‹ Samuel GobatChapitre 53 sur 70 · L'œuvre en divers autres lieux · texte numérisé non relu

L'œuvre en divers autres lieux

Malgré quelques tournées épiscopales et quelques indices de participation directe à l'œuvre de l'évangélisation, comme par exemple l'inauguration de l'église de Tous-les-Saints au Caire, le 4 février 1876, l'action de l'évêque de Jérusalem en Egypte fut plutôt indirecte. La Mission s'y accomplit surtout par des ouvriers américains. Nous ne parlerons pas non plus de son œuvre parmi les Druzes, qui fut arrêtée par le mauvais vouloir des chefs de la peuplade. En revanche il est deux contrées où nous allons rencontrer encore des résultats de son œuvre.

„J'ai été conduit encore par la Providence, dit Gobât (rapports de 1863 et de 1871), et presque contre ma volonté, dans un autre champ de travail, qui fait maintenant aussi partie de mon diocèse, je veux parler de la Mésopotamie et de la Cilicie. J'avais engagé en 1854 un jeune homme nommé Carabet, comme missionnaire ici à Jérusalem auprès des milliers de pèlerins arméniens et grecs qui visitent la ville sainte. Après leur avoir parlé autant que les circonstances le lui permettaient, il leur remettait à leur départ une Bible avec la liturgie de notre église. C'était une œuvre de foi, dont je n'attendais pas beaucoup de fruits; et voici, les fruits se sont montrés de manière à me mettre en quelque sorte dans l'embarras. H y a trois ans, Carabet me remit une lettre, signée de plusieurs personnes de Diarbékir en

(EUVKE KN MÉSOPOTAMIE

Assyrie, qui nie priaient de leur envoyer un missionnaire ou un pasteur. Ils avaient été amenés, me disaient-ils, à la connaissance de la vérité par la lecture de la Bible et ils étaient décidés à quitter l'église arménienne et l'église syrienne pour se rattacher à l'église anglicane, dont la liturgie leur avait paru en parfait accord avec la Parole de Dieu.

„Comme je n'avais alors aucun missionnaire disponible, je me décidai, sur le conseil des frères de l'église de Jérusalem, à consacrer Carabet et à l'envoyer à Diarbékir comme pasteur et comme prédicateur de l'évangile pour la contrée environnante. Il rencontra le long du chemin, dans beaucoup de petites villes et de villages, de petites réunions de protestants, qui se servaient de la liturgie anglicane pour leur culte, et parmi eux, plusieurs de ceux qu'il avait vus comme pèlerins à Jérusalem. Ceux-ci le prièrent de leur distribuer la sainte cène- et de baptiser les enfants qui leur étaient nés depuis qu'ils avaient quitté leur église. De cette manière il eut l'occasion de prêcher presque journellement l'évangile pendant trois mois, et souvent à des assemblées de deux à trois mille personnes, avant d'arriver à Diarbékir. Dés lors je reçus fréquemment des requêtes de petites communautés protestantes de deux à trois cents âmes, qui me priaient de les prendre sous ma protection et de leur envoyer des pasteurs. Dans le courant de cette année j'ai reçu de ces requêtes, jusqu'à quatre en une semaine. Elles m'arrivaient de différentes localités de la haute Syrie, de l'Asie-Mineure , de l'Assyrie et de la Mésopotamie. Souvent dans ces lettres ces gens me disent qu'ils ont été amenés à la connaissance de la vérité par Carabet, pendant leur séjour à Jérusalem,

et qu'ils ont ensuite communiqué à d'autres ce qu'ils avaient appris ainsi. Souvent aussi la lecture de la Bible a suffi pour ouvrir les yeux de l'intelligence à tel ou tel. Malheureusement il me manque les moyens de répondre à ces demandes et d'envoyer des pasteurs à ces gens qui restent là, avec leurs besoins religieux, comme des brebis parmi les loups dans le désert. Je les recommande aux prières et à l'intérêt de tous les vrais chrétiens."

