CHAPITRE QUINZIEME
CHAMPLAIN Sr LES ALGONQUINS — 1615
Règlement désiré p*r Chaiaplain au sujet ■tle la traite. — Demande prot-ection au président Jcannin. — Mémoire qui lui est présenté. — Le comte de Soissons nommé commandant en ia Nouvel le-Franee et lieutenant-général du p.iys. — Sa mort. — Henri de Condé lui est substitué. — CiiampLain son lieutenant. — Frète plusieurs n.avires pour le Canada. — Départ de Honfleur. — Tadoussac. — Les Mont.ngnais. — Champlain se rend au saut Saint-Louis pour la traite. — Puis il remonte la rivière des Outaouais ■avec l'idée de se rendre jusqu''à la mer du Nord. — Nomme le lac de 'Soissons. — ChKte -de la Chaudière, — Nibachis. — Tessouat, — Algonquins de l'île des Allumettes. — Séjour do Ch.Tmplain chez eux., — Imposture du Français du A^ignan. — tîhamplain renonce à son voyage 'de la mer du Nord. — Retourne à Québec, puis passe en France.
Le fondateur de Québec énumère, au début de la relation de son quatrième voyage au Canada, les motifs qui l'engagèrent à poursuivre aussi persévéramment ses découvertes: " Le désir que j'ai toujours eu, dit-il, de faire nouvelles découvertures en la Nouvelle-France, au bien, utilité et gloire du nom
français : ensemble d'amener ces pauvres peuples à la connaissance de Dieu, m'a fait chercher de plus eu plus la facilité de cette entreprise qui ne peut être que par le moyen d'un bon règlement," (i)
Ce règlement, si désiré par Champlain, eût sans doute mis fin aux désordres que nous avons déjà signalés à maintes reprises. Tous les embarras venaient des marchands, dont l'avidité atteignait des proportions fabuleuses. Les uns mettaient une telle ardeur dans le commerce avec les sauvages, qu'ils partaient de France avant Tépoque ordinaire, afin d'arriver les premiers à Tadoussac. Bien souvent, dans leur précipitation à vouloir s'emparer de tout le trafic, ils payaient plus que la valeur des fourrures. Ce triste état de choses durait depuis plusieurs années déjà, mais lorsque Champlain vint au Canada, et que les marchands s'aperçurent qu'il pouvait faire le commerce, pour le compte de la compagnie, avec d'autant plus de chance d'être mieux servi, qu'il s'était fait ami personnel des sauA'ages, ils i-edoublèrent d'activité et lui firent une lutte acharnée. Champlain avait mis sous les yeux de M. de Monts la conduite inqualifiable de ces trafiquants, c|u'il traite d'étrangers. Nous avons été témoin des dé-
(1) Quatrième voyage, ch. t. Voir Note 9, en Appendice.
marches du chef de la société en dissolution et de ses représentations infructueuses à la cour, le tout se terminant par l'abandon de l'entreprise.
C'est alors que Champlain résolut de s'adresser au président Jeannin C^), qu'il savait être bien disposé. Il n'était pas du nombre de ceux qui prétendaient alors que les Français " n'avaient ni la persévérance, ni la prévoyance requise à telles choses, et c^ui ordinairement ne portaient leur esprit, vigueur et courage, cj[u'à ce qui leur est proche, prompt et présent." Un long mémoire sur la condition du Canada et de ses habitants indigènes, lui fut présenté par Champlain, qui reçut des félicitations .et des encouragements. Mais, afin de ne pas induire son protégé en erreur, Jeannin lui fit entrevoir c[ue les gens qui aiment à pêcher en eau trouble, trouveraient son règlement inopportun, et s'évertueraient à le faire n'jeter. Champlain eut l'heureuse inspiration d'aller se jeter dans les bras d'un homme puissant, capable de repousser les complots de ceux à qui son règlement pourrait porter ombrage. Ses regards s'arrê-
(l) Pierre Jeannin, né à Autun, en 1540, étudia le droit .«oiis Cujfts. Il entra dans !e jiarti des ligueurs, mais, à l'avènement de Henri IV, se rallia franchement à ce prince, fut nommé premier président au parlement de Paris, et jiartagca avec Sully toute la confiance du roi. Après la mort de Henri IV, Marie de Médecis le nomma surintendant des finances ; il conserva cette charge jus :i[u'à sa mort, en 1622. IL a laissé des NéQocintions. Paris, 1656, ouvr.igc très estimé des diplomates.
tèrent sur Charles de Bourbon (^), comte de Soissons, alors gouverneur du Dauphiné et de Normandie. M. de Beaulieu, conseiller et aumônier ordinaire du roi, servit d'intermédiaire entre lui et le prince, et lui fit ouvrir toutes les portes de son cabinet. Champlain lui remontra l'importance de son affaire, les malheurs qu'elle avait déjà subis, et la ruine dont elle était menacée, au g-rand déshonneur du nom français. Le comte l'écouta avec attention, fit un examen minutieux de la carte du pays, et conclut l'entretien en lui promettant sa protection, pourvu toutefois que le roi n'y mît pas d'empêchements.
