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L'oeuvre en Abyssinie

Gobât était attaché par un double intérêt à ce champ de travail: par ses devoirs d'évêque protestant en Orient, et par les souvenirs et les liens spirituels qu'il avait conservés depuis ses années de séjour heureux,

d'activité bénie et de dures souffrances dans ce pays. Son nom d'ailleurs y était resté en vénération. Un voyageur anglais, M. Parkyns, qui visita l'Abyssinie seize ans après Gobât, en rend témoignage. Indifférent à l'égard des Missions, il sait très-bien découvrir et signaler les fautes qu'ont pu commettre des missionnaires inhabiles; „mais, dit-il, parmi eux il s'en trouvait un vraiment très-distigué, car partout où j'arrivais j'entendais prononcer le nom de Samuel Gobât, et jamais autrement qu'avec amour et respect." Cette confiance des Abyssins en Gobât était si grande, qu'en 1850 le prince Kas Ali pria l'évêque de bien vouloir prendre les moines et pèlerins abyssins à Jérusalem sous sa surveillance et sous sa protection. C'était une douce tâche, dont il s'acquitta avec bénédiction. Mais il ne pouvait pas lui suffire de faire quelque bien à quelques Abyssins en séjour ou en passage dans la ville sainte, il épiait le moment favorable pour reprendre l'oeuvre de la Mission dans le pays-même.

Ce moment lui parut venu en 1855. „Un sujet de préoccupation s'est emparé presque exclusivement de mon esprit ces derniers temps, écrit-il dans son rapport de novembre 1855, et je voudrais qu'il fût aussi un sujet de prières pour mes frères en la foi; c'est la reprise sous une forme nouvelle de la Mission en Abyssinie. Je suis en correspondance depuis quelques années d'une part avec des personnes influentes de ce pays et d'autre part avec M. Spittler, directeur de l'établissement de Chrischona, près de Bâle, dans lequel on forme des évangélistes. Mon but était d'établir en Abyssinie une station missionnaire, qui se serait entretenue au moins en partie par elle-même, et où l'on aurait réuni un

OEUVRE EN ABYSSINIE gßj

aussi grand nombre que possible de jeunes gens, pour les instruire dans la pure Parole de Dieu. On aurait ensuite formé en un endroit quelconque un petit noyau de croyants fidèles, librement réunis par amour pour la Parole de Dieu en une petite colonie, et ainsi l'on aurait eu un troupeau modèle, qui aurait répandu la lumière de la vie au sein de l'église abyssinienne. On n'aurait employé à cette oeuvre que des missionaires laïques avec un seul consacré.

„Lorsque je crus que le moment était venu de se mettre à l'oeuvre, je fis venir à Jérusalem six pieux jeunes gens de Chrischona pour compléter leur instruction et leur apprendre entre autres la langue amharique. Us arrivèrent il y a un an, et je suis heureux de pouvoir dire qu'ils ont conquis dès lors l'estime et la confiance de tous ceux des membres de notre église qui sont capables d'apprécier à sa valeur un caractère chrétien.

„Il y a onze mois j'envoyai en avant l'un d'eux, le frère Flad, avec M. le Dr. Krapf, pour reconnaître le terrain et chercher un endroit propice pour rétablissement de la station missionnaire. Mais justement à ce momentlà de grands changements se produisaient dans le gouvernement du pays. Un jeune homme de trente- cinq ans, nommé Cassai, dont j'avais guéri le père vingtcinq ans auparavant d'une crise de folie (voir page 150), venait de s'emparer en peu de temps de toute l'Abyssinie, et d'en réunir toutes les provinces sous son sceptre. Il s'était fait oindre et couronner par l'abouna, en prenant le titre de „Roi des Rois" et le nom de Théodoros. Mes envoyés furent amicalement reçus par lui; mais, comme il partait pour une expédition contre les Gallas, ils ne

purent rien conclure de définitif. Ils revinrent en août dernier, et, bien qu'ils m'apportassent une lettre affectueuse du roi Théodoros, leur rapport n'était pas en somme très-encourageant, et je ne sus pendant quelque temps à quoi me résoudre.

„Voici en effet comment se présentait la situation toute nouvelle. Voici, me disais-je, un roi absolu, sans l'autorisation duquel l'on ne peut rien entreprendre; un roi qui, dans l'espace d'une année, a mis fin à la division qui avait troublé pendant des siècles l'église d'Abyssinie ; un roi qui a chassé les missionnaires cathoques-romains avec leur évêque, et qui laisse aux musulmans l'alternative d'embrasser le christianisme ou de quitter le pays dans l'espace de deux ans. Voici un roi qui lit la Parole de Dieu journellement dans la langue du peuple et qui désire que son peuple suive son exemple. De l'autre côté voici des frères pleins d'un joyeux espoir, parlant assez bien l'amharique, et désirant d'être envoyés sans perdre de temps. Cela m'a décidé à ne pas les retenir plus longtemps, mais à les envoyer, en profitant du moment où nous sommes et qui est la saison favorable, et avec autant de Bibles et de Nouveaux Testaments qu'ils en pourront emporter. Même s'ils ne parvenaient à trouver nulle part un endroit convenable pour s'y établir, s'ils peuvent répandre abondamment la lumière de la divine Parole dans ce pays de ténèbres, leur mission n'aura pas été vaine."

