‹ Samuel GobatChapitre 4 sur 70 · LA MAISON PATERNELLE O · texte numérisé non relu

LA MAISON PATERNELLE O

sence de témoins qui m'en louaient, si bien que j'en pris de l'orgueil et de la présomption. Dès ce moment-là, au lieu de me contenter comme je le faisais auparavant d'accepter avec une foi enfantine ce que je comprenais de la Parole de Dieu, je me mis à murmurer de ce que Dieu avait permis qu'il y eût dans l'Ecriture tant de choses que je ne parvenais pas à comprendre. Car je croyais alors, comme je le crois encore à présent, que toute la Bible est la Parole de Dieu. Dans cette disposition d'esprit je commençai à relire les livres de la Bible qui étaient le moins à ma portée, j'en vins à m'en dégoûter, à douter de toute la Parole de Dieu et à tomber enfin dans une complète incrédulité.

Je dois avouer pourtant que mon amour du péché ne contribua pas moins que mon ignorance à ce triste résultat.

Ce serait ici le lieu de dire quelque chose de plus particulier sur mon enfance. Mais comme elle ressemble, sauf ce que je viens de rapporter, à celle de tout autre enfant élevé dans la même condition, je n'ai guère à en rien dire de plus. De ma troisième à ma quinzième année je fréquentai assidûment l'école, qui se tenait seulement quatre à cinq mois l'hiver, et durant ces années là j'eus toujours la réputation d'être un brave garçon. Une seule fois je subis une punition et assez injustement. Voici à quelle occasion. Une grande partie des heures d'école étaient employées à écrire des dictées, pendant lesquelles le maître avait l'habitude de frapper de sa baguette, à chaque faute, sur les doigts de l'élève , et ses coups étaient très douloureux. J'avais longtemps réussis à éviter les fautes, et ainsi échappé aux coups; mais un jour il m'arriva d'omettre un mot de cinq lettres, ce qui, dans la règle, n'aurait dû compter que pour une faute. Le maître trouva à propos de le

compter pour cinq. Cela me révolta, car j'avais un vif sentiment de justice. Lors donc que le maître s'approcha pomme frapper, je reçus le premier coup avec résignation, tranquillement et humblement, mais au second je le regardai fixement et lui dis d'une voix ferme : « Dieu vous le rende » Je répétai ces mots à chacun des coups suivants. Mon voisin, qui avait été lui aussi épargné jusque-là, avait fait le même jour une faute pareille à la mienne. Au moment où il allait recevoir sa punition je lui soufflai: « Fais comme moi! » et il le fit. A partir de ce jour aucun enfant de l'école ne reçut un coup de baguette sans dire : « Dieu vous le rende! » si bien que le maître finit par jeter de désespoir sa férule par la fenêtre et déclara que s'il ne parvenait pas à maintenir autrement l'ordre et la discipline, il abandonnerait plutôt le métier. Au sortir de cette leçon nous tînmes conseil entre les plus âgés de la classe, nous réunîmes ensuite tous les enfants et décidâmes que si le maître, pour sa part restait fidèle à sa promesse de ne plus employer la baguette, nous ferions de notre côté tous nos efforts pour être bien obéissants et ne lui donner que de la satisfaction. De ce moment notre école fut un modèle de discipline et de bonne conduite.

Durant les mois de l'année où nous étions sans école, j'employais mon temps disponible à la pêche ou à des jeux avec les autres enfants. Je me livrais au jeu avec ardeur et ne tardais pas à oublier une bonne partie au moins de ce que j'avais appris à l'école. Enfin novembre revenait et les leçons recommençaient. Les branches qu'on nous enseignait étaient la lecture, l'écriture, l'arithmétique et le chant. Nous apprenions en outre un peu d'histoire sainte et le cathéchisme d'Ostervald. A la fin de ma dernière année d'école j'en savais à peu près autant que mon maître. Mes

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parents de leur côté m'avaient fait apprendre un bon nombre de psaumes et de chapitres de la Bible, ce qui me fut plus tard d'une grande utilité. C'est une chose à recommander comme exercice de mémoire, mais bien plus encore parce que les enfants reçoivent de cette manière dans leur cœur beaucoup de vérités essentielles qui pourront y sommeiller un temps, mais qui, dans la plupart des cas, reparaîtront tôt ou tard en déployant leur efficacité.

Dans ces années de mon enfance je fus plusieurs fois préservé de grands dangers mais sans que cela fit beaucoup d'impression sur moi. Ainsi, à l'âge de sept ans, je grimpai un jour, à la suite d'une forte pluie, sur un mur construit en pierre brutes; parvenu au haut je sentis le mur s'écrouler avec moi. J'eus la main droite gravement blessée, et la gauche écrasée tellement que, à deux de mes doigts, l'os était à nu. Mon père me conduisit en hâte chez le chirurgien. Nous ne le trouvâmes pas à la maison. Sa femme nous dit qu'en pareil cas, il ordonnait de laver les plaies avec du vitriol, mais que cela causait de telles douleurs que même des hommes ne pouvaient s'empêcher de crier de toutes leurs forces. Puis , se tournant vers moi elle me demanda si je pourrais supporter cela sans crier. Je lui répondis que si cela pouvait me guérir je saurais bien l'endurer. Elle lava donc mes plaies avec ce terrible liquide. Quoique je souffrisse horriblement je ne poussai pas un cri. Le soir le chirurgien rentra, vit mes plaies et dit que s'il s'était trouvé là à notre arrivée il n'aurait pas eu le courage de m'ordonner le vitriol, et qu'il m'aurait plutôt amputé la main ou au moins plusieurs doigts, mais que maintenant il espérait que je guérirais sans amputation. Durant plusieurs semaines je me rendis chaque matin chez lui pour me faire panser, mais quoi qu'il se donnât

toute la peine possible pour ne pas me faire mal, j'y pleurai bien souvent. Grâces à Dieu, je guéris entièrement.