Champlain adressa sur le champ une requête bien libellée au roi et à sa cour, demandant un règlement spécial, sans quoi, la colonie courait à une perte certaine. La réponse fut la nomination du comte de Soissons pour diriger et gouverner la Nouvelle- France. Ses lettres-patentes datent du 8 octobre 1612. (2) Une semaine plus tard, Champlain recevait sa commission de lieutenant du nouveau 2:ouverneur
(1) Charles de Bourbon, prince du sanj, le plus jeune des fils de Louis I, prince de Condé. né en 1506, mort en 1612, fut (?lev6 par sa mère dans l.a religion catholique, et prit part à toutes les intrigues du temps. Il rendit des services à Henri IV, et reçut lA. charge de grand maître de Franco. Pendant la minorité de Louis XIII, il se ligua contre la régente, avec Henri, prince de Condé, son neveu.
(2) Voir Appendice, pièce D.
et lieutenant-général. Mais la mort du comte de Soissons fut cause que l'affaire fut un peu différée. Le roi le remplaça bientôt par Henri de Condé 0), avec le titre de vice-roi de la Nouvelle-France, lequel honora Champlain de sa lieutenance. Condé jouissait d'un grand prestige à la Cour, et il aurait pu l'utiliser pour rendre des services à la colonie, mais, ayant suscité des embarras à la régente Marie de Médicis, il se vit enlever tout son crédit et fut peu utile au pays.
Suivant les justes prévisions du président Jeannin, les marchands s'interposèrent pour empêcher la promulgation des nouveaux pouvoirs conférés à Champlain ; ils prétendaient même faire casser sa commission (■'\ sous prétexte d'in+érêt général. Mais leurs réclamations étaient injustes, car ils restaient avec la pleine et entière liberté de faire partie d'une association qui était ouverte à tout le monde indistinctement. Aussi furent-elles rejetées comme elles le méritaient. Voyant qu'il serait impossible, pour
(1) Henri II, prince de Gor\d6, était fils posthume de Henri I, (fils de Louis I). Naquit en 1588, et mourut en 1646. Pendant lu minorité orageuse de Louis XIII, il se mit à la tête d'un p.nrti de mécontents : il fut pour ce fait .i.rrété et enfermé pendant trois ans à la Bastille et au château do Vincennes. Sa plus grande gloire, dit Voltnire, est d'avoir été le pi;re du grand Condé (Louis II, duc d'Enghien, 1621-87).
(2) Celle-ci datait du 22 novembre 1GI2.
s 14 CHAMPLAIN ET LES ALGONQUINS
cette année, de jeter les bases d'une société, Champlain se contenta d'affréter quatre navires, et résolut de se rendre au Canada avec des passeports de Condé. Les capitaines de ces vaisseaux s'étaient engagés à lui fournir chacun quatre hommes pour l'aider dans ses découvertes et dans les guerres qu'il pourrait être appelé à faire, de concert avec les sauvages alliés. Trois de ces A'aisseaux attendaient à Rouen le signal du départ, et le quatrième était à La Rochelle, tout prêt à mettre à la voile. Champlain avait terminé ses préparatifs, lorsqu'il fut informé que la cour du parlement de Rouen s'opposait à la publication de sa commission, d'abord parce que les Malouius s'y refusaient, et puis le roi s'était réservé de prendre connaissance de tous les différends qui pourraient surgir à cette occasion. Ces tracasseries obligèrent Champlain à faire trois vo)'^ages de Paris à Rouen, jusqu'à ce qu'enfin il obtint des lettres du roi, qui furent cause que la cour débouta les Malouius de leurs prétentions. La commission de ChamjDlain fut donc publiée dans tous les ports de Normandie.
En passant par Rouen, Champlain prit avec lui le capitaine l'Ange, qui devait l'accompagner dans ses découvertes et même à la guerre, si l'occasion s'en présentait, et tous deux se rendirent à Honlleur prendre passage sur le navire de l'ont-G-ravé, l'infa-
tigable voyageur. Le départ eut lieu le six mars, par un vent favorable. La traversée fut longue, quoique peu orageuse. Cependant, le quinze avril, il s'éleva un vent formidable qui fit périr plusieurs vaisseaux sur les côtes de l'ile du Cap - Breton, mais celui de Pont-Grravé résista à la tourmente, et le 29 du même mois, il venait ancrer à la pointe aux Vaches. Les Montagnais ne l'eurent pas plus tôt aperçu, qu'ils coururent à son bord sur leurs pirogues. Ils commencèrent par demander du pain, disant qu'ils se mouraient de faim. De fait, ils étaient si maigres et si hideux, que Champlain eut de la peine à les reconnaître. " Quand ils furent dans notre vaisseau, rapporte Champlain, ils regardaient chacun au visage, et comme je ne paraissais point, ils demandèrent où était Monsieur de Champlain ; on leur fit réponse que j'étais demeuré en France ; ce que ne croyant du tout, il y eut un vieillard qui vint à moi en un coin, où je me promenais, ne désirant encore être connu, et me prenant l'oreille (car il se doutait qui j'étais) vit la cicatrice du coup de flèche que je reçus à la défaite des Iroquois ; alors il s'écria, et tous les autres après lui, avec grandes démonstrations de joie, disant : Tes gens sont au port de Tadoussac qui t'attendent." 0)
(1) Quatrième voyage, ch 2.
Ces pauvres diables étaient heureux de revoir leur ami, leur soutien dans la paix comme dans la guerre, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. Après une absence de deux ans, Champlain, de son côté, dut éprouver une certaine émotion, à la vue de ces malheureux dont la misère avait bouleversé les traits, au point de les rendre méconnaissables.
