MISSIONNAIRES EN ABYSSINIE
Mais une fois arrivés les autres frères furent obligés de se prêter à divers travaux: établir des routes, fabriquer des voitures, des carabines, des canons et des bombes pour le roi. L'air des cours est malsain, en Abyssinie au moins autant qu'en Europe, et les faveurs des princes sont toujours dangereuses pour la vie chrétienne. Il ne faudrait pas conclure de là que les frères de Chrischona se soient laissé transformer en simples manœuvres des arsenaux du roi. Si par moments leurs, connaissances et leur concours étaient réclamés pour des* travaux de ce genre, eux de leur côté ne perdaient pas. de vue leur véritable mission. Quatre ans après leur arrivée en Abyssinie, l'évêque Gobât, qui les suivait d'aussi près que possible, soit par correspondance soit par le témoignage verbal de l'un ou de l'autre de ces. missionnaires rappelés à Jérusalem ou en Europe, ou de quelque autre voyageur, l'évêque, disons-nous, pouvait en novembre 1859 parler de leur œuvre comme suit: „Il n'est pas encore question de fonder en Abyssinie une église protestante, et mon but est toujours de ré pandre les Saintes Ecritures en langue amharique dans tout le pays, avec l'espoir qu'ainsi sera préparée et un jour amenée la réformation dont cette église a un si grand besoin. En attendant, les missionnaires que j'y ai envoyés il y a quatre ans prêchent l'Evangile de la manière la plus simple, conformément à l'instruction que je leur ai donnée à cet égard, et cherchent à amener beaucoup de pécheurs au Sauveur. En moins de deux ans ils avaient répandu dans quinze provinces de l'Abyssinie environ mille exemplaires de la Bible ou de portions de la Bible, sans la donner à personne qu'à des gensqu'ils savaient être en état de la lire et désireux de
le faire. Au commencement, parce qu'on considérait comme plus sacrée la Bible en langue éthiopienne, langue qui n'est comprise que des savants, on se souciait peu de la recevoir en langue vulgaire ou amharique. Mais lorsque l'on vit que c'était précisément celle-là que le roi préférait (il lit depuis son enfance un Nouveau Testament en amharique que je donnai à son père en 1830), et que plusieurs de ses officiers et même des prêtres la lisaient aussi, on la prit en plus grande estime. Nous espérons même qu'elle sera bientôt en usage dans les églises. En attendant les missionaires ont journellement l'occasion d'annoncer au peuple le salut par Jésus ; et, bien qu'ils ne citent par de cas particuliers de conversion, ils nous racontent bien des choses qui nous montrent que la Parole de Dieu n'est jamais stérile, mais qu'elle produit ses effets chez les riches et chez les pauvres.
„C'est surtout chez les Falachas, ou Juifs d'Abyssinie, que se rencontrent la faim et la soif de la Parole de Dieu, et que se fait sentir le besoin d'écoles bibliques. Les missionnaires m'écrivent qu'ils viennent d'en ouvrir une qui compte déjà vingt-cinq enfants. Des nouvelles encourageantes m'ont décidé l'année dernière à renforcer Tœuvre par l'envoi de deux nouveaux missionnaires, avec deux cents Bibles et huit cents Nouveaux Testaments, qui doivent être répandus si possible jusque parmi les payens Gallas. Les frères sont arrivés en août dernier à Gondar. où le roi les a amicalement reçus. Il a aussitôt distribué parmi ses officiers et parmi les prêtres les plus influents les cent Bibles dont la Société biblique britannique lui faisait présent, et il leur a recommandé de la lire et d'en tirer instruction pour eux-mêmes et pour le peuple."
MISSIONNAIRES BN ABYSSINIE
On lira avec intérêt la lettre suivante de Gobât au roi Théodoros, du 13 juin 1863:
„Votre Majesté aura été peinée d'apprendre toutes les injustices dont vos sujets, prêtres abyssins et pèlerins à Jérusalem, ont eu à souffrir, et dont les deux lettres en langue amharique ci-jointes vous donnent encore le détail. Les Coptes et les Arméniens ont pris possession de la chapelle qui appartient à votre Majesté, et maintenant ils veulent encore par force prendre pour eux le couvent. Ils paient dans ce but d'influents musulmans, et le pacha envoie des soldats qui maltraitent les Abyssins et font tout ce qui plait aux Coptes et aux Arméniens. Autrefois le consul anglais protégeait les Abyssins ; mais maintenant il y a un nouveau consul, lequel n'a point d'ordre de la reine pour les protéger. Si votre Majesté voulait prier par lettre la reine d'Angleterre de donner dans ce sens des ordres à son consul, celui-ci serait tout disposé à prendre vos sujets sous sa protection. Je suis trèsheureux et reconnaissant d'apprendre que votre Majesté continue de protéger et d'entourer de bienveillance les hommes que j'ai envoyés dans son pays, Bender, Waldmaier, Kienzle, Mayer, Saalmüller et Flad. Ils se louent tous des bontés de votre Majesté et je suis heureux qu'ils puissent lui être de quelque utilité en diverses manières.