Environ deux ans après , étant monté avec d'autres enfants, sur la crête d'un rocher, le pied me glissa et je roulai jusqu'au bas, à environ troit cents pieds du sommet. Je m'évanouis au deux tiers de la pente, après avoir été lancé contre un arbre qui n'arrêta pas ma chute. Arrivé au bas j'avais entièrement perdu connaissance et je ne revins à moi que lorsque déjà mes camarades, à qui il avait fallu bien du temps pour descendre, furent arrivés à l'endroit où je gisais. Ils s'attendaient à me trouver mort, mais par la bonté de Dieu j'avais été préservé de toute contusion grave. Je ressentais seulement à la cuisse une douleur provenant de mon choc contre l'arbre. Je pourrais citer encore bien des dangers pareils dans lesquels j'ai été préservé par la miséricordieuse providence de Dieu, non seulement dans mon enfance mais plus tard encore, et à une époque où, si j'avais été rappelé de ce monde j'aurais paru non préparé devant Dieu. Je ne puis être assez reconnaissant envers mon Dieu Sauveur, pour d'aussi grandes délivrances.

Mes parents qui m'avaient consacré au service de Dieu dès ma naissance, avaient d'abord désiré que j'étudiasse un jour la théologie. Mais lorsque le moment approcha où j'aurais du commencer les études, plusieurs revers de fortune se succédant coup sur coup leur rendirent cette dépense impossible. Un ami de mon père offrit, dans ma onzième année, de prendre sur lui cette dépense. Mais à ce moment-là je n'étais plus disposé à me vouer à la prédication de l'Evangile. J'avais toujours la persuasion qu'un pasteur doit être pieux et dévoué comme l'étaient les apôtres et les évangélistes des premiers temps, mais je sentais

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que c'était précisément ce qui me manquait. A cette époque, et jusqu'à ma vingtième année, j'étais incrédule, toutefois sans vouloir le paraître devant mes parents de peur de leur faire de la peine. Cette même crainte de les attrister me maintenait dans des dehors honnêtes au point que j'étais souvent cité comme modèle à d'autres jeunes gens. Mes parents finirent , malgré tout cela, par découvrir le changement qui s'était opéré en moi.

Je travaillais alors avec mes parents , à la seule fin de ne pas les affliger. Car je ne prenais plaisir à aucune occupation sérieuse. Mon cœur était rempli de l'amour des vanités du monde. J'avais heureusement la bonne habitude de ne boire ni vins ni liqueurs. Cette abstention me facilitait l'empire sur moi-même dans ma conduite extérieure. Mais du reste, dès que je n'étais plus sous l'œil de mes parents je passais mon temps à des divertissements frivoles et surtout à jouer aux cartes avec des camarades.

C'est à cette époque que plusieurs personnes de notre voisinage furent converties, ainsi que ma sœur aînée. Mais comme celle-ci avait une piété en quelque sorte instinctive et un caractère paisible, sa conversion ne fit guère de sensation. Pour moi, malgré mon incrédulité, je ressentais au fond une véritable affection et une sincère estime pour ces nouveaux convertis comme aussi pour d'autres personnes pieuses, quoique je les évitasse soigneusement, autant du moins que les circonstances me le permettaient. Mais si, en leur présence ou en leur absence, quelqu'un venait à se moquer d'elles ou à les calomnier, je prenais si chaleureusement leur défense que je m'attirai souvent du mépris et des insultes. Je le faisais parce que j'étais sûr de leur sincérité à cause de l'accord parfait que je remarquais entre leur conduite et leur foi. Je n'avais en revanche

que du mépris pour ceux qui, tout en professant de croire à la Bible, ne conformaient pas leur vie à leur croyance. Dès mon enfance je connaissais en théorie le système des vérités et des expériences chrétiennes, de sorte que j'étais à même de juger des disparates qui pouvaient exister entre la foi et la vie. Un jour, en ma présence, deux jeunes chrétiens dont la sincérité ne me laissait aucun doute, furent instamment priés dans une société de chanter une chanson mondaine. Ils le firent, quoique malgré eux. Je n'eus pas le courage de leur faire sentir leur inconséquence ; la peur des moqueries me retint, mais je sortis pour pleurer à leur sujet. Non pas que je considérasse leur chant comme une chose bien mauvaise en elle-même, mais parce que je savais quels amers regrets ils en auraient et combien ils souffriraient jusqu'à ce que leur conscience eût retrouvé le repos dans le pardon.