Ce même jour, Boyer, capitaine d'un des vaisseaux rouennais qui avaient quitté la France avant celui de Pont-Gravé, vint mouiller dans la rade de Tadoussac. Le lendemain, 30 avril, il en arriva deux autres de Saint-Malo, commandés par les sieurs de la Moinerie et de la Tremblaye. Ils étaient partis avant que la commission de Champlain fût publiée en Normandie. Champlain se rendit à leur bord avec Pont-G-ravé, et leur donna officiellement communication des défenses portées par le roi au sujet de la traite. Les Malouins firent réponse qu'ils étaient sujets et fidèles serviteurs du roi, et qu'ils obéiraient à ses commandements. Champlain fit aussitôt attacher à un poteau, dans le port, les armes de Sa Majesté ainsi que sa commission, pour la gouverne de ceux qui passeraient par là, afin que personne ne pût prétexter ignorance.
Le deuxième jour de mai, Champlain et l'Ange prirent une chaloupe pour se rendre à Québec, et de
là au saut Saint-Louis, Le mauvais temps faillit les faire périr près de l'île d'Orléans ; une chaloupe appartenant à l'un des navires de Saint-Malo, chavira sous leurs yeux. On n'arriva à Québec que le sept. Tous les hivernants paraissaient en bonne santé. Aucune maladie n'avait sévi parmi eux durant la saison du froid. L'hiver n'avait pas été rigoureux. Les arbres commençaient à se couvrir de feuilles, et les champs à s'émailler de fleurs. C'était un printemps précoce, comme on n'eu voit plus de nos jours. Le 13, Champlain continua sa route jusqu'au saut Saint-Louis, où en arrivant, le 21, il sut par les gens d'une de ses barques en quête de traite, qu'un parti d'Algonquins tout récemment arrivés de la guerre au pays des Iroquois, s'en retournaient avec deux prisonniers. Les Français leur avaient appris la nouvelle de l'arrivée de Champlain, qui se préparait à les accompagner à la guerre, et puis à les suivre chez eux, suivant, en cela, les promesses faites de part et d'autre, deux années plus tôt. Ces sauvages promirent de redescendre de leur pays avant le milieu de la première lune, et laissèrent pour gages de leur parole, leurs rondaches de bois et de cuir d'élan, et une partie de leurs flèches et arcs. Trois jours plus tard, arrivèrent des canots chargés d'Algonquins, qui racontèrent que les mauvais traitements
qu'ils avaient eu à subir de la part des marchands français, l'année précédente, avaient détourné leurs compatriotes du commerce avec eux. Quant à Champlain, il ferait peut-être mieux de ne pas aller dans leur pays, parce que des envieux lui avaient fait tort dans l'esprit des sauvages, et en outre, son absence prolongée avait été cause que les Algonquins, désespérant de le revoir, avaient été obligés d'entreprendre seuls une guerre difficile et dangereuse.
Il y avait dans le rapport de ces sauvages une triste nouvelle, dont la réalisation pouvait nuire aux trafiquants : c'était au sujet de la traite et de la détermi nation, de la part des Algonquins, de n'en plus faire. Champlaiu comprit qu'il devait se rendre chez ces nations ; tout en agrandissant le cercle de ses découvertes, il leur ferait connaître les avantages qu'ils avaieut de conserver intactes leurs relations de commerce et d'amitié avec les Français. Pour réaliser ce dessein, il leur demanda trois canots et autant de guides. Quelques présents, distribués à propos, les décidèrent à lui prêter deux canots avec un seul guide, Champlain prit quatre Français avec lui, entre autres, le nommé Nicolas du "Vignau, " le plus impudent menteur qui se soit vu de longtemps.'^ Ce mauvais garnement était l'un de ceux qui avaient hiverné chez les sauvages et auquel Champlain avait
confié une mission spéciale, avec " un mémoire particulier des choses qu'il derait observer étant parmi eux." Pendant que Champlain était en France, du Yignau avait quitté le pa^'s et, un jour de l'année 1612, il arrivait à Paris avec une abondance de détails qu'il prétendait avoir recueillis pendant son séjour chez les sauvages du Nord. Il avait raconté à Champlain qu'il avait vu la mer du Nord, et qu'on po:i- A'ait s'y rendre du saut Saint-Louis en dix-sept jours, par la rivière des Algonquins. Cette nouvelle avait réjoui Champlain, qui crut avoir trouvé bien près ce qu'il était disposé à chercher bien loin. Mais celuici eut des doutes sur la véracité de du Yignau, et il le conjura de lui dire la vérité, lui promettant une bonne récompense, si sa relation était vraie, mais le menaçant de le faire pendre, si elle était mensongère. Du Yignau renchérit encore, et comme preuve de son dire, il remit à Champlain une description écrite du pays qu'il prétendait avoir visité. Le tout avait une telle apparence de vérité, que Champlain crut utile de communiquer ces renseignements au chancelier de Sillery, au maréchal de Brissac, au président Jeannin et à d'autres seigneurs de la cour, qui tous, d'une voix commune, conseillèrent à Champlain d'aller au pays en question. Le capitaine Georges, marchand de la Rochelle, se chargea de ramener du
Vignau au Canada, sans lui payer de salaire. Yoilà comment il se fait qu'on le retrouve au saut Saint- Louis, prêt à se mettre en route pour la mer du Nord sur un des canots algonquins. Avant que de partir, Champlain le prit sérieusement à partie ; il lui exposa tous les dangers de ce voyage, et le supplia de lui dire franchement ce qu'il connaissait, afin qu'il n'entreprit pas un voyage inutile. Du Vignau jura sur sa vie qu'il n'avait rien à retrancher de ses récits. Le départ se fit, le 2Ï mai, de Tile Sainte-Hélène, au bruit du canon. L'expédition se composait de six personnes : Champlain, un sauvage, quatre Français dont du Vignau, et un nommé Thomas (^\ qui devait servir d'interprète. Le 29, on franchit le saut Saint- Louis au moyen de portages. Deux lieues plus loin, on entra dans un lac (2) de douze lieues de circonférence, où viennent se décharger trois rivières, l'une (^) venant de l'ouest, du côté des Hurons ; l'autre W du sud ; et la troisième (^) du nord, qui circule à travers
(1) Peut-être Thomas Godefroy, l'un des principaux interprites des premiers temps de la colonie.
