CHAPITRE XIII
L'Evêque.
Si la carrière de l'évêque Gobât a été bien remplie c'est, dirons-nous, avant tout parce qu'il était providentiellement préparé pour cette carrière, comme elle était providentiellement réservée pour lui. Au moment où il venait d'être nommé évêque de Jérusalem, le 30 mars 1846, son ami, le pasteur Charles Werner, lui écrivait pour l'engager à accepter cette nomination: „Considère encore que tu possèdes des qualités que l'on trouve rarement réunies. Tu appartiens par ta naissance, par ton éduca-
tion, et par ta carrière, à trois nationalités: par la
naissance comme par la langue, tu es français; par études et tes relations de famille tu es allemand, et par ta vocation tu es devenu anglais. Ce sont là, pour une œuvre comme celle qu'on te propose, des avantages qui ne se rencontreraient pas chez beaucoup d'autres. Ajoute à cela ta réputation; ton nom est connu en Orient et en Occident. C'est là aussi une chose à considérer. Puis tu possèdes la connaissance de toutes les langues nécessaires dans un tel milieu. Enfin, cher frère, par quelque côté que je t'envisage, tu me parais fait pour cette place. J'ajoute encore que la mystérieuse interruption de tes travaux en Abyssinie s'explique en grande partie à mes yeux quand je me dis que par ce détour le Seigneur voulait te préparer pour ce poste et t'y conduire. Il en est de même de ta consécration antérieure dans l'église anglicane. En un mot tout dans ton passé me paraît conduit en vue de ce but."
Et ce que l'ami de sa jeunesse, Charles Werner, disait au commencement de la carrière de l'évêque, l'ami de son âge mur et de sa vieillesse, le Dr. Eosen, savant diplomate, consul d'Allemagne à Jérusalem, aux côtés de Gobât depuis 1852, le disait à la fin de cette carrière : ..L'évêque Gobât n'a pas été seulement pour les protestants, mais pour tous les habitants de Jérusalem, pendant son séjour de plus de trente ans, un lumineux exemple d'une vie véritablement chrétienne.Il était dans les choses matérielles d'une probité parfaite, doux envers tout le monde, d'une bonté paternelle surtout envers les pauvres, d'une prudente et entière véracité dans ses paroles, hospitalier, simple de moeurs, foncièrement éloigné de toute vanité, père et époux fidèle et dévoué. Au
premier abord, et avant de le bien connaître, on pouvait le juger un peu froid et trop peu enthousiaste. C'est que Gobât craignait d'éveiller des espérances dont la réalisation pouvait être douteuse , et qu'il était de nature pensif et réfléchi, tout entier à l'accomplissement scrupuleux du devoir et ne prenant feu facilement ni pour les personnes ni pour les entreprises. Il ne se laissait jamais entraîner par un coup-d'oeil, pas même par la vue du succès. Il agissait au contraire toujours méthodiquement d'après des principes consciencieusement éprouvés. A ceux qui se débattaient dans le tourbillon de l'existence terrestre il aimait à présenter la sagesse chrétienne comme l'idéal, comme le fil conducteur, par lequel il se laissait lui-même guider. C'est ce qui donnait à sa vie un cachet d'uniformité, excluant l'extraordinaire, tandis que d'autre part il éveillait par là dans le vaste cercle de ses amis et de ses subordonnés un sentiment sincère de respect et de vénération, plutôt que d'intime abandon. Si l'on ajoute que Gobât unissait à une foi enfantine une riche mesure de connaissances théologiques; qu'il parlait avec une égale facilité les trois langues principales des nations civilisées, l'allemand, l'anglais et le français, et cela avec un organe harmonieux et sonore ; que sa majestueuse stature et la sereine dignité empreinte sur son visage avaient quelque chose d'imposant; on conviendra qu'à tous égards il était éminemment qualifié pour traverser les difficultés inhérentes à sa haute mission.
„Ces difficultés, pour le suisse Gobât, étaient considérables : indépendamment de l'orgueil national, du haut du quel trop souvent l'Anglais cultivé abaisse un regard de pitié sur l'étranger, le foreigner, comme sur un être
LE ( AK.UTKUE DE L'ÉVÊQUE og^
inférieur; indépendamment de la défaveur qui frappe un missionnaire élevé par un monarque non anglican au rang de lord-évêque, et du contraste entre les exigences d'étiquette d'une société raffinée et la franche simplicité d'un missionnaire jurassien ; — la position de l'évêque de Jérusalem impliquait en elle-même certaines contradictions, qui devaient tôt ou tard éclater , et qui éclatèrent, on l'a vu, en conflits. Pour beaucoup de gens à Jérusalem Gobât était une personnalité gênante et incommode ; mais en lui se vérifia une fois de plus le proverbe : ..Beaucoup d'ennemis,beaucoup d'honneur!" Nature éminemment pacifique, il déplorait les mécontentements provoqués de tous côtés par sa fidèle et loyale activité. Mais il savait que les réformes et la routine sont aussi inconciliables que la lumière et les ténèbres. Il prenait son parti de cette inévitable opposition, qui est dans la nature des choses; mais il se gardait soigneusement de la reporter sur les personnes. Aussi put-il toujours manifester la plus sincère bienveillance à l'égard des hauts dignitaires ecclésiastiques des autres confessions, malgré la froideur et l'attitude en général dédaigneuse de ces personnages envers lui."