Durant de longues années je ne sentis aucun besoin d'un Sauveur et aucun attrait pour Dieu. La première occasion où mon cœur se trouva remué à cet égard fut la suivante^' Un pieux et zélé pasteur, bien connu maintenant sous le nom de « Père Bost, » était alors suffragant dans la paroisse voisine de la nôtre. Mes parents l'avaient invité et l'avaient prié de se rencontrer à une heure fixée, pour qu'il pût me parler en particulier, sans que j'eusse été averti préalablement de son arrivée. Il passait pour sévère et, dans ses précédentes visites à mes parents j'avais toujours trouvé le moyen d'être absent. Il arriva quand nous étions encore à table. Son apparition me causa un certain embarras. Ma mère, qui s'en aperçut et qui craignait que je ne trouvasse un prétexte pour m'éloigner, ou que M. Bost n'attaquât en présence d'autres personnes mon incrédulité et ma conduite, me demanda aussitôt si je voulais accompagner

M. Bost à son retour. Je m'empressai de lui répondre que je le ferais avec plaisir, car j'avais deviné que son intention était qu'il pût me parler sans témoins. J'entendis ensuite avec indifférence l'entretien de M. Bost avec mes parents sur des sujets religieux. Quant il prit congé d'eux, je me mis en route avec lui en affectant un air gai , quoique, au fond, je me sentisse fort mal à l'aise. M. Bost, tout en cheminant, se mit à plusieuss reprises à énoncer des vérités appropriées à ma situation. Mais pendant environ une heure je réussis à esquiver des remarques qui s'adressaient à moi, et à renvoyer à d'autres des vérités qui m'étaient destinées. La tâche de mon compagnon de route était en réalité difficile, car il ne pouvait pas me convaincre de mes péchés.

Comme je ne m'étais jamais vanté de mon incrédulité il ne pouvait que la soupçonner, tout en voyant clairement que je me trouvais dans un dangereux état d'éloignement de Dieu. A la fin je remarquai que ce fidèle serviteur du Seigneur commençait à devenir inquiet, car, après m'avoir longtemps considéré il abaissa son regard vers la terre dans une visible perplexité. Il n'était pas dans ses habitudes d'user de tant de douceur et de précautions en parlant à des pécheurs. Lorsque je vis qu'il allait me prendre directement à partie et m'adresser la parole du prophète Nathan : « Tu es cet homme-là! » je pris subitement congé de lui, sous prétexte que je devais rentrer. Lorsque je fus à une certaine distance je me retournai et je vis le pauvre homme à la même place où je l'avais laissé, et qui s'essuyait les yeux. En cet instant je m'apparus à moi-même réellement mauvais. Je dus m' avouer que c'était la charité qui l'avait poussé à me parler avec tant de douceur et que maintenant il se faisait sans doute des reproches d'avoir

été infidèle dans l'accomplissement de son devoir. Je sentis que j'étais un misérable hypocrite. Peu de temps après M. Bost quitta la contrée; mais, je l'avoue, depuis ce jour (juillet 1818), je ne me sentis plus aussi tranquille dans mon état de mort spirituelle.

Au commencement du mois d'octobre de la même année ma légèreté et ma frivolité encouragèrent un jeune homme à me faire une proposition malhonnête devant laquelle je reculai effrayé. Je venais de m'apercevoir pour la première fois du danger qu'il y a à caresser le péché en imagination. Je n'eus dès lors plus de repos. Je cherchais, le jour en travaillant, la nuit en jouant aux cartes, à éloigner les pensées mélancoliques qui me poursuivaient, car j'avais pris la ferme résolution de ne pas penser à Dieu. C'est ainsi que les jours s'écoulèrent jusqu'au 20 octobre. Ce jour-là était un dimanche. Pour plaire à mes parents j'étais allé à l'église comme d'habitude. Je dormis pendant tout le service. L'après-midi je dansai avec la jeunesse du village et je promis à quelques camarades de passer la nuit avec eux à jouer aux cartes. Mais au moment où je me glissais hors de la maison, à l'insu de mes parents, je fus tout à coup saisi du sentiment de la présence de Dieu. Je rentrai, je pris la Bible pour en lire quelque passage. Depuis des années je ne l'avais plus lue que par obéissance envers mes parents. Lorsque je l'eus ouverte , le courage me manqua parce que je me sentais sous le poids de la colère de Dieu et me considérais comme indigne de lire sa sainte Parole. Tous les sophismes par lesquels j'avais étayé mon incrédulité, étaient comme anéantis par ce sentiment de la présence de Dieu, et la Bible se retrouvait être pour moi la vraie et indubitable Parole de Dieu, mais, hélas! à cette heure-là pour ma condamnation. De peur que mes

parents et mes sœurs ne découvrissent mon émotion intérieure, je me retirai dans ma chambre en prétextant une indisposition. Il était entre sept et huit heures du soir. Ah ! quelle terrible nuit, et pourtant quelle nuit bénie j'avais devant moi !