L'œuvre de Carabet dès l'abord prospéra d'une manière réjouissante. L'évêque en parle ainsi en octobre 1870 : „A Diarbékir le troupeau du révérend Etienne Carabet à bâti l'année dernière une chapelle, et s'est chargé des frais de l'école. Pasteur et troupeau de concert envoient des colporteurs dans les villages environnants, où se forment facilement des auditoires auxquels ils lisent la Bible et l'expliquent simplement et avec prière. — Un homme de notre troupe, raconte Carabet lui-même, se rendit à Gawendach, où il séjourna quelque temps, rassemblant les gens le dimanche pour leur lire l'évangile. Un mahométan de l'endroit, voulant troubler la réunion, arriva et se tint près de la porte. Mais après avoir entendu la lecture (c'était S. Matth. V, 34 — 48), il devint pensif et demanda qu'on lui relût ces passages. Après les avoir entendus une seconde fois, il dit : „J'étais venu ici dans l'intention de faire du trouble, mais en entendant ces paroles je commençai à craindre, puisque la loi de Dieu nous ordonne d'aimer nos ennemis. Mais je n'avais jamais entendu une pareille doctrine. Ma religion à moi m'enseigne à tuer nos ennemis et à ravir leurs veuves et leurs biens. Pardonnez-moi mes mauvaises intentions et permettez-moi d'assister désormais à vos réunions."

ŒUVRE EN MÉSOPOTAMIE ggg

Les frères entendirent avec plaisir sa demande. Voyant cela les Arméniens invitèrent le colporteur à prêcher dans leur église. Nous y allâmes, et ces gens collectèrent entre eux la somme de quarante piastres pour acheter une Bible en langae turque, parce qu'ils ne comprennent pas la langue arménienne, qui est la langue traditionnelle de leur culte. Cette Bible achetée et placée dans l'église, il arriva qu'un évêque arménien vint un dimanche les visiter. On lui présenta ce volume, en le priant d'y lire. Mais lui, ne sachant pas le turc, ne put pas y lire ; et, jetant le livre à terre, il s'écria : „Maudit soit ce livre et tous ceux qui ont contribué à l'amener ici." Là-dessus notre mahométan se leva dans l'assemblée pour blâmer l'évêque, et un tumulte éclata dans l'église. Les uns criaient : „Coupez lui la barbe (ce qui est un grand opprobre), parce qu'il a jeté à terre et maudit la Parole de Dieu!" D'autres : „Chassez le!" L'évêque, consterné et effrayé, pria le mahométan de réclamer le silence, pour qu'il pût faire ses excuses à l'assemblée. Cela fait, le colporteur lut S. Matt. VII, 13-23, et, après quelques mots d'explication qu'il ajouta, la paix fut rétablie. Bien des âmes furent gagnées en ce jour-là, et maintenant, ajoute encore Carabet, elles se servent de notre liturgie dans leur culte et soupirent après une réformation de leur église. Quant à ce mahométan, il a depuis lors publiquement embrassé le christianisme. " Les dernières nouvelles que l'évêque nous donne de cette contrée datent de novembre 1873 : „Comme Carabet, dit-il, doit souvent s'absenter, son troupeau s'est réuni avec celui du missionnaire Boyadjan, autrefois congrégationaliste américain, maintenant d'accord avec les principes et l'organisation de notre église. Carabet visite les diverses petites églises épiscopales de la contrée, mais

il s'occupe surtout d'évangeliser les mahométans, principalement les Kourdes. Il paraît être extrêmement bien qualifié pour cette œuvre et un vrai pionnier pour frayer la voie à de futurs messagers de l'évangile dans le Kourdistan. Il n'a pas pu encore baptiser un grand nombre de convertis, parce que la plupart de ceux qui sont attirés vers l'évangile sont retenus d'en faire une franche profession par la crainte d'être mis à mort.

