CHAPITRE IL
Éducation missionnaire à Bâlc, à Paris et à Londres.
(1820-1825) Au commencement de 1820, quelques jours après mon entrée à la maison des Missions de Bâle, il m'arriva un incident que je crois providentiel, comme tant d'autres dans ma vie. On me pria de reconduire M. Zeller, alors directeur des écoles du district de Zofingue (en Argovie), et connu plus tard comme fondateur et directeur de l'institut deBeuggen,près deBâle. Nous arrivâmes le soir,etM.Zeller m'offrit pour la nuit l'hospitalité dans sa maison. Les enfants étaient déjà couchés, mais Madame Zeller les amena tous pour saluer leur père. Comme mon amour pour les enfants s'était considérablement développé durant les derniers mois, je les pris l'un après l'autre sur mes genoux, et dans le nombre une vive petite fille de six ans qui devait être un jour ma femme, la mère de mes dix enfants, et devait partager avec moi peines et joies. Cette rencontre fut le commencement de relations très-amicales entre M. et Mme Zeller et moi, quoique ni eux ni moi ne pensassions qu'un jour des liens plus étroits nous uniraient. Mais l'attachement et la confiance réciproques, qui résultèrent de ces relations, furent humainement parlant cause que, 14 ans plus tard, lorsque je leur demandai pour compagne leur
bien-ainiée fille, ils me la donnèrent sans hésiter, quoique elle dût se rendre avec moi en Abyssinie, pays où jusque là aucune femme européenne n'avait mis le pied. Mais ceci viendra plus tard.
Comme l'étude de la langue allemande ne suffisait pas pour remplir mon temps, et qu'on trouvait désirable qu'un missionnaire connût à fond la typographie, on me conseilla d'en faire l'apprentissage. J'entrai dans l'imprimerie de Félix Schneider pour y travailler jusqu'à ce qu'une nouvelle classe d'élèves fût formée dans la maison des Missions, c'est-à-dire jusqu'au commencement de l'année suivante. Durant toute l'année 1820 je passai mes journées d'une façon passablement monotone. De 5 à 6 heures du matin je faisais du latin en leçons particulières, puis je retournais à la maison pour le déjeuner; de 7 à 12 je travaillais à l'imprimerie; à midi, diner et courte promenade; de 1 à 7, de nouveau à l'imprimerie; de 7 à 8, leçons d'allemand, puis le souper. Le reste de la soirée était employé à la préparation des leçons du lendemain et à la lecture. Pendant neuf mois environ, je fus compositeur à l'imprimerie, ce qui était très instructif et contribuait beaucoup à m'apprendre l'allemand. Cette initiation à l'art typographique me fut d'un grand secours, lorsque plus tard la société des Missions de l'église anglicane m'envoya à Malte pour diriger l'impression de la traduction arabe de la Bible. J'eus d'abord quelque peine à m'accoutumer à travailler tant d'heures de suite et sans interruption à un même ouvrage. Mais j'étais bien persuadé que Dieu m'avait appelé à cela sous la direction des membres du comité des Missions, qui étaient pour la plupart de vrais enfants de Dieu, et cela me suffisait. Je m'étais imposé comme règle de conduite de suivre absolument les directions de mes supérieurs, en toutes les
choses qui ne seraient pas contraires à la Parole de Dieu, ne me réservant que le devoir d'obéir et le droit de prier Dieu de me conduire en toutes choses d'après sa sainte volonté. Et s'il m'en coûta quelque renoncement pour suivre, en ce qui concernait ce travail d'imprimerie, le conseil de mes supérieurs, j'en reçus en retour une grande bénédiction, et cette année-là est bien au nombre des plus heureuses de ma vie. Car pendant mon travail je sentais la présence et l'amour de mon Sauveur, et dès que j'avais un moment de libre, l'esprit de prière, de supplication et d'actions de grâces était sur moi. Je pouvais parler à Dieu comme on parle à un ami présent, et je sentais luire sur moi la clarté de sa face. Dès que j'en avais le temps, je prenais ma Bible, et à mesure que je la lisais, elle devenait en moi force, joie et vie. Durant toute cette année, autant que je m'en souviens, les tentations me furent épargnées, probablement par le fait que mon temps était bien rempli. Le dimanche était pour moi un jour de joie. A 8 heures du matin je me rendais au temple, où j'entendais le bienheureux pasteur Nicolas von Brunn. C'était un homme de Dieu, qui prêchait avec puissance et qui était fermement résolu, comme Paul, à ne prêcher que Jésus-Christ crucifié. Tous ceux qui avaient été réveillés spirituellement, et qui cherchaient un aliment pour leur âme, venaient entendre ses prédications. Le reste de la matinée, je le passais dans la prière et l'étude de la Parole de Dieu. Après-midi j'assistais à un autre culte , je visitais des chrétiens expérimentés, soit pour mon édification, soit pour leur être de quelque utilité par des lectures. Je visitais aussi des pauvres et des malades de ma connaissance. Le soir je restais avec les élèves de la maison des Missions. Le dimanche de Pâques de cette année 1820 fut pour
moi ce qu'il dut être autrefois pour Marie Madeleine. J'avais quitté la ville au lever du soleil, l'esprit un peu abattu, pour chercher dans un endroit solitaire la communion de mon Sauveur. Je passai ainsi devant le gibet, dont on avait fait usage quelques jours auparavant. Je m'arrêtai et pensai à la fin des impies ; je fis aussi un retour sur moi-même, et sur les années que j'avais passées dans l'incrédulité, et je bénis Dieu du fond du cœur de ce qu'il m'avait arrêté sur la voie du péché. Puis je considérai que le Seigneur Jésus avait été cloué sur la croix à ma place, lui, le juste, pour moi, l'injuste. La scène de Golgotha se reproduisit devant mes yeux si vivement que je croyais voir le Seigneur souffrir, saigner, mourir, mais aussi ressusciter; et tout cela pour sauver mon âme. Cette vision avait passé devant moi en un clin-d'œil. A cette vue de ma misère et de l'immense amour de Jésus pour moi, un vif sentiment d'amour et de reconnaissance pour lui remplit mon âme d'une joie et d'un bonheur indescriptibles. Ce n'était pas de l'extase ; je n'avais pas perdu la conscience des réalités extérieures; et pourtant, après bien des heures, il me semblait encore être dans les bras de mon Sauveur. Toutes les fois que plus tard ma pensée s'est reportée à ce jour béni, je me suis senti pressé de m'écrier, commejelefais encore maintenant à mon âge avancé : « Oh! ce bonheur que j'éprouvai, lorsque pour la première fois je vis Jésus, quand le retrouverai-je avec cette même intensité ! »
Je fus admis comme élève dans la maison des Missions au commencement de l'année 1821, avec douze autres jeunes gens de la Suisse, du Wurtemberg, et d'autres pays de l'Allemagne. Je m'étais réjoui de ce moment longtemps à l'avance, dans l'espoir des bénédictions spirituelles abondantes que je trouverais dans la communion fraternelle de
mes condisciples, et des rapides progrès que je ferais dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Cet espoir, hélas ! devait se changer, du moins pour quelque temps, en une amère déception. Dès le premier jour, pendant que nous étions à table, l'un des nouveaux élèves arriva, élégamment vêtu. Il avait laissé son bagage à la poste. Après le^epas je lui offris de l'y accompagner. Pensant (comme je le pense encore) que tout ce qui concerne l'œuvre des Missions doit se faire aussi économiquement que possible, je ne pris pas de porte-faix. Mais je chargeai sur mon épaule sa malle assez lourde, puis, voyant qu'il ne paraissait pas disposé à se charger de son sac de voyage, je le pris encore à la main. En nous en revenant je remarquai qu'il évitait de marcher à côté de moi, et se tenait toujours à quelques pas en avant ou en arrière. Je ne pus m'empêcher de le considérer comme un orgueilleux, impropre à devenir missionnaire. Craignant cependant de juger un frère, je me proposai de l'observer plusieurs jours avant de me former une opinion sur son caractère, mais au bout de peu d'heures je constatai que, malgré la grâce de Dieu qui l'avait puissamment attiré, il avait encore en lui le vieil homme fort vivace sous la forme de la vanité, de la jalousie et de la colère, et je doutai de sa conversion. Cet incident, et une querelle qui éclata entre deux élèves, tous deux transportés de colère, me rendirent si malheureux que je résolus de quitter la maison des Missions. Toutefois, en faisant plus ample connaissance avec mes condisciples, je me convainquis que c'étaient là des exceptions, et que j'étais pourtant parmi de vrais enfants de Dieu. Peut-être aussi avais-je été trop prompt dans mon jugement sur ces trois condisciples.