Dès que je fus seul, je considérai mon état de perdition, puis peu à peu je me mis à prier à peu près en ces termes: « 0 mon Créateur, on m'a enseigné dès mon enfance que tu as envoyé ton Fils dans le monde pour sauver les pécheurs et les rendre heureux. S'il en est réellement ainsi, oh! veuille me révéler ce Sauveur, car je suis un pécheur perdu. Aie pitié de moi! i Mais plus je priais, plus mon angoisse s'accroissait. Je sentais qu'il n'y avait plus qu'un pas entre moi et la mort éternelle. Je croyais voir devant moi, — était-ce en réalité ou seulement en imagination? — trois mauvais esprits, celui du milieu plus ténébreux que les autres. Ce qui est certain c'est que Satan était près de moi et me poussait au désespoir. Mon angoisse était si terrible que tout en priant et en implorant la grâce d-e Dieu, je devais me remplir la bouche avec mes vêtements pour ne pas pousser des cris perçants. Jusqu'à trois heures du matin je demeurai dans les supplications et les larmes. Alors je vis, — était-ce en réalité ou en imagination? — une quantité de rayons lumineux qui descendaient comme du plafond de ma chambre et se réunissaient tous à ma droite dans un vase de terre. A cette vue les trois mauvais esprits reculèrent de quelques pas. Alors je rassemblai tout mon courage, et je dis à Dieu les paroles de Jacob: « Je ne te laisserai point aller que tu ne m'aies béni! Et si je dois périr, je veux périr ici à genoux en ta présence. » A ces mots les trois mauvais esprits disparurent. Tout à coup je sentis le poids de mes péchés enlevé et j'éprouvai une joie

inexprimable. Je ne puis pas positivement affirmer que j'aie vu le Seigneur Jésus, mais je sentais sa présence et la pleinitude de son amour, qui m'assurait, non par des paroles perceptibles à l'oreille, mais cependant avec une force divine, du pardon de mes péchés et de ma réconciliation avec Dieu.

Jusqu'alors, dans mes prières, je m'étais adressé à Dieu comme à l'Etre suprême, sans faire mention de Jésus et de son œuvre de réconciliation. Lorsque Jésus se fut révélé à moi comme mon Sauveur, j'eus l'impression qu'il était le même Dieu que j'avais imploré pour le pardon et la grâce. C'est pourquoi aussi dans mes prières je m'adresse indistinctement au Père ou au Fils. Car, quoiqu'ils soient deux personnes distinctes en la Divinité, ils"sont pour moi un seul Dieu et la vie éternelle. Depuis ce moment-là je pus reconnaître en Jésus mon Sauveur, mon Seigneur et mon Dieu. Les dernières heures de cette nuit-là furent les plus heureuses et les plus bénies de ma vie. Mais le matin, quand j'essayai de me lever, je sentis que les forces me manquaient; j'étais complètement épuisé. Quelques instants après j'entendis venir ma mère; alors le diable, ou mon propre cœur! m'insinua que je ne devais rien lui dire de ce qui s'était passé pendant la nuit, parce que, si je venais à retomber plus tard dans l'infidélité, elle me considérerait comme un renégat, en plus grand péril de perdition que jamais, et qu'elle en serait d'autant plus attristée. Mais Dieu avait préparé un antidote contre cette tentation; car, en me voyant, ma mère me dit, d'un air tranquille, quoique évidemment émue : « Qu'as-tu? Ton visage est tout défait. » Je lui racontai fidèlement ce qui s'était passé entre Dieu et moi pendant la nuit, trop heureux d'avoir de cette manière surmonté d'emblée la première tentation.

Ma mère ni'écouta tranquillement sans laisser paraître aucun étonnement, de peur sans doute d'éveiller en moi des sentiments d'orgueil. Cependant elle se rendit aussitôt auprès de mon père et lui raconta tout. Ils en conclurent tous deux que, malgré leurs habitudes religieuses et leur vie irréprochable, ils ne savaient pas encore ce que c'est que d'avoir reçu le pardon des péchés et de goûter la joie du salut, que par conséquent ils n'étaient pas encore convertis.

De ce moment ma mère devint extrêmement triste et pensive, et durant six mois elle gémit accablée sous le fardeau de ses péchés. Dès qu'elle se trouvait seule, elle lisait la Bible et ses yeux se remplissaient de larmes. Mais, chaque fois qu'elle était sur le point de saisir la grâce gratuite et le salut par la foi sans les œuvres de la loi , un livre dont elle faisait grand cas et dans lequel la justification et la sanctification étaient absolument confondues, lui revenait toujours à l'esprit : elle n'osait s'approprier les précieuses promesses de l'évangile et elle retombait dans sa tristesse. Enfin, elle entendit parler un jour d'une jeune personne qu'on disait être devenue folle, car elle se lamentait sans cesse sous le poids de ses péchés et croyait que Dieu ne pouvait pas lui pardonner. En entendant cela ma mère éprouva une profonde compassion pour cette malheureuse et résolut d'aller la voir. Chemin faisant elle rassembla dans son esprit les passages de la Bible les plus riches en promesses encourageantes, tels que la situation lui paraissait les réclamer. Au moment où elle heurtait à, la porte, elle rapprocha subitement dans son esprit l'état de cette personne et le sien propre et elle se dit : Pourquoi ne m'approprierais-je pas à moi-même ces promesses en faveur des pauvres pécheresses! A cette pensée

un rayon de lumière brilla dans son âme, elle put saisir Christ avec tous ses mérites, et même il lui fut donné une vue si claire de la différence entre la justification et la sanctification , que je n'ai jamais rencontré aucun théologien qui fît cette distinction d'une manière aussi nette.

