des autres. Si tu reviens parmi nous, amène autant de gens que tu voudras. Nous t'avons envoyé chercher pour t'assurer notre grande amitié, qui ne sera jamais rompue. Quand tu viendras visiter notre pays, nous te donnerons autant d'hommes qu'il faudra pour aller partout en sûreté." (^) Là-dessus, ils lui firent un second présent, de la part de capitaines de leur pays, de cinquante peaux de castor et de quatre carcans de porcelaine, aussi précieux, à leurs yeux, que les chaînes d'or des Européens ; la moitié de ces cadeaux était destinée à Pont-Gravé, qu'ils appelaient le frère
(1) Troisième voyage, ch. 3.
de Champlaiu. Celui-ci accepta ce nouveau gage d'amitié, et il leur fit part de ses projets pour l'année suivante. Entres autres propositions soumises à leur adhésion, Champlain leur fit celle-ci, qui leur parut très agréable. Désirant voir leur pays, il demanderait au roi 40 ou 50 hommes bien fournis de tout pour une lointaine expédition, à l'exception toutefois des vivres, que les Hurons leur apporteraient au besoin. Si leur pays était jugé fertile et propre à s'y fixer, il y établirait des habitations, de sorte qu'ils pourraient plus facilement communiquer avec les Français de Québec, et apprendre leur religion. Les sauvages acceptèrent les conditions du marché, et Champlain les quitta pour aller se reposer.
Le lendemain, les sauvages partirent dans leurs canots, sous prétexte d'aller à la chasse, mais en réalité pour se rendre de l'autre côté du saut, où ils s'étaient tous donné rendez-vous. Pendant leur absence, Iroquet et Tregouaroti vinrent prier Champlain d'aller seul les rencontrer, vu qu'ils avaient à lui communiquer une affaire de haute importance. Deux capitaines qui devaient le guider, arrivèrent le jour suivant et le conduisirent à huit lieues dans les bois, sur les bords d'un lac. Les sauvages s'étaient cantonnés dans un endroit très agréable. La présence de Champlain fut l'occasion d'un grand festin, auquel
prirent part tous les chefs et Champlaiu lui-même. Le conseil se réunit ensuite. Là, ils avouèrent que le motif qui les avait induits à venir dans ces lieux, n'était pas celui qu'ils avaient dit. Craignant que les Français ne leur fissent du mal, ils avaient donné ce prétexte pour se retirer. Us supplièrent encore une fois Champlain de ne plus amener personne que de ses amis, car ils avaient une trop grande peur des autres. Les promesses d'amitié et d'aide réciproque renouvelées, ils demandèrent, comme l'année précédente, un jeune Français pour l'amener chez eux. Bovier, le commandant d'une des pataches, leur en avait offert un, bien disposé à faire ce trajet, mais ils n'avaient pas donné leur consentement, sans savoir si Champlain serait content. Il leur dit qu'ils pouvaient l'amener, pourvu qu'il demeurât avec Iroquet. Champlain les pria ensuite de le conduire où ils l'avaient pris. Huit canots furent mis à flot, et les sauvages ôtèrent leurs vêtements pour se mettre à l'eau dans les passes difficiles. Champlain dut aussi simplifier son accoutrement, afin d'être prêt à faire comme les autres, si son embarcation venait à chavirer dans quelques rapides. Le trajet fut heureux, mais non sans danger, et Champlain, qui était encore novice dans ce genre de navigation périlleuse, eut une rude peur de périr. " Je vous assure, dit-il, que
ceux qui n'ont pas vu ni passé le dit endroit, ne le pourraient pas sans grande appréhension, même le plus rassuré du monde. Je le passai, ce que je n'avais jamais fait, ni autre chrétien, hormis mon garçon. "C^) A son retour, Champlain se consulta avec Bovier, au sujet du jeune homme qu'il voulait envoyer avec les sauvages. Ils résolurent de le remettre sous la protection d'Iroquet (-), et d'en expédier un autre chez les Hurous (Charioquois) avec le frère de SavignonX^) Voyant que les sauvages annoncés n'arrivaient pas, les capitaines des pataches engagèrent quelques Algonquins, moyennant récompense, à aller à leur rencontre, à condition qu'ils reviendraient au bout de neuf jours. Le cinq juillet, l'on vit arriver un canot portant la nouvelle que leurs émissaires s'étaient rendus chez eux, et que vingt-quatre canots algonquins descendraient au plus tard dans huit jours pour la traite. Champlain résolut de les attendre. Pont-Gravé partit le onze, laissant derrière lui Champlain dans l'attente et presque dans la disette. Heureusement qu'il arriva le même jour une barque
(1) Troisième voyage, ch. 3.