Que cette triste expérience en fût ou non la cause, le fait est qu'à partir de ce moment, et durant tout le temps de mon séjour dans la maison des Missions, je traversai un état de trouble et de tentation, tel que je n'en avais pas encore connu. Je crois que ce fut la main de mon père céleste qui me fit passer par ce chemin sombre. Cette dispensation m'amena à reconnaître que mon cœur était mauvais à un degré que je n'avais pas soupçonné jusqu'alors. Bien des péchés que j'avais commis dans les jours de mon incrédulité reparurent devant mes yeux. Mais je possédais l'assurance du pardon de Dieu, et ce souvenir ne faisait qu'accroître ma reconnaissance et confirmer ma joie et ma paix dans le Seigneur. Depuis que j'avais goûté combien le Seigneur est bon, j'avais marché à la clarté de sa face. Et maintenant cette joie m'était ôtée, tout était changé. Je n'avais plus le doux et continuel sentiment de la présence de Dieu. Par-çi par-là seulement, un rayon de cette clarté perçait mes ténèbres. Je priais, mais le Seigneur semblait ne pas m'entendre ; je lisais ma Bible, mais sans en éprouver l'efficace. Peu à peu une sorte d'insensibilité spirituelle me gagna. Bien triste disposition ! Quoique j'étudiasse avec ardeur, j'étais exposé à diverses tentations, qui venaient plutôt du dedans que du dehors, jusqu'à ce qu'à la fin je fus dégoûté de moi-même et m'écriai : ■ Misérable que je suis ! » C'est alors que je connus la dépravation de mon cœur. Ce qui me déroutait surtout, c'était d'avoir à combattre des péchés qui me paraissaient incompatibles avec mon abattement et ma tristesse. C'était d'une part la légèreté, le penchant trop souvent irrésistible à faire rire mes condisciples par des bons mots ; d'autre part, les tentations de la chair, que j'avais peu connues jusque-là et toujours considérées avec horreur, même avant ma con-
version. Un passage de la Bible, que j'avais lu dans mon enfance, m'avait inspiré cette horreur particulière pour l'impureté. Je fus préservé de céder à la tentation, mais le* fait que la tentation avait été possible me remplissait de confusion et me rendait abject à mes yeux. Un autre péché, dont je fus longtemps et amèrement tourmenté, c'est l'orgueil. Je savais bien que je n'avais rien dont je pusse m'enorgueillir ; car j'étais pauvre, faible et ignorant. Néanmoins je sentais dans mon cœur l'aiguillon de l'orgueil. J'avais une certaine facilité à m'approprier diverses connaissances, et avec cela je devais m'avouer que j'étais un ignorant et j'en avais honte. D'abord j'essayai de me justifier, en rejetant sur les circonstances de ma première éducation la faute de mon ignorance, et cela avec une sorte de murmure contre Dieu. Mais je sentais bien que cet argument était celui de l'orgueil blessé. En m'examinant, je trouvai en moi le désir de paraître quelque chose devant les hommes. Enfin je reconnus que la principale cause de ma misère, et ce qui me voilait la face de Dieu, c'était le manque d'humilité, car je me rappelais la parole : « Dieu résiste aux orgueilleux et il fait grâce aux humbles. » Dieu résiste aux orgueilleux! Cette parole pénétra dans mon cœur comme un dard. Depuis lors je priai Dieu journellement et ardemment d'ôter de mon cœur tout orgueil et de m'accorder une vraie humilité. Il exauça ma prière, mais par un moyen que je ne compris que longtemps après. Il m'envoya humiliation sur humiliation. Et si je ne puis dire que mon cœur ait été alors guéri à jamais de l'orgueil, ces rudes combats ne furent pas sans exercer sur moi une salutaire influence pour le reste de ma vie. Il en résulta pour moi une indifférence complète, peut-être excessive, à l'égard des lou-
auges et du blâme des hommes. J'appris en outre, daus ces combats, à connaître par expérience la corruption naturelle de mon cœur, et il m'en resta toujours le sentiment que j'étais infiniment au-dessous des hommes, vivants ou morts, que je me proposais comme idéal à côté de Jésus- Christ, notre grand modèle. Une expérience de 46 années m'a appris que ce sentiment de notre indignité, bien qu'il ait quelque chose de déprimant, n'affaiblit point la foi (il ne fait que l'éprouver). et ne bannit nullement de nos cœurs la paix de Dieu et la joie du salut. De plus il nous excite à la vigilance et à la prière, et nous rend plus indulgents pour les faiblesses de nos frères.
Du reste, pour ce qui concerne ma vie extérieure pendant ce séjour de 27* ans à la maison des Missions, je n'ai que peu de chose à en dire. C'était une vie monotone et laborieuse. Nous étions occupés depuis le matin de bonne heure (en été à 5 heures, en hiver à 6 heures) jusqu'à 10 heures du soir. Comme on nous instruisait dans un trop grand nombre de branches, nous ne faisions de grands progrès en aucune. J'appris autant de latin que je pus, dans le but de me rendre plus facile par cette étude celle que je pourrais avoir à faire plus tard d'autres langues, comme cela m'arma pour l'arabe et l'éthiopien. J'apprenais avec plaisir le grec et l'hébreu, et quoique mes connaissances en ces deux langues fussent très-imparfaites, je pouvais pourtant, à la fin de mon séjour à Bâle, lire le Nouveau-Testament en grec, et l' Ancien-Testament en hébreu assez couramment, sauf quelques passages de Job, des Psaumes et des Prophètes. Ce me fut une grande bénédiction de lire avec mes condisciples Kugler et Pfander, lentement et en entier, toute la Sainte-Ecriture dans les langues originales. J'appris assez d'anglais pour pouvoir le parler un peu et
le lire. Outre l'étude des langues, nous suivions à la maison des Missions et à l'université des cours d'exégèse, d'histoire de l'Église et de dogmatique. Nous avions aussi des exercices de composition, des essais de discours, de prédication et de catéchisation. A ma sortie de la maison des Missions j'avais conscience de ce qui me manquait, mais je sentais aussi de quelle utilité avait été pour moi la connaissance que j'avais acquise des Saintes Écritures dans ma plus tendre enfance, et quel avantage cette connaissance m'avait donné sur plusieurs de mes condisciples.
