‹ Samuel GobatChapitre 16 sur 70 · TRAVA1I WA IRE CHEZ LES DRU8X · texte numérisé non relu

TRAVA1I WA IRE CHEZ LES DRU8X

résultait qu'il y avait là une perte ouverte pour rétablissemont d'écoles chrétiennes. Malheureusement une grande perte que la Société dos Missions de l'église anglicane lit L'année suivante l'obligea à restreindre son champ de travail au lieu de L'élargir. De sorte que ma mission dans cette contrée demeura sans résultat apparent.

Lorsque j'étais à Deir el Kamer j'appris un jour que le vaisseau qui fait une fois par mois le trajet de Beyrout à Alexandrie allait partir le lendemain. Je désirais fort ne pas le manquer; mais un des principaux chefs, demeurant sur la montagne à la frontière entre le district des Druses et celui des Maronites, dans le voisinage de Beyrout, m'avait invité à venir visiter son village. Il s'était toujours montré fort amical envers moi et m'avait fait promettre, la dernière fois que je le vis, de venir passer quelques heures chez lui. J'avais accepté son invitation, espérant lui être de quelque utilité spirituelle. Je résolus donc de faire un petit détour pour passer chez lui en rentrant à Beyrout. Parti de Deir el Kamer dans le courant de l'après-midi avec mon domestique et deux muletiers, j'espérais arriver par la montagne vers dix heures du soir à la demeure du scheik, et passer avec lui quelques heures le lendemain matin. Mais environ une heure après le coucher du soleil nous rencontrâmes une hyène sur notre chemin. Sur quoi les muletiers, saisissant nos montures par la bride, s'écrièrent d'un ton décidé : « L'hyène est de mauvais augure ; nous ne pouvons faire un pas de plus dans cette direction. Si nous continuions il nous arriverait certainement un malheur. » Moi, qui pendant tant d'années avais pour ainsi dire vécu parmi les hyènes, je riais de leurs craintes, que mon domestique partageait du reste aussi. Lorsque je vis leur air résolu, je leur parlai sévèrement; mais ce fut en vain. Je dus céder,

rebrousser chemin et prendre la direction de Beyrout, où nous arrivâmes au point du jour.

En revenant à Malte, et des semaines encore après mon retour, je me reprochais sans cesse de n'avoir pas su profiter d'une si bonne occasion de rendre témoignage à mon Sauveur en faisant visite à ce scheik. Mais bientôt je reçus d'un ami de Beyrout une lettre, dans laquelle il me disait qu'il avait vu ce scheik. «Il faut, lui avait dit ce dernier, que votre ami soit sous une protection divine toute particulière ; car il devait venir un jour chez moi, et, s'il était venu, il s'en serait mal trouvé. » En disant ces mots il fit un geste duquel mon ami conclut que j'aurais été tué. Dès lors, au lieu de continuer à me faire des reproches, je bénis Dieu de m'avoir préservé. On sait que les Druses sont insidieux et traîtres ; leur religion les y autorise.

Peu de temps après mon retour à Malte je reçus de M. Coates, secrétaire de la Mission anglicane, une lettre très-amicale, dans laquelle il me montrait discrètement qu'il y aurait pour moi de grands avantages à recevoir la consécration épiscopale, qui élargirait mon champ de travail et accroîtrait mon influence. Cette question n'étant dans ma situation d'alors ni sans à propos ni sans difficultés, je me fis un devoir de lui exposer au long dans ma réponse mes vues à l'égard du ministère de l'église. Sous ce rapport je n'ai, que je sache, jamais changé. Je crois devoir donner ici un résumé de cette réponse. Comme c'est un sujet auquel j'ai beaucoup réfléchi, je pense que ma mémoire la rendra assez fidèlement. Je sais que mes vues sur ce point ne s'accordent pas avec celles de beaucoup de mes frères en la foi, mais j'ose espérer qu'ils me supporteront, comme de mon côté je les supporte, à la conditon que leurs principes ne soient pas en désaccord avec la Parole de Dieu.