(2) Le lac Saint-Louis.
(:•)) Le Saint-Laurent qui, à son point de jonction avec le lac Saint-Louia, semble venir do l'ouest.
(4) La ri.MÙre Chateauguay.
(5) L/. rivière Jcs Algonquin.*, qui prit plus tard le nom do rivière de) Outaouais.
le pays des Alg-onqviiiis, des Nij^issiriniens et d'autres peuplades inconnues. Sur les trois heures du soir, 30 mai, les canots entrèrent dans cette dernière rivière, et les voyageurs passèrent la nuit sur une petite île à son entrée. Le lendemain, on franchit le lac des Deux-Montagnes, que Champlain nomma le lac de Soissons. Il fallut ensuite sauter plusieurs rapides ^^\ et parfois la forêt bordant le rivage était tellement épaisse, qu'ils furent obligés de marcher dans l'eau, traînant après eux leurs canots avec des cordes. Champlain faillit se noyer dans ce trajet. " Si je ne fusse tombé favorable entre deux rochers, le canot m'entraînait ; d'autant, dit-il, que je ne pus défaire assez à temps la corde qui était entortillée à l'entour de ma main, qui me l'offensa fort, et me la pensa couper. En ce danger je m'écriai à Dieu, et commençai à tirer mon canot, qui me fut renvoyé par le remous de l'eau c[ui se fait en ces sauts, et lors étant échappé je louai Dieu, le priant nous préserver. " f^)
Après avoir pris un repos bien gagné, nos A^oyageurs continuèrent à remonter la rivière des Algonquins, et leur première rencontre fut celle de quinze canots de sauvages Quenongebin O^), de la nation algonquine,
(1) Le long Saut.
(2) Quatrième voyage, ch 3.
(•3) Ainsi les appelle Champlain ; c'étaient les Kinounchepirini.
dont le pays était situé au sud de l'Ile des Allumettes. Il y eut échange de paroles amicales entre les deux groupes, et Champlain réussit à obtenir un des leurs comme guide, et en retour il leur confia un Français qu'ils promirent, de ramener au saut Saint-Louis, avec une lettre de Champlain qu'il avait écrite sur une feuille de tablette, faute de papier. Puis l'on se sépara, chacun allant de son côté. Chemin faisant, l'on aperçut lia- rivière " qui vient des Ouescharini " (^), une autre " qui vient dli nord (2)^ où se tiennent les Algonquins/'une troisième qui vient du sud, où àson entrée il y a une chute d'eau admirable, f^^) " Les sauvages passent? dessous par plaisir sans se mouiller que du poudrin que fait la dite eau." Après avoir vaincu de grandes difficultés, les canotiers arrivèrent au pied d'un " saut qui^ est large de demi-lieue, et descend de 6 à 7 brasses de haut." (*) Les sauvages l'appelaient Asticou, c'est-à-dire chaudière.
Le cinq juin, l'on atteignit " un grand saut qui comprend près de trois lieues de large, où l'eau descend comme de dix ou douze brasses de haut en. talus, et fait un merveilleux bruit. " L'on passa
(1) Les Ououiechkaïrini, ou la Petite Nation des Algonquins. La rivière qui vient de leur pays s'appelle aujourd'hui rivière de la Petite Nation.
(2) La Gatiûeau.
(3) La chute de la rivière Rideau.
(4) La chuté de la Chaudière n'a que 34 pieds de hauteur.
CHAMPLAIN ET LES AT.GOXQUINS 32o
•deux autres sauts (^), puis on entra dans un autre lac (2) de six à sept lieues de long", où se décharge fine rivière (^^ venant du sud ; les peuples qui l'hat)itaient étaient appelés Matou oûescarini. On vint se reposer le 5 juin dans une des des. Champlain fit planter à son extrémité, dans un endroit dominant, une croix avec les armes de la France. Il la nomma, pour cette raison, T'île Sainte-Croix. Le 6 juin, l'on tiuitta cette lie, et après avoir navigué une partie du jour, on dut se débarrasser des bagages et même d'une partie des pro taisions, pour faire un portage long et extrêmement fatigant. A cet endroit, Champlain prit la latitude au moyen de son astrolabe, et il dit qu'il a trouvé 4fif degrés, (^) Quelques lieues
(1) Le rapide de? Chats,
(2) Le lac d«s Chats,
(3) LaTivtèixî Madawaska, ou des Madaouaskarini-.
