CHAPITRE SEIZIÈME
Motifs de Ûhamplaia pour coloniser la Nouvelle-France.- — Travaille surtout à l'extension du catholicisme au milieu des barbares. ^ Le sieur Houeî, secrétaire du Roi, vient à son aide. — Le Père du Verger, provincial des KécoUets. — Etats généraux approuvent le plan d'envoyer des missionnaires au Canada. — Lettres patentes royales. — Permission du nonce papal. — Les Pères le Caron, .Jamay et d'Olbeau, le Frère du Plessis, premiers missionnaires. — Séjour de Ciiamplain à Rouen. — Départ des religieux et de Champlain pour Québec. — Difficultés qu'ils doivent surmonter. — Amitié de Champlain pour les Récollets»
L'afiection, on pour mieuît dire, la passion de Champlain pour faire des découvertes dans la Nouvelle-France, le rendait de plus en plus désireux de parcourir le pays dans toutes les directions, afin de se le rendre familier jusque dans les moindï-es détails. Les seuls rnoyens de communication à sa portée consistaient dans la chaloupe ou le canot sauvage ; cela pouvait suffire pour remonter le cours des rivières ou traverser les lacs. Mais pour bien connaître un pays, il n'importe pas seulement de savoir s'il est
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bien ou mal arrosé, s'il renferme des riA'ières plus ou moins navigables, des lacs poissonneux, des pouvoirs d'eau en abondance. Or, jusqu'à présent, le fondateur de Québec avait poussé ses explorations avec une vigueur et une célérité cjui étonnent ; il avait remonté la rivière des Iroquois, jusqu'au lac Champlain ; il s'était enfoncé vers les sources de la rivière des Outaouais, avec un courage tel, que les Algonquins ne purent s'empêcher de lui en exprimer leur admiration ; les premières avenues du Sagaenay n'avaient pas échappé à ses regards inquisiteurs. Mais il lui restait encore beaucoup à voir, encore plus à connaître : ainsi la fertilité du sol sous les différentes latitudes du pays, les coutumes et les mœurs des sauvages, surtotit de la grande tribu huronne, la plus nombreuse, une des plus puissantes, et petit-être la mieux disposée à recevoir la semence évangélique, à cause de ses dispositions sédentaires. Champlain entretenait toujotirs la lottable ambition d'introduire les idées chrétiennes chez ces peuples barbares, afin de les amener par la suite à la civilisation. C'est ce qu'il dit clairement, et ce qui ressort de ses nombreux récits. Rentré en France, en 1614, il écrivait ces mots, qui nous font bien connaître ses intentions à cet égard : " Ne perdant courage, dit-il, je n'ai laissé de poursuivre et fréquenter plusieurs nations de ces
peuples saurages, et familiarisant avec eux, j'ai reconnu, et jugé, tant par leurs discours, que par la connaissance déjà acquise, qu'il n'y avait autre ni meilleur moyen, que de patienter, laissant passer tous les orages et difficultés qui se présenteraient, jusqu'à ce que sa Majesté y apportât l'ordre requis, et en attendant continuer, tant les découvertures au dit pays, qu'à apprendre leur langue, et contracter des habitudes et amitiés, avec les principaux des Villages et des Nations, pour jeter les fondements d'un édifice perpétuel, tant pour la gloire de Dieu, que pour la renommée des Français."