J'aime l'organisation épiscopale, et si la divine Providence m'avait conduit dans cette voie lors de ma consécration au saint ministère, ou si j'en avais eu alors la faculté, j'aurais sans doute préféré être consacré par un évoque. J'estime que la charge d'évêque, comme grade spécial et supérieur dans l'église, a été introduite en accord avec la volonté divine, pour répondre aux besoins des temps. Daus des circonstances différentes il peut arriver qu'une église, également en accord avec la volonté divine, se constitue en église chrétienne, scripturaire et apostolique, en dehors de l'épiscopat, pourvu qu'elle se place sous le ministère spirituel établi de Dieu (I Cor. xn, 28 ; Eph. v, 11), et à condition surtout qu'elle demeure en vivante communion avec le chef, qui est Jésus-Christ, et avec les apôtres, qui en cette qualité ne peuvent pas avoir de successeurs, mais qui sont représentés dans l'église et qui la gouvernent par leurs écrits. Dans le premier siècle, après la mort des apôtres et lorsque le canon des écrits inspirés n'était pas encore fermé, il était de la plus haute importance que l'église fût enseignée et dirigée par des hommes généralement reconnus comme les successeurs immédiats de ceux qui avaient été établis, examinés et consacrés par les apôtres, et comme leurs successeurs dans la vie de la piété aussi bien que dans leur charge. Que ces serviteurs de l'église s'appelassent évoques, surveillants, superintendants, tous les fidèles savaient qu'ils pouvaient s'adresser à eux avec confiance, pour recevoir des décisions, tant pour ce qui concerne la foi que pour ce qui concerne les mœurs.

Mais après la clôture du canon du Nouveau-Testament, non-seulement la succession soi-disant apostolique perdit de son prix, mais encore elle devint peu à peu dangereuse et même nuisible pour l'église, dans un temps surtout où

des empereurs impies choisissaient pour évêques des hommes mondains ou hérétiques. A partir de ce moment les chrétiens, et les évêques aussi bien que les simples fidèles, eurent le droit et le devoir de prendre la Parole de Dieu pour règle seule infaillible de la doctrine et des mœurs.

Et toutefois il existe dans l'église une succession apostolique, établie de Dieu et représentée par le ministère évangélique en général. Si dans les premiers temps, sous la direction de la Providence, les presbytres ont pu choisir entre eux des hommes auxquels ils ont octroyé, avec une partie de leurs devoirs et de leurs prérogatives, le titre d'évêques, il a pu arriver aussi, sous la même direction de la Providence, que dans des circonstances toutes différentes les presbytres aient revendiqué pour eux les pouvoirs accordés par eux aux évêques. Ainsi par exemple lorsque, par des hérésies, par une conduite répréhensible ou par leur opposition à la Parole de Dieu, des évêques se rendaient indignes de leur haute position, comme ce fut maintes fois le cas dans les premiers temps de la Réformation. C'est par cette revendication seule que l'église put s'affranchir de la tyrannie de l'antéchrist. Il est de fait que à cette époque sur le continent aucun évêque n'a voulu donner raison au témoignage de la Parole de Dieu contre les choquantes erreurs du papisme. C'est pourquoi les églises protestantes du continent peuvent être reconnues, aussi bien que l'église anglicane, comme des branches authentiques de l'église universelle. L'archevêque Cranmer et d'autres réformateurs anglais étaient tellement convaincus de l'influence pernicieuse de l'épiscopat d'alors qu'ils inclinaient à l'abolir en Angleterre, et ce fut sur le conseil de Calvin essentiellement que l'on y conserva l'organisation épisco-

pale, parce qu'un nombre considérable d'évêques avaient accepté et encouragé la réforme.

Ma réponse à la lettre de M. Coates se terminait par cette déclaration: Je considère l'église dans laquelle j'ai reçu la consécration au saint ministère comme une vraie église chrétienne, établie providentiellement telle qu'elle est, et je me considère moi-même comme un ministre légitimement autorisé à remplir toutes les saintes fonctions du ministère évangélique,la prédication et l'administration des sacrements. Je ne pourrais donc, sans motif particulier, rechercher ou accepter la consécration épiscopale. Car en le faisant je froisserais beaucoup de chers frères en paraissant par là déclarer insuffisante celle que j'ai reçue. Le seul cas que je puisse supposer, dans lequel je pourrais être amené à accepter la consécration par un évêque, serait celui où je serais appelé à une cure d'une église épiscopale, ou à quelque autre poste pour lequel cette consécration fût indispensable. Si ce dernier cas se présentait, le fait même d'un appel de ce genre prouverait que l'on m'en reconnaît cligne indépendamment de la consécration épiscopale, et cela suffirait pour contenter mes amis du continent.

A ce moment-là je ne pensais pas que le cas que je supposais se présentât jamais. C'est pourtant ce qui arriva quelques années plus tard. Et je travaillais sans le savoir à préparer ce résultat. Je veux dire que j'étais alors trèspréoccupé de l'établissement à Malte d'une sorte de séminaire pour la préparation d'évangélistes pour l'Orient. Une institution de ce genre me paraissait fort désirable, et je m'en entretenais souvent avec le capitaine Gordon et avec le docteur Crawford. C'est de là que prit naissance le collège protestant de Malte, dont il sera question un peu plus loin.

L'année 1 842 fut marquée pour ma famille par beaucoup de maladies, mais aussi par la naissance de notre cinquième enfant, notre chère fille Dora (maintenant épouse de M. H. Rappard, directeur de l'établissement de Ste-Chrischona, près Baie).

A côté des travaux de traduction et de direction de l'imprimerie à Malte, je m'occupai beaucoup de la dissémination des Saintes Écritures par le moyen de deux colporteurs maltais, payés et entretenus aux frais du bienheureux Ed. Lillington. Malte ne leur offrait pas un champ de travail favorable. Mais comme l'un d'eux, Fiorini, avait en Sicile de bons amis, qui pouvaient l'aider à introduire dans cette île des exemplaires des Saintes Écritures, je l'envoyai deux fois à Girgenti avec des Bibles et des Nouveaux-Testaments qu'il s'agissait de faire entrer, malgré la prohibition dont ces livres étaient frappés. Fiorini, en me rendant compte de ses voyages, me disait qu'il n'avait pu placer presque aucun des volumes sacrés à Girgenti même, mais que, avec le secours d'un ami, il avait réussi aies placer dans les petites villes et les villages des alentours. Un an après que j'eus quitté Malte quelqu'un de ma connaissance se rendit à Girgenti pour s'informer du sort de ces livres, mais il n'en put retrouver la moindre trace. Ensuite de ce rapport, quelques amis, auxquels j'avais laissé en partant la surveillance de Fiorini, l'interpellèrent et lui demandèrent ce que ces livres étaient devenus. Comme il ne pouvait pas fournir la preuve de ce qu'il avançait, ces personnes crurent qu'il s'était joué de nous et qu'il avait simplement jeté ces livres à la mer, et le congédièrent. Le pauvre homme, déjà phthisique, mourut bientôt après. Tout cela, lorsque je l'appris, m'affligea beaucoup. Connaissant le caractère sournois des Maltais j'osais à peine blâmer ces amis, et

pourtant je me refusais à croire Fiorini capable d'une conduite si déloyale. Après avoir tant désiré de faire quelque chose pour ce pays pauvre et méprisé, il m'était dur de devoir nie dire que j'avais été trompé. Heureusement ce n'était pas le cas. Le pain avait été jeté sur la surfaiv des eaux et devait avec le temps se retrouver. (Ecclésiaste xi, 1.)

J'avais depuis longtemps oublié toute cette histoire, lorsqu'on 1870 je lus dans un journal religieux, le Yolksbote de Bâle, un rapport dont je n'ai plus le texte sous les yeux, mais qui m'intéressa vivement. Ce rapport disait que le pasteur Malan, ayant entrepris depuis Messine une course d'evangélisation en Sicile, et étant arrivé dans le voisinage de Girgenti, avait été invité à se rendre dans une petite ville de ce district. Il y fut accueilli joyeusement par des gens qui, peut-être sans le savoir, étaient de véritables protestants. Invité à prêcher dans leur église, il y trouva un auditoire nombreux et très-attentif. Lorsque, fort intrigué à leur sujet, il leur demanda comment ils avaient été amenés aux doctrines religieuses qu'ils professaient, ils lui répondirent simplement que, bien des années auparavant, un homme était venu leur apporter des Bibles et des Nouveaux Testaments; qu'ils avaient dès lors toujours lu la Bible en commun, et que, parce qu'elle est la Parole de Dieu, ils avaient accepté les vérités qui y sont renfermées, et qu'ils s'étaient appliqués à vivre d'après ses préceptes. De quelle joie me remplit la lecture de ce rapport ! Sans aucun doute l'homme dont parlaient ces gens était Fiorini. Celui-ci s'était donc acquitté fidèlement de sa tâche en répandant ces livres parmi ces gens simples et de bonne foi.

La Société des Missions de l'église anglicane avait vu en 18-42, comme je l'ai déjà dit, ses ressources diminuer. Plu-

sieurs stations réclamaient des secours urgents. D'autre part la provision de livres en italien, en grec et surtout en arabe, s'était considérablement accrue, et l'on manquait de débouchés pour leur écoulement. Les missionnaires du Caire étaient à ce moment-là seuls en mesure d'en répandre quelques exemplaires. La Société décida de supprimer son établissement de Malte pour la publication d'ouvrages en langue arabe, etc. pour les pays de l'Orient. Mais maintenant, après trente années écoulées, je suis heureux de pouvoir dire avec assurance que le travail de la Société à Malte n'a pas été inutile. Car tous les livres qu'elle a publiés ont été peu à peu répandus dans tout l'Orient, et y ont fait beaucoup de bien, particulièrement en Egypte. J'ai la conviction en effet que les succès obtenus clans ce dernier pays par les missionnaires américains sont dus, après la bénédiction de Dieu, à la circonstance que les Coptes avaient ces livres entre les mains.

