CHAPITRE VIL
Nomination et consécration à l'épiscopat. Arrivée à Jérusalem.
Le repos et la tranquillité dont nous jouissions à Malte ne devaient pas être pour nous de longue durée. Un dimanche, vers le milieu de mars, on me remit au sortir de l'église une lettre fermée d'un gros cachet. Sans la regarder de plus près je glissai cette lettre dans ma poche, et rentrai à la maison tranquillement et sans me douter de rien. Arrivé dans ma chambre je l'ouvris, et, à la vue de ces premiers mots: « Je suis chargé au nom de mon souverain, Sa Majesté le roi de Prusse etc., » je laissai tomber la lettre en m'écriant : « Non, non, jamais ! » C'était une lettre du chevalier de Bunsen, ambassadeur de Prusse à Londres, m'informant que le roi de Prusse, Frédéric Guillaume IV, m'avait nommé au poste vacant d'évêque de Jérusalem, et me sollicitant d'accepter cette nomination. La reine Victoria avait nommé le précédent évêque ; c'était au tour du roi de Prusse d'adresser vocation à son successeur, sous réserve de l'approbation de l'archevêque de Cantorbery.
Quoique j'eusse au premier moment répondu « Non, non, jamais ! » dans le sentiment de mon insuffisance pour une charge si importante, j'ajoutai ensuite à l'exemple de Moïse :
« Seigneur, envoie celui que tu dois envoyer » (Exode iv, 13). Ma conscience me reprochait ma résistance en me rendant le témoignage que je n'avais jamais pensé à un poste aussi éminent. « Quoique je n'aie pas été élevé en vue d'une telle carrière, peut-être cet appel, me disais-je, vient-il de Dieu, et s'il en était ainsi, oserais-je résister ? Car si c'est Dieu qui m'y appelle, il m'accordera aussi les dons nécessaires pour remplir les devoirs d'une telle charge à sa gloire et pour le bien de mes semblables. » Dans le courant de la même semaine je répondis à M. de Bunsen en lui communiquant mes craintes bien naturelles et ma première pensée de refuser cet appel ; mais en ajoutant que je serais prêt à l'accepter malgré mon incapacité si je pouvais me convaincre que cet appel venait de Dieu. J'aurais cette conviction, me disais-je, si le comité de l'établissement d'instruction supérieure de Malte me donnait non seulement l'autorisation de quitter, mais encore le conseil formel et positif d'accepter.
Deux jours plus tard, je recevais une lettre de M. Coates, secrétaire de la Société des Missions de l'église anglicane, et depuis plus de vingt ans mon ami et mon conseiller. Il me parlait de cet appel, dont il venait d'avoir connaissance, et, supposant les objections que je me ferais à moi-même, il cherchait de la manière la plus aimable à les écarter ; enfin il me conseillait, et pour ainsi dire m'enjoignait, de répondre affirmativement à cet appel. Pendant que je pesais ses raisons par devers moi je reçus, à la fin de la même semaine, une lettre de lord Schaftesbury, président du comité de notre institution de Malte, dans laquelle non seulement il me conseillait, mais m'ordonnait formellement d'accepter cette charge, à laquelle, selon sa conviction, Dieu lui-même m'appelait.
Comme je m'étais toujours fait uu devoir en même temps qu'une joie d'obéir à mes supérieurs, mon chemin était clairement tracé, et j'étais maintenant persuadé que Dieu, qui avait dirigé mes pas jusqu'à ce jour, m'appelait à Jérusalem. Je pus dès le prochain courrier, répondre à M. le chevalier de Bunsen avec une assurance joyeuse que, malgré mon insuffisance et mon indignité, en comptant sur la miséricordieuse assistance de mon Sauveur et Seigneur Jésus-Christ, j'acceptais la nomination de Sa Majesté le roi de Prusse, et que j'étais prêt à me rendre immédiatement à Londres, si cela était nécessaire, pour y être consacré comme évêque. En effet je quittai Malte quelques jours après, laissant la direction de l'école au premier maître, le révérend H., et celle de la maison à ma femme, qui attendait à ce moment-là (ceci rendait notre séparation plus pénible) la naissance d'un septième enfant. Mais Dieu lui accorda les forces nécessaires pour suffire à sa tâche pendant plusieurs mois que dura mon absence.
