NEGOCIATIONS AVEC THÉODOROS
anciens inculpés furent remis dans les fers et ramenés en jugement, puis le lendemain relâchés. Cette séance présenta une scène singulière et unique dans son genre. Les prisonniers demandaient pardon au roi, et celui-ci de son côté, prosterné sur son visage devant eux, les priait de lui pardonner. Et ce n'était point une comédie. C'était plutôt chez Théodoros un de ces retours passagers du bon esprit, comme chez le roi Saiil, quand, après avoir un jour lancé son javelot contre David, il lui disait le lendemain: „Mon fils, tu es plus juste que moi." Malgré cela la captivité continua. L'ambassadeur Eassam fut lui-même retenu, contre le droit des gens. Il devait servir d'otage et de garant des dispositions bienveillantes du gouvernement anglais. M. Flad, celui de tous les Européens en qui le roi Théodoros avait le plus de confiance, fut envoyé en Angleterre pour demander des ingénieurs, des instruments et des machines pour le roi. Pendant son absence, qui dura plus d'un an, il se passa en Abyssinie des choses affreuses, qu'a consignées dans son journal quotidien la femme de M. Flad, restée en arrière captive elle-même. Le roi sentait son pouvoir chanceler et, dans le but de le raffermir, il exerçait les plus grandes cruautés envers ceux qui étaient soupçonnés d'opposition politique. C'est ainsi par exemple que les aboutissants d'un employé qui avait pris la fuite furent brûlés vifs. Une quantité de soldats, fuyards rattrapés, subirent le même sort. Le supplice de l'amputation des mains et des pieds devint une chose ordinaire; des provinces entières furent ravagées; la capitale, Gondar, fut pillée et incendiée; même les provinces fidèles étaient rançonnées, tandis que le roi se livrait à la débauche, comme Belsatsar à Babylone. Si tel
était le tyran, on peut se représenter dans quelle position se trouvaient les captifs, à la merci de ses caprices.
Flad, reçu en audience par la reine Victoria dans le château d'Osborne, rapporta d'elle une lettre sérieuse à Théodoros. Le noir despote y recevait un juste blâme de sa conduite envers Cameron et Rassam; on ne pouvait guère, disait la lettre, lui accorder de confiance à cause de sa versatilité; on lui enverrait les ingénieurs et les instruments demandés, mais seulement après que lui-même aurait renvoyé en sûreté et sous bonne escorte, jusqu'à la frontière de son pays, tous ceux des Européens qui, retenus chez lui, désireraient partir.
Cette lettre piqua au vif le tyran. Il comprit que l'affaire devenait sérieuse ; mais, fier de son inexpugnable pays montagneux, il se raidit. Et, tandis que d'un coté a décadence s'accélérait dans son royaume, lui-même se livrait à des cruautés toujours plus horribles. Des habitants du pays brûlés avec leurs maisons ; des enfants, des malades, des femmes enceintes, des vieillards, impitoyablement égorgés; un millier de soldats décapités parce qu'ils avaient tenté de s'enfuir; deux cents autres, pour la même cause, attachés avec leurs femmes à des fourches en bois et condamnés ainsi à mourir de faim, dans des souffrances qui, pour plusieurs, durèrent de dix à douze jours.
Les ingénieurs envoyés d'Angleterre étaient arrivés à Massoua. Là le colonel Merewether les retint en attendant la libération des captifs. Peut-être eut-il tort, en envoyant de là son message à Théodoros, de ne pas y joindre de présents. Cependant une armée anglaise était arrivée des Indes sous la conduite de sir Eobert Napier, douze mille combattants, dont un tiers de troupes euro-
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péennes, deux tiers de troupes hindoues. Pour passer avec cette armée les montagnes infranchissables que nous a fait connaître déjà le missionnaire Gobât par ses descriptions, les mesures furent prises avec toute la prudence et l'énergie nécessaires, le consul anglais à Massoua, Werner Hunzinger, y donnant son concours. Le Dr. Krapf devait accompagner l'armée en qualité d'interprète.