A-t-on jamais remarqué la portée de ces paroles dans la bouche du fondateur de Québec ? Est-ce le langage d'un vulgaire trafiquant de pelleteries, ne cherchant à étendre ses relations avec les naturels du pays que pour en retirer une fortune, objet de son ambition ? Quel est son but en réalité, dans toutes ces démarches, où il ne rencontre que déboires et mécomptes ? Est-ce la curiosité du touriste, ou l'ambition du savant, à la recherche des secrets de la nature ? Champlain aimait à s'instruire, sans doute, et au point de vue de la science nautique et géographique il s'est élevé à une grande hauteur, mais il voulait faire servir ces connaissances variées à la
grande et noble cause de sa religion, sans oublier dans ses motifs, l'honneur de sa patrie. Aussi nous disons,, sans vouloir placer Champlain sur un piédestal plus élevé qu'il ne convient, que sa conduite générale est digne de notre admiration. Son dévouement à la eolo-uie naissante ne se démentit Jamais, depuis le jour où il posa le pied sur le rivage de Québec jusqu'à son heure suprême i dévouement aux habitants, privés de ressources et souvent persécutés dans leurs biens et leur foi ; dévouement aux pauvres sauvages. en proie aux famines, aux guerres et à l'idolâtrie ; dévouement à la religion catholique et à ses héroïques apôtres. Les événements prochains nous apporteront la preuve convaincante que Champlain songeait sérieusement, à l'époque où nous eu sommes rendu de son histoire, à faire parvenir la connaissance de Dieu au sein de ces peuples vivant sans religion,, comme des brutes. " Je jugeai à part moi, dit-il, que ce serait faire une grande faute si je ne m'employais à leur en préparer quelque moyen.'' Cette faute, il sut l'éviter. Aussi doit-on savoir lui eu attribuer l'honneur. Non seulement il eutTidée d'amener des missionnaires au Canada, mais c'est lui-même qui réust>it à la réaliser. Naturellement le concours de personnes aussi pieuses que zélées à étendre la doctrine du
Christ sur cette terre de désolatiou, contribua puissammeut à donner de l'essor à son œuvre. Le bon vouloir des religieux de saint François, seconda beaucoup ses efforts. Mais, enfin, ce fut Champlain qui, par sa persévérance et par son habileté, mena le plan à bonne fin, comme nous allons voir.
Eentré en France en 1614, il s'occupa activement à fonder une société de marchands qui dirigerait les affaires matérielles de la colonie. Nous l'avons vu à l'œuvre dans la ville de Saint-Malo, aussitôt après son arrivée sur le vaisseau du sieur de Maisonneuve. (i) A Eouen il s'employa au même but. Les anciens associés de La Rochelle reçurent également communication du nouveau projet. Tous convinrent que les organisations antérieures avaient été défectueuses, et qu'il fallait mettre la compagnie projetée en état de résister aux empiétements des marchands étrangers. Comme il fallait nécessairement obtenir l'assentiment du roi et du vice-roi de la Nouvelle-France, il fut convenu que les intéressés se rendraient à Fontainebleau et y discuteraient ensemble les articles du contrat. Au jour dit, les Malouins et les Rouennais arrivèrent, mais les Rochelais firent défaut. La compagnie fut formée, chacune des villes coopérant
(1) Voir note 10 en appendice.
pour un tiers dans les dépenses et devant, en retour, partager dans la même proportion, s'il y avait des profits. Mais les marchands de La Rochelle, pour une raison ou pour une autre, ne répondirent pas aux espérances que l'on fondait sur eux. Rouen et Saint-Malo se virent alors dans l'obligation de prendre charge de l'affaire, moitié pour moitié. Après mille difficultés, la société fut constituée pour onze ans, le contrat fut approuvé et ratifié par le roi et par le prince de Condé. Les Rochelais essayèrent plus tard de molester les marchands des autres villes, et un procès qu'ils suscitèrent à ce propos, finit par tourner contre eux. Quelques particulière de Saint- Malo, jaloux aussi de se voir frustrés de leur liberté dans les affaires de traite, réussirent, à force d'intrigues, à faire insérer dans le cahier général des Etats tenus à Paris, qu'il serait permis d'avoir le commerce des i>elleteries, libre pour toute la province de Bretagne. L'article qui le leur défendait, fut maintenu, par l'intervention du prince de Condé, mis au courant de l'affaire par Champlain.
