LA POLITIQUE EUROPÉENNE
3. Funeste influence de la politique européenne. Nous avons déjà vu cette politique à l'œuvre dans les événements des années 1840 et suivantes; nous la retrouvons dans les suites de la guerre de Crimée. Les résultats de cette guerre, qui avait coûté tant de sacrifices, furent consignés dans deux documents, le hatti humayum, ou décret, signé par le sultan le 26 janvier 1856, et le traité de Paris du 30 mars de la même année. La conférence des diplomates français, anglais et autrichiens, dans laquelle lord Stradford joua le principal rôle, avait tracé le projet de ce décret, que le sultan, dans la dépendance où il se trouvait alors des puissances occidentales, avait dû accepter, et qui garantissait aux chrétiens dans l'empire ottoman entière liberté de conscience, éligibilité à tous les emplois du gouvernement, en un mot, égalité de droits civils avec les sujets mahométans. Des tribunaux mixtes, composés déjuges chrétiens et de juges mahométans, étaient établis pour régler les difficultés entre mahométans et chrétiens. En revanche les chrétiens étaient astreints au service militaire.
On pensait par des réformes de ce genre avoir transformé du coup l'empire turc en un état moderne, et avoir fondu en une harmonieuse unité et en une paisible combourgeoisie les diverses nationalités et religions de l'empire ottoman. Fictions grandioses, à la réalisation desquelles aucune personne connaissant le véritable état des choses, et probablement les diplomates eux-mêmes, ne pouvait croire.
A la suite du décret venait le traité de Paris, dans lequel de leur côté les gouvernements de l'Autriche, de la France, de la Eussie et du Piémont, prenaient l'ob-
ligation de protéger et de maintenir l'existence et l'indépendance de l'empire ottoman. Le traité de Paris, mettant en relief la haute valeur (!) du „décret", contenait cette clause grave: „en aucun cas les dites puissances n'auront le droit d'intervenir dans les affaires du sultan, dans les relations avec ses sujets, ou dans l'administration intérieure de son empire". Le protectorat de la Russie sur les chrétiens de l'église grecque était aboli, et remplacé par un protectorat général des puissances européennes sur les diverses dénominations chrétiennes disséminées dans l'empire turc. Mais ce dernier protectorat était annulé d'avance par l'impossibilité, acceptée par les puissances européennes, de toute intervention quelconque de leur part. Ainsi les pompeuses promesses d'améliorations et d'une situation assurée pour les rajahs se trouvaient n'être qu'un leurre, grâce à cette clause malheureuse par laquelle les puissances avaient trouvé à propos de se lier unanimement les mains.
L'évêque Gobât fut de ceux qui ne se laissèrent pas tromper un instant par l'illusion des garanties diplomatiques; et son rapport de Tanné 1857 montre qu'en effet la situation, bien loin d'être améliorée, ne fit dès lors qu'empirer. Cette rude guerre, entreprise dans le but de protéger la Turquie, produisit sur les dispotions des musulmans le plus fâcheux effet. Leur orgueil fut considérablement augmenté par la signification qu'ils pouvaient prêter à des événements qu'on résumait à Stamboul à peu près comme suit: le ghiaour de Moscou a eu l'audace de menacer le padischah. Le calife ordonna alors à ses vasseaux, le ghiaour d'Angleterre et le ghiaour de France, de venir combattre celui de Russie. Ils obéirent et vinrent chasser ce dernier.