A Pâques 1823 nous eûmes une semaine de vacances, que je passai chez mes parents avec deux de mes condisciples. Nous fûmes extrêmement heureux dans la communion de tous ces nouveaux convertis, en particulier de ma mère et de quelques-uns de ses vieux amis, qui semblaient avoir reçu une double mesure de l'esprit de Dieu et avoir grandi comme à vue d'œil dans la grâce et dans la vérité, en connaissance , en zèle et en sainteté. Pour retourner à Bâle, (à environ 40 kilomètres) nous avions une montagne à traverser. Parvenus au sommet, où ne s'offrait aucun abri, ni arbre ni maison, nous fûmes surpris par un vent froid , qui chassait sur nous une pluie mêlée de neige et nous empêchait par sa violence de tenir nos parapluies ouverts, de sorte que nous fîmes, mouillés jusqu'aux os, plus de seize kilomètres. Le lendemain nous étions pris tous trois de refroidissement et de fièvre. Mes deux compagnons de route gardèrent le lit trois ou quatre jours, et se trouvèrent entièrement remis. Pour moi, qui jusque-là n'avais jamais fait de maladie, je comptais sur ma robuste santé, et ne voulus pas m' avouer que j'étais malade. Je continuai à étudier durant quelques jours avec ardeur, mais bientôt je sentis que ma santé avait subi une
profonde atteinte. Des douleurs de poitrine, des palpitations, de l'abattement et le manque d'appétit en furent les premiers symptômes, qui s'aggravèrent de jour en jour. Je m'efforçai quelque temps de les cacher, en continuant à travailler, jusqu'à ce que mon visage défait me trahit aux yeux de mes supérieurs. Il fallut me soumettre à un traitement de deux ou trois longs mois, pendant lequel le mal ne fit qu'empirer et la faiblesse que s'accroître, si bien que le comité résolût de m'envoyer à Genève, pour y consulter un médecin alors célèbre, le docteur Butini. Chacun me croyait atteint de phthisie, et la pensée d'être bientôt retiré de ce monde de péché me remplissait de joie et de ferveur dans la prière. Je me mis en route pour Genève, au commencement de juillet, mais je n'avançais qu'à petites journées, tantôt à pied, tantôt à cheval. Je visitai, chemin faisant, plusieurs amis chrétiens, qui me témoignèrent tant de charité et tant d'égards que j'en étais parfois touché jusqu'aux larmes. A Yverdon je vis Pestalozzi et son école, qui n'avait déjà plus le même éclat que quelques années auparavant. Il y avait là des maîtres capables, mais la division s'était glissée parmi eux, et Pestalozzi, âgé, débordé, ne pouvait remédier au mal. Une demi-heure me suffit pour remarquer que la paix ne régnait pas dans cette institution, qui, quelques années après, tomba complètement en décadence. L'excellent Pestalozzi avait fondé son système, d'ailleurs distingué, sur une base fausse. Il partait du point de vue que les enfants sont bons par nature, et que cette nature ne demande qu'à être développée normalement. Il était impossible que ses illusions se maintinssent toujours. Il put encore avant sa mort reconnaître son erreur. En 1826 il visita l'établissement d'éducation de mon beau-père Zeller, qui enseignait d'après un système
analogue, mais en l'appuyant sur une base tout autre, je veux dire sur l'expérience qui démontre déjà chez de tout jeunes enfants la totale altération de la nature humaine. Après que le vieux Pestalozzi, pendant les quatre jours de sa visite à Beuggen, eût tout examiné attentivement, il s'écria les larmes aux yeux : « Voilà ce que j'ai cherché toute ma vie. » D'Yverdon je me rendis à Lausanne, où je passai la journée suivante, qui était un dimanche. J'entendis dans la matinée un sermon rempli de belles phrases et d'expressions choisies; c'était une sorte de traité de morale. A cette époque c'était là le caractère de la plupart des prédications. Je fis dans cette ville la connaissance très-profitable pour moi de trois chrétiens âgés et expérimentés. L'un d'eux était M. Gaudin, qui, quelques années plus tard, lorsque le réveil s'étendit, fût d'un grand secours à beaucoup de nouveaux convertis.
A cette époque régnait une violente opposition contre toute piété évangélique vivante. Une Anglaise, Miss Greaves, avait été récemment chassée du canton de Vaud, parce qu'elle avait permis à quelques pasteurs nouvellement convertis de se réunir dans sa maison pour lire la Bible et prier en commun. Pendant l'après-midi de ce dimanche je rencontrai une dame qui cherchait le chemin du salut et qui me dit connaître plusieurs personnes qui, comme elle, désiraient vivement apprendre ce qu'elles devaient faire pour être sauvées. Elle me pria de tenir le soir même une réunion. J'y consentis avec joie. La réunion eût lieu dans une maison écartée, afin de passer inaperçue, et elle compta environ 20 personnes. Mais, malgré nos précautions, nous fûmes découverts , et si nous pûmes lire, méditer la Parole de Dieu et prier sans être trop dérangés pendant la réunion, nous rencontrâmes sur la route, à notre sortie,
un rassemblement de populace, qui nous attendait pour nous jeter des pierres. Mais personne de nous, que je sache, ne fut gravement contusionné.
A mon arrivée à Genève j'étais très faible; je pus cependant, les premiers jours, visiter plusieurs amis chrétiens, pour lesquels j'avais des lettres de recommandation. Je fus partout cordialement accueilli. Deux bonnes et pieuses dames crurent de leur devoir de m'avertir délicatement que je n'avais plus que peu de temps à vivre. Elles me mirent sous les yeux des lettres qu'elles venaient de recevoir d'amis qui m'avaient vu en route pour Genève, et où je lus ces mots : a Nous avons vu M. Gobât sans doute pour la dernière fois, car sa fin paraît s'approcher à grands pas. »
Le Dr Butini m'ordonna de me mettre au lit et de me faire poser trois grands vésicatoires, deux sur les bras et un sur la poitrine. Ces exutoires, posés quatre fois de suite à la même place, finirent par me causer de vives douleurs. Pendant deux mois, toute autre nourriture que le lait d'ânesse me fut interdite. Le mois pendant lequel je fus alité, je le passai dans la maison d'un excellent ami, le pasteur Guers, dont la digne compagne me soigna avec la tendresse d'une mère. Comme elle était une humble chrétienne, je suis heureux de penser que le Seigneur l'aura abondamment récompensée de sa charité envers moi. On me donna à comprendre, pendant ces quatre semaines, que j'étais entre la vie et la mort, et j'eus le temps de rentrer en moi-même et de prier. Ce fut un moment de grandes bénédictions spirituelles ; la présence de Dieu était p ouimoi celle d'un Sauveur avec lequel je pouvais m'entretenir comme avec un ami, et j'éprouvais une grande joie des visites que je recevais chaque jour de quelques amis chrétiens, avec lesquels je suis resté toute ma vie intimement
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uni, tels que le Dr Gaussen, M. Cellérier, M. Malan, M. Empeytaz, le Dr Wilson, plus tard évèque de Calcutta, Gérard, Noël et d'autres.