Mon père partageait tous ces sentiments de ma mère, mais comme il était d'un caractère doux, humble, paisible, il se laissait plutôt conduire par elle. Ce fut seulement dans les douze années de son veuvage que l'œuvre de la grâce, longtemps cachée en lui, se manifesta dans toute sa beauté. Un peu après ma mère, mon frère *fct ma sœur cadette se convertirent aussi. Chacun de nous devint, par la grâce de Dieu, un instrument entre ses mains pour amener quelques uns de nos semblables au pied du Sauveur. Ma sœur aînée s'occupe depuis près de quarante ans du soin des malades, et je ne crois pas que dans cet espace de temps il se soit écoulé une seule année où elle n'ait amené au moins une âme au Sauveur. Elle est maintenant, dans son âge avancé, gouvernante dans un établissement d'aliénés.

Lorsque ma mère m'eût quitté, en ce bienheureux matin, je dormis plusieurs heures. A mon réveil, je me réjouissais toujours encore en Dieu mon Sauveur. J'avais retrouvé mes forces de corps , mais je sentais d'autant plus ma faiblesse morale. L'ennemi de mon ame en profita aussitôt pour me présenter une nouvelle tentation dans le genre de celle qu'il avait essayée quelques heures auparavant, je veux dire de ne rien déclarer à personne du changement qui s'était opéré en moi. Aussitôt je me jetai à genoux, je confessai devant le Seigneur ma faiblesse et le priai de me donner la force de lui demeurer fidèle et de confesser son nom devant les hommes. Comme je me relevais de ma

prière, j'aperçus par ma fenêtre neuf à dix de nies anciens camarades réunis, et je me dis: « C'est le moment de faire usage de la force que je viens de demander ; il faut que j'aille et que je leur parle. » J'étais timide de ma nature, et ce ne fut pas sans une certaine inquiétude que j'allai m'exposer à leurs railleries. Mais j'y voyais un devoir et je n'avais pas de temps à perdre si je voulais l'accomplir. Je demandai instamment au Seigneur de me donner du courage, puis je courus vers eux, avec la certitude de provoquer par mes paroles leurs éclats de rire, ou pis encore. QueLue fut donc pas mon étonnement quand je vis, qu'au lieu de me saluer du ton léger qui leur était habituel, ils le faisaient d'un ton doux et sérieux! Ma tâche en était bien facilitée. Aussi n'eus-je aucune peine à leur adresser quelques paroles affectueuses, leur disant à peu près ceci : « Mes chers amis, jusqu'ici nous avons marché ensemble sur le chemin large qui mène à la perdition ; mais la nuit dernière le Seigneur a mis mes péchés devant mes yeux et m'a montré clairement que je n'avais mérité que la condamnation éternelle; et toutefois, lorsque j'ai imploré sa grâce, Dieu m'a pardonné tous mes péchés pour l'amour de Jésus et m'a rempli d'une joie et d'un bonheur tels que je n'en avais jamais éprouvé de pareils; c'est pourquoi je me suis tout à fait donné à lui, et j'ai résolu de lui consacrer ma vie entière. Je suis venu ici afin de prendre, pour ainsi dire, congé de vous, car je ne puis plus vivre avec vous sur le même pied que précédemment. Mais si l'un ou l'autre d'entre vous est disposé à donner son cœur à Dieu, ce sera avec joie que je marcherai avec lui sur les traces de Jésus. » Après un court moment de silence l'un de ces jeunes gens, un des boute-en-train de la troupe, me dit : « Tu as raison, je le sais; mais je ne Gobât 2

puis pas te suivre pour le moment. » Deux ans plus tard ce jeune homme se convertit, et sa conversion fut si frappante qu'elle éveilla une nouvelle vie spirituelle dans la contrée avoisinante.

Quelques années plus tard j'eus à subir une autre épreuve du même genre. Ayant atteint l'âge de vingt ans, j'eus à remplir mon service militaire. Ce service consistait à prendre part pendant quinze dimanches de l'année à des exercices de recrues dans la localité. Je dus donc, dès le premier jour, me présenter avec les autres jeunes gens de la commune. Mais j'étais résolu à ne pas profaner le dimanche par ces exercices. J'arrivai avec émotion au lieu du rassemblement; car je me proposais de protester publiquement contre la profanation de ce saint jour en déclarant que je n'y participerais pas. C'est ce que je fis, m'attendant à être accablé de moqueries. Il se trouva au contraire que tous ces jeunes gens, même les plus légers, furent saisis de respect pour cet acte, et ne m'en témoignèrent qu'une plus grande considération. Seulement un des officiers me fit observer que la loi du pays prescrivait ces exercices pour ce jour-là, et qu'en cas d'infraction j'aurais à payer l'amende prévue par la loi. Là-dessus je me retirai. Plusieurs dimanches de suite je payai l'amende, mais comme elle augmentait à chaque récidive, c'en fut bientôt plus que mes moyens ne comportaient. Je me rendis alors auprès du bailli ou préfet du district et le priai de me dispenser à la fois des exercices et de l'amende. Il chercha naturellement à me convaincre que mon devoir était d'obéir au gouvernement ; sur quoi je lui répondis que j'étais prêt à le faire pour tout ce qui n'était pas en opposition avec les commandements de Dieu. Je m'efforçai aussi de lui démontrer par des arguments bibliques que les exercices militaires