(2) Iroquct était de la nation algonquine. Il est assez probable que le jeune Français qui consentit à le suivre était Marsolet qui semble avoir eu une connaissance plus spéciale de la langue de cotte tribu.
(3) Tregouaroti. Cet autre Français était, supposons-nous, Etienne Brûlé, le grand interprète huron.
chargée de provisions. Le lendemain, les Algonquins arrivèrent. Avant que de parler de traite, ils firent un présent au fils d'Auadabijou, chef montagnais que la mort venait d'enlever. Puis chacun des capitaines reçut en cadeau dix peaux de castor. Ils auraient désiré faire davantage, mais la guerre avait ruiné leur chasse. Cependant, leur off're était faite de bon cœur. " Notre meilleur ami, dirent-ils, est celui-ci, en désignant Champlain, qui était assis auprès d'eux, il nous a toujours assistés, et novis n'avons jamais trouvé en lui deux paroles. Mais, parlant des autres Français, ceux-là ne nous veulent du bien que pDur nos castors." Champlain leur fit réponse que tous ceux qu'ils voyaient assemblés étaient de leurs amis ; quand il se présenterait une occasion favorable, ils ne manqueraient pas de faire leur devoir ; qu'ils devaient faire la traite paisiblement, et seraient récompensés de leur générosité. Le lendemain, les sauvages apportèrent à la dérobée quarante peaux de castor, dont ils firent présent à Champlain, leur grand ami, puis, avant de se quitter, ils se déclarèrent heureux de l'idée qu'il avait de construire un fort dans les environs du saut Saint-Louis. Avant de reprendre le chemin de leur pays, les Algonquins allèrent chercher le corps d'Outetoucos, noyé au saut, et le transportèrent sur l'île
Sainte-Hélène, où ils firent leurs cérémonies accoutumées, consistant en danses et chansons sur la fosse, suivies de festins et de banquets.
Le quinze du même mois arrivèrent quatorze canots, commandés par Tecouehata. Ces sauvages venaient du nord, et ils racontèrent à Champlain ce qu'ils connaissaient de leur pays, où il pourrait faire des découvertes utiles. Ils demandèrent un jeune Français pour les suivre. Champlain en décida un 0^) sans trop de difficultés, et il lui remit " un mémoire fort particulier des choses qu'il devait observer, étant parmi eux." La traite terminée, ces sauvages se divisèrent en trois bandes : les uns partirent pour la guerre, les autres remontèrent le Saint- Laurent, et les derniers s'enfoncèrent dans une petite rivière qui va se jeter près du grand saut. On était au dix-huit juillet. Champlain partit le même jour qu'eux et le lendemain, il arrivait à Quéûec, La première chose dont il s'occupa, fut de mettre tout à l'ordre dans l'habitation ; certaines réparations étaient devenues urgentes. Il fit planter des rosiers, et scier quelques planches de chêne pour emporter en France, afin de s'assurer si ce bois ne pourrait pas servir aux lambrissâmes des navires et aux sramitures des fenêtres.
(1) Nicolas du Vignau, dont il sera long;uemcnt question, lors du prochain voyage de Champlain au saut Saint-Louis.
Le 20 juillet, Champlain disait encore une fois adieu à son habitation de Québec, et le 11 août, il quittait Tadoussac pour la France, sur la vaisseau du capitaine Thibault, de La Rochelle, où il arriva le dix septembre. M. de Monts était alors en Saintonge, dans son gouvernement de Pons. De cette ville à La Rochelle, la distance n'est pas considérable ; aussi Champlain s'y rendit en un coilrt temps, et raconta à M. de Monts toutes les circonstances afférentes à son voyage au Canada, les promesses que les Hurons et les Algonquins lui avaient faites de le guider à travers leurs pays, pourvu qu'on les assistât dans leurs guerres. M. de Monts résolut- aussitôt d'aller trouver le roi, afin de lui exposer la situation sous son véritable aspect, et de lui arracher du secours, soit sous forme de privilège de traite qui pourrait être révivifié, soit autrement. Champlain prit les devants, mais en route, il eut le malheur de tomber de cheval, et il faillit être écrasé. Cette chute retarda son voyage de plusieurs jours. Quand il se sentit assez bien remis, il courut à Fontainebleau. M. de Monts était déjà à Paris, en train de désintéresser ses associés ; la tâche n'était pas ardue, car ils étaient dégoûtés d'une affaire qui ne leur rapportait rien, et dont ils n'espéraient rien, tant que le roi n'aurait pas renouvelé le monopole du commerce des four-
TUres pour la société. M. de Monts convint de leur payer une certaine somme pour leur part du magasin de Québec.