Aussitôt arrivé à Londres je visitai l'évêque Blomfield. Il me remit entre les mains un écrit émanant, disait-il, de personnages influents, et adressé à l'archevêque Howley. Il me le remettait en me laissant le soin d'y répondre. C'était une protestation contre ma consécration éventuelle comme évêque de l'église anglicane. Ce factum de dix-huit pages in-folio contenait toute une série d'accusations contre moi, au sujet d'hérésies que l'on croyait avoir découvertes dans le journal de mon séjour en Abyssinie. La principale se trouvait dans ma manière de voir quant à la question de la régénération baptismale, telle qu'elle ressortait de mes entretiens avec les Abyssins. Toutes les autres accusations étaient insignifiantes. Des paroles les plus innocentes on avait tiré les conséquences les plus étranges. Par exemple
il m'était arrivé une fois de dire que, dans la dispute entre Cyrille et Nestorius, ce dernier avait souvent montré un meilleur esprit que son antagoniste. Les dits personnages influents en avaient pris occasion de m'accuser de nestorianisme. Je ne pouvais que sourire à la lecture de ce document, et je me réjouissais d'y répondre.
Toutefois il y avait un point, un seul, qui me donnait à réfléchir. Je savais que l'évêque Blomfield soutenait énergiquement la doctrine de la régénération baptismale que je ne pouvais alors admettre, pas plus que maintenant, dans le sens du moins dans lequel le mot régénération est pris dans le Nouveau-Testament. Or je devais me dire que si mes vues contredisaient celles de l'évêque je serais refusé. Avant donc de rédiger ma réponse je me rendis chez lui et lui demandai ce qu'il entendait par régénération. « J'entends par là, me répondit-il, un changement de position, le passage de l'état d'inconverti à celui de converti, dans ce sens que, avant le baptême on est en dehors, et après le baptême, dans le sein de l'église visible. » A cela je n'avais rien à objecter. Dans ce sens j'aurais même pu aller encore un peu plus loin.
D'après l'une des dernières accusations de mes adversaires je paraissais n'accepter en matière de foi que ce qui est contenu dans la Parole de Dieu. Ceci me fournit une excellente 'occasion d'entrer en matière par ces mots: « Puisqu'il est devenu nécessaire dans l'église anglicane de s'excuser ou de se justifier lorsqu'on n'admet en matière de foi que ce qui est contenu dans la Bible, je suis heureux d'être appelé à exposer mes vues à cet égard, etc. »
L'évêque de Londres se déclara entièrement satisfait de ma réponse, malgré le sel dont j'avais cru devoir l'assaisonner. Deux ou trois jours après il vint me trouver et
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m'annonça que mes adversaires étaient en général satisfaits de mes explications ; ils se plaignaient seulement de ce que je parusse les accuser de déloyauté. En conséquence il me demanda de modifier certains passages de ma défense. Je lui répondis que, puisqu'après avoir pris connaissance de ma défense, il l'avait approuvée lui-même dans les termes dans lesquels elle était conçue, je ne faisais pas de difficulté d'y apporter, pour lui être agréable, les modifications qu'il désirait. Ainsi toutes les difficultés semblaient être levées. Il n'en était rien. Car, quelques jours après, au moment où, à l'occasion d'une grande consécration dans l'église de Saint-Paul, je devais être ordonné prêtre, l'évêque m'avertit qu'un de mes adversaires, inconnu de lui, avait aposté un homme de loi dans l'église pour protester publiquement contre mon ordination, si elle avait lieu. Je dus donc me retirer momentanément pour éviter uu scandale. Quelques jours plus tard je fus ordonné prêtre avec plusieurs autres à Fulham et peu après ordonné évêque par l'archevêque Howley à Lambeth. Ce fut l'évêque Wilson de Calcutta qui fît le sermon de consécration, sur ces paroles d'Esaïe lxii, 1 : « Pour l'amour de Sion, je ne me tairai point; pour l'amour de Jérusalem, je n'aurai point de repos, jusqu'à ce que sa justice paraisse comme l'éclat du jour et sa délivrance comme un flambeau qui s'allume. »