La grande question matérielle était réglée à la satisfaction de tous ceux qui portaient quelque intérêt à la Nouvelle France. Champlain se mit immédiatement à la recherche de religieux " qui eussent le
zèle, et affection à la gloire de Dieu, pour les persuader d'envoyer, ou se transporter en ces pays, et essayer d'y planter la foi, ou. du moins y faire ce qui y serait possible selon leur vocation." Il avait communiqué son dessein à plusieurs personnes du monde, qui pouvaient l'aider de \e\\r bourse et de leur influence. Le premier qui entra pleinement dans ses vues, fut le sieur Houël (^\ secrétaire du roi, contrôleur général des salines de Brouage, homme d'honneur, pieux, zélé pour les œuvres religieuses, et bien connu par le fondateur de Québec. Ce distingué personnage lui dit qu'il connaissait de bons pères religieux, de l'ordre des E-écollets, avec qui il était familier, qui condescendraient aisément à entreprendre le voyage du Canada. La question de leurs dépenses serait facile à régler, car il ne pouvait pas en coûter beaucoup pour la vie de trois ou quatre religieux; il était prêta souscrire sa quote-part pour assurer le succès d'une aussi belle mission. Le sieur IIoucl fit part du projet au Père du Verger, provincial de l'Immaculée-Con-
(1) Louis Houël se qualifiait d'éeuycr, de conseiller du roi, contrôleur général des salines de Brouage et traites de Saiutonge, sieur de la icrre du Petit-Pré (fief situé sur la paroisse de Gournay, "pays de Caus."). Il avait épousé Marie Le Provost, fille de Christophe Le Provost, sieur de M:ii.is?i?, dont il eut trois enfants: Charles, Kobert et Jladeleine. Cette de-nic-rc ('[lousa on seconde noces Jean Bochard, sieur de Chainpigny, qui fi;t intendant de la Nouvelle-France, sous le gouverneur de Frontenac.
ception 0), " religieux d'une grande vertu et d'un rare talent." Ce religieux était alors au couvent de son ordre à Brouage. Les confrères qu'il mit au courant de la lettre de Houël, s'offrirent tous à aller au Canada. Deux furent envoyés à Paris, munis d'une commission de leur supérieur, laquelle, pour être valide, devait porter l'approbation du nonce du pape. Mais celui-ci les référa au général de leur ordre, ou plutôt au provincial de la province de Saint-Denis, qui était alors le R. P. G-arnier de Chapouin. Ce dernier s'en ouvrit au prince deCondéet aux cardinaux et évêques alors assemblés à Paris pour les Etats Grénéraux; ils louèrent l'idée d'envoyer des Récollets dans ces missions lointaines, et promirent de prélever entre eux une partie des fonds nécessaires à l'entretien de quatre religieux. Champlain fut à son tour trouver les vénérables prélats pour les remercier de leur patronage, et il les engagea à intéresser à son œuvre, des personnages aussi bien disposés qu'eux eu sollicitant leur aumôme. Ils lui firent remettre,
(1) Les R<^'collcts donnaient ce nom à leur province de la Touraine pictavienne, qui coiuprcnait la Touraine, le Poitou et la Saintongc, dont ressortissait le couvent de Brouage. La Franco été ainsi divisée pareux en diverses provinces: celle do Saint-Denis ou de France, la province d'Artois, la province d'Aquitaine, la province do Bretagne, etc. — E. Révcillaud, apud HiHoirc chronol<i()ique de la Nouvelle- France, eto, par lo P. Sixto lo Tac, récollect, p. 89, 90, on note.
quelques jours plus tard, près de quinze cents livres. Cette somme était destinée à l'achat de chapelles portatives, de linge, d'ornements d'église et d'autres objets nécessaires à la mission. De leur côté, les marchands de Rouen s'engagèrent à nourrir, entretenir et transporter gratuitement jusqu'au nombre de six, les E-écollets qui iraient au Canada en qualité de missionnaires. Le roi accorda au Père Provincial des lettres patentes (^) pour la future église canadienne ; le nonce C2) enfin, lui accorda verbalement les permissions requises, conformément aux ordres du souverain Pontife, en attendant un Bref, c^ui ne fut expédié que le 20 mai 1618.
Le choix du P. Garnier pour fonder le personnel de la mission, iomba sur les Pères Denis Jaraay, Jean d'Olbeau et Joseph Le Caron. Le frère du Plessis devait les accompagner. Ces quatre religieux étaient également remarquables par leurs vertus et leur zèle apostolique. Le Père Jamay,aussi bien connu sous le nom de Père Denis, i de même que le Père Le Caron, était indifféremment appelé le Père Joseph, était revêtu de la fonction de commissaire, et le
(1) Voir pièce E, appendice.