Ainsi s'étendait sur la tête de Théodoros le gros nuage du jugement. Lentement mais irrésistiblement les Anglais s'avançaient par le nord vers la forteresse de Magdala. Les prisonniers, qui pouvaient d'un instant à l'autre être mis à mort, étaient, on le comprend, dans une attente aussi vive qu'anxieuse. Le dimanche des Rameaux de l'an 1868 le roi parla à Rassam dans la forteresse et se déclara prêt pour le combat suprême. Le jeudi suivant, irrité par un mot qu'il avait trouvé blessant, le roi fit tuer trois cent-huit prisonniers abyssins et précipiter leurs cadavres, et avec eux un certain nombre d'hommes vivants, du haut d'un rocher. Le vendredi-saint, 10 Avril 1868, eut lieu le combat. Les malheureux Abyssins, mal armés, tombaient par centaines sous le feu rapide des fusils .et des mitrailleuses des Anglais; ceux-ci n'eurent que vingt-cinq blessés. Le samedi sir Robert, dans une entrevue avec le roi, lui demanda deux choses: de faire soumission à la reine d'Angleterre et d'amener au camp tous les prisonniers européens. A ces condition on lui promettait vie sauve et bons traitements pour lui et sa famille.
Dans cet instant décisif se montra une merveilleuse intervention de la Providence. Théodoros, qui n'avait qu'un mot à dire pour que tous les prisonniers fussent égorgés, Théodoros, de qui dans son exaspération on attendait
ce mot fatal, eut soudainement à ce moment suprême une bonne inspiration. Tandis que ses conseillers abyssins l'engageaient à faire mettre à mort les prisonniers européens, il répondit: „Laissez-les aller; ces gens n'ont point fait de mal." Là-dessus la porte de la forteresse fut ouverte aux captifs, qui descendirent au camp anglais au nombre de cinquante-neuf personnes, y compris les enfants. Quant à lui-même, bien que son armée eût déposé les armes devant sir Robert et fût en pleine déroute, Théodoros, ne voulant pas se soumettre, poussa jusqu'au bout la résistance et continua la lutte du haut de la forteresse avec une poignée de fidèles. Mais le lundi de Pâques les Anglais, après un bombardement de deux heures, montèrent à Tassant et franchirent les murs. Alors Théodoros, voyant que tout était perdu pour lui, se tua d'un coup de pistolet dans la tête. On prétend qu'un instant auparavant il dit à son écuyer : „Jusqu'ici je croyais que Dieu était avec moi et que je faisais en toutes choses sa volonté; mais maintement je vois que Dieu n'était pas avec moi, et que c'était le diable qui me poussait à de telles cruautés."
Magdala fut pillée et incendiée par les troupes hindoues. Puis l'armée anglaise se prépara au départ. Les Abyssins respiraient, délivrés d'une affreuse oppression. La population du pays environnant vint en cortège, prêtres en tête, rendre hommage à ses libérateurs, en chantant dans sa vieille langue éthiopienne le cantique de Moïse, homme de Dieu, sur la destruction de Pharaon et de son armée. Les Anglais repartirent de l'Abyssinie sans rien faire pour ce malheureux pays. Tout ce qu'ils avaient voulu c'était relever le prestige de leur pouvoir en Orient et délivrer quelques sujets anglais. La Mis-
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sion protestante en Abyssinie se trouva naturellement pour un temps arrêtée.
On peut se représenter ce que, au travers de toutes ces circonstances, Gobat souffrit au sujet de ce pays et de cette Mission qu'il avait tant à cœur, et de ces missionnaires qu'il suivait avec une sollicitude si particulière. Nous en avons déjà vu quelque chose dans sa lettre au roi Théodoros. Ce qu'il dut éprouver après la triste issue que nous venons de voir, nous ne le trouvons consigné nulle part dans ce qu'il a laissé par écrit. Mais nous citerons encore ce qu'il dit dans son rapport de novembre 1865, à un moment où, à toutes sortes d'appréhensions, se mêlait pourtant encore et dominait l'espérance.