(4) Au mois d'août 186", un nommé Overtnan trouva sur sa terre, îut la roartie nord-est ^u lot numéro 12, second rang, towuship Ross, comté de Ren- ■frew, un astrolabe 'jue l'on suppose avoir été perdu par Chaitiplain pendant son exploration de l'Outaouais supérieur, en 1613. Ce fut durant la journée <da 6 juin qu'il traversa le 2e rang de ce township. Cet astrolabe est en cuivre 'et pèse environ trois livres. Il mesure, à l'extérieur, 5 pouces 16 lignes sur "Kl pouces ; l'épaisseur du cuivre est d'un huitièifie de pouce au sommet et de six seuièmes à la base. Li date de 1603 est gravée sur cet instrument. ï>es deux quarts du cerc'e sont divisés en degrés, commençant du sommet à, la base, et réciproquement, courant de chaque côté, c'est-.\-dire à droite et à ^gauche, depuis 1 jusqu'.à 96. Un anneau mebile, placé au zénith, servait h ■suspendre l'instrament au cours des observations. Un indicateur, également icobilc, jiivote sur le centre et est percé de deux yeux par lesquels passait la
plus haut, l'on aperçut un lac de six lieues de long W^ sur deux de large, où Ton fit rencontre d'un chef sauvage appelé Nibachis. L'arrivée des Français parut le surprendre. Ces naturels ne pouvaient s'expliquer comment ils avaient pu surmonter les difficultés d'une navigation aussi dangereuse. Il fallait un courage plus qu'ordinaire pour franchir cette succession presque ininteiTompue de rapide» de toute dimension, bordées de forêts vierges dont les fourrés étaient, pour le plus graiid nombre, inaccessibles. Les sauvages des environs s'occupaieni d'agriculture, récoltaient du maïs, mais la chasse était leur principale occupation, contrairement à la coutume huronne. Champlain visita leurs champs et leurs jardins. Avant de labourer la terre, ils faisaient brûler les arbres, dont les pins constituaient la plus grande partie, et puis ils semaient le blé-d'Inde, grain à grain, comme les Indiens de la Floride. A cette époque ^e l'année, V juin, il avait atteint environ quatre pouces de hauteur.
lumière quand Champlain prenait Ii» hauteur du soleil. A partir du 6 juin, Champlain no se sert plus de l'expression usuelle : J^ai pris la latitude, il dit simplement; Vile est à<)° degrés ; j'étais aous le ^'^ . Ce changement d'expression, fiicile à constater à la lecture de ses récits, joint à la découverte de cet instrument qui lui est contemporain, — la date 1603 l'indique assez, — •t dont on taisait à cotte époque un fréquent usage, prouve d'une façon presque incontestable, que c'est Champlain qui le perdit le C juin 1613. (1) Le lac du Rat-Musqué n'a pas cette dimension.
Nibacllis connaissait Champîain de réputation. Il «entretenait xine haute opinion de lui, et il le fit bien voir, quand il lui dit C|u'il venait à bout de tout ce qu'il entreprenait, faisant allusion au voyage que notre illustre Français était à la veille -de terminer- Le sa^^amo offrit à Ciiamplain de le conduire auprès de Tessouat, résidant à huit lieues plus en amont, sur le bordxTun grand lac. La bourg-ade commandée par cet illusti'^ capitaine que Champîain avait déjà rencontré à Tadoussac, en 1603, était située près d'une île bien boisée de ehaînes et de pins, naturellement fortifiée, et qui, d'après Champlain,peut avoir 20 lieues <le longueur, sur 3 ou 4 de large. (^) En revoyant Champîain, Tessouat ne put en croire ses yeux, ei- •CTwt rêver. Ce fat une vraie fête, pour ce brave indien, que l'arrivée dans son pays, d'un homme aussi ■distingué que ce Français, le plus grand qu'il eût <,'onnu. Ckamplain fit d'abord une exploration générale de l'île, et rendit vï-site à tous les capiiaiues et princij)aux guerriers. Comnae 1« .teiTain n'annonçait pas la fertilité, Champîain leur fit remarquer qu'ils «eraient mieux dans bien d'antree endroits pour y
(1) L'île des Allumettes est longue rt« sis milles et large du quart; eepcn- •dant Champîain lui donna plus tard dix lieues de longueur. Cette île fut ■pendant longtemps le poste priaeipal des sauvages de cette raste contrée. Les peuplades qui l'habitaient étaient connues sous le nom do Saurages de •j'Ilo. C'^étaient les Kicbesipirini, hojnmes de 1-a Grande-Rivière.
cultiver le maïs. Ils firent réponse qu'ils avaient choisi cette ile, parce qu'elle était difficile d'accès ; ils la considéraient comme un boulevard à Fabri des ennemis ; cependant ils étaient prêts à aller demeurer au saut Saint-Louis, à côté des Français, qu'ilsestimaient de bons voisins. Champîain leur dit que,, pour cette année, il ferait seulement abattre îe bois et casser de la pierre pour y bâtir un fort. Â cette nouvelle, les sauvages poussèrent mrlle exclamationsde joie. Kendez-vô-us leur fiit donné pour le lendemain à la cabane de Tessouat, de Tautr© côté de la rivière.
Cbamplain vit pour la première fois,, ce jour-là, un cimetière de sauvages, ce qui le jeta dans un*e telle admiration qu'il ne put s'empêcher de l'exprimer. Nousconnaissons cette coutume, encore en vogue parmi les sauvagesdel'buest, d'ensevelir les morts de peaux: de cas.tor ové d'autres robes àe faurrures, et de les. mettre dans une caisse d'écorce qu'ils placent ensuite sur un échafaud, au-dessus du sol. Au pied' du mort, on rangeait des armes, quelques pains et une courge remplie d'huile. Cette manière de traiter les morts était particulière aux Algonejuius et aux Hurons, car les Iroquois enterraient les ieurs.