du dimanche étaient un péché, puisqu'ils étaient en opposition directe avec le quatrième commandement de la loi de Dieu. Je m'enhardis à un point peut-être excessif pour mon âge et ma position, car j'ajoutai que si le gouvernement continuait à opposer ses lois à la loi de Dieu, il serait bientôt renversé. Je ne soupçonnais pas qu'à douze ans de là, en 1830 et 1831, l'ancien régime bernois s'écroulerait pour ne plus se relever. A la fin le bailli me dit: « Vous pourriez bien avoir raison, mais comme je n'ai pas le droit de vous exempter, je prendrai sur moi l'amende et la paierai à votre place. » Je le remerciai sincèrement et me retirai, en priant Dieu de le bénir, ainsi que sa jeune famille. J'ai le bonheur de pouvoir ajouter que quelques années plus tard il devint lui-même très-sérieux, que tous ses enfants se convertirent et que deux de ses fils se vouèrent avec succès à la prédication de la Parole de Dieu.

J'eus vers la même époque (1818) à subir publiquement un assaut pendant lequel le Seigneur me fit sentir son appui. Une assemblée des membres de la commune ayant lieu, et mon père étant absent, je dus y prendre sa place. A peine l'assemblée était- elle réunie qu'un effroyable orage éclata contre moi. Voici pour quels motifs : une jeune fille avait raconté quelques jours auparavant, en présence de plusieurs personnes, combien elle s'était sentie en paix pendant une maladie qu'elle venait de faire, ajoutant comme conclusion que, si elle était morte, elle aurait certainement été sauvée ; sur quoi j'avais répondu : « Et moi, je crains que vous n'eussiez été perdue pour l'éternité; car votre manière d'être depuis lors a prouvé que vous n'êtes pas convertie. » Le père de la jeune fille en prit occasion de m'attaquer comme troublant la paix des familles, et m'accusa d'avoir porté un jugement dans un cas où

je n'avais aucun droit de le faire, etc. D'autres se levèrent pour me jeter à la face toutes sortes d'épithètes et de sobriquets. Ils m'accusaient aussi d'avoir parlé contre les bonnes mœurs, d'avoir dit par exemple, que les bonnes œuvres ne servent à rien pour le salut; qu'un propre-juste, quelle que soit sa conduite extérieure, n'est pas moins réprouvé aux yeux de Dieu qu'un voleur ou un ivrogne, etc. Tout cela naturellement, en tordant mes expressions. Il n'y avait là personne pour m'appuyer, et l'affaire menaçait de mal finir, lorsque le maire réclama le srlence et rétablit la tranquillité. Il me fut alors donné de m'expliquer clairement et d'exposer ce qui en était. Je pus le faire avec le plus grand calme et dans un sentiment de sincère charité. Le résultat en fut que quelques jours plus tard, dans une nouvelle assemblée de commune, on décida de m'envoyer une députation pour me demander de me charger de l'instruction des enfants. Voyant que dans cette fonction je pourrais faire quelque bien, j'acceptai l'offre, et me mis à enseigner pendant quelques mois, c'est-à-dire jusqu'au moment où je quittai mon village pour me rendre à Bâle à la fin de l'année 1819. Il ne resta au maître officiel que trois élèves, tandis que j'en avais de trente à quarante, qui m'étaient très attachés. Dans plusieurs de ces jeunes cœurs fut jetée une semence de vie spirituelle, qui germa et se manifesta plus tard.

La première année de ma vie nouvelle fut pour mon âme une année de bénédiction et de joie dans une communion continuelle avec mon Sauveur. Je ne me rappelle qu'un seul moment où je fus sur le point de m'égarer. C'était la saison des fenaisons de montagne, pendant laquelle les faucheurs restent toute la semaine dans la hauteur sans redescendre au village. Je passais mes journées et mes soi-