Au bout d'un mois je me trouvai assez bien pour pouvoir quitter le lit. On me conseilla alors un séjour à la campagne. Je suivis ce conseil et passai deux heureux mois à Bourdigny, à sept ou huit kilomètres de Genève, avec deux dames anglaises, M1,e Greaves déjà nommée et Mlle Milne, qui devint plus tard Madame Gaussen. Cette maison était un rendez-vous des gens les plus distingués du voisinage. Ma timidité naturelle m'y maintint dans l'humilité, d'autant plus que mon plus grand bonheur était de passer mon temps seul avec Dieu. Le Dr Gaussen était alors pasteur à Satigny, où il habitait avec sa mère, sa sœur et sa fille. Comme Satigny n'est qu'à une demi-lieue de Bourdigny, il venait souvent me voir et je passais presque journellement quelques heures chez lui et dans sa famille. Nous étions rapprochés par une même foi et un même amour ; quoique je sentisse sa supériorité en tout, notre communion fraternelle n'a fait que devenir toujours plus intime et s'est transmise aux membres de nos familles. Car chaque fois que nous passons à Genève nous sommes amicalement invités à loger sous leur toit hospitalier, où nous trouvons toujours l'occasion de renouveler d'anciennes connaissances ou d'en faire de nouvelles. La maison de Miss Greaves était le rendez-vous des dames chrétiennes, et celle de M. Gaussen l'était d'un groupe d'hommes d'élite, qui s'y réunissaient pour s'édifier et s'instruire mutuellement, Ces réunions furent pour moi d'un grand avantage spirituel et intellectuel. Deux fois par semaine nous lisions l'Epître aux Romains dans le texte original, et j'eus là une excellente occasion d'accroître mes connaissances par les
remarques pratiques et exégétiques de MM. Gaussen, Gérard, Noël, Th. Erskine et d'autres. Avec les deux derniers, surtout avec M. Erskine, je n'étais pas toujours d'accord, mais comme ils possédaient une connaissance approfondie des classiques grecs et des Pères de l'Église, leurs remarques étaient très-intéressantes et très-instructives pour moi, d'autant plus qu'elles étaient contrôlées par la rigoureuse logique de M. Gaussen. Mon séjour d'environ trois mois à Genève et dans les environs fut ainsi des plus profitables autant pour mon cœur et mon intelligence que pour ma santé.
Mon mal s'était manifesté à l'origine par des symptômes divers : la poitrine prise, la respiration gênée, le pouls irrégulier, l'appétit presque nul, et une disposition aux étourdissements et aux défaillances ; mais tout cela s'était guéri peu à peu et il ne me restait plus que quelque chose au cœur, ce que le médecin appelait une péricardite, à laquelle il ne savait d'autre remède que le régime, un exercice modéré et un climat doux. En tous cas je ne devais pas passer l'hiver en Suisse. J'aurais dû me rendre immédiatement en Italie, car le froid commençait à se faire sentir. Quoique pendant ma maladie j'eusse étudié l'italien, j'avais alors de la répugnance pour l'Italie. Je demandai au docteur si je ne pourrais pas tout aussi bien me rendre à Paris, où je désirais étudier l'arabe sous le célèbre Silvestre de Sacy. Le docteur me répondit que pour moi Paris valait Rome. Je partis donc pour Baie, où je passai quelques jours, et arrivai à Paris au commencement de novembre.
Je passai à Paris une année (jusqu'à la fin d'octobre 1824). Les avertissements de mes fidèles amis de Baie contre les dangers de cette ville au point de vue des mœurs
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avaient eu pour principal effet d'éveiller dans mon cœur mauvais des tentations qui me tourmentèrent beaucoup pendant les premières journées de mon voyage, jusqu'à ce que je fusse vaincu par les reproches de ma conscience. Mais cet état n'avait pas duré longtemps, et, pendant les longues nuits passées dans la fatigante diligence, je pus répandre mon cœur devant Dieu, confesser mes péchés et ma misère, demander pardon, implorer sa grâce pour l'avenir, et me remettre à lui, corps, âme et esprit entièrement et pour toujours. Le Seigneur entendit la voix de ma supplication, de sorte qu'après des heures d'angoisse, il daigna remplir mon cœur de paix et de joie par le sentiment de sa présence et l'assurance de son amour. Depuis mon arrivée jusqu'à la fin de mon séjour à Paris je demeurai en communion pour ainsi dire ininterrompue avec Dieu et recevant de sa plénitude grâce sur grâce. Au commencement, Paris était pour moi un désert, mais j'y fus nourri abondamment de la manne céleste et de l'eau vive, de sorte que l'année que j'y passai fut l'une des plus bénies de ma vie, non seulement pour moi mais aussi, je l'espère, pour d'autres. Dès le premier jour ma vie à Paris fut uniforme et à certains égards ennuyeuse. Je n'ai que quelques faits à en raconter, mais mon esprit était alors si lucide et mon œil si ouvert, que ces faits sont restés dans mon souvenir comme s'ils étaient d'hier. Ma principale occupation était l'étude de l'arabe, dont je n'avais jusque là aucune connaissance. Comme M. de Sacy n'enseignait pas les éléments de cette langue je dus en prendre des leçons particulières de M. Garcin de Tassy. Avec une leçon chaque jour je fus bientôt assez avancé pour pouvoir profiter des cours de M. de Sacy. Levé de bonne heure, je travaillais jusque tard dans la soirée,
maniant à tour de rôle la grammaire et le dictionnaire. Cette occupation convenait à ma santé, car c'était un travail de patience mettant ma mémoire à réquisition, niais sans fatiguer l'esprit. Mes courses pour me rendre chez mes professeurs à d'assez grandes distances me servaient d'exercice corporel. Le soir je faisais ordinairement une promenade dans le jardin du Luxembourg. Mais dans ce jardin, comme dans la rue ou à la maison, je me sentais toujours dans ma solitude en communion avec mon Seigneur. Trois fois par semaine j'avais une grande lieue de chemin à faire pour me rendre à la Bibliothèque royale, où M. de Sacy donnait ses cours, mais une fois la curiosité des premiers jours satisfaite, je ne faisais plus attention à ce qui se passait dans la rue. J'étais absorbé dans la prière, et si quelque chose me frappait, cela servait ordinairement à éveiller ma pitié et à me faire prier avec ardeur pour la conversion des habitants de cette grande ville.