A l'heure et au jour dits, les chefs dte l'île étaient assemblés chez Tessouat^ chacun portaait son écuelle-
de hois ets2i micoanne, prêts à faire honuenr à la sagamité,et aux divers ragoûts de poisson plus ou moins dégoûtants, accompagnés d'eau claire pourT^reuvage. La tabagie faite, chacun emplit son calumet de petun .; on en offrit un a Champlain, et puis l'on fuma en silence durant une bonne demi-heure. Champlain prit alors la parole, et prononça un long discours que l'interprète Thomas traduisait dans leur langue. Il était venu chez eux pour leur assurer son amitié, et leur affirmer, une fois de plus, qu'il désirait les assister dans leurs guerres, suivant sa promesse. Le roi de France lui avait ordonné de venir les voir, afin de connaître la fertilité de leurs terres, d'explorer leurs lacs, leurs rivières et la Mer qu'ils lui avaient dit exister dans leur pays. Comme il désirait se rendre chez les Nipissiriniens, il les priait de lui prêter quatre canots avec huit sauvages pour l'y conduire. Ce discours terminé, ils recommencèrent/à fumer, aru milieu d'une conversation tenue à voix basse, comme pour délibérer sur ce qu'ils diraient. Tessouat porta la parole au nom de tous : " Nous t'avons toujours reconnu plus affectionné pour nous, s'adressant à Champlain, qu'aucun autre Français. La démarche que tu viens de faire, en risquant ta vie pour venir nous voir, est une preuve que tu es notre ami. Yoilà pourquoi nous te voulons du bien, comme si tu étais
l'un de nos enfants. Cependant, l'année dernière tu as manqué à ta parole ; 2000 sauvages sont allés au saut Saint-Louis pour te rencontrer dans le but d'aller ensemble à la guerre, et te faire des présents. Ne t'ayant pas vu, ils ont eu beaucoup de chagrin, parce qu'ils te croyaient mort, comme on le leur avait dit. Les Français qui étaient au saut n'ont pas voulu assister à nos guerres, et quelques-uns d'entre eux nous ayant maltraités, nous avons résolu de ne plus descendre au saut. Maintenant, nos guerriers, au nombre de douze cents, sont dans le chemin de la guerre. Nous te donnerons quatre canots, mais tu as tort d'entreprendre ce voyage diiiicile ; les Nipissiriniens sont des sorciers, ils font mourir leur monde par des maléfices et par le poison, et ils sont nos ennemis. Ne compte pas sur eux pour la guerre, car ils n'ont pas de cœur." (i)
A cette harangue, dont la conclusion n'était pas rassurante, Champlain répondit qu'il voulait tout simplement visiter cette tribu, et s'en faire l'ami, afin de mettre à exécution son projet d'atteindre la mer du Nord ; qu'il n'ajoutait aucune croyance à leurs sortilèges, qui n'auraient aucun pouvoir sur lui, parce que Dieu l'en préserverait ; qu'il connaissait les
^1) Quatrième voyage, ch. 4.
herbes vénéneuses, et se garderait bien d'en manger. Sur ce, ils accordèrent les embarcations dont Champlain avait besoin pour remonter le cours de la rivière. Puis il les quitta, et consacra le reste du iour à se promener dans leurs champs remplis de citrouilles, de faséoles et de pois français. Pendant qu'il examinait la culture imparfaite des sauvages, le truchement Thomas s'était glissé au milieu d'eux et avait pu saisir l'expression d'un grand mécontentement au sujet du voyage de Champlain chez leurs ennemis. Ils étaient fermement convaincus que leur allié ne reviendrait pas vivant. Personne maintenant voulait l'accompagner. Valait mieux, disaientils, attendre à l'année suivante, afin de préparer une bonne escorte à Champlain. Ce changement de front consterna Champlain, qui se croyait à la veille de réaliser un rêve entretenu de longue date. Il courut à eux et leur dit qu'il les avait toujours considérés comme des hommes courageux et de francs alliés, mais qu'en cette circonstance, ils faisaient preuve de ftiiblesse et de duplicité, et cju'il était plus simple de ne point faire trait d'amitié, s'ils ne lui en donnaient pas de preuves. Puis il finit par leur demander deux canots et quatre sauvages seulement.
Mais Champlain ne comptait pas avec l'entêtement de ces nations, et encore moins avec leurs ruses,
car ils n'étaient pas convaincus dé ce qu'ils disaient. I)e nouveau ils lui représentèrent la difficulté des passag-i^s, le nombre des sauts, la méchanceté de ces peuples, et surtout leur crainte de le perdre pour toujours. Champlain leur répliqua qu'il était mécontent de leur peu d'amitié ; qu'il avait amené avec lui un garçon, et en même temps, il désignait du Yignau, qui, étant allé dans le pays des Nipissiriniens, n'avait pas trouvé ces peuples aussi mauvais. Tous se prirent à examiner le jeune Français, et surtout Tessouat avec qui il avait passé tout un hiver. Le vieux capitaine l'apostropha aussitôt en ces termes : " Nicolas, est-il vrai que tu as dit avoir été aux Nipissirini ? O — Oui, j'y suis allé, répondit-il. — Alors tous les sauvages se jetèrent sur du Vignau, en proférant de grands cris, comme s'ils eussent voulu le dévorer tout vivant. Puis Tessouat reprit son interrogatoire : " Tu es un fieffé menteur ; tu sais bien que tous les soirs tu couchais dans ma cabane, avec mes enfants, et que tous les matins tu t'y levais. Si tu as été vers ces peuples, ça été en dormant ;
(1) Les Nipissirinicns citaient algonquins, mais leur réputation de sorciers les avait rendus retloutables dos autres nations, même algonquines. Jean Nicolet hiverna souvent chez eux, et les Jésuites y établirent la mission du Saint- Esprit. On les appelait indifFôrcmment Nipis.'ings, Bissiriniens et Nipissirinis. Les Hurons les connaissaient sous le nom do Askioouanehronons ; pour les Français, c'étaient les Sorciers.