rées en compagnie d'hommes légers, dont plusieurs avaient une langue assez affilée. Je n'eus d'abord pas le courage de m'élever contre ce qu'il y avait de repréhensible dans leurs conversations , quoique ma conscience me reprochât mon silence. Je parlais peu, et quand on m'interpellait je répondais timidement. Peu à peu je pris goût à ces entretiens malsains, et je négligeai de placer à propos une parole pour mon maître et seigneur. Dès le second jour je m'aperçus avec effroi que je perdais le goût de la prière et de la lecture de la Parole de Dieu ; mais je ne sus pas me retirer pour aller prier. Je n'ai pas le souvenir d'avoir fait ou dit pendant ce temps quelque chose qui fût positivement mauvais, mais dans mon cœur je m'éloignais peu à peu du bon berger. Le troisième ou quatrième jour je reçus d'une dame pieuse une lettre amicale, dans laquelle se trouvaient ces mots : « Je me demande souvent ce que vous faites pendant ces jours froids et pluvieux; et je me dis : Il s'occupe sans doute à lire la Parole de Dieu et à prier. » Ces paroles pénétrèrent comme une flèche dans mon cœur. Je quittai la maisonnette pour chercher quelque part un endroit où me cacher, car j'aurais eu honte qu'on me vit prier ou lire la Bible. « Misérable hypocrite! me dis-je à moi-même; tandis que de pieuses personnes ont de toi une bonne opinion, tu ne cherches que ton amusement, tu joues avec le péché et tu oublies celui que tes péchés ont cloué à la croix. » Alors je me jetai à genoux et priai Dieu de me pardonner, ce qu'il fit dans sa grâce et en m'accordant de nouveau l'accès à sa communion. J'étais donc guéri; mais les ailes m'avaient été coupées et ma force était amoindrie. Par mon zèle pour le Seigneur et mon amour pour mon prochain j'avais jusque là vaincu à peu près complètement ma timidité naturelle, mais alors

cette timidité ine reprit et m'obligea à fuir absolument la compagnie des esprits mondains et légers. Mais cela me poussait à me tenir près du Seigneur, qui pouvait me donner la force de rendre témoignage à son nom et à sa vérité. Je vécus à cette époque pendant plusieurs mois dans une relation étroite et continuelle avec le Seigneur, tellement que je pouvais déposer entre ses mains fidèles toutes mes préoccupations et tous mes soucis temporels et spirituels.

Comme je l'ai déjà dit, l'année 1819 fut pour mon âme une année de riches bénédictions et de sainte joie. A la maison ou aux champs, le jour et la nuit, je sentais Jésus près de moi. Tandis que précédemment j'avais eu de la répugnance et une sorte de maladresse pour tout travail, c'était maintenant une joie pour moi de bien travailler tout le jour, et de passer plus de la moitié de la nuit en prière. Il me semblait que le temps que je passais à dormir était du temps perdu. Et pourtant jusque dans le sommeil Dieu m'enseignait le chemin par lequel je devais marcher, et me révélait les mystères de son royaume par des songes, qui plus tard, lorsque j'eus été mis en relation avec des chrétiens expérimentés, ne me furent plus accordés. Je rapporterai ici un ou deux de ces songes, en faisant remarquer que, dans le temps où ils me vinrent, je lisais avec un vif intérêt le Voyage du chrétien de Bunyan. Dans un de mes songes je marchais par les rues sombres d'une ville où beaucoup de gens passaient la nuit à jouer et à danser. A ma droite marchait un gros chien noir, dont la présence me donnait uue certaine tranquillité. Près de la porte de la ville se trouvait une grande maison remplie de joueurs et de danseurs. Lorsque je passai devant cette maison, le gros chien noir,

qui s'était [tenu jusque là tranquillement à côté de moi, s'avança à plusieurs reprises vers l'entrée de cette maison, revenant ensuite en arrière, comme s'il voulait m'inviter à y entrer; puis il essaya de m' empêcher de sortir de la ville. Je sortis néanmoins, et voici, à peine fus-je hors de la porte, que je me trouvai en pleine lumière. Mais le chien noir était sorti avec moi; seulement, au lieu d'être pour moi un sujet de sécurité, comme précédemment, il me causait de la crainte et de l'inquiétude. Il commença à courir en cercle autour de moi , puis à baisser la queue et à me regarder d'un air furieux. Il fit ensuite quelques pas en avant, s'écarta peu à peu du chemin et me fit signe de le suivre. Lorsqu'il vit que je ne le suivais pas, il revint en arrière et s'élança contre moi. Cela m'effraya; pourtant je fis bonne contenance, comme si je ne faisais pas attention à lui. A la fin il courut en avant un bout de chemin, tira à gauche et se cacha derrière des arbres. Alors ma frayeur redoubla, car je sentais qu'il méditait un mauvais coup. Je ramassai quelques pierres pour les lui jeter. Aussitôt il s'élança contre moi en me montrant ses grosses dents. A son approche je lui jetai toutes mes pierres, mais sans l'atteindre. Après que j'eus jeté la dernière, il se trouva tout près de moi et prêt à me sauter à la gorge, lorsque je m'écriai : « Seigneur Jésus, sauvemoi! » sur quoi le chien tomba par terre, et je m'éveillai. Après avoir un moment réfléchi à ce songe, je me rendormis, et, comme il arrive d'ordinaire, j'en eus un second, qui éclaircissait le premier. Dans ce second, je rencontrais un vieillard vénérable, auquel je racontai mon premier songe et lui en demandai l'explication. Il me la donna à peu près en ces termes : « Le gros chien noir , c'est Satan. Aussi longtemps que tu étais dans la ville de la per-