L'après-midi de ce même jour je prêchai à Bethnal Green, dans la chapelle de la Société pour la propagation du christianisme parmi les Juifs, sur ce texte, dont j'avais fait la devise de ma vie (Galates vi, 14): « A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par laquelle le monde est crucifié pour moi et moi pour le monde. »
Bientôt après, mes visites obligatoires étant terminées à
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Londres, je partis pour Berlin, où m'appelait une gracieuse invitation de Sa Majesté le roi de Prusse, Frédéric Guillaume IV. Je passai auprès de lui quelques jours aussi délicieux qu'instructifs. Ce fut en particulier une grande joie pour moi de voir que le roi n'avait point honte de confesser Christ comme son Sauveur, et qu'il profitait chaque jour de ma présence à table pour amener pendant le repas la conversation sur des sujets religieux, dans le but évident de faire quelque bien aux convives. Il m'adressa plusieurs questions sur la Terre-Sainte, sur différents lieux auxquels se rapportent certains actes ou paroles de Jésus, et cela afin d'amener dans la conversation les grands faits qui sont les objets de la foi chrétienne. Pourtant j'eus le malheur de lui déplaire à propos d'un de ces lieux saints : lorsqu'il en vint à parler du Saint-Sépulcre je laissai voir que l'authenticité m'en paraissait plus que douteuse. Il s'anima dans son affirmation opposée et, lorsque j'essayai de faire valoir mes raisons, je remarquai que, à l'instar de bien d'autres grands seigneurs, il n'aimait pas à être contredit. Je lui racontai alors tout simplement les scènes dont j'avais vu le prétendu Saint-Sépulcre être le théâtre pendant la semaine sainte, la nuit encore plus que le jour, et comment, en présence de ces abominations, une seule chose avait pu me consoler, je veux dire la pensée que l'endroit ainsi profané n'était pas le tombeau de mon bien-aimé Sauveur. Là-dessus l'expression sévère de son visage s'adoucit et il ajouta : « J'avoue qu'il y a là une forte preuve à l'appui de votre manière de voir. »
Dans une autre occasion encore j'eus le malheur d'offenser Sa Majesté, mais cette fois en l'absence de témoins. J'avais incidemment parlé d'un certain mécontentement et de symptômes de tendances révolutionnaires dans le peuple.
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« Comment, s'écria-t-il indigné, prétendez-vous que mes bien-aimés sujets sont rebelles! Non, non ; ils aiment leur roi, comme leur roi les aime. » — « Je prie votre Majesté de me pardonner, repris-je. Je puis me tromper, puisque je ne connais que fort peu le peuple prussien. Pourtant il y a quelques jours je remarquai, en traversant la ville de Magdebourg, un attroupement considérable de gens qui paraissaient fort excités, et, en passant lentement, selon ma coutume, au travers de cette foule pour saisir quelque chose de ce qui s'y disait, j'entendis bien des mots durs et révolutionnaires : c'est sur quoi se basaient mes impressions. » — « J'espère pourtant, reprit-il d'un ton plus doux, qu'il n'y a qu'un très-petit nombre de mécontents.» Ceci se passait en 1846, à peine deux ans avant la révolution qui causa tant de tourments au roi.