Mes progrès dans l'arabe furent d'abord très-lents. Je mettais plusieurs heures à lire et à comprendre un seul verset du Coran. Mais une fois que j'eus surmonté les difficultés de la grammaire j'avançai rapidement, de sorte qu'après neuf mois de travail je pus me mesurer avec mes condisciples, qui étudiaient l'arabe depuis deux ou trois ans. Je comprenais alors le Coran en arabe presque aussi facilement que la Bible en ma langue maternelle. Comme je m'attendais à être envoyé chez les mahométans, j'avais fait du Coran l'objet principal de mes études, et j'en avais appris par cœur la plus grande partie. M. de Sacy faisait aussi son possible pour me pousser. Souvent il donna la leçon pour moi seul, et cela une fois pendant trois semaines de suite, sans rien retrancher des deux heures pleines qu'il avait
coutume de donner quand douze à quinze étudiants étaient présents.
Dans ce temps-là Paris était un désert spirituel, ne produisant guère que des ronces et des épines, et dans lequel je ne parvins pendant longtemps à découvrir que trois de ces « chênes de justice », dont parle Esaïe. Ils avaient été transplantés là de pays étrangers; c'étaient le savant M. Stapfer, ancien ambassadeur de Suisse à la cour de France, le professeur Kiefer et un vieux pasteur Soulier. Tous trois âgés, ils vivaient retirés et n'exerçaient d'influence que sur leur entourage. Je suis pourtant convaincu qu'ils connaissaient et aimaient le Seigneur Jésus. Je passais de temps en temps une heure bénie avec l'un ou l'autre de ces chrétiens. Il y avait en outre une dame, convertie en Angleterre, et le plus jeune des pasteurs réformés, Frédéric Monod. Je ne le vis malheureusement que très-peu. Il habitait loin de chez moi, et en outre les devoirs de sa charge le retenaient souvent. Des autres pasteurs, deux étaient rationalistes; le troisième, M. Juillerat, prêchait l'évangile, mais, à cette époque-là, avec peu de vie et de force. Les deux pasteurs luthériens étaient orthodoxes, mais sans vie spirituelle.
Je dois encore faire mention d'un homme qui fut à plusieurs égards mon mentor. C'est celui qui commença à Paris l'œuvre d'évangélisation qui s'y est dès-lors développée, le bienheureux Marc Wilks, pasteur anglais indépendant, homme riche et doué d'une énergie infatigable. Il n'était point orateur, mais il savait agir sur des hommes influents pour les engager à former des sociétés poursuivant des buts utiles. M. Wilks étant mon voisin je le voyais plusieurs fois chaque semaine, et ce fut lui aussi qui mit en mes faibles mains une œuvre, qu'avec ma jeunesse et mon inexpérience
je n'aurais jamais pu commencer seul. C'était d'abord une réunion mensuelle de Missions à la Chapelle de l'Oratoire. A la première de ces réunions il n'y eut qu'une demidouzaine de personnes, à la seconde plus du double, et avant que je quittasse Paris le nombre des assistants était à l'ordinaire de plus de trois cents. C'était en outre une réunion biblique hebdomadaire. M. Wilks habitait une maison spacieuse, dans laquelle se trouvait une école supérieure pour jeunes filles anglaises et françaises. Avant mon arrivée à Paris M. Wilks réunissait chaque dimanche soir ces jeunes filles pour leur expliquer la Parole de Dieu ; mais, n'étant pas assez maître du français, il devait parler en anglais. Or les jeunes filles françaises ayant au moins autant besoin d'instruction que les anglaises, M.Wilks me proposa de partager ces réunions avec lui, et de les tenir alternativement, lui un dimanche en anglais, et moi l'autre en français. Il inviterait à celle-ci, disait-il, d'autres personnes encore. A la première de ces réunions en français il ne se trouva toutefois, outre les jeunes filles, qu'une seule personne, Madame Pelet de la Lozère, qui amena avec elle à la réunion suivante le baron de Staël et un autre monsieur. Les réunions anglaises cessèrent quelques semaines après , tandis que les réunions françaises devinrent de plus en plus nombreuses. Avant de quitter Paris j'en remis la direction au pasteur Galland, qui a été le premier directeur de la maison des Missions de Paris, et qui venait alors d'être appelé à ces fonctions. Il les transmit à son tour à son successeur, M. le pasteur Grandpierre, qui, par sa prédication puissante, y attira des foules encore plus nombreuses, tellement que l'on dût bientôt trouver un local plus vaste. Cette réunion forma plus tard le noyau de l'église actuelle de la Chapelle Taitbout.
Je fis aussi la connaissance d'une femme pieuse, qui avait des chambres à louer, et qui me dit connaître beaucoup de gens de la classe ouvrière qui étaient préoccupés de la recherche du salut. Elle me pria de tenir pour ces personnes des réunions dans sa maison. J'y consentis avec plaisir. Il vint, la première fois, environ douze personnes, femmes et jeunes filles. Dès lors et jusqu'au moment où je quittai Paris, je tins chaque mercredi soir cette réunion qui fut de plus en plus nombreuse. A mon départ je la laissai à M. le pasteur Olivier, qui avait été chassé du canton de Yaud à cause de son attachement à l'Évangile. J'ignore ce que cette réunion est devenue par la suite.