comment as-tu été assez imprudent pour avoir ainsi trompé ton chef partes mensonges, et assez méchant pour lui faire risquer sa vie parmi ces sauvages ? Ta es un homme perdu ; il devrait te faire mourir, plus cruellement que nous ne faisons à l'égard de nos ennemis. Je ne m'étonne pas s'il insiste tant, après le langage rassurant que tu lui as tenu. "
Ce fut au tour de Champlain à apostropher l'imposteur ; il lui enjoignit de répondre à ces gens-là. Mais du Yignau resta muet et tout tremblant de peur. Champlain l'attira à l'écart, et pour la dernière fois ii le conjura de lui dire franchement la vérité. Le misérable menteur affirma de nouveau qu'il avait vu la mer et la lui ferait voir, si les sauvages voulaient lui prêter des canots.
Sur l'entrefaite, Thomas vint avertir Champlain que les sauvages parlaient d'envoyer secrètement quelques-uns des leurs avertir les Nipissiriniens de son arrivée prochaine dans leur pays. Celui-ci courut trouver les sauvages et leur dit avoir rêvé, la nuit précédente, qu'ils avaient l'intention d'envoyer à son insu un canot chez leurs ennemis. C'était un moyeu assez habile d'arrêter leur plan, car les Indiens, dans leur naïve crédulité, pouvaient s'imaginer que Champlain était doué d'une vue surnaturelle. Tout de même ils se montrèrent scandalisés de ce qu'il
semblait se fier davantage à la parole d'un menteur qu'à celle de tant de capitaines amis. " Mais, leur dit Champlain, ne savez-vous pas que mon garçon est allé à la mer du nord avec un des parents de Tessouat, et que, du rivage, il a vu périr un vaisseau anglais, dont l'équipage, composé de quatre-vingts marins, a été massacré par les Indiens ? " " C'est un menteur, s'écrièrent-ils, il faut le faire mourir. Qu'il nomme celui avec qui il a fait ce voyage, qu'il donne les noms des lacs, des rivières et des chemins par où il a passé ? " Du Vignau répondit qu'il avait oublié le nom de son compagnon de route, bien qu'il l'eût rappelé plus de vingt fois à Champlain, même le jour précédent. Quant au pays qu'il avait parcouru, il leur dit qu'il l'avait décrit sur une carte que Champlain lui fit interpréter aux sauvages. Ceux-ci le poussèrent à bout de questions, mais du Vignau se retrancha dans un mutisme absolu. Ne pouvant comprendre que ce jeune homme, qui n'avait jamais fait de voyage au Canada avant son séjour avec les Algonquins de l'Ile, eut inventé une carte aussi détaillée, Champlain voulut tenter une dernière épreuve. Cette fois la situation était sérieuse, et du Vignau la comprit. Le canot était prêt à partir, et l'on n'attendait plus qu'un signe pour le mettre à l'eau. Alors Champlain, l'interpellant encore,lui exposa tout
ce qui s'était passé jusqu'alors, le voyage pénible qu'il avait fait, sans compter celui qui se présentait sous des couleurs peu riantes. " J'ai tout oublié, lui dit-il, fatigues, ennuis, tracasseries ; nous allons continuer notre route, mais je t'avertis que si tu m'as trompé, tu seras pendu et étranglé sans miséricorde. " Du Vignau réfléchit pendant quelques instants, puis se jetant aux genoux de Champlain, il lui demanda pardon de l'avoir trompé. Tout ce qu'il avait affirmé sur sa parole était de la fantaisie ; il n'avait jamais vu cette mer, il avait eu recours à cette ruse pour revenir au Canada. Transporté de colère, Champlain ordonna à cet efironté menteur de disparaître à ses regards. A la demande de Champlain, Thomas le fit parler, afin de savoir quelle direction il prendrait. Il déclara que si Champlain consentait à le laisser derrière lui, il irait à la découverte de la mer en question, dût-il en mourir à la peine. Dans l'intervalle, Champlain avait raconté aux sauvages la scène qui venait d'avoir lieu entre lui et du Yiguau. Après lui avoir reproché son peu de confiance dans leurs paroles, ils ajoutèrent : " Ne vois-tu pas qu'il t'a voulu faire mourir ; donnele nous, et nous te garantissons qu'il ne mentira plus. " Champlain leur défendit de lui faire aucun mal, car il voulait le ramener au saut, pour voir la
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figure qu'il ferait en présence des messieurs de la traite auxquels il avait promis d'apporter de l'eait salée.
Champlain comprit qu'il était inutile de passer outre, pour n'arriver peut-être n aucun résultat, car cette mer pouvait bien n'exister que dans l'imagination des sauvages. En tous cas, il y avait trop de risques à poursuivre un voyage déjà bien pénible, et en s'aventurant dans la direction que lui indiquaient les plus forts en science géographique, ce n'eût été qu'une expédition ébauchée, et conséquemment à refaire. Avant de dire adieu au bon vieux Tessouat, il invita les sauvages à venir au saut Saint-Louis, où il attendait quatre vaisseaux chargés de marchandises de traite. Pour dernier souvenir à cette terre et à ces peuples, qu'il ne devait revoir que quelc[ues années après, Champlain fit ériger sur le bord du lac, dans un endroit proéminent, une grande croix de cèdre blanc, sur laquelle il avait gravé les aj-mes de la France, avec injonction aux sauvages de la conserver intacte, s'ils voulaient vivre en paix avec leurs voisins ; sinon, il leur arriverait malheur.