Lors des attaques du consul anglais Finn, le pasteur Valentiner, de l'église allemande de Jérusalem, écrivait le 11 mai 1858 au comité de Berlin: „Pourquoi l'évêque Gobât a-t-il été plus particulièrement en butte à ces attaques? Parce qu'il envisage le peuple juif aujourd'hui de la même manière que les prophètes, que notre Seigneur lui-même et que les Apôtres l'ont envisagé, et qu'il réclame d'un enfant d'Abraham selon la chair le même changement du coeur que de tout autre pécheur et parce que, conséquemment, là où il ne trouve pas ce chan-
gement, il ne craint pas d'exprimer son jugement sévère, au lieu de tout voiler et de s'en tenir toujours à cette admiration de la descendance selon la chair par laquelle le Seigneur Jésus est renié et les âmes induites en erreur. Au milieu de tout cela l'évêque Gobât est confiant et joyeux dans le Seigneur, quand même il est attaqué du côté de ces faux amis par les armes du mensonge et de la calomnie."
Un peu plus tard, en 1866, un autre pasteur de cette même église allemande de Jérusalem retraçait comme suit les principaux traits du caractère de Gobât, tels qu'ils s'étaient présentés à ses regards: „Quoique l'évêque fût alors (de 1866 — 1869) près de sa soixante-dixième année, il avait l'air d'un homme fort et en bonne santé. Seulement il éprouvait un peu plus de peine à marcher qu'autrefois. Les marches à la grande chaleur, sur les chemins mal pavés des environs de Jérusalem, le fatigaient. Cependant on le voyait arriver souvent à sa chère école de Sion, située en dehors de la ville, et ailleurs dans toutes sortes d'occasions, aux fêtes annuelles des divers établissements, aux réunions de Missions etc.; il ne manquait jamais chaque semaine les réunions de prières en commun des différentes églises évangéliques de Jérusalem, pour peu que la chose ne lui fût pas impossible ; et toutes ces courses se faisaient à pied. Son activité missionnaire dans la Terre-Sainte était arrivée à ce point, qu'il était plus occupé à la maintenir qu'à l'étendre. L'entretien de ses nombreuses écoles et des nombreux postes d'évangélisation était une lourde charge, reposant sur ses seules épaules» Il avait le droit de parler avec S. Paul „du souci que lui donnaient tous les jours ses églises." C'est vers lui qu'accouraient de préférence
LE GABACTBBE DE 1/KV: ggg
les affligés, les gens en soucis et les pauvres des diverses communautés évangéliques de la Mission. Tantôt c'étaient des Arabes de Jérusalem ou de Bethléem, tantôt des prosélytes, des instituteurs ou des évangélistes de ses écoles et de ses stations missionnaires, qui venaient demander aide ou conseil; ou bien aussi des Abyssins, pour lesquels on lui disait qu'il avait une certaine prédilection. Il écoutait avec beaucoup de calme et de patience, même les importuns et les indiscrets. Mais souvent sa fidèle compagne lui allégeait le fardeau (car parfois c'en était un) ; elle excellait à le seconder en toutes choses, surtout dans les affaires matérielles et lorsqu'il s'agissait d'apporter quelque secours à l'indigence ou quelque adoucissement à la tristesse. Elle était, de son côté aussi, infatigable. La chambre de travail et de réception de l'évêque, dans sa demeure sur la Place de la Tour de David, se trouvait au rez-de-chaussée, et sa porte, la première après celle d'entrée dans la maison, était d'un accès facile. Cette chambre était toujours parfaitement en ordre ; car pour toutes choses, et en particulier pour les affaires d'argent de la Mission, l'évêque était d'une minutieuse exactitude.
„Dans ses relations avec les hommes, même avec des Arabes et des prosélytes retors, qui avaient lassé la patience des missionnaires les plus bienveillants, l'évêque conservait toujours sa charité et sa douceur, quoiqu'il eût un coup d'œil remarquablement scrutateur et perspicace, et que maintes fois il eût fait d'amères expériences. Son médecin, le Dr Chaplin, déclare qu'il ne l'a jamais vu se fâcher. Cette disposition constamment digne et calme tenait sans doute à un heureux tempérament, mais elle revêtait un caractère supérieur; elle était on trait de
cette sagesse chrétienne, son idéal. Si quelque chose le blessait ou le froissait, il gardait volontiers le silence et attendait le moment favorable pour s'en expliquer.