„Lorsque j'étais en Abyssinie les gens étaient trèsaffectueux envers moi et je les aimais beaucoup. Mais ce qui m'affligeait c'était de les voir si ignorants, tant à l'égard de la Parole de Dieu, qu'à l'égard des arts et des métiers de la civilisation, et dès lors naturellement trèspauvres, et, ce qui est pire, corrompus, vivant dans les péchés du mensonge et de l'impureté et sur le chemin de l'enfer et d'une perdition éternelle. Les prêtres étaient
ignorants et enseignaient au peuple toutes sortes de fausses doctrines, contraires à la sainte Parole de Dieu. Pourtant j'en rencontrai plusieurs qui désiraient connaître la vérité et être sauvés. C'est pourquoi j'ai toujours prié pour l'Abyssinie et désiré de faire quelque bien à votre peuple, même après que la maladie m'eût forcé de quitter le pays. Mais je ne savais comment m'y prendre, jusqu'à ce que j'appris qu'il avait plu à Dieu de remettre à votre Majesté le royaume d'Abyssinie, et que votre Majesté lisait et aimait la Parole de Dieu. Alors, avec l'approbation de votre Majesté, j'envoyai à deux reprises par M. Flad des Bibles et des Nouveaux Testaments, et en outre onze hommes pour travailler le fer, le bois et la pierre, au service de votre Majesté et de son peuple, et aussi un homme habile à fabriquer des canons et d'autres armes pour votre Majesté. Mais ce dernier mourut ainsi que son fils à la frontière du pays, laissant une veuve et quatre orphelins. Je suis heureux de savoir que votre Majesté est contente de ces ouvriers et que Dieu a béni mon entreprise. Car j'apprends que beaucoup de Falaschas lisent la Parole de Dieu et croient au Seigneur Jésus, ainsi que deux ou trois mahométans, et qu'ils ont tous été baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. J'ai aussi appris avec beaucoup de joie que de nombreux chrétiens se sont mis à lire la Parole de Dieu et que votre Majesté a accordé à Mayer et à d'autres la permission d'instuire le peuple dans cette sainte Parole. Que Dieu vous en récompense. Qu'il accorde à votre Majesté la grâce de donner tout son cœur au Seigneur Jésus-Christ, de croire et de se confier en lui et de marcher dans la voie de ses commandements. Il a confié en vos mains le soin de votre peuple afin que vous le conduisiez, par votre exemple aussi bien que par vos ordonnances, sur le chemin de la vie éternelle.
LI BO] THÈODOROS ßgg
„Pour moi je deviens vieux et ma santé décline ; c'est pourquoi je me sens d'autant plus pressé de supplier votre Majesté de chercher avant tout le royaume de Dieu et sa justice, afin que vous trouviez le pardon de tous vos péchés et que vous ne viviez que pour sa gloire. Qu'il accorde à votre Majesté la grâce de le servir fidèlement ; c'est la prière de votre dévoué serviteur, Samuel, Ev. de J."
Les espérances si légitimes de l'évêque à l'égard du jeune roi allaient, hélas! être tristement déçues, et ses vœux si pieux et si chrétiens rester inaccomplis. Enflé par le succès, gâté par son entourage, entrainé par ses passions, qu'aucun frein extérieur ne gênait et que le frein intérieur de sa conscience morale était, paraît-il, impuissant à arrêter, endurci, habitué à la cruauté par les scènes de carnage auxquelles ses batailles nombreuses et presque toujours victorieuses donnaient lieu, on le vit bientôt céder au mal, puis s'y livrer, puis s'y complaire ; ivresse, polygamie, oppression à l'égard même de ses sujets, emportement, férocité sanguinaire, il franchit, semble-t-il, tous les degrés du vice et du crime. Il va sans dire qu'avec ces progrès dans le mal marchaient de front l'abandon de la Bible, l'oubli de la prière, la profanation des choses saintes, l'inimitié contre tout ce qui lui parlait de Dieu. Semblable à Saül, qu'il rappelle par les alternatives entre le bon et le mauvais esprit, mais qu'il surpassa de beaucoup en cruauté, il avait rejeté le Seigneur, et le Seigneur le rejeta.