La compagnie de M. de Monts avait cessé d'exister. Un seul homme restait ferme encore, bien que son unique protecteur menaçât de lui manquer. C'était Champlain, le fondateur de Québec, qu'aucune diffi • culte ne décourageait. M. de Monts avait résisté avec une énergie peu ordinaire, à toutes les tracasseries des Malouins, des Rouennais et desEochelais ; mais il avait toujours conservé l'espoir de refaire sa fortune au moyen de la traite. Depuis quatre ans qu'il escomptait ainsi l'avenir, il avait résolu de frapper un dernier coup ; le roi, qu'il avait essayé d'attendrir par le récit de ses malheurs, et de ses sacrifices de tous genres pour la cause de la colonisation, daigna l'écouter avec beaucoup d'attention, mais ne lui accorda pas ce qu'il demandait. Louis XIÏI n'était pas obligé de payer les obligations personnelles de son prédécesseur, et M. de Monts n'était plus ce grand personnage jouant un rôle durant les guerres de la Ligue. Il comprit lui-même que la situation n'étaiït plus la même, ce serait perdre son temps et son argent que de vouloir lutter contre toute une nuée de marchands, qui ne manqueraient pas de protection à la cour, et il informa Champlain qu'il lui
abandonnait la direction de la colonie, et qu'il eut à se pourvoir ailleurs pour la question d'argent. Ce fut la dernière entrevue entre ces deux hommes faits pour s'entendre. De Monts était protestant, mais il ne fit jamais preuve de fanatisme ; il semble avoir plus favorisé les catholiques que les autres. Sa commission de 1603 l'obligeait de faire instruire et élever les sauvages dans le catholicisme. Ce fut une forte sauvegarde pour les intérêts de la véritable Eglise, en Acadie et dans les endroits où le protestantisme aurait pu s'implanter. L'œuvre de la colonisation avait donc été jusque là plutôt catholique que protestante. Ce régime ne fut pas de longue durée.
L'espèce d'isolement qui se fit autour de Champlain, avec la retraite de M. de Monts, redoubla chez lui cette activité et cette persévérance qu'il sut toujours déployer dans les circonstances graves de sa vie. Qu'allait-il faire ? Lui-même ne pouvait apporter à Québec que son travail et son dévouement. Ses ressources personnelles étaient trop minimes, pour soutenir une œuvre relativement assez coûteuse. Il lui répugnait, d'autre part, de sacrifier quatre années de labeurs, de sacrifices de toute nature, dont les résultats, quelque peu tangibles qu'ils fussent encore, deviendraient bientôt fructueux, avec la protection des riches et des puissants. Pendant que Champlain
songeait en lui-même aux meilleurs moyens d'assurer la réussite de ses projets d'avenir, voilà que les jeunes Français qui avaient suivi Troquet et Tregouaroti au milieu des tribus algonquines et huronnes, revenus en France, l'accostèrent un jour, en plein Paris, et lui apprirent que deux cents sauvages, pensant le trouver au saut Saint-Louis, où il leur avait donné rendez-vous en 1610 pour l'année suivante, s'y étaient présentés, suivant leur promesse. N'ayant pas trouvé celui qu'ils cherchaient, ils avaient montré de la mauvaise humeur. Les Français qui se trouvaient là pour la traite, avaient essayé de les calmer, en leur disant que Champlain ne manquerait pas de venir^ l'année suivante. D'autres Français leur avaient assuré c^ue Champlain était mort, malgré l'affirmation contraire des premiers, qui étaient des amis de la société de M. de Monts. " Voilà, dit Champlain, comme l'envie se glisse dans les mauvais naturels contre les choses vertueuses ; et ne leur faudrait que des gens qui se hasardassent en mille dangers pour découvrir des peuples et terres, afin qu'ils en eussent la dépouille, et les autres la peine. Il n'est pas raisonnable qu'ayant pris la brebis, les autres aient la toison. S'ils voulaient participer en nos découvertures, employer de leurs moyens, et