„Dans l'une de ses courses d'évangélisation Carabet avait rencontré un jour l'évêque arménien Megherditsch, de Aintab en Cilicie, et l'avait engagé fortement et même décidé à comparer la liturgie anglaise avec la Bible. Megherditsch le fit pendant deux ans, et il fut amené par là à reconnaître les erreurs de son église et à constater que l'église d'Angleterre s'appuyait sur la Bible; seulement il n'avait pas le courage de le déclarer ouvertement. Sur ces entrefaites on l'appela à Constantinople, où il se trouva comblé d'honneurs. On le nomma remplaçant du vieux patriarche de Cis, avec la perspective d'être bientôt son successeur. Mais lorsque, après avoir quitté Constantinople, il fut sur le point d'entrer dans sa nouvelle charge, sa conscience, en chemin, à Adana, le reprit avec tant de force que, ne pouvant plus résister à ses convictions, il changea de direction et se rendit tout droit à Alep, pour y faire, en présence de témoins, profession de protestantisme. Cette mesure était nécessaire pour le mettre, sous la garde de la loi, à l'abri des persécutions et pour échapper à la prison. Parmi les témoins de son entrée formelle dans le protestantisme se trouvait le consul anglais, M. Skene. Cela fait, il me pria, ajoute Gobât, de le recevoir comme membre de notre église; et je le reçus."

CONVERSION I>r.\ ÈVÉQUE ARMÉNIEN. ßg5

„Il rentra ainsi clans des conditions toutes nouvelles à Aintab, où il avait revêtu pendant douze ans la charge d'évêque arménien. Quelques mois plus tard je lui accordai sur sa demande l'autorisation de prêcher l'évangile en qualité de pasteur de l'église anglicane. Il se forma autour de lui dès 1865 une petite église protestante épiscopale, à la tête de laquelle il se trouve tout naturellement placé. A côté des soins de cette église il entretient une vaste correspondance avec un grand nombre de prêtres arméniens , qui souffrent de l'état de leur église et qui désireraient pouvoir, en suivant son exemple, se rattacher avec leurs troupeaux à notre église. En ce moment-même je reçois une lettre de M. Skene, consul à Alep, qui me dit : „Ce bon archevêque Megherditsch m'a fort surpris en m'adressant la parole en anglais. Il doit avoir beaucoup de talent, et quant à sa foi, elle est bien sincère. Je ne manquerai pas de l'appuyer de toutes mes forces. Je l'ai chaudement recommandé à nos deux pachas." Et voilà, ajoute Gobât, voilà cet archevêque, qui pour l'amour de Christ s'est fait pauvre, au nombre maintenant de mes missionnaires consacrés."

Le troupeau d' Aintab s'accrût promptement. „Il compte, dit Gobât en 1871, six cents âmes, et dès que l'église que l'on construit sera terminée il s'accroitra encore sensiblement. Car jusqu'ici la difficulté était de trouver un local pour réunir l'assemblée. J'avais signalé ce besoin pressant dans un de mes rapports, en ajoutant que mille livres sterling, ajoutées à ce que ces pauvres gens donneraient, suffiraient pour bâtir une église. Aussitôt un ami chrétien (le rév. Newton) répondit en m'envoyant la somme demandée. J'espère recevoir demain par la poste la nouvelle que la première pierre est posée. Le

consul d'Alep prend à cette œuvre un intérêt pour lequel je ne saurais lui être assez reconnaissant. L'église pourra contenir mille personnes. Le nombre de nos protestants en Cilicie et en Mésopotamie est d'environ neuf cents à mille."