Une autre occasion de rendre témoignage à Jésus-Christ me fut offerte par feu Louis Way. Il avait récemment visité les différentes cours de l'Europe pour y plaider la cause des Juifs, et venait d'arriver à Paris dans le même but. Aussitôt M. Wilks m'invita à aller le voir avec lui. Mais lorsque M. Wilks lui dit que j'étais de la maison des Missions de Baie, il me tourna le dos sans dire mot. Il m'a avoué plus tard qu'il avait à cette époque un fort préjugé contre cet institut» Quelques jours après il invita les protestants les plus en vue et tous les pasteurs , eu compagnie de catholiques-romains appartenant à la noblesse, de professeurs, d'officiers, &c, pour leur exposer la situation des Juifs, et fonder si possible une association missionnaire en faveur de ce peuple. Au dernier moment M. Wilks vint me prendre pour que je l'y accompagnasse. En chemin l'idée lui vint que je devrais y inviter le professeur Garcin de Tassy. Ceci me fit m'attarder. Lorsque j'entrai dans cette salle, toute remplie de gens du grand monde, la séance avait déjà commencé. Il ne restait plus que trois chaises disponibles près de la porte; j'en pris une
et m'assis. A peine y étais-je que M. Wilks vint à moi et me dit : « Mon ami , on s'attend à ce que vous adressiez la parole à cette assemblée, car M. Way dit qu'il se sent indisposé, et que d'ailleurs il ne sait pas assez le français pour le faire, et vous savez que je le sais également trop peu pour parler à un auditoire comme celui-ci. » Je fus si surpris que, pour la première fois, je manquai à ma résolution et répondis fermement : « Non, je ne peux pas ! » Dès que j'eus dit ces mots, je les regrettai et ma conscience me fit de vifs reproches d'avoir repoussé une bonne occasion d'annoncer l'Évangile à plusieurs personnes qui ne l'avaient encore jamais entendu. Cependant M. Wilks allait d'un pasteur à l'autre sans pouvoir en décider aucun à prendre la parole. Il revint alors à moi et me dit : « Le bon vieux M. Soulier veut bien ouvrir la séance par une prière, mais personne ne veut parler; laisserez-vous ces gens s'en aller avec leurs ténèbres, sans saisir joyeusement l'occasion de leur annoncer l'Évangile? » « Eh bien! lui répondis-je, ils l'entendront. » A peine ces mots étaient sortis de ma bouche, que je les regrettai amèrement. Mon cœur battait plus fort qu'il ne l'avait fait en aucune autre occasion depuis que j'avais quitté Genève et mon esprit était troublé. Je sentais qu'il ne s'agissait pas ici simplement d'annoncer l'Évangile, mais de le présenter dans sa relation avec le rétablissement des Juifs, un sujet auquel je n'avais guère pensé jusque là que dans mes prières. Je ne saisissais aucune idée claire, aucun point saillant auquel je pusse me raccrocher. Je suppliais le Seigneur de m'accorder du secours, mais le secours ne venait pas. Déjà la prière d'introduction approchait de sa fin et rien ne m'était encore venu à l'esprit. Que faire? Mais au moment où M. Soulier disait « Amen » , un trait de lumière tra-
versa mon esprit, un sujet qui paraissait bien approprié à la circonstance se présenta à moi, savoir le lien entre les chapitres lui et liv du livre du prophète Esaïe. La culpabilité des Juifs dans leur rejet du Messie souffrant et Sauveur du chapitre lui, le châtiment de cette faute, mais aussi, comme le présente le chapitre liv, le fruit des souffrances et de la mort expiatoire du Christ, le salut et le rétablissement des Juifs, la part égale de culpabilité des payens et des Juifs dans les souffrances et la mort de Jésus, et leur part égale au bienfait de sa rédemption par la foi en lui; tout cela rentrait dans les considérations offertes par le sujet. Au premier instant ces pensées, quoique claires dans mon esprit, arrivaient sans ordre et un peu tumultueusement, et le cœur me battait lorsque je me levai. Heureusement la salle était comble, et je ne pus la traverser que lentement pour arriver à la place d'où je devais parler. J'eus ainsi un instant pour ordonner et diviser mon discours et me remettre de mon trouble. C'est ainsi que je pus parler pendant une heure, avec vivacité, avec force, et, je le crois, avec assez de clarté. En finissant je priai M. Way, qui était assis à côté de moi, dédire aussi quelques mots. Ses paroles furent pour moi bien rassurantes. Il dit qu'il regrettait d'avoir été empêché d'entretenir l'assemblée, comme il en avait eu le désir; « du reste, ajouta- t-il, si j'avais pu vous parler, vous auriez entendu les mêmes choses que vient de vous dire ce jeune homme. » Ensuite il sortit de sa poche un papier, qu'il présenta à signer aux membres de l'assemblée. Ainsi se forma l'Association missionnaire pour l'évangelisation des Juifs ; mais, faute d'une main capable pour la diriger, elle ne tarda pas à se dissoudre.
On était en avril, à l'époque de l'année où les sociétés re-
ligieuses françaises, telles que la Société biblique, la Société des Traités religieux, la Société des Missions, et d'autres, avaient leurs assemblées annuelles, et il avait été décidé, pour faire connaître la nouvelle Association en faveur des Juifs, de célébrer aussi par anticipation sa fête annuelle. Quelques jours d'avance M. Way nous avait priés, quelques messieurs et moi, de nous rencontrer dans son hôtel pour nous rendre ensemble à la réunion. D'après ce qui s'était passé je m'attendais bien à être du nombre de ceux qui seraient appelés à prendre la parole, et j'avais préparé, avant de me rendre chez M. Way, une allocution. Arrivé chez lui j'y trouvai plusieurs messieurs qui paraissaient devoir être du nombre des orateurs. Sans autre explication et au dernier moment nous nous mîmes en route pour l'Oratoire, et tandis que nous nous frayions passage à travers l'assemblée pour arriver à nos places sur l'estrade, je repassais dans mon esprit ce que je pensais dire. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'à ce moment, M. Way me prenant par un bras , un autre monsieur me prenant par l'autre, ils me placèrent au fauteuil du président! Le discours que j'avais préparé tombait à l'eau, car il ne s'adaptait que fort incomplètement à la position qui m'était faite, et le moment d'ouvrir la séance était venu. J'étais terrifié et j'osais à peine lever les yeux. Mais voici ce qui me rendit courage. Un monsieur âgé se leva — c'était, je crois, l'amiral comte Yerhuel — pour expliquer à l'assemblée ce qui à leurs yeux me désignait pour cette présidence; et pendant qu'il parlait je criais à Dieu pour lui demander secours et direction, dans ma situation inattendue. Gloire soit rendue à son nom, il m'assista de telle sorte que je n'eus du moins pas de confusion.
Cette séance me valut le privilège de faire la connais-
sance du savant professeur Rostan, qui arrivait de Marseille. Autrefois, membre zélé de l'église catholique-romaine, il avait fait un pèlerinage à Jérusalem, et là, dans l'église du Saint-Sépulcre, ses yeux s'étaient ouverts. Il était rentré en France avec la conviction que l'église romaine telle qu'elle est maintenant ne pouvait plus être considérée comme une institution divine. Il s'était mis dès lors à étudier la Bible dans le texte original et avait été amené peu à peu, sans s'en douter, à admettre toutes les grandes vérités évangéliques qui sont à la base du protestantisme. Je dis : sans se douter de cette conformité avec nous, car ce qu'il avait entendu jusque là des soidisant doctrines protestantes n'était qu'un froid rationalisme. Lorsque je fis sa connaissance il n'avait pas encore quitté ouvertement l'église catholique, et ne s'était encore rattaché à aucune communauté protestante. Pour la première fois il avait, dans cette assemblée et de ma bouche, entendu ces mêmes vérités qu'il avait trouvées dans sa Bible : le témoignage rendu à la vertu expiatoire de la mort de Jésus et la justification par la foi. Ce que j'avais dit dans cette même occasion de la dispersion des Juifs et de leur futur rétablissement, l'avait également captivé. Tout cela lui inspira le désir de faire ma connaissance. Dès notre première entrevue nous nous sentîmes unis dans une même foi et un même amour. Dans une seconde rencontre il me dit qu'il connaissait beaucoup de Juifs, et nous résolûmes de faire quelque chose pour ceux de Paris. Nous pensions commencer par en réunir chaque samedi soir le plus grand nombre possible et nous efforcer de les amener à Christ par le moyen de l'Ancien Testament. Nous nous mîmes aussitôt à l'œuvre. Le premier samedi il en vint six, avec lesquels nous commençâmes à lire les Saintes Ecritures.