hasarder leurs personnes, ils montreraient avoir de
l'honneur et de la gloire : mais au contraire ils montrent évidemment qu'ils sont poussés d'une pure malice de vouloir également jouir du fruit de nos labeurs." W
Champlain n'avait pas à s*^. plaindre seulement des Français, qui le suivaient comme son ombre au Canada, afin de profiter de sa connaissance du pays et de l'amitié dont l'entouraient les sauvages pour trafiquer plus à leur aise, mais il gémit surtout sur la conduite des Malouius, qui s'opposaient, par tous les moyens, à ce que M. de Monts obtint le monopole du commerce dans les eaux du Saint- Laurent. Il fait, dans la relation de ses voyages, un plaidoyer à l'encoiitre de leurs préteu-tions, qui mérite d'être connu. " Ce sujet, écrit-il, me fera dire quelque chose pour montrer comme plusieurs tâchent à détourner de louables desseins, comme ceux de Saint-Malo et d'autres, qui disent, que la jouissance de ces découvertures leur appartient, pour ce que Jacques Cattier était de leur ville, qui fut le premier au dit pays de Canada et aux îles de Terreneuve : comme si la ville avait contribué aux frais des dites découvertures de Jacques Cartier, qui y fut par commandement, et aux dépens du roi François premier
(1) Troisième voyage, eh. 4.
ès année 1534 et 1535 découvrir ces terres aujourd'hui appelées nouvelle France ? Si donc le dit Cartier a découvert quelque chose aux dépens de sa Majesté, tous ses sujets peuvent y avoir autant de droit et de liberté que ceux de S. Malo, qui ne peuvent empêcher que si aucuns découvrent autre chose à leurs dépens, comme Ton fait paraître par les découvertures ci-dessus décrites, qu'ils n'en jouissent paisiblement : Donc ils ne doivent pas s'attribuer aucun droit, si eux-mêmes ne contribuent. Leurs raisons sont faibles et débiles, de ce côté. Et pour montrer encore à ceux qui voudraient soutenir cette cause, qu'ils sont mal fondés, posons le cas qu'un Espagnol ou autre étranger ait découvert quelques terres et richesses aux dépens du roi de France, savoir si les Espagnols ou autres étrangers s'attribueraient les découvertures et richesses pour être l'entrepreneur Espagnol ou étranger : non, il n'y a pas de raison, elles seraient toujours de France : de sorte que ceux de S. Malo ne peuvent se l'attribuer ainsi que dit est, pour être le dit Cartier de leur ville : mais seulement à cause qu'il en est sorti, ils en doivent faire état, et lui donner la louange qui iui est due. Davantage le dit Cartier au voyage qu'il a fait ne passa jamais le dit grand saut S. Louis, et no découvrit rien nord ni sud, dans les terres du
fleuve Saint-Laurent : ses relations n'en donnent aucun témoignage, et n'y est parlé que de la rivière du Saguenay, des trois rivières et sainte Croix, où il hiverna en un fort proche de notre habitation : car il ne l'eut omis non plus que ce qu'il a décrit, qui montre qu'il a laissé tout la haut du fleuve S. Laurent, depuis Tadoussac jusqu'au grand saut, difficile à découvrir les terres, et qu'il ne s'est voulu hasarder ni laisser ses barques pour s'y aventurer : de sorte que cela est toujours demeuré inutile, sinon depuis quatre ans que nous y avons fait notre habitation de Québec, où depuis l'avoir fait édifier, je me mis au hasard de passer le dit saut pour assister les sauvages en leurs guerres, y envoyer des hommes pour connaître les peuples, leurs façons de vivre et que c'est que de leurs terres." (^)
Cette citation n'était pas de trop, tant il est important de bien définir l'œuvre des deux grands Français qui ont laissé leurs noms visiblements écrits sur les premières pages de nos annales. Champlain ne déprécie pas le mérite de Cartier : il s'oppose à l'abus que les Malouins fa;isaient 4e son nom glorieux pour détruire l'édifice dont leur illustre compatriote avait jeté la première pierre dans la Nouvelle-France.
(!) Troisième voyage, ch. 4.