Voilà ce que Gobât écrivait en 1871. Tout semblait alors devoir bien aller pour la jeune église. Mais cinq ans plus tard il devait dire (17 novembre 1876) : „L'archevêque Megherditsch et son troupeau à Aintab ont été pendant plusieurs années honnis et persécutés." — Le chef d'une communauté indépendante, qui s'est formée dans les environs, a persuadé le pacha que l'église épiscopale n'est pas protestante et que par conséquent Megherditsch n'avait aucun droit à être protégé en qualité de protestant. Celui-ci se trouvant dernièrement à Constantinople, les membres de son troupeau lui écrivirent pour lui demander de parler en haut lieu en leur faveur. Lorsque l'un d'entre eux porta cette lettre à la poste, un employé, un Arménien, l'ouvrit, la lut et la déchira en sa présence. Etant allé avec quelques amis porter plainte devant le pacha, celui-ci leur dit qu'ils n'avaient aucun droit à être protégés, et les chassa comme des chiens. On leur fait payer des impôts plus élevés que ceux des autres chrétiens. A deux reprises on leur retira, pour les motifs les plus futiles et en se riant d'eux, un local qu'ils avaient loué, réparé, et payé pour leurs assemblées. Enfin lorsque, à l'aide du généreux don d'un ami anglais, l'argent fut trouvé, le terrain payé, les fondements creusés pour la construction de leur église, et que les murs étaient déjà à fleur de terre, on leur interdit de continuer, parce que l'emplacement se trouvait trop rapproché d'une mosquée, et qu'ils devaient tout

OEUVRE EX CILICTE ßgY

d'abord obtenir un firman de la Porte. Ce iirman leur fut d'abord refusé; et lorsqu' après une longue correspondance il eut été démontré qu'il y avait entre l'emplacement de l'église et la mosquée la distance voulue, on chercha d'autres prétextes. „Pendant plus de quatre ans, dit Gobât, j'ai dû me débattre pour cette affaire, mais je ne laissai pas de repos au consul anglais jusqu'à ce qu'il eût obtenu, il y a environ trois mois, le firman qui nous permet de reprendre les travaux interrompus. Maintenant l'évêque Megherditsch a recommencé de bâtir et, ce qui m'a fort réjoui, j'ai appris que les congrégationalistes, qui au commencement s'étaient opposés à lui, travaillent maintenant avec lui."

Enfin, dans son dernier rapport, en novembre 1877, Gobât dit encore: „La Mission d'Aintab en Cilicie, au commencement si pleine de promesses, a été pendant les cinq dernières années un lourd poids sur mon cœur. A peine les difficultés qui longtemps arrêtèrent la construction étaient-elles levées, que de nouveaux empêchements surgirent. Mais l'affaire principale, le travail spirituel, progresse à Aintab et aux environs, de sorte que l'excellent et humble évêque est persuadé que, lorsqu'une fois l'église sera achevée, elle sera trop petite pour contenir tous ceux qui sont prêts, pense-t-il, à se joindre à son troupeau."

Avant de passer maintenant des travaux de l'évêque Gobât à sa personnalité-même, nous transcrirons les paroles de quelqu'un qui l'a connu personnellement et qui l'a vu à l'œuvre durant de longues années, son ami le Dr. Rosen, qui résume ainsi ses impressions : „Partout Gobât savait victorieusement opposer la lumière de la pure doctrine

aux ténèbres de l'ignorance et de la superstition. Sous

sa bienfaisante influence la Mission auprès des Juifs à Jérusalem a été transformée. D'autre part, combien de chrétiens arabes ont été par son moyen convaincus de la vérité de l'évangile, tout en restant dans le cadre extérieur de leurs antiques églises ! Il a répandu la semence qu'aucun orage ni aucune gelée ne pourront anéantir. Déjà il a été accordé à Gobât de pouvoir se réjouir de son accroissement pendant de longues années, jusqu'à ce que celui qu'il avait servi avec une inébranlable confiance l'a rappelé à lui. Lorsque, un demi-siècle auparavant, dans toute la force de sa vigoureuse jeunesse, il commençait son activité missionnaire, ayant été arrêté longtemps en Egypte par d'insurmontables difficultés loin de l'Abyssinie, le pays de ses désirs, il écrivait dans son journal à la fin de la première année : Annum perdidi, j'ai perdu une année! Pour nous, certes, à la fin de sa carrière et en présence de ses travaux, nous dirons et nous affirmerons: Vitam non perdidit; une telle vie n'a pas été une vie perdue."

Page 1