Nous convînmes avec eux que M. Rostan et moi alternativement nous leur expliquerions les portions de l'Ancien Testament qu'ils nous proposeraient. Nous y mettions cette seule condition, qu'ils nous laisseraient, quand le sujet l'exigerait, parler une heure entière sans nous interrompre, après quoi ils pourraient faire leurs remarques. Le samedi suivant leur nombre s'éleva à vingt. Dès-lors ils ne furent jamais moins de trente à cinquante, qui se comportaient d'une manière irréprochable. Cela dura jusqu'à mon départ de Paris» La première fois ils me présentèrent le premier chapitre du livre des Proverbes de Salomon; ce chapitre si riche ne me donna aucune peine. Le samedi suivant, c'était la tour de M. Rostan. Nos Juifs lui présentèrent le premier chapitre du livre des Nombres. Ce choix me frappa, et je soupçonnai chez eux l'intention de mettre par Jà mon ami dans l'embarras, puisque ce chapitre ne contient que des noms et des chiffres. Mais M. Rostan l'expliqua avec tant de clarté et de force, et d'une manière si touchante, que des larmes coulèrent sur les joues de plusieurs de ces Juifs. D'un ton solennel et en des termes qui sont encore, après quarante-cinq ans d'intervalle, dans ma mémoire comme s'ils étaient d'hier, il leur dit : « Mes chers amis de la maison d'Israël! Quand la Bible ne contiendrait que ce seul chapitre, c'en serait assez pour vous démontrer que vous êtes déchus de l'alliance de Dieu. Voyez quelle admirable organisation possédaient vos pères quand ils avaient leur Dieu, le « Dieu de l'alliance » au milieu d'eux! Ils formaient un corps composé de plusieurs membres. Chaque membre était jaloux de ses prérogatives, il connaissait la tribu et la famille à laquelle il appartenait, ses droits et ses devoirs pour le bonheur et la gloire de la communauté tout entière. Vos pères, malgré leurs nombreux manque-
ments, avaient l'assurance que Dieu était avec eux, qu'il était leur guide et leur protecteur. Comparez cet état privilégié avec votre état présent. Vous voici dispersés en tous pays comme des brebis égarées et sans berger; nul d'entre vous ne sait à quelle tribu il appartient; vous êtes bannis, réjetés hors de l'héritage de vos pères, loin de cette terre sainte dont la possession était une des promesses de l'alliance, sans lévites, sans sacrificateurs, sans sacrifices, presque entièrement dépouillés de toutes ces lois et institutions qui étaient l'apanage de votre royaume d'autrefois. Tout cela doit vous faire voir que Dieu ne vous reconnaît plus comme son peuple et que vous n'êtes plus dans son alliance. Or, Dieu étant un Dieu juste et saint, votre rejection n'a pu avoir lieu qu'ensuite d'un grand crime de la part de la nation tout entière, d'un crime plus grand que tous les péchés de vos pères dans le désert, péchés pour lesquels Dieu les punissait, mais pour lesquels il ne les a pas rejetés; d'un crime pire que l'idolâtrie et l'immoralité du peuple d'Israël, contre lesquelles les prophètes s'élevaient, et dont la captivité deBabylone a été le châtiment. Car cette captivité-là n'a duré que soixante-dix ans, tandis que votre captivité actuelle dure depuis dix-huit cents ans. Et quel est ce crime, si ce n'est le rejet du Messie, de votre roi légitime, de Jésus de Nazareth, qui était venu pour vous sauver, et que vous avez condamné au supplice de la croix? Ne me dites pas que vous n'avez aucune part à la culpabilité de vos pères ; car tout Israélite qui rejette le Christ Jésus, qui ne le reconnaît pas comme son Seigneur et son Sauveur, et ne lui rend pas hommage, s'identifie avec ceux qui, il y a 1800 ans, le rejetèrent et le crucifièrent, et dès-lors se rend coupable du même crime. Je suis profondément peiné, ajoutait / M. Eostan, d'avoir à vous rappeler tout cela; mais c'était
la préparation nécessaire aux paroles que j'aurai maintenant la grande joie de vous adresser encore. Ecoutez donc la bonne nouvelle du salut. Dieu a tiré le bien du mal; il a fait servir à sa gloire la méchanceté des hommes. Les frères de Joseph commirent un grand crime contre lui en le vendant; mais, grâce à la providence divine, ce crime fut le moyen de conserver la vie à eux, à leurs familles et à tout le peuple. De même la trahison, le rejet et la crucifixion de Jésus de Nazareth furent un effroyable crime, mais sa mort expiatoire a donné déjà à des millions d'hommes le bonheur et la délivrance. Oh ! croyez-le donc ! et ce sera pour vous aussi une source de salut, d'où découlera le rétablissement du peuple d'Israël aujourd'hui encore captif et dispersé. »
Peu après mon départ de Paris M. Kostan se déclara ouvertement protestant et partit pour l'Amérique, où il ne tarda pas à recevoir la consécration au saint ministère. Je perdis aussi peu à peu la trace de ces Israélites qui, durant plusieurs mois, avaient écouté attentivement la prédication de l'Evangile.
Ma vie privée à Paris était très simple, mais en somme une vie bénie, dans une communion presque ininterrompue avec Dieu. J'étudiais avec ardeur, m'appliquant surtout à puiser dans le Coran une connaissance approfondie de la doctrine mahométane. Après ma Bible il n'est, je crois, aucun livre, que j'aie lu avec autant de profit que le Coran. Je ne parle pas de ses beautés littéraires. Mais je puis dire que bien souvent la lecture de ce livre éleva mon âme à Dieu dans la prière et avec actions de grâces. Il renferme un certain nombre de passages d'une grande élévation morale, qui me poussaient à l'adoration. Malheureusement ces passages irréprochables sont rares et contrastent singu-
lièrement avec le reste du livre, qui contient surtout des choses absurdes, des insanités, une grossière immoralité, des contrefaçons et des altérations graves de la vérité, et des blasphèmes, au point que je me sentais pris parfois d'une profonde pitié pour les millions de mahométans égarés dans leur aveuglement, dont ce livre est le seul aliment spirituel, et que je me jetais à genoux et priais pour eux avec larmes. Cela m'affermissait dans la communion de mon Dieu Sauveur. Oh! si seulement j'avais eu toujours cette même ferveur quand plus tard je vécus parmi eux ! Durant la plus grande partie de mon séjour à Paris je vécus seul avec un jeune homme, qui plus tard trouva un emploi parmi les Grecs. Il se sentait plutôt attiré vers l'éducation des enfants ; mais à cette époque-là il était tourmenté par des doutes et par une sombre mélancolie, qui allait presque jusqu'au désespoir. Il parlait peu et uniquement de la médecine, qu'il étudiait. Il ne voulait pas qu'on lui parlât de son état religieux. Je crois qu'il priait seul, mais, en dehors des assemblées de culte public, il ne voulait prier ni avec moi ni avec personne. Ce mutisme, qui m'était extrêmement pénible, me poussait à prier pour lui avec d'autant plus d'ardeur, et se tournait ainsi en bénédiction pour moi. Comme je combattais ainsi pour mon ami contre l'ennemi des âmes, je fus mis en quelque sorte aux prises avec Satan et j'eus à soutenir des combats dont je n'avais eu jusqu'ici aucune idée. Un jour que je me rendais à la Bibliothèque royale, plongé dans une fervente prière pour les masses, je m'égarai. Comme je traversais les foules au milieu des étalages de brillants magasins, je ressentis toutà-coup une impression mystérieuse qui me remplit d'effroi et d'une mortelle angoisse. Rencontrant un passage je me hâtai d'atteindre une autre rue, où je me sentis aussitôt
délivré du malaise qui m'oppressait. Je demandai à un étudiant le nom de la rue où j'avais éprouvé cette pénible impression; il me répondit que c'était « le Palais-Royal ». Alors je compris la cause du malaise qui s'était emparé de moi, car à cette époque le « Palais-Royal » était un foyer de démoralisation. A côté de plaisirs relativement innocents, il s'y trouvait des maisons de prostitution et des maisons de jeu, dans lesquelles des pistolets chargés étaient à la disposition des joueurs malheureux.