Le dix-huit juin, les Français prirent congé de Tessouat, lui firent quelques présents, et Champlain lui promit, si Dieu lui conservait la santé, de revenir
Tannée suivante, avec une bonne escorte de guerriers. Le vieux sagamo s'engagea, de son côté, à réunir une grande armée pour la même époque, et il confia son fils à Champlain pour lui servir de guide jusqu'à la fin de son voyage. Quarante canots à la fois partirent de l'île, avec des fourrures en assez grande quantité. En chemin, ils virent s'adjoindre à eux neuf grands canots de Ouescharini, montés par quarante hommes forts et puissants, et plus loin une dizaine d'autres, lesquels réunis aux vingt qui avaient pris les devants, formaient un contingent de quatre-vingts embarcations. La descente s'opéra à petites journées, et non sans rencontrer les mêmes embarras que dans la montée. Au saut de la Chaudière, les sauvages se livrèrent à une cérémonie que Champlain rapporte avec des détails minutieux : " Après avoir porté leurs canots au bas du saut, ils s'assemblent en un lieu, où un d'entre eux avec un plat de bois va faire la quête, et chacun d'eux met dans ce plat un morceau de petun ; la quête faite, le plat est mis au milieu de la troupe, et tous dansent à l'entour, en chantant à leur mode ; puis un des capitaines fait une harangue, remontrant que dès longtemps ils ont accoutumé de faire telle offrande, et que par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis, et qu'autrement il leiir arriverait du malheur, ainsi que leur persuade le
diable, et vivent en cette superstition. Cela fait, le harangueur prend le plat, et va jeter le petun au milieu de la chaudière, et fout un grand cri tous ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux, qu'ils ne croiraient pas faire bon voyage, s'ils n'avaient fait cette cérémonie en ce lieu, d'autant que leurs ennemis les attendent à ce passage, n'osant pas aller plus avant, à cause des mauvais chemins, et les surprennent là : ce qu'ils ont quelquefois fait." W
La flottille arriva au saut le dix-sept juin. Le capitaine l'Ange, qui était l'homme de confiance de Champlain, l'informa que le sieur de Maisonneuve, de Saint-Malo, était arrivé avec trois vaisseaux, et qu'il était muni d'un passeport du prince de Condé lui permettant le trafic avec les sauvages. Il fut en conséquence décidé entre Champlain et ces derniers, que la traite se ferait avec tous les capitaines de pataches, indistinctement. Puis, ayant fait venir du Vignau eu présence des sauvages et des Français réunis, il lui fit avouer ses impostures. Le misérable demanda grâce encore une fois, et promit de réparer sa faute en tâchant de découvrir la mer du nord. Champlain lui pardonna à cette condition.
Pendant son absence, les Français avaient passé le temps à chasser dans le voisinage, et chaque jour ils
(1) Quatrième vuj-agc, ch. 5.
abattaient cinq on six cerfs. Le jonr de la Saint- I^arnabé, du Parc et deux de ses compagnons en tuèrent neuf. Ils avaient vécu aussi de tourtes, qui étaient en nombre incroyable, et du produit de leurs pêches ; " aussi, s'écrie Champlain, étaient-ils tous au meilleur point que moi, qui étais atténué par le travail et la fâcherie que j'avais eue, et n'avais le plus souvent mangé qu'une fois le jour, de poisson mal cuit, et à demi rôti." d)
La traite terminée, Champlain pria les sauvages d'amener avec eux deux jeunes Français, afin de leur faire connaître leur pays, mais à condition de les ramener l'année suivante. Ils ne vouluient pas d'abord, craignant qu'ils ne tinssent une conduite aussi méprisable que celle de du Vignau, mais ils finirent par céder devant les reproches de Champlain, qui leur représenta c[ue leur refus équivaudrait à de l'inimitié. Or, ils tenaient à vivre en bons termes avec lui. Quant à du Vignau, personne n'en voulut, et Champlain l'abandonna à la garde de Dieu.
N'ayant plus rien à faire au pays, Champlain résolut de s'embarquer dans le premier vaisseau qui ferait voile pour la î'rance. Le sieur de Maisonneuve lui offrit passage sur le sien ; cette offi'e fut acceptée.
(1) Quatrième voyage, ch. 5.
Il partit accompagné de l'Ange, le vingt-sept juin, laissant au saut les autres patach.es, qui attendaient que les sauvages fussent de retour de la guerre pour compléter leurs négociations. Le navire malouin partit de Tadoussac, le huit juillet, sortit de Gaspé, le dix-huit, et arriva à Saint-Malo, le vingt-huit août. Le premier soin de Champlain fut de s'aboucher avec plusieurs marchands de cette ville, en vue de former, avec leur coopération, une société puissante, laquelle, grâce à des privilèges spéciaux, pourrait tirer de la Nouvelle-France des avantages matériels innombrables: En terminant ce chapitre, nous nous écrierons avec Champlain : " Dieu par sa grâce fasse prospérer cette entreprise à son honneur, à sa gloire, à la conversion de ces pauvres aveugles, et au bien et honneur de la France." (^)
(1) Quatrième voyage, eh. 5.