(2) Le nonoe à Paris, en 1015, était Robert Ubaldini, ot non pas Guy de Bentivole, archevêque de Rhodes, comme le dit l'abbé Faillou. Le savant historien ne s'est pas aperçu sans doute que lo Bref ne fut émis qu'en 1618 par la nonciature de Paris, Ecntivolo ayant remplacé Ubaldiini dans l'intervalle.
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Pore d'Olbeau devait lui succéder, eu cas de mort. Ces trois religieux u'avaieut que des pouvoirs ordinaires ; admiuistrer les sacrements, à l'exception de ceux qui exigent L; caractère épiscopal, célébrer la messe sur des autels portatifs, en des lieux décents et honnêtes, et accorder certaines dispenses de mariage. I.e roi autorisait le Provincial des Récollets à construire un ou plusieurs couvents en Canada, et lui permettait d'envoyer autant de religieux qu'il jugerait nécessaire. Mais ou dut se contenter,pour la première année, d'un faible contingent. Nous verrons ce nombre s'accroître insensiblement, à mesure que les besoins se feront de plus en plus sentir, sans toutefois dépasser les modestes proportions que la pauvreté et les communications difficiles tendaient sans cesse à restreindre.
Champlain avait choisi la ville de Rouen pour réunir ces Pères, avant de prendre passage à Honfleur sur le vaisseau de Pont-Grravé. Ils y séjournèrent quelque temps ensemble, tout en faisant leurs préparatifs de départ. " Et cependant, dit Champlain, on se prépara pour la conscience, à ce c[ue chacun de nous s'examinât et se purgeât de ses péchés, par une pénitence, et confession d'iceux, afin de faire son bonjour et se mettre en état de grâce, pour puis après étant plus libres, chacun en sa conscience, s'exposer en la
grâce de Dieu, et à la merci des ragues de cette grande et périlleuse mer. " Le 2-P jour d'avril 1615. le Saint-Etienne, de trois cent cinquante tonneaux, faisait voile deHonfleur, et, poussé par un vent favorable, il venait mouiller, un mois plus tard, devant Tadoussac, après une magnifique traversée, sans tempêtes et sans glaces. Le 25 mai, jour de l'arrivée des bons Pères, était la fête de la Translation de saint François d'Assise, fondateur de leur ordre. Cette coïncidence fut regardée comme un bon augure pour l'avenir de la mission. Un mois après, jour pour jour, le père d'Olbeau devait célébrer la messe dans l'humble chapelle construite au pied de la côte de la montagne de Québec, par les soins des religieux et la coopération active du fondateur de la colonie française.
En mettant le pied sur le sol du Canada, ces braves missionnaires allaient se trouver eu face de difficultés, assez faciles à prévoir pour ceux qui connaissaient l'esprit du temps, et les conditions d'existence de la compagnie des marchands, patronnée par Henri de Condé. Plusieurs de ceux-ci appartenaient à la religion prétendue réformée, comme l'appelle Champlain, et il va de soi que leurs sympathies n'étaient pas dirigées vers le catholicisme et sa transplantation à l'étranger Depuis Coligny, qui
avait entrepris de fonder en Amérique des coloniea hugnenoteS) afin de reprendre le terrain que ses coreligionnaires perdaient constamment en France, les marchands les plus aises s'empressaient d'entrer dans ces sociétés auxquelles les fareurs royales sem» "blaient être un gage de prosj)érité. La tolérance de Henri IV accordant aux huguenots le libre exercice de leur religion, et l'accès aux charges de l'Etat, leur avait procuré le moyen de faire valoir leur influence partout où elle se pouvait faire sentir, dans la marine, dans l'armée, à la cour, et dans les colonies. Cette influence, le plus souvent néfaste, nous l'avons déjà dit, fit un mal incalculable aux établissements français en Acadie et sur les rivages du Saint-Laurent. Champlain ne manque pas de faire connaître les tristes résultats de cet amalgame de religions, qui ne fit qu'engendrer des querelles et souvent des rixes entre les enfants d'un même pays : " Deux religions contraires, dit-il, ne font jamais un grand fruit pour la gloire de Dieu parmi les infidèles que l'on veut convertir ; et ce fut ce qui se trouva à redire dans cette entreprise. 0) J'ai vu le ministre et notre curé s'entre-battre à coups de poing sur le différend do la religion, et vider de cette façon les points de contro-
(1) T^a preiuiôre colonie française en Acadie, sur l'île de Sainte Croix.