ditiou, c'est-à-dire inconverti, il ne t'inquiétait pas, quoiqu'il fût près de toi. Qu'il ait tâché de t' engager à entrer avec lui dans la maison du plaisir et du jeu, cela indique le danger que tu courais avant de t'être tourné vers le Seigneur. Que le chien fût toujours autour de toi, même après que tu eus quitté la ville et trouvé la lumière, qu'il courût en avant, en arrière, de côté, cela te montre comment il emploiera tous les moyens imaginables pour te détourner du chemin étroit qui mên^ à la vie. Qu'il se soit ensuite éloigné et caché, cela signifie que le diable nous laisse par moments en repos, mais seulement afin de nous amener à une fausse sécurité, qui nous détourne de la vigilance et de la prière, et afin de pouvoir alors nous attaquer par de plus grandes tentations. Les pierres que tu as jetées contre lui sans l'atteindre ni l'enrayer, ce sont les tentatives et les efforts que tu feras pour te délivrer par toi-même, jusqu'à ce que tu désespères de ta propre force. » La conclusion n'a pas besoin d'être expliquée; elle se comprend d'elle-même. Ce n'était là qu'un songe, mais un songe qui pour moi, jeune chrétien sans expérience, renfermait de précieuses vérités.

J'avais une vieille grand'tante, membre depuis bien des années de la communauté des Frères moraves. Elle avait une piété réelle, mais à cause de l'originalité de son caractère et des infirmités de son âge je ne pouvais , quoique je l'aimasse beaucoup, retirer de ses entretiens grande utilité pour mes progrès spirituels. En revanche, les livres qu'elle me prêtait m'étaient fort utiles, quelques uns surtout qui montraient combien il est doux et agréable de voir des frères bien unis ensemble dans la crainte et l'amour de Dieu, frères non seulement selon la chair, mais selon l'Esprit ; quelle édification ils se procurent, quand ils

se réunissent pour se réjouir ensemble en leur commun sauveur, et former des communautés de croyants, petites ou grandes, comme par exemple à Herrnhout, en Saxe, du temps du comte Zinzendorf. Ces livres eurent pour premier effet d'éveiller en moi le désir de me rattacher à la communauté des Frères moraves; mais ils produisirent ensuite sur moi un autre effet bien plus profond. Ils m'inspirèrent un sentiment continuel de compassion pour tous ceux qui ne connaissaient pas encore Jésus, et très-spécialement pour les habitants de mon village natal, qui étaient comme des brebis éparses et sans berger, tous, — excepté mes parents, ma sœur ainée et la jeune personne dont j'ai parlé plus haut, — tous, autant que je pouvais en juger, morts dans leurs péchés. Sans doute il s'en trouvait parmi eux de moraux et d'honnêtes, mais qui étaient, peut-être précisément à cause de cela, des propres-justes. Ah! que de fois je gravis un petit coteau, du haut duquel ma vue embrassait les quatre villages de ma chère vallée de Grandval, qui formaient notre paroisse ! Et que de larmes je répandis là devant Dieu, en le suppliant de renouveler l'œuvre de sa grâce parmi les habitants de ces villages et de leur envoyer un pasteur fidèle, qui les conduisît dans les verts pâturages de la Parole de Dieu et aux sources du salut! Mes prières furent exaucées, bien que, au moment où elles le furent, je l'ignorasse. Car je quittai Crémine à ce moment là, et, peu de temps après mon départ, l'année suivante, si je ne me trompe, une œuvre de conversion se produisit chez plusieurs jeunes gens pour lesquels je n'avais jamais prié spécialement. Quoique absent, je continuai à prier Dieu de leur envoyer un pasteur fidèle. Lorsque cinq ans plus tard j'arrivai à Paris, j'entendis parler d'un jeune ministre du nom de Gagnebin, que j'appris

ensuite à connaître comme un prédicateur de la vérité qui est en Jésus-Christ, et je priai Dieu instamment de l'envoyer dans cette paroisse. Je quittai l'Europe l'année suivante, en 1825, mais avaut mon départ j'eus la joie d'apprendre, ce que j'avais tant à cœur, l'installation du pasteur Gagnebin à Grandval. Il y travailla fidèlement et avec succès jusqu'à ce qu'en 1867 il fût frappé d'une attaque d'apoplexie et fût recueilli dans le repos du peuple de Dieu. Lorsqu'il s'agit de lui donner un successeur, 120 voix sur 126 électeurs se portèrent sur son fils, qui marche, parait-il, sur les traces de son père. Un fait qui montre à lui seul combien l'activité du pasteurGagnebin fut bénie,c'est que,durant quarante années consécutives, cette petite paroisse de 600 âmes ne donna pas moins de 1000 francs par an pour les Missions. Et notez que les habitants de cette vallée n'avaient d'autres ressources que la culture de leurs terres. Cet argent était réparti entre la société des Missions de Bâle et celle de Paris. On fit aussi plus tard une petite part à mon œuvre en Syrie et en Palestine.

Bientôt après ma conversion je commençai à lire les nouvelles des Missions, si rares alors en langue française; et par là mon cœur fut encore plus remué. Je ressentais une compassion profonde pour les Juifs dispersés et pour les payens sans Dieu et sans espérance au monde. Je priais beaucoup pour les uns et pour les autres, en mon particulier comme aussi avec mes parents. J'avais le désir de me consacrer à l'œuvre des Missions. Toutefois je cherchais à combattre ce désir, non seulement par amour pour mes parents et dans la ferme intention de leur procurer par mon travail énergique une position agréable pour leurs vieux jours, mais surtout par le sentiment que ma première éducation négligée, ma timidité et ma gaucherie

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