DÉBUTS DANS L'ENSEIGNEMENT
oh! que ne sommes-nous comme toi! — mais plutôt de la part de gens plus âgés, qui se croyaient et qui voulaient qu'on les crût plus pieux que les autres, et dont la piété consistait en formes et en œuvres extérieures, bien plus qu'en foi et en charité.
Au commencement d'octobre 1819 j'entrepris la tâche que m'avaient confiée les pères de famille de la localité, l'instruction des enfants. Le régent nommé par le gouvernement s'adonnait à la boisson et avait perdu la confiance des parents. Il se vit forcé de quitter l'école, ce qui me fit beaucoup de peine. Il était naturellement aigri et indisposé contre moi. Je puis pourtant ajouter que plus tard il se convertit et devint pour moi [un ami précieux, que j'espère retrouver au grand jour dans la Jérusalem céleste.
L'école primaire était considérée à cette époque comme une institution de l'Église. En conséquence on n'y enseignait, sauf l'écriture, la lecture, la grammaire et l'arithmétique, rien que ce qui avait rapport à la religion. La Bible y était lue tous les jours, mais la plupart du temps ce n'était qu'un ennuyeux exercice de lecture. Outre l'oraison dominicale, le symbole des apôtres et les dix commandements, les enfants devaient apprendre par cœur des psaumes, des passages de la Bible et de longues prières, autant que leur mémoire en comportait, et cela sans aucune explication. Tout se faisait d'une manière purement machinale, de sorte que les enfants n'étaient jamais amenés à réfléchir à ce qu'ils avaient appris, et à en saisir le sens, à moins que les parents ne prissent à cœur de les y aider à la maison, comme mes parents le faisaient pour nous. Et ce qu'il y avait de pis , c'est que la religion alors, dans notre paroisse comme ailleurs, était pré-
sentée aux enfants sous son aspect le plus sévère, comme un ensemble de devoirs difficiles, dont on devait s'acquitter par crainte de la colère de Dieu et de la damnation éternelle. Au nombre de ces devoirs était la mémorisation et la récitation du catéchisme et de longues prières, auxquels la plupart des enfants ne comprenaient rien. Aussi leur tardait-il de ratifier le vœu de leur baptême, dans la perspective d'être alors affranchis du double joug de l'école et de la religion. Il était naturel dès lors que l'on ne pût attendre des jeunes gens après leur ratification que tout au plus la fréquentation du culte le dimanche, la participation à la Sainte-Cène une fois ou deux par an, et la peur des gros péchés. Je me rendais compte de l'influence pernicieuse que ces préjugés devaient exercer sur la jeunesse, et j'étais fermement résolu à lutter contre ce système en me confiant au Seigneur, qui a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants et ne les en empêchez point, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. »
Au commencement de la journée d'école je priais moimême, au lieu de faire réciter une prière par un enfant, comme c'était la coutume avant moi; puis j'adressais aux enfants quelques paroles de cordiale exhortation. Je m'efforçais surtout de les pénétrer de cette vérité, que Dieu est amour, de leur persuader que Dieu les aimait, que notre Sauveur Jésus-Christ les aimait, et qu'il était disposé à les bénir, s'ils voulaient seulement venir à lui. Je leur disais encore que ceux-là seuls sont véritablement libres qui servent Dieu, et qu'ils pouvaient servir Dieu en lui donnant leur cœur; que s'ils lui donnaient leur cœur entièrement, il le remplirait de paix et de joie. Je terminais en leur disant que j'avais fait personnellement l'expérience
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de cet amour de Dieu, et que c'était précisément cet amour qui m'avait déterminé à accepter de servir cette école, jusqu'à ce que Dieu m'appelât à aller porter cette bonne nouvelle aux payens. Je les assurai de mon ainour pour eux en leur disant que j'étais décidé à les instruire, à les exhorter, à les punir au besoin, comme aussi à les consoler, mais toujours avec amour et avec l'espoir que je ne serais jamais obligé de recourir à la verge ou au bâton. Je leur demandai s'ils voulaient essayer, avec l'aide de Dieu, de se conduire de telle sorte que je n'eusse jamais à agir avec eux autrement qu'avec douceur. « Oui! oui! » répondirentils en me regardant avec des yeux brillants. Je sentis que j'avais entièrement gagné leur confiance; et en effet les trois mois que je passai au milieu d'eux comptent parmi les plus heureux et les plus bénis de ma vie. Je n'eus que très-rarement à reprendre l'un ou l'autre de ces enfants, et, même alors, il suffisait d'une légère réprimande pour amener des larmes dans ses yeux. Une seule fois je dus en punir un pour une désobéissance. La chose en soi était insignifiante, mais la désobéissance étant formelle et volontaire ne pouvait rester impunie. Le genre de punition que j'employai était un peu risqué, vu que l'enfant dont il s'agissait avait passé jusque là pour indisciplinable, et qu'elle aurait pu prêter à rire. Lorsque le coupable entra dans la classe, je le pris tranquillement par la main et le fis asseoir sur ma chaise, en lui disant, avec douceur mais avec sérieux, que sa désobéissance volontaire me montrait clairement qu'il se croyait plus sage que moi; qu'il devait donc lui paraître juste de prendre la place du maître. Visiblement surpris, il essaya de rire, en regardant les autres enfants; mais ceux-ci, à ma grande joie, le regardèrent avec sérieux et d'un air de pitié; sur quoi il
resta longtemps les yeux baissés, je ne savais si c'était par honte ou par mutinerie. Lorsque l'un des enfants s'adressa à moi pour me demander quelque chose, je lui dis qu'il devait plutôt s'adresser à celui qui prétendait être le maître. Naturellement il ne le fit pas ; mais à cet instant l'entêtement du petit désobéissant cessa et il se mit à pleurer. Je le laissai pleurer jusqu'à ce que je pus conclure de son attitude qu'il était réellement humilié, et qu'il ferait volontiers ce qu'on exigerait de lui pour le sortir de sa pénible situation. Mais commevil n'avait pas su jusque là ce que c'était que s'humilier, il ne savait comment s'y prendre. Remarquant son embarras, je quittai la salle et fis signe à ma mère, qui venait justement d'y entrer, de lui conseiller ce qu'il devait faire. Après quelques minutes je rentrai. L'enfant alors se leva, s'approcha lentement de moi, tomba sur ses genoux et me pria avec larmes de lui pardonner. De ce moment il fut l'un des meilleurs agneaux de mon petit troupeau.
Dès l'abord je mis fin aux mémorisations pendant les heures de leçon; on dut les faire à la maison. A l'école je m'appliquai à rendre intelligible par des questions ce que l'on avait appris. C'était au premier abord une tâche difficile ; car mes élèves n'avaient jamais été exercés à penser par eux-mêmes; mais déjà au bout de peu de jours leur intelligence commença à se dégourdir et, dès que je le crus possible, je les mis à rédiger par écrit ce qu'ils avaient appris et compris. Je commençai par de courtes histoires bibliques, accompagnées de remarques pratiques; puis je passai à la description et à la comparaison de divers objets, etc. Ils devaient immédiatement après la leçon rédiger ce qu'ils avaient entendu. Les premiers essais furent très défectueux; mais comme les enfants étaient convaincus