Mes occupations durant l'hiver de 1842 à 1843 consistèrent surtout à terminer les travaux d'impression de la Société, à ranger les ouvrages et à les faire déposer dans un endroit convenable. Quelques années plus tard ils furent tous remis, du moins ceux en langue arabe, aux missionnaires de la Société des Missions anglicanes au Caire, d'où ils furent ensuite répandus de divers côtés, en Egypte, en Palestine et en Syrie. J'eus aussi à dresser un catalogue de la précieuse bibliothèque que la Société possédait à. Malte, à emballer et expédier cette bibliothèque en Angleterre. Ce qui me fut le plus pénible ce fut de devoir vendre à vil prix et en mains profanes les objets appartenant à la Société, tels que les presses, le mobilier etc. Ajoutez à cela que ces brocanteurs n'avaient pas plus d'idée du prix du temps que de celle de la valeur des objets qu'ils achetaient.

Enfin je fus, pour comble de malheur, entraîné dans un méchant procès qui, uue fois commencé, menaçait de ne jamais finir. C'était au sujet du loyer de la maison occupée durant de longues années par la Société. Le bail, au moment où je commençais la vente du mobilier, approchait de son terme. Le propriétaire vint à moi et me demanda si j'avais l'intention de louer la maison à nouveau pour une année; je lui répondis que, la Société étant occupée à liquider ses aifaires, je ne pouvais louer la maison que pour la durée de cette liquidation, c'est-à-dire pour trois mois. Il se retira en disant qu'il y réfléchirait jusqu'au lendemain. Il consulta, à ce que j'appris plus tard, des gens qui envisageaient comme leur devoir de créer aux protestants le plus d'embarras possible, et le lendemain il m'annonça qu'il ne pouvait m'accorder ma demande et qu'il m'intimait l'ordre d'évacuer immédiatement la place. Je lui objectai l'impossibilité où j'étais de trouver sur le champ un local assez spacieux pour y transporter les objets dont j'étais occupé à me défaire, et c'est alors que commença le procès. Je reçus une sommation de quitter la maison en quelques jours. Beaucoup de Maltais en conçurent une vive joie. Ils savouraient d'avance le plaisir de voir tous ces livres hérétiques jetés sur la rue et anéantis. Dans cette situation je dus, de mon côté, recourir à un avocat et lui remettre, quoiqu'à regret, le soin de régler avec le propriétaire ces difficultés et des débats auxquels je n'entendais rien. Il réussit à garder la maison à ma disposition jusqu'au mois de février 1843. Alors ma tâche à Malte se trouva terminée, mais ma santé était fortement ébranlée.

Au mois de mai je rentrai en Suisse avec ma famille. En passant à Genève je rencontrai mon ami M. Lillington, qui m'invita à aller faire avec lui une cure d'eau froide à Albis-

brunnen. Ces bains étaient alors nouveaux et fort en vogue. A Berne je logeai au Faucon, où l'on me raconta un incident qui venait de s'y passer : Deux jeunes Anglais, un ou deux jours auparavant, avaient demandé une chambre et y étaient entrés le soir de bonne heure. Au milieu de la nuit ils sonnèrent. Le portier arriva et leur demanda ce qu'ils désiraient : « Appelez votre maître, » lui dirent-ils. Mais l'hôtelier ne vint pas. Au bout d'un moment ils sonnèrent une seconde fois, et lorsque le portier revint ils lui dirent : « Que votre maître vienne donc, il le faut absolument. » Là-dessus, le propriétaire de l'hôtel arriva. « Que désirezvous , Messieurs ? » leur demanda- t-il. — a Prenez cette paire de bottes, et posez-là sur cette chaise. » L'hôtelier le lit, puis leur demanda poliment s'ils désiraient encore quelque chose. — « Rien d'autre, » répondirent-ils. Le lendemain matin ils demandèrent leur note, qui se trouva en général très-modérée, mais qui contenait cet article supplémentaire : « Pour avoir posé une paire de bottes sur une chaise, fr. 100.» Les jeunes extravagants voulurent refuser de payer ce compte ; on s'opposa à leur départ. Ils s'adressèrent au consul anglais. Celui-ci répondit que, l'exigence ayant été exorbitante, il était juste que les frais le fussent aussi ; et ils durent payer la somme demandée. Je rapporte ce fait parce que j'ai souvent remarqué chez de jeunes touristes anglais de pareils procédés, dont ensuite d'honnêtes étrangers, anglais et autres, ont eu à pâtir.

Je passai trois mois à Albisbrunnen, dont la cure consistait chaque matin à me tirer d'une transpiration forcée et abondante, pour me plonger subitement pour quelques minutes dans une eau glaciale. Le reste du jour je devais, à côté de trois copieux repas, absorber une grande quantité d'eau fraîche, et me promener pendant plusieurs heures.

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