„J'eus le privilège de l'accompagner dans quelques petits voyages à travers la Terre-Sainte, et c'est alors surtout que je m'instruisais en l'observant. Rien que la tranquillité calme avec laquelle il reposait sur sa monture, trottant d'un pas lent mais régulier jusqu'à l'arrivée, vous donnait l'impression d'un homme habitué aux lointains et fatigants voyages. Il me souvient d'une visite à Reneh, près de Nazareth, où les membres de la communauté protestante arabe voulurent manifester leur joie de la présence de l'évêque. Nous entrâmes à l'école et nous vîmes de là les Arabes accourir de tous côtés, par toutes les ruelles, avec des plats et de la vaisselle, chaque famille voulant contribuer pour sa part au festin qu'on préparait pour l'évêque. Comme il savait se montrer sensible à tout cela et reconnaissant, sans rien exagérer! Il savait aussi donner parfois, sans beaucoup de paroles, une bonne leçon à son entourage. Un jour qu'il rentrait de voyage et que devant sa maison les porte-faix et les domestiques se disputaient au sujet des effets à transporter à l'étage, l'évêque, sans rien dire, prit à chaque main une valise et monta l'escalier. Alors tous à l'envi se précipitèrent après lui pour les lui reprendre, et le bagage se trouva bientôt rentré sans plus de difficultés.
„ De même que sa dignité d'évêque, mal vue par tout un parti influent, lui faisait comparer en Angleterre son chapeau tricorne à une couronne d'épines, de même sa position à Jérusalem, même sans parler de l'hostilité du consul Finn, était loin d'être facile. Dans les stations missionnaires et dans les communautés d'origine récente
[LE CARACTÈRE DB L'BVÊQUE gg^
il y a souvent des tiraillements pénibles, et en Palestine disait-on, plus que partout ailleurs. Cela tenait non pas à ce que les gens fassent là d'une plus grande susceptibilité qu'ailleurs, mais à la composition si hétérogène de ces milieux, qui rend plus difficile l'harmonie entre des éléments si disparates. Ajoutez à cela que ces églises, celle de Jérusalem en particulier, rapprochaient si étroitement leurs membres qu'elles en formaient, pour ainsi dire, une famille. Or, étant donné la nature humaine, il était impossible que dans des relations si directes et si personnelles il n'y eût pas des frottements. Il fallait, dans les grandes et dans les petites choses, beaucoup de prudence et de tact chrétien pour suivre toujours la bonne voie, et c'est un talent que Gobât possédait remarquablement. On peut dire que tous les chrétiens évangéliques sérieux et sincères de toute nationalité avaient pour lui la même estime et la même affection.
„C'était toujours pour moi un spectacle édifiant de le voir, dans nos réunions de prières, comme un véritable sacrificateur, apporter devant Dieu tous les besoins du troupeau, comme aussi je ne pouvais sans être touché l'entendre lire d'une voix émue, dans l'église de Christ, cette partie de la liturgie qu'il avait coutume de lire comme évêque, et celle de la sainte cène. Car on entendait et on sentait qu'il prononçait du fond du cœur ces paroles solennelles. Il prêchait de temps en temps, tantôt en anglais, tantôt en allemand, et ses discours étaient la fidèle image de sa personnalité, simples et sans apprêt, mais riches en pensées bibliques et en pressantes applications. Si ce qu'il disait vous saisissait, c'est qu'on sentait qu'il en était lui-même sincèrement pénétré. C'est pourquoi on n'était pas dérouté par le
fait que, suivant la méthode anglicane, il lisait ses sermons. Il recourait parfois, dans son âge avancé, à ses anciens sermons, après les avoir fait passer par un travail de révision. Je mentionne ce fait parce que, dans son humble franchise, il m'en avait lui-même parlé. Il sentait maintenant seulement, me disait-il, la difficulté qu'il y avait à ne prêcher jamais que dans des langues qu'il s'était appropriées tardivement, l'allemand, l'anglais, l'arabe etc., et jamais dans sa langue maternelle, le français. C'est ce qui l'obligeait à recourir maintenant à ses anciens sermons écrits.
„Du reste le français était toujours, même dans son âge avancé, sa langue favorite. J'en fus souvent frappé en l'entendant réciter, avec beaucoup de vie et de feu, dans le cercle de sa famille, des cantiques en français, dont il avait la mémoire remplie. Mais il s'exprimait dans les autres langues avec une assurance et une facilité vraiment étonnantes. En Orient, où ne règne à proprement parler aucune langue, la faculté de s'exprimer couramment en plusieurs langues n'est pas une chose rare, sans doute. Mais cette facilité, qui d'abord vous impose chez les Orientaux et les Levantins (les Européens établis en Orient), est en réalité un inconvénient pour leur vie intellectuelle et un obstacle à leur développement normal, parce que le parler, chez eux, est quelque chose de tout à fait superficiel, se bornant à la connaissance de certaines formes de conversation, et étouffant, dans l'effort pour s'adapter ces formes extérieures, toute aspiration à une vraie culture. Il n'en était pas de même chez Gobât. Son talent au contraire, pour autant que j'en ai pu juger, était précisément de se dégager de ces tournures brillantes, de ces expressions