Le synode général, composé d'ecclésiastiques luthériens et réformés de tout le pays, se trouvait réuni à Berlin en ce moment. Le roi l'avait convoqué dans l'espoir que ces représentants du clergé entreraient dans ses vues et travailleraient à amener dans l'église prussienne l'organisation épiscopale. Lui-même gémissait sous le fardeau de sa charge d'«évêque suprême » de l'église nationale, d'autant plus que, comme il le disait, il n'avait pas le droit d'exercer la moindre fonction du ministère spirituel. Le roi eut la bonté de me présenter au synode ; j'eus le privilège d'y faire la connaissance de précieux amis chrétiens, et en outre d'entendre d'éloqnents et édifiants discours. Quant à l'objet de cette réunion, il régnait entre les membres de l'assemblée un si grand désaccord que l'on pouvait prévoir qu'il n'en sortirait aucune décision. Pendant ces jours, que je passai en grande partie à Sans-Souci parmi les princes, je n'oubliai jamais que j'avais été à la lettre (I Samuel n, 8)
« élevé jusque-là de dessus le fumier » ; aussi me sentais-je d'autant plus reconnaissant de la bienveillance que le roi et la reine me témoignaient journellement. Lorsque je pris congé d'eux, leurs Majestés me comblèrent de leurs vœux les meilleurs et m'assurèrent de leur cordial intérêt pour mon œuvre en Palestine. Cet intérêt se montra en effet dans la suite par une correspondance pleine de condescendance.
De Berlin je me mis en route pour Malte, où j'avais laissé ma famille. Je passai par la Suisse pour voir mon vieux père et lui dire un adieu qui devait être le dernier. Les deux jours que je passai auprès de lui, avec mon frère et le pasteur de l'endroit, en entretiens pieux, en prières et en actions de grâces, furent des jours heureux, qui ne facilitèrent pas seulement les adieux, mais les rendirent joyeux dans l'espérance certaine du revoir, sinon sur cette terre du moins devant le trône de Dieu, où notre bienheureuse mère nous avait précédés. Malgré tous les sentiments sérieux qui remplissaient mon âme, je ne pouvais m'empêcher de sourire en voyant les Jurassiens, mes compatriotes, catholiques aussi bien que protestants, tout fiers de voir l'un des leurs évêque à Jérusalem (non pas de Jérusalem).
Je passai à Berne quelques heures bénies avec M. Morier, ambassadeur d'Angleterre en Suisse, un précieux ami, qui, m'accompagnant quelques années auparavant dans mes tournées de prédicateur itinérant pour la Société des Missions de Bâle, avait une fois porté pendant deux heures mon sac sur ses épaules. A mon passage par Berne, Neuchâtel, Lausanne et Genève je fus réjoui, édifié et fortifié par la rencontre de tant d'amis chrétiens, qui avaient été les conducteurs de ma jeunesse, Schafter, Pétavel, Du Pasquier, Vinet, Gaussen, Merle d'Aubigné, Barde et Malan, tous entrés maintenant dans le repos des saints. J'omets
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beaucoup d'autres disciples de Christ de diverses dénominations. Un ami me fit don à Genève de 100 livres sterling pour l'acquisition d'un cimetière protestant à Jérusalem.
J'arrivai au commencement de septembre à Malte, où ma première fonction épiscopale fut le baptême de mon septième enfant, James-Timothée, né pendant mon absence, maintenant médecin en Angleterre. Ma chère femme avait fait l'acquisition du mobilier que nous devions emporter à Jérusalem. Tout était prêt pour le départ. Mais notre patience fut mise à une rude épreuve : pendant trois longs mois il ne se présenta pas une seule occasion de nous embarquer pour la Terre-Sainte. Des bateaux à vapeur et des vaisseaux à voiles se rendaient bien à Alexandrie ; mais entre cette dernière ville et les côtes de Syrie il n'y avait pas de communication par mer autre que quelques barques arabes, insuffisantes pour notre bagage, sans parler des dangers du voyage sur de telles embarcations. Avec notre mobilier et quatre jeunes enfants, il ne pouvait être question d'un voyage d'Alexandrie à Jérusalem à travers le désert. Je voulus louer un vaisseau qui nous conduisît de Malte à Jaffa. Mais les propriétaires de vaisseaux et les capitaines redoutent tellement les côtes de Syrie dans cette saison tardive, qu'aucun n'y consentit. Je m'occupai pendant ces trois mois d'attente à préparer des prédications, et je prêchai chaque dimanche dans différentes églises. Précédemment, lorsque j'étais un simple missionnaire, les gens ne me recherchaient pas beaucoup, mais devenu évêque, je dus employer beaucoup de temps à recevoir et à rendre des visites.
Pour nous tirer de peine, le chevalier de Bunsen, par d'instantes sollicitations auprès du gouvernement anglais, obtint qu'un bateau à vapeur, le Hécla, fut mis à notre
disposition. Nous nous embarquâmes vers le milieu de décembre, et, après six jours de navigation orageuse, nous entrions dans la rade de Jaffa. Mais la tempête durait toujours et rendait le débarquement très-difficile et périlleux. Les vagues étaient si hautes qu'il y aurait eu grand danger à s'approcher de la côte. Le capitaine, bienveillant et sympathique, avait l'ordre, en cas de tempête, de s'arrêter vingtquatre heures au plus devant Jaffa, et de repartir ensuite pour Beyrout. Nous avions donc la peu agréable perspective de nous voir transportés, nous et nos meubles, jusqu'à Beyrout, pour nous retrouver là dans le même embarras qu'à Malte. Mais Dieu eut pitié de nous ; il nous tendit sa main secourable. Non seulement il nous tira de cette position angoissante, mais il nous préserva d'un grand danger. Une demi-heure après qu'on eût jeté l'ancre, vers midi, une pluie abondante commença à tomber et réprima un peu les vagues, de sorte qu'une barque de Jaffa put se hasarder à venir nous chercher. Mais lorsqu'elle fut à portée du vaisseau la pluie avait cessé et les vagues s'élevaient de nouveau à une grande hauteur. Je me hâtai de faire passer dans cette barque ma femme, les quatre enfants et les trois domestiques, avec les objets de première nécessité, tandis que je laissais à bord le précepteur de nos enfants, le candidat M. A. Schafter, afin de prendre soin du reste du bagage en cas que le vaisseau l'emportât à Beyrout. Chaque fois que la barque arrivait sur le sommet d'une vague à portée du vaisseau, on passait l'un des enfants à la mère, qui était descendue la première. Mais quand ce fut au tour du cadet, âgé de six mois, la vague se dérobant, la barque s'abaissa tout à coup de dix à douze pieds, juste au moment où le matelot lâchait l'enfant, croyant que sa mère le tenait. Je frémis en voyant l'enfant en l'air ; mais ma femme eut
la présence d'esprit (retendre sa robe pour le recevoir, et il fut ainsi sauvé. Nous abordâmes sains et saufs, remerciant Dieu pour sa miséricordieuse protection.
Nous fûmes reçus cordialement dans la maison d'un Arménien, chez qui les missionnaires de Jérusalem nous avaient fait préparer un gîte. Mais nous étions toujours en peine de nos effets. Car le vent avait redoublé dans l'aprèsmidi, au point qu'aucune barque ne pouvait se risquer jusqu'au vaisseau. Pendant la nuit j'entendais la tempête mugir, et au crépuscule la falaise retentissait comme du bruit lointain et formidable d'une bataille. Cependant au lever du soleil le vent changea. Je vis la barque s'avancer à force de rames vers le vaisseau, et à onze heures tous nos effets étaient arrivés à terre. C'était la veille de Noël, et nous étions heureux et reconnaissants de pouvoir, le jour de notre arrivée, célébrer en repos dans le pays d'Emmanuel la naissance de notre Sauveur. Nous passâmes encore le dimanche 27 décembre à Jaffa, en compagnie de M. Nicolayson, qui était arrivé la veille de Jérusalem pour nous souhaiter la bienvenue.
Le lundi 28 décembre nous vînmes jusqu'à Ramley. Ma femme était très-souffrante. Nous aurions pu le lendemain atteindre Jérusalem, mais M. Yeitsch, qui allait devenir mon chapelain, avait préparé pour nous un souper et un gîte pour la nuit à Abou-Gousch. Au matin nous nous remîmes en route. Bientôt arrivèrent à notre rencontre quelques membre de la petite communauté protestante de Jérusalem, prosélytes et autres, qui venaient nous souhaiter la bienvenue. A une demi-heure environ de Jérusalem nous trouvâmes les consuls des deux nations protestantes, M. Finn, représentant de l'Angleterre, et M. Schulz, représentant de la Prusse, qui nous attendaient en uniforme, avec
un cortège de dames et de messieurs à cheval. J'étais trèsému et pouvais à peine parler; mais je priais en silence. Arrivés dans la ville, nous nous rendîmes tout droit à la chapelle, où je lus la liturgie et adressai une allocution à la communauté et aux deux consuls, qui répondirent par quelques paroles. Tous les assistants nous exprimèrent leurs meilleurs vœux.
Deux jours après notre arrivée à Jérusalem, le premier janvier 1847, je fus pris d'une fièvre qui me tint trois semaines. Dès que je me sentis entré en convalescence je me préparai à célébrer l'anniversaire de l'arrivée à Jérusalem de mon prédécesseur Alexandre, le premier évêque de Jérusalem, et à en faire un jour de prières et d'actions de grâces, non seulement pour notre petite communauté de la montagne de Sion, mais pour tous les fidèles qui, dans le monde entier, ont à cœur comme nous la conversion et le rétablissement des Juifs et la bénédiction qui en doit découler sur toutes les nations. C'est dans ce but que depuis lors chaque année une invitation est adressée aux chrétiens de tous pays pour qu'ils s'unissent devant le trône de Dieu dans la prière et les actions de grâces en faveur de cette œuvre. Ce jour de prière a toujours été pour notre petite communauté un jour de bénédictions et d'encouragement, et un puissant moyen d'affermir dans l'unité d'une même église des membres appartenant à diverses dénominations.
Mon désir ardent était que Dieu m'accordât la joie de pouvoir ce jour-là faire au moins acte de présence au service divin. Il me fut accordé plus que je n'avais demandé ; car la veille la fièvre me quitta, et je pus prêcher, quoique avec une vive émotion, sur ces paroles de I Jean n, 28: « Et maintenant donc, mes petits enfants, demeurez en lui,
La rue de Bazar à Jérusalem avec la montagne ue3 Oliviers en derrière.
afin que quand il paraîtra nous ayons de la confiance et que nous ne soyons pas confus devant lui à son avènement. » Je pus en outre présider le soir la réunion de prière.
Depuis vingt-trois ans je n'avais plus jamais joui d'une bonne santé. Mais à partir de ce moment je retrouvai celle de mes jeunes années, qui m'a été conservée, par la bonté de Dieu, jusqu'à ce jour (1873); si bien que, pendant tout ce temps, excepté quelques accès de fièvre, je n'ai été que deux fois sérieusement malade.
La conversion des Juifs avait été toujours une de mes plus vives préoccupations, depuis le temps où ma mère, me tenant sur ses genoux, me parlait avec émotion de leur sort malheureux, et surtout depuis qu'il avait plu au Seigneur de se révéler à mon âme. Aussi étais-je résolu, en arrivant à Jérusalem, de travailler au bien spirituel et matériel de l'ancien peuple de Dieu, dans une fraternelle communion d'esprit avec les missionnaires de la Société pour la propagation de l'Évangile parmi les Juifs. Et cela m'a été accordé jusqu'à ce jour (1873). Nous avons dans cet espace de temps baptisé environ deux cents adultes israélites et beaucoup de leurs enfants. Toutefois je savais que ce n'était pas là le but spécial de ceux qui m'avaient appelé et envoyé à Jérusalem, et je compris que ce n'était pas la volonté de Dieu à mon égard que je me renfermasse dans le rôle de missionnaire auprès des Juifs, pas plus que dans celui de pasteur de la petite communauté chrétienne de Jérusalem. Je sentais, pour parler avec S. Paul (mais toute proportion gardée), que je me devais non seulement aux Juifs mais aussi aux Grecs et aux barbares, aux savants et aux ignorants, catholiques grecs, catholiques romains, arméniens, turcs, etc., dont je connaissais depuis vingt ans, depuis mon premier séjour en Palestine, la misère spirituelle et matérielle.
Je commençai par songer aux moyens d'apporter quelque bénédiction spirituelle aux chrétiens dégradés des diverses confessions habitant la Terre-Sainte. Ma première idée fut de leur envoyer des colporteurs et de répandre parmi eux la Parole de Dieu. Mais, à quoi bon ? La plupart des hommes et toutes les femmes généralement ne savent pas lire. A part quelques négociants et des personnes en séjour momentané, il n'y a en Palestine, en fait de gens sachant lire, que des employés d'un gouvernement taré, ou des desservants des mosquées, ou des religieux dans les couvents, tous gens en général peu disposés à abandonner leur genre de vie et qui dès lors ne veulent pas d'un livre qui le condamne. Au lieu donc de colporteurs pour distribuer des exemplaires de la Parole de Dieu, il fallait des hommes en état de la faire entendre, de la lire aux gens d'une manière convenable et intelligente. Mais pour trouver des hommes ainsi qualifiés, il fallait du temps. Je priai Dieu de m'envoyer du secours, puis je me demandai si ce ne serait pas mon devoir d'aller moi-même de lieu en lieu annoncer l'Évangile. Mais il y avait à cela deux empêchements. Les prêtres romains avaient persuadé à leurs gens que les Anglais, ce qui veut dire les protestants, étaient tous des athées, ayant fait un pacte avec le diable, de sorte que, aussi loin que s'étendait l'influence de ces prêtres, on pouvait être sûr de ne pas rencontrer un seul auditeur. L'autre empêchement se trouvait pour moi dans la langue arabe, que j'avais passablement oubliée, ne l'ayant plus parlée depuis vingt ans.
Enfin, en automne 1S47, je rencontrai un homme simple, qui avait reçu quelques années auparavant d'un missionnaire américain une Bible, et qui l'avait sérieusement étudiée. Lorsqu'il se mit à professer les vérités qu'il y avait
découvertes, il se trouva en contradiction avec l'église romaine, à laquelle il appartenait. Les prêtres s'efforcèrent de le ramener à eux, et pour se venger de n'y avoir pas réussi, ils lancèrent contre lui la terrible accusation de faux-monnayage, un crime que la loi punit de mort. Mais comme le pacha, ou gouverneur de la province, n'a pas le droit d'infliger cette peine, le malheureux fut envoyé à Constantinople, où il passa toute une année en prison, sans être entendu. Il y étudia sa Bible, bien moins dans le but de combattre les erreurs de Rome, que dans l'ardent désir d'apprendre ce qu'il devait faire pour être sauvé.
(Ici finit l'autobiographie, écrite à Jérusalem, dans les années 1869 à 1873.)
Pour compléter l'autobiographie, il reste à retracer le tableau de l'activité bénie de l'évêque Gobât à Jérusalem durant trente-deux ans (du 1 janvier 1847 au 11 mai 1879). Il y a pour cette période d'abondants matériaux : ses lettres, les circulaires qu'il adressait chaque année aux chrétiens d'Europe, et qu'on peut appeler ses rapports annuels sur son œuvre ; enfin d'autres documents de source directe, principalement de sa famille. Nous n'aurons que l'embarras du choix, et la difficulté sera de nous restreindre, risquant bien, parmi tant de choses intéressantes ou excellentes, d'en omettre des meilleures.
Pour éviter les répétitions qu'amènerait, avec le retour des années et des rapports annuels de l'évêque, le retour des mêmes objets et des mêmes événements, nous quitterons ici l'ordre chronologique, et nous grouperons tous les éléments en quelques chapitres, qui nous paraissent embrasser le sujet dans sa totalité: l'évêché de Jérusa-
lern; la situation générale du pays; les efforts de l'évêque; l'opposition qu'il rencontra de divers côtés ; les résultats de son œuvre ; enfin, après avoir vu l'évêque dans son diocèse, nous considérerons le père dans sa famille avec l'aide semblable à lui, et le départ de tous deux pour le ciel.