MISÈRE EN PALESTINE
des nôtres, et je pus leur venir en aide. Mais tant d'autres viennent de tous côtés m'amener leurs enfants ! „Il est bon de se confier dans le Seigneur et de ne point s'appuyer sur les hommes. Il vaut mieux se retirer vers l'Eternel que de s'assurer sur les principaux d'entre les peuples." (Ps. 118, 8, 9.) Mais les pauvres Juifs, qui dans leur aveuglement ont rejeté le Seigneur et qui continuent à le rejeter, ne peuvent pas se confier en lui; et de là leur incurable penchant à s'appuyer sur l'homme, bien que cette confiance ait si souvent tourné à leur confusion. Nos malheureux Juifs viennent d'en faire une fois de plus l'amère expérience. Ils avaient lu le printemps dernier à différentes reprises dans les journaux que sir Moïse Montefiore allait arriver à Jérusalem, apportant un secours de trente mille livres sterling. Cette nouvelle avait naturellement éveillé un ardent espoir. A plusieurs reprises on avait annoncé que sir Moïse arrivait, qu'il était en route entre Jaffa et Jérusalem, et aussitôt le chemin s'était couvert de Juifs et de Juives, allant à sa rencontre pour le saluer comme leur sauveur. Si, une fois arrivé, il s'était donné pour le Messie, tous ces gens l'auraient acclamé comme tel et se seraient rangés sous ses ordres. Leur attente était si pleine d'assurance que plusieurs en perdaient cette attitude suppliante qui leur est ordinaire, et qu'ils commençaient à élever la tête avec fierté et à regarder les autres avec mépris. Bien plus, je connais des familles pauvres qui donnèrent en ce moment-là le peu qui leur restait, dans la ferme conviction que sir Montefiore le leur rendrait au centuple. Quelle ne fut pas leur désappointement lorsqu'à son arrivée ils l'entendirent déclarer qu'il ne venait
pas cette fois comme les précédentes pour distribuer de l'argent, mais avec le projet de fonder des établissements, d'acheter des terrains et de fournir à ceux qui voudraient travailler les moyens de gagner leur vie! „Ce n'est pas ce qu'il nous faut! criaient ces Juifs; il nous faut du pain pour nos enfants, du pain aujourd'hui!" Quelques-uns seulement acceptèrent le secour pécuniaire de sir Montefiore, avec les conditions qu'il y mettait. La plupart refusèrent, et lorsqu'ils virent que toutes leurs prières étaient inutiles, que sir Montefiore refusait de lire leurs suppliques, et qu'il ne leur permettait pas de l'approcher pour mendier, alors ils furent pris d'un morne désespoir. L'un d'eux, ayant été frappé et jeté en prison pour avoir poussé trop haut ses cris de mendiant, plusieurs d'entre eux se mirent à comparer sir Montefiore avec les missionnaires. „Ceuxci, disaient-ils, quand ils ne peuvent pas nous aider, écoutent du moins nos plaintes avec patience, mais lui ne veut pas même nous entendre." Sir Montefiore devait se sentir bien mal à l'aise ; car il ne pouvait autrement que de voir cette profonde misère, empreinte sur les pâles visages d'un si grand nombre de ses coreligionnaires, et il n'était pas libre d'appliquer au soulagement d'un besoin momentané l'argent qu'il apportait. Il savait d'ailleurs par de précédentes expériences qu'ainsi distribué cet argent n'aurait été qu'un éphémère palliatif. Sir Montefiore est animé de bonnes intentions; il a les meilleurs plans pour l'établissement d'hôpitaux, d'écoles, d'ateliers et pour l'acquisition de terrains, dans le but de mettre les Juifs de Palestine en état de gagner leur vie. Mais quant à moi je ne puis attendre aucune réelle amélioration de leur état par ces moyens-là. Il
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faut sonder plus avant pour atteindre à la racine du mal. Un courant plus ou moins inconscient, mais profond et puissant, d'impiété et d'immoralité, qui menace de tout engloutir et de changer tout en malédiction : voilà le mal. Et tout ce que nous pourrons faire ne sera jamais qu'un faible soulagement, parce que la volonté de Dieu, évidemment, est qu'ils se sentent malheureux aussi longtemps qu'ils persistent à le rejeter luimême dans la personne de Jésus de Nazareth."
„Cette visite de sir Montefiore eut encore d'autres conséquences fâcheuses pour ces pauvres Juifs. Les amis ou parents de plusieurs d'entre eux ayant appris en divers pays par les journaux quelle somme d'argent sir Montefiore apportait en Palestine, leur envoyèrent au lieu de secours des félicitations sur le bonheur que cette visite à Jérusalem d'un des princes de la finance avait dû leur procurer. Ces jours derniers des Juifs venaient encore, je ne dirai pas les larmes aux yeux, mais dans un morne abattement, m'apporter de ces lettres de félicitations, en me suppliant de leur donner du pain pour leurs enfants. Telle est la situation des Juifs en ce moment et nous sommes à l'entrée de l'hiver!"
Dans le rapport du 6 novembre 1854: „Outre le contre-coup de la guerre, notre pays a eu à souffrir de deux fléaux : la peste , sous forme de vérole , et la disette. Le premier a enlevé l'hiver dernier environ dix-huit cents personnes, sur une population de dix-huit mille âmes. Tandis que ce fléau sévissait, la disette atteignait son plus haut degré, pendant les pluies de la dernière saison et la neige de mars. C'était un spectacle navrant que celui de tous ces êtres amaigris, tendant la main pour recevoir l'aumône."
„Or me demandera peut-être quel effet moral ces jugements de Dieu ont produit sur nos populations. Je répondrai, pour autant que j'en puis juger: aucun! Là où le sens moral a été aussi complètement émoussé qu'il l'est ici, par la superstition et l'immoralité, un châtiment de Dieu, bien loin de toucher les cœurs, de réveiller les consciences et de produire la conversion, ne sert au contraire, semble-t-il, qu'à mûrir les rebelles pour de nouveaux jugements. Seule la Parole de Dieu, s'adressant directement à l'individu, a le pouvoir de réveiller la conscience, de toucher le cœur et d'éclairer l'entendement, de manière à conduire le pécheur perdu à l'agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde".
„Pour ce qui concerne ce pays, je n'hésite pas à dire, (24 novembre 1857) qu'il est encore toujours sous le poids d'une malédiction. Non pas qu'il ne soit fertile en certains endroits et susceptible d'améliorations, s'il se trouvait en meilleures mains. Mais, quelle que puisse être d'ailleurs la bonne volonté personnelle du chef de l'empire ottoman, la malédiction qui pèse sur ce pays, c'est à la fois la tyrannie et l'incurie d'un mauvais gouvernement. Plusieurs contrées sont couvertes de ronces et d'épines, et habitées par une population impie, dont la misérable existence ne peut être améliorée par les saisons même les plus fertiles, comme l'ont été celles de l'an dernier. Chaque année le sang coule dans toutes les parties du pays. Cela vous donne une idée de l'état matériel et moral de la population".
2. Mauvaise administration de la justice; hostilité des musulmans. Par les lignes suivantes, que l'évêque Gobât écrivait le 21 mars 1849 au directeur de la Maison des Missions de Bâle, on pourra se faire une idée de