CHAMPL.4.IN ET I.ES RÉCOLLETS 8ôl
rerse. Je ne sais pas qui était le plus vaillant et qui donnait de meilleurs coups ; mais je sais très bien que le ministre se plaignait quelquefois au sieur de Monts qu'il avait été battu. Je vous laisse à penser si cela était beau à voir : les sauvages étaient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; et, les Français, mêlés suivant leurs diverses croyances, disaient pire que pendre de l'une et l'autre religion, quoique le siear de Monts y apportât la paix le plus qu'il pouvait. Ces insolences étaient véritablement un moyen de rendre l'infidèle encore plus endurci dans son infidélité." (1) " En ces commencements où les Français furent vers l'Acadie, ajoute le Frère Sagard, il arriva qu'un prêtre et un ministre moururent prescjue en même temps. Les matelots qui les enterrèrent, les mirent tous deux, par une dérision impie, dans une même fosse, pour voir si, après leur mort, ils demeureraient en paix, puisque, durant leur vie, ils n'aA^aient pu s'accorder ensemble ; et toute cette scène funèbre se tourna en risée bouffonne." (2)
Ces scènes peu édifiantes ne se virent jamais à Québec, car les marchands français eurent eu le bon esprit de n'y pas envoyer de ministres de leur secte ;
(1) Champlain, 1.
(2) Sagard, Iliit. du Canad.i, 1636, p. 9.
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mais, par contre, ils surent y placer des agents aussi fanatiques qu'eux-mêmes, bien trop zélés, hélas ! à faire de la propagande parmi leurs compatriotes qui, à venir jusqu'à l'arrivée de Louis Hébert, étaient tous à leur solde. Les RécoUets s'en plaignirent en des termes très amers. Mais nous croyons qu'ils ont dépassé un peu la note juste, en ce qui se rapporte aux commis et à leurs aides. Comme nous le verrons plus tard, il y en eut de bons, même parmi ceux qui n'étaient pas catholiques. Tous les désordres qu'ils déplorent se passaient à bord des vaisseaux, dont les équipages recrutés à la hâte et sans trop de soin, apportaient sur nos rives le spectacle de leur irréligion. " Dans leurs vaisseaux, où ils faisaient leurs X)rières, ils avaient i)artout le dessus, dit le Frère Sagard ; et nous, en chantant les louanges de Dieu, nous étions contraints de tenir la proue. C'est que les principaux de la flotte, avec la plupart des officiers étaient de la religion prétendue réformée. Ne trouvant donc ni empêchement ni obstacle qui s'opposât à leurs A^olontés, ils forçaient les catholiques euxmêmes d'assister à leurs prières et à leur chants de Marot, sous peine autrement de n'être point admis dans leurs vaisseaux ni employés dans leurs ateliers. Je m'en suis x)laint bien souvent, mais en vain ; les catholiques, sans dévotion, à qui la seule avarice
faisait passer la mer pour rapporter des pelleteries s'accommodaient aisément à rhnmeur des Huguenots. Il arriva même que, pendant qu'un de nos religieux disait la sainte Messe, à la traite, les Huguenots en vinrent jusqu'à chanter leurs marottes, ce qui avait l'air d'être fait pour l'interrompre et le contrarier. Ce n'était pas le moyen de planter la foi catholique dans ce pays, les chefs et les principaux étant contraires à cette même foi, mais plutôt, d'établir parmi les sauvages une confusion de croyance." 0)
Les marchands s'étaient engagés toutefois à pourvoir à l'entretien et au transport gratuit de six religieux, et ce fut sans doute une des conditions essentielles de leur charte. Pour eux, comme pour de Monts, la colonisation du Canada devait être catholique, et il leur était défendu de prêcher le calvinisme aux sauvages. " Politique pleine de sagesse, s'écrie Bancroft, et bien conforme à l'esprit d'une religion qui aime tous les membres de l'espèce humaine, sans distinction d'origine ou de couleur. Elle était aussi d'accord avec les principes de cette charte elle-même qui assimilait d'avance le néophyte indigène au citoyen français et l'admettait à jouir des mêmes droits sociaux." Cette conduite de la France' envers les
(1) Sagard, livre 4, page 861.
tribus indigènes, dit un autre écrivain protestant, Parkman, contrastait avec celle des autres nations européennes. Les Espagnols réduisaient les sauvages au rôle d'esclaves. Les Anglais les vouaient au mépris et à l'abandon. Les Français les aimaient et les traitaient en frères.
Les interprètes, cette classe d'hommes qui auraient pu jouer un beau rôle auprès des sauvages, en travaillant, de concert avec les missionnaires, à procurer leur conversion, furent ceux qui mirent le plus d'entraves au développement du catholicisme. Etaient-ils soudoyés, ou n'agissaient-ils ainsi que pour ménager leurs intérêts particuliers et donner libre cours à leurs passions ? Il est certain que plusieurs d'entre eux firent preuve d'un mauvais vouloir, trop évident pour que nous ne le fassions pas entrer en ligne de compte dans l'insuccès qui marqua au début l'œuvre d'évangéli'sation des infidèles. Les uns menèrent une vie coupable au milieu des tribus, au point de scandaliser ces indigènes, chez qui la pudeur pourtant ne brillait pas d'un bien vif éclat. Ils ne furent pas seuls à donner de si mauvais exemples, par leur conduite désordonnée. Mais, tandis que les Récollets ne faisaient qu'un bref séjour au milieu des sauvages, les truchements vivaient presque constamment à leur côtéjSe familiarisaient avec leur langue
-et leurs cotittimes. Dans ce commerce journalier, ils auraient pu apprendre à ces pauvres infidèles des notions chrétiennes, tout en les mettant eux-mêmes ■en pratique. Mais une fois entrés dans une mauvaise voie, ils ne surent plus comment en sortir.
Bien différente était la conduite de Champlain sous «e rapport. Vivant comme un religieux voué à la chasteté, notre héros ne donna jamais la plus légère prise au soupçon contre la sainte pudeur. Le témoi- •gnage du P. Lalemant mérite d'être cité : " La réputation de M. de Champlain, qui fit ici C^) quelque séjour, il y a environ vingt-deux ans, vit encare dans l'esprit de ces peuples barbares, qui honorent, même après tant d'années, plusieurs belles vertus qu'ils admiraient en lui, et particulièrement sa chasteté et sa continence. Plût à Dieu que tous les Français qui, les premiers, sont venus en ces contrées, lui eussent été semblables ? " (2)
Un autre reproche à la charge des interprètes, est d'avoir refusé aux missionnaires récollets de leur apprendre le secret des langues qu'ils étaient parvenus à baragouiner passablement. Nous avons à •cet égard le récit du Père Charles Lalemant, supérieur
(1) Au pays des Hurons.
(2) Relation 1640, p. 90.
de la mission des Jésuites à Québec. Parlant de l'un d'eux, il dit : " Ce truchement n'avait jamais voulu communiquer à personne la connaissance qu'il avait de ce langage, non pas même aux révérends pères Ivécollets, qui depuis dix ans n'avaient cessé de l'importuner." (^) Le Père Le Jeune écrivait en 1638 : " En tant d'années qu'on a été en ces pays on n'a jamais rien pu tirer de l'interprète ou truchement Marsolet, qui pour aucun disait qu'il avait juré qu'il ne donnerait rien du langage des sauvages à qui que ce fut." (2)
Quels fruits les i^auvres Franciscains pouvaient-ils espérer de leur séjour au sein des peuplades sauvages, privés qu'ils étaient de la faculté de les comprendre et surtout de se faire entendre d'eux ? Ainsi peut-on se rendre facilement compte de l'inutilité de leurs efforts, poussés jusqu'à l'héroïsme. Quand on sait qu'il fallut au Père de Brébeuf plusieurs années d'une étude acharnée, pour le mettre un peu au courant de l'idiome huron, et que d'un autre côté, aucun des Pères Ivécollets ne fit un long séjour dans cette mission lointaine, on ne doit pas être étonné de ce qu'à l'arrivée chez les Hurons de ce Jésuite, qui fut
(1) Relation 1626, p. 6.