Ce changement dans sa conduite amena naturellement un changement dans ses dispositions à l'égard des missionnaires, et de tous les Européens en général. Deux nouveaux consuls venaient d'arriver à sa cour; un an-
glais, Cameron, un français, Bardel. Théodoros était à l'apogée de sa puissance, et songeait à nouer des relations avec la reine Victoria et avec l'empereur Napoléon lit. Il remit à chacun des deux consuls une lettre dans ce sens pour leurs souverains respectifs. En attendant la réponse un regrettable incident se produisit. Un photographe hessois, prosélyte devenu missionnaire auprès des Juifs, mais peu capable, avait à deux reprises, dans des audiences, offensé le roi par son manque de tact. Pour l'en punir le roi lui avait fait administrer la bastonnade et l'avait fait mettre aux fers tout meurtri. Faisant ensuite examiner ses papiers, le roi avait cru y découvrir des traces de mépris de la part des autres missionnaires à l'égard de sa propre personne ; il en avait conçu des soupçons. Une solennelle et publique séance de tribunal eut lieu à ce sujet le 20 novembre 1863. Les accusés s'attendaient à être condamnés à mort ; mais les avis se trouvèrent divergeants et la séance resta sans résultat. Malheureusement une grande faute fut commise, on ne s'explique pas par quelle cause : la reine Victoria ne donna aucune réponse au roi Théodoros. Celui-ci en conclut que c'était par mépris, et s'en offensa. Le consul français, Bardel, mit du vinaigre sur la plaie en insinuant au roi que la reine Victoria était l'amie des Turcs ; Cameron alors fut emprisonné. La position de Bardel n'en fut pas meilleure. Le roi le fit enfermer aussi, prétendant avoir à se plaindre également du mépris de Napoléon m. Le nombre des prisonniers européens se trouva alors être de onze; mais ce n'était que le commencement, et il s'accrut encore beaucoup. La captivité dura cinq ans, à travers diverses péripéties et des alternances de sévérité et de douceur. Tantôt les ouvriers
[ONNAIRBfl CAPTIFS EN ABY88IKIH 37-j^
allemands étaient retirés de prison et confinés dans la localité de Galat, où ils travaillaient pour le roi ; tantôt tels ou tels des captifs étaient mis à la torture, sans autre raison que les caprices du tyran, qui les faisait conduire à sa suite dans ses divers campements, puis les fit enfermer dans la forteresse de Magdala.
Voici une seconde lettre, pleine de tact et de dignité, que Gobât écrivit dans ces circonstances au roi Théodoros, le 28 novembre 1865 : „Sire! Comme j'apprends de temps en temps que votre Majesté se montre pleine de bienveillance envers les nommes que je lui ai envoyés il y a quelques années pour instruire son peuple dans les arts et les sciences utiles, je saisis une occasion favorable pour vous remercier de vos bontés et vous assurer de de ma continuelle intercession auprès de Dieu en faveur de votre Majesté. Je prie Dieu que, comme il lui a plu de faire de vous un puissant roi de la terre, il vous accorde la grâce de régner dans sa crainte et dans son amour, dans la justice et la miséricorde, afin qu'au grand jour des rétributions vous obteniez aussi miséricorde par notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.
„Le porteur de cette lettre est mon ami Théodore Beke, que je recommande à votre bienveillance et à votre protection. Il a vu de ses yeux la désolation de la femme et des jeunes enfants de M. Stern et des autres parents des Anglais en captivité dans votre pays, en particulier de la mère du consul Cameron, qui est morte de chagrin peu avant que M. Beke quittât l'Angleterre. Poussé par la compassion il s'est librement décidé à faire le voyage d'Abyssinie pour aller prier votre Majesté d'avoir pitié de MM. Stern, Cameron, Kosenthal, etc. et de leur pardonner
leurs torts, comme vous-même vous priez Dieu de vous
pardonner, et de les mettre en liberté afin que leur bénédiction vienne sur vous.
„M. Théodore Beke n'a aucun rapport avec la reine ou avec le gouvernement d'Angleterre. Il a entrepris ce long et périlleux voyage par bienveillance et charité chrétiennes, dans la confiance en Dieu et aussi plein de confiance dans la magnanimité et dans le gracieux bon vouloir de votre Majesté. C'est pourquoi je m'associe de coeur avec lui pour prier instamment votre Majesté d'avoir pitié de ses captifs et de les mettre en liberté, pour l'amour de moi, serviteur de Dieu, et surtout pour l'amour du Seigneur Jésus-Christ, et afin que le cri de leurs parents désolés et de leurs enfants ne monte pas au ciel contre votre Majesté. La plus grande gloire d'un roi est de se montrer compatissant et d'essuyer les larmes des affligés. — En recommandant encore mon ami Théodore Beke à votre gracieuse bienveillance, je demeure, Sire, etc. Samuel, évêque de Jérusalem."
Cette démarche et cette lettre paraissent avoir fait impression sur le roi. Le ciel semblait s'éclaircir, lorsque, le 28 janvier 1866, arriva à la cour de Théodoros une ambassade anglaise, composée de M. Rassam, un Arménien qui avait été consul anglais en Syrie, du lieutenant Prideaux et du Dr. Blanc, avec des présents pour le roi et une lettre de la main de la reine. Le gouvernement anglais cherchait à réparer sa négligence et à obtenir la libération des prisonniers. Et celle-ci fut effectivement accordée par Théodoros. Tous ces libérés, joyeux, faisaient leurs préparatifs de départ, lorsque se produisit un inexplicable revirement. Une séance de tribunal fut convoquée à nouveau, et les