Le missionnaire Flad, dans un livre intitulé : „Douze ans de séjour en Abyssinie, histoire du roi Théodore II", a décrit la première entrevue des deux premiers envoyés de Gobât avec le roi, et l'impression que celui-ci fit sur eux. Il sera peut-être intéressant de le laisser parler:

PNTRBVUB AVEC THBODOROS

„Le roi, raconte Flad, se montra affable envers nous, et nous adressa plusieurs questions sur l'Europe et surtout sur des sujets religieux. Il reçoit chaque jour des douzaines de plaintes et de suppliques, et il juge chaque affaire luimême. Les criminels sont condamnés à mort et exécutés sur le champ. D'innombrables messagers portent de tous côtés ses ordres à ses employés. Il ne sait pas écrire; il dicte, et souvent deux ou trois lettres à la fois. A la moindre faute ou erreur le secrétaire est frappé du bâton ou d'une énorme cravache. Les officiers, les généraux, les ministres, reçoivent à l'occasion le même traitement. Il est ordinairement vêtu d'un costume trèssimple, et s'assied à terre sur un tapis. Il n'a jamais porté ni couvre-chef ni chaussures. De taille moyenne, de forte corpulence, il a la peau d'un teint noir assez foncé. L'expression de sa figure a quelque chose de dur, de louche et de sournois. Avec ses yeux brillants, et son nez fortement arqué, quand il se fâchait et que son visage déjà noir s'assombrissait encore, et que ses trois mèches de cheveux se hérissaient sur sa tête, alors je ne me sentais pas à l'aise en sa présence."

C'est devant ce despote oriental que se tenaient les deux missionnaires, dans une attente quelque peu anxieuse. „Comment se porte Gobât? demanda le roi. Sa lettre me plait et je désire qu'il m'envoie trois artisans, un armurier, un constructeur de palais et un imprimeur. Quant aux choses de la foi, je ne m'en mêlerai pas ; c'est la tâche de l'abouna." Ce dernier ayant déclaré qu'il ferait bon accueil à ceux qui répandraient dans le pays la Bible dans la langue du peuple, le roi fit écrire à Gobât, dans une lettre que Krapf et Flad rapportèrent : „Tu connais l'état de notre pays, puisque tu l'as lia-

bité. Tu sais que nous étions autrefois divisés en trois partis. Maintenant, avec le secours de Dieu, j'ai rétabli l'unité. Qu'il ne nous vienne donc pas des prêtres qui détruiraient notre foi et refroidiraient la charité."

Cette invitation engageante répondait non seulement aux préoccupations de l'évêque de Jérusalem, mais encore plus peut-être aux voeux et aux projets de l'ardent •et infatigable ami de l'évêque, le pieux Spittler, de •Chrischona. L'évêque envoya donc en Abyssinie, munis de recommandations et de précieuses instructions, quatre des frères de Chrischona, savoir Flad, Bender, Mayer et Kienzle. Ils partirent le 7 décembre 1855. Spittler -conçut alors le plan hardi de rattacher l' Abyssinie et la Nubie à l'Egypte au moyen de ce qu'il appelait la „voie des apôtres", et qui devait consister en une échelle de douze stations, portant chacune le nom d'un des douze apôtres. Ce plan n'a reçu qu'une incomplète réalisation. L'évêque avait très-sagement agi en ne donnant la consécration à aucun de ces missionnaires, qui ne devaient accomplir aucune fonction ecclésiastique proprement dite, mais se borner à répandre parmi le peuple la Bible et la connaissance de la vérité chrétienne. Les Abyssins qui se trouvaient ainsi amenés à la lumière et à la vie de l'Evangile devaient demeurer dans leur église, pour y être comme le levain dans la pâte, jusqu'à ce que sonnât pour cette église l'heure désirée de la réformation.

Telle était l'entreprise. Elle offrait des côtés dangereux. Bien des chrétiens regrettaient que l'évêque eût *en quelque sorte prêté les mains à la fabrication des armes. Ce ne fut pas cela. D'autant moins que le frère de Chrischona qui était de son état ouvrier armurier, •Schroth, mourut en atteignant la frontière de l'Abyssinie.

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