<2) Relation 1633, p. 7.
leur apôtre pendant plus de seize ans, le catholicisme n'y eût fait encore que des prog-rès peu sensible». Ces bons et vertueux Récollets eurent l'immense mérite de frayer la voie à leurs successeurs, et ils firent briller la croix du Sauveur aux yeux des nations barbares, depuis Tadoussac jusqu'au lac Huron, en les catéchisant des yeux plutôt que par des discours. Une des plus terribles épreuves que les Récollets rencontrèrent en Canada, fut l'obligation de franchir de longues distances pour atteindre les sauvages. En été, il leur fallait ramer pendant des journées entières ; porter les canots sur leurs épaules, quand la navigation des rivières devenait impraticable ; endurer les morsures des mouches, un des plus grands fléaux de la vie des bois, et pour comble d'ennuis, coucher sur le sol avec une pierre pour chevet ; partager les mets dégoûtants de ces peuples, malpropres à l'excès ; durant l'hiver, chausser la raquette, dont l'usage immodéré occasionne des maux de jambes insupportables ; contracter bien souvent des ophthalmies violentes ; braver des froids de 25 à 30 degrés, dont l'intensité leur était inconnue. Telle était la vie de ces vaillants discij)les de saint François, vie de misères de toute nature, vie qui semble au-dessus des forces humaines, mais qu'ils supportèrent toujours avec une résignation digne des mar-
tyrs de la Chine et du Japon. Le Frère Sagard, qui entreprit un Yoyage.jasque dans les régions lointainesoù les Hurons étaient cantonnés, a laissé un récit bien touchant des incommodités de ces courses apostoliques : " Pour pratiquer la patience à bon escient, et pâtir au-delà des forces humaines, il ne faut, dit-il, qu'entreprendre des voyages avec les sauvages r car, il faut se résoudre d'y endurer et pâtir, outre le danger de j)érir en chemin, plus qu'on ne saurait penser, tant de la faim, que de la puanteur que ces sales maussades rendent presque continuellement dans leurs canots, ce qui serait capable de se dégoûter du tout de si désagréables compagnies, que pour coucher toujours sur la terre nue par les champs, marcher avec grand travail dans les eaux et lieux fangeux, et en quelques endroits par des rochers et bois obscurs et touffus, souffrir les pluies sur le dos, toutes les injures des saisons et du temps, et la morsure d'une infinie multitude de mousquites et cousins, avec la difficulté de la langue pour pouvoir s'expliquer suffisamment, et manifester ses nécessités, et n'avoir aucun chrétien avec soi pour se communiquer et consoler au milieu de ses travaux. " (^) Mais l'ardeur de souffrir pour la i-eligion catholique, à
(1) Grand voyage au pays des Hurons, p. 43-44.
CHAMPLATN ET LES EÉCOLLETS 359
Texemple des premiers apôtres, leur faisait endurer saris se plaindre, l'horreur de cette vie pénible, et souvent même ils n'étaient jamais plus heureux que lorsqu'ils avaient plus souffert, disant alors comme saint François-Xavier : encore plus. Seigneur, encore plus î Si les consolations du Ciel ne leur manquaient pas, à travers toutes les croix de la route, ils eurent aussi, pour soutenir leur courage, l'appui constant et efficace de Champlain, qui se montra l'ami des missionnaires, à toutes les périodes de sa carrière. Sa confiance eu eux était si grande, qu'il les consultait toujours dans les circonstances difficiles. Souvent il entreprit avec quelqu'un d'entre eux le voyage de France, pour exposer aux yeux du roi les besoins spirituels et temporels de la jeune colonie. Cette amitié ne se démentit jamais.
FIN DU PEEMIEE LIVRK