Je cherchais depuis plusieurs jours à m'expliquer l'étrange sensation que j'avais éprouvée dans cet endroit, lorsque je rencontrai une pieuse dame de la Suisse, qui venait d'arriver à Paris. Appelé à lui servir de guide dans les différents quartiers de Paris qu'elle désirait visiter, je la conduisis par des rues étroites à l'endroit où j'avais éprouvé cette inexplicable émotion. A mesure que nous en approchions je m'efforçais d'animer notre conversation. Mais, à peine arrivés à cette même place, elle me saisit convulsivement le bras en disant : « Partons vite, car je suis environnée de démons. » Et c'était pour elle, comme pour moi, la première expérience de ce genre qu'elle faisait. J'en ai fait depuis lors beaucoup de semblables. Elle avait, je crois, donné à la chose son vrai nom.
Seul dans ma chambre, le soir de ce jour, je réfléchis au contenu du second verset du second chapitre de l'Epître aux Ephésiens : « le prince qui règne dans l'air, savoir l'esprit qui agit dans les enfants de l'incrédulité. » Je pensai à ces millions d'hommes qui vivent dans l'incrédulité, courbés sous le sceptre de ce prince qui les précipite dans la perdition. Saisi de pitié à cette pensée, je me mis à prier avec tant de ferveur que je me perdis, pour ainsi dire, dans l'intercession et la compassion pour tous ceux qui, morts
dans leurs fautes et dans leurs péchés, n'ont pas conscience de leur malheureux état et pourtant doivent se sentir, déjà ici-bas, misérables, en danger de devenir pour l'éternité la proie de l'ennemi des âmes. Plus je priais, plus ma compassion augmentait pour ceux qui, étant sans Christ, sans Sauveur, sont dès lors aussi sans Dieu et sans espérance dans le monde. En même temps cette pensée me saisit : si les hommes sont malheureux sous l'influence de ce mauvais esprit et de ses funestes légions, combien plus malheureux doivent être ces mauvais esprits eux-mêmes, depuis qu'ils se sont révoltés contre celui qui est la source de tout bien et de toute consolation ! Cette pensée était une tentation, car elle me conduisit au delà des bornes de la prière de la foi, en tant que, sans réfléchir à la portée doctrinale de ce mouvement du cœur, entraîné par la seule pitié, je me mis à prier non seulement pour les âmes perdues des morts, mais aussi pour les anges déchus et malheureux, et même pour le salut du diable, si un pareil salut était possible. Arrivé à ce dernier point, je me sentis tout-à-coup arrêté dans ma prière, quoique je n'éprouvasse aucun sentiment de crainte, car je me sentais en la présence de mon Père céleste. Mais , comme si une voix s'était fait entendre à mon oreille, je sentais le diable personnellement présent qui me disait : « Maintenant j'ai droit à te réclamer comme ma propriété, car tu t'es mis volontairement en rapport avec moi par ton intercession en ma faveur; c'est preuve que tu m'aimes. » Inquiet et troublé, je répondis hardiment: « Non, je ne t'aime pas; j'ai seulement compassion de toi, malheureux! » « Compassion, dit-il, mais, c'est là le fruit de l'amour. Je n'ai point de compassion, parce que je n'ai point d'amour. » Voilà ce que je me rappelle de ce dialogue, qui dura longtemps, jusqu'à ce que je fusse entièrement épuisé.
Le lendemain j'étudiai tranquillement tout le jour, mais le soir à la même heure que la veille, je sentis l'approche de l'ennemi, qui recommença ses assauts de la même manière, en prétextant un droit qu'il avait sur moi, « puisque je l'aimais, disait-il; ajoutant, que l'amour est le lien de l'unité. » Je lui répétai mes déclarations que je ne l'aimais pas. Alors il me remit dans la mémoire plusieurs de mes infidélités envers Dieu, spécialement certains cas dans lesquels, par crainte des hommes, j'avais négligé de confesser Christ publiquement là où j'en aurais eu l'occasion. Il ajoutait que, pour cette raison, Dieu ne me reconnaîtrait plus pour sien, etc. Quoiqu'il dît parfois la vérité, je sentais qu'il avait tort. Lorsque je me troublais et que ma réponse tardait à venir, il paraissait prendre un nouveau courage. Citais-je un passage biblique, aussitôt il m'en opposait un autre. Cela me déroutait un instant, mais seulement jusqu'à ce que j'eusse découvert ce qu'il y avait de faux dans sa manière de citer. Il ne nia jamais la réalité de ma conversion et ne me rappela pas mes péchés d'autrefois. Son seul effort tendait à me persuader que j'étais déchu de la grâce et que je lui appartenais. Il me montrait mon peu d'amour et de reconnaissance pour le Sauveur. Les nombreux manquements et péchés qu'il me présentait et sa présence importune m'écrasaient. J'avais honte de continuer à lui répondre, et d'un autre côté je sentais que mon silence l'encourageait. Epuisé, abattu, confus, je me jetai à genoux et prki à peu près en ces termes : « 0 mon très-cher Seigneur Jésus, sauve-moi! Je confesse devant toi que je ne t'aime pas comme je devrais; mais je voudrais t'aimer, et je sais et je crois que tu m'aimes; aie donc pitié de moi, lave-moi dans ton sang précieux, et je serai pur ; déployes-en la vertu dans tout mon être, afiu que je sois Gobât 5
uni à toi éternellement. » En ce même instant le malin me quitta et mon cœur fut rempli de la paix de Dieu.
Tout cela se passait en esprit, mais j'avais le sentiment de la présence personnelle du diable. Etait-ce une illusion ? Je ne sais. Ce dont je suis sûr, c'est que je discernais clairement ce qui venait de moi et ce qui venait de lui. Quoiqu'il en soit, voici l'utilité que je retirai de ce combat : bien que depuis lors j'aie souvent ressenti de la pitié pour les âmes perdues des morts, je n'ai plus jamais prié que pour celles des vivants; d'autre part je reconnus que mon devoir était d'avertir à chaque occasion mes frères, de ne se mettre jamais en communication avec aucun autre esprit, que le Saint-Esprit de Dieu.
J'employai mes vacances d'été à l'évