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CHAPITRE Vin

L'évêché protestant de Jérusalem.

L'évêché de Jerusalem, lorsque Gobât y fut nommé, était de fondation récente et n'avait eu encore qu'un seul titulaire, qui l'avait occupé à peine pendant trois ans. Disons comment avait surgi l'idée de sa création.

Les événements de la politique orientale en 1840 avaient exercé sur la situation de la Palestine une influence décisive. Mohammed- Ali, pacha d'Egypte, et son fils, Ibrahim-Pacha, avaient détaché de l'empire turc l'Egypte, la Crète et la Syrie, et en avaient formé un royaume mahométan, indépendant de celui du sultan. Ibrahim s'était rendu redoutable dans tout l'Orient par les importants services qu'il avait rendus aux Turcs dans leurs combats contre les Grecs. Se retournant alors contre les Turcs, il avait remporté sur eux, en Syrie et dans l'Asie mineure, toute une série de victoires. Ce que voyant, les diplomates européens prirent peur. Ils craignirent que l'empire ottoman ainsi amoindri ne pût plus offrir une résistance suffisante à son puissant voisin, et que le sultan, se jetant dans les bras de la Russie, n'ouvrît à cette puissance les portes de la Méditerrannée, et ne lui assurât la prépondérance dans l'Orient. Pour prévenir cette éventualité les puissances de l'Europe occidentale,

l'Angleterre et l'Autriche en tête, se constituèrent les soutiens de l'empire turc; elles déclarèrent la guerre à Mahommed-Ali et encouragèrent les peuplades de Syrie à se soulever contre Ibrahim, qui fut obligé de battre en retraite, abandonnant Saïda, Beyrout et la forteresse de Ptolemâïs, le rempart de la Palestine* Jérusalem se trouva ainsi aiïranchie du joug musulman et reconquise par les nations chrétiennes. Le noble but pour lequel les croisés au moyen âge avaient fait de si grands sacrifices se trouvait atteint.

Cet événement réveilla de vifs désirs et de grandes espérances chez les chrétiens d'Angleterre et d'Allemagne. N'était-ce pas le moment, se demandait-on, de reconstituer dans la Terre-Sainte un royaume chrétien? Ou bien, si la souveraineté de la Porte devait y être maintenue, ne serait-ce pas le devoir et la tâche des puissances européennes d'y former, sous sa suzeraineté, un état gouverné par un prince chrétien, dans une situation analogue à celle des Principautés danubiennes d'alors; ou tout au moins n'y aurait-il pas lieu de nommer un administrateur chrétien de la Palestine? La bienveillance des amis de la Grèce s'étendit aux chrétiens de l'Orient. Une pétition demandant le retour et le rétablissement des Juifs dans leur patrie fut adressée à lord Palmerston par un comité de Berlin. L'idée que le moment solennel de la conversion des Juifs était proche se répandit parmi les chrétiens d'Angleterre; tous les événements leur paraissaient l'annoncer.

Tous ces pieux désirs, toutes ces belles espérances, n'aboutirent à aucun résultat. La Terre-Sainte fut replacée par les puissances occidentales sous la domination du sultan ; aucun prince européen, aucun admini-

I/ÉVÈCHÉ DE JÉRUSALEM 285

strateur chrétien, ne fut envoyé à Jérusalem. Le seul fruit rapporté par tous ces événements si pleins de promesses fut l'érection de l'évêché protestant à Jerusalem. Cette création fut l'œuvre du roi de Prusse, Frédéric- Guillaume IV. C'est lui qui en conçut l'idée ; mais à la réalisation de ce plan concoururent avec lui le gouvernement anglais, le parlement et les prélats.

Jusqu'alors les chrétiens evangéliques n'avaient possédé dans l'empire ottoman aucun droit, aucune représentation, aucune protection, tandis que les catholiques grecs y étaient protégés par la Eussie, et les catholiques romains par la France. L'évêché protestant à Jérusalem était destiné à procurer aux chrétiens evangéliques des avantages analogues, puisque cet évêché était en quelque sorte le représentant de deux grandes puissances, l'Angleterre et la Prusse. Il est vrai qu'il n'y avait encore à ce moment que peu de protestants allemands ou anglais établis en Orient. Mais on comptait sur l'arrivée en Palestine de colonies anglaises et allemandes. D'ailleurs ce n'était pas seulement aux protestants de Jérusalem et de Palestine que la protection de l'évêque devait s'étendre, mais dans tout l'Orient, partout où il s'en trouverait qui seraient disposés à réclamer cette protection. De zélés missionnaires étaient déjà à l'œuvre dans ces contrées: les Américains à Beyrout; les anglicans en Palestine, en Chaldée, en Egypte, en Abyssinie et ailleurs.

Jérusalem était le point tout naturellement désigné pour devenir le centre de l'évangélisation parmi les Juifs. Mais le roi de Prusse se préoccupait avant tout des chrétiens orientaux. On pensait pouvoir raviver et relever leur christianisme. Les évêques d'Angleterre venant

au devant des évêques de l'église grecque, on espérait arriver avec le temps à une fusion de cette dernière avec l'église anglicane, sur la base d'une mutuelle considération. Enfin on ne désespérait pas de parvenir à inspirer aux mahométans, toujours si peu accessibles au christianisme, des dispositions meilleures, si l'on réussissait à faire vivre sous leurs yeux une communauté chrétienne débarrassée de toute coutume superstitieuse et ornée des vertus évangéliques. Telles étaient les intentions et les espérances de Frédéric-Guillaume IV lorsqu'il signa le 6 septembre 1841 l'acte de dotation en faveur du nouvel évêché. Il donnait la moitié du fonds nécessaire, soit quinze mille livres sterling. L'évêque devait être consacré par le primat d'Angleterre, l'archevêque de Cantorbery, et être placé sous sa juridiction. Il serait nommé alternativement par la couronne de Prusse et par celle d'Angleterre. Des pasteurs évangéliques allemands, sous la surveillance de l'évêque, seraient chargés du soin des protestants allemands à Jérusalem» Une même chapelle servirait tour à tour à leur culte et à celui des chrétiens anglicans. C'est sur cette base que l'accord s'établit entre la Prusse d'un côté et le gouvernement et les évêques anglais de l'autre.

Mr. de Bunsen, l'homme de confiance du roi de Prusse et son ambassadeur, sut, avec une habileté toute diplomatique, gagner à cette cause les deux parties qui divisent l'église épiscopale d'Angleterre et d'Irlande, la haute et la basse-église. Le 6 novembre 1841 l'acte du parlement en faveur de l'érection d'un évêché à Jérusalem fut confirmé par la reine Victoria. Le premier évêque fut nommé par le gouvernement anglais. C'était un prosélyte juif, Michel-Salomon Alexandre, né dans le grand-

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