„L'Abyssinie, dit il, a été ces dernières années un lourd poids sur mon cœur ; car, d'un côté j'avais une profonde sympathie pour les prisonniers, en particulier pour les missionnaires Stern et Rosenthal et pour le consul anglais Cameron, et de l'autre j'étais impuissant à faire quoi que ce soit pour leur libération, parce que mes ennemis m'avaient accusé auprès de Théodoros d'avoir encouragé les persécutions contre les Abyssins à Jérusalem en 1863, et que dès lors le malheureux roi, trop ouvert aux soupçons, se méfiait de moi, bien à tort, et n'aurait dès lors pas manqué de retourner contre les prisonniers ce que j'aurais essayé de faire en leur faveur. Du reste j'ai recommandé à ceux des missionnaires qui jouissent encore de la confiance du roi de s'employer de tout leur pouvoir en faveur des prisonniers. Et en effet, par leur intercession les missionnaires Flad (de la Mission de Londres) et Steiger (de la Mission écossaise) ont été relâchés. Pour ce qui est des autres captifs, le roi a
toujours dit qu'il ne les laisserait aller que quand il aurait eu la preuve du bon vouloir des gouvernements anglais et français envers lui. Par l'imprudence de quelques-uns des prisonniers, qui a provoqué l'irritation du roi et éveillé sa méfiance à l'égard de personnes innocentes, l'activité de mes missionnaires a été entravée, toutefois non entièrement arrêtée, puisque sous leur direction et surveillance travaillent quatre cents payens et juifs, manœuvres et apprentis en divers métiers, et que, pendant le travail, ces frères ont pleine liberté de leur annoncer l'évangile. En outre ils instruisent un certain nombre d'enfants, garçons et filles, et l'un d'eux en un moment de disette a recueilli vingt-cinq orphelins, qu'il entretient du produit de son travail. Déjà quelques-uns de leurs élèves peuvent servir de colporteurs bibliques, et eux-mêmes, malgré l'opposition del'abouna, ont toujours la liberté de lire et de prêcher la Parole de Dieu dans les églises des villages environnants le dimanche et les nombreux jours de fête, et on les écoute toujours avec plaisir. Enfin ils en sont maintenant à répandre le sixième millier d'exemplaires de la Bible en langue amharique, que la Société biblique britannique et étrangère m'a remis dans ce but."
Mais, comme nous parlons dans ce chapitre des résultats de l'œuvre de Gobât, on pourra demander quelque chose de plus précis sous ce rapport, pour ce qui concerne l'Abyssinie. Eh bien ! nous le trouvons dans quelques lignes de lui, par lesquelles nous terminerons et concluerons ce qui concerne ce pays. Ces lignes sont écrites avant la catastrophe de Pâques 1868 et la fin tragique de Théodoros; mais les résultats qu'elles présentent sont de telle nature qu'ils devaient subsister, du
RESULTATS BN AKYSsiNiE
moins quant à l'essentiel, même après les changements amenés par ces tristes événements. „Les résultats de notre œuvre en Abyssinie, écrit l'évêque de Jérusalem en novembre 1863, ne se laissent pas facilement énumérer, par la raison que les gens convertis demeurent extérieurement dans l'enceinte de leur vieille église déchue. J'espère cependant, lorsque leur nombre se sera suffisamment accru, que les Falaschas convertis se joindront aux Abyssins convertis, et qu'ils formeront ensemble un noyau capable de préparer la réformation si nécessaire de l'église abyssinienne.
„Les fruits de la Mission parmi les chrétiens abyssins se montrent essentiellement: 1°) en ce que le désir de posséder et de lire la Parole de Dieu se fait toujours plus sentir parmi eux ; 2°) en ce que, en différents lieux, un grand nombre de ces gens ont changé non seulement de manière de parler, mais de conduite, et que plusieurs sont véritablement convertis; 3°) en ce que, même en l'absence des frères, plusieurs se réunissent en plus ou moins grand nombre, pour prier et s'édifier ensemble par la lecture de la Bible ; 4°) enfin, en ce que un petit nombre de prêtres ont reçu des impresssions sérieuses, et invitent eux-mêmes nos frères à lire et à prêcher l'évangile, les dimanches et jours de fête dans les églises.
„On a souvent blâmé nos frères de se livrer à divers travaux pour le roi, en particulier à la fabrication d'armes à feu« Ils auraient bien préféré n'y pas être astreints et pouvoir employer leur temps d'une autre manière; mais je suis convaincu que, s'ils n'avaient pas consenti à ces divers travaux, une Mission parmi les Abyssins et parmi les Falaschas n'aurait pas été possible dans les conditions actuelles; j'ajoute que tous nos frères, ainsi
que leurs femmes (quatre d'entre eux sont mariés) s'occupent autant qu'ils le peuvent à instruire la jeunesse et qu'ils s'efforcent de former des instituteurs et des colporteurs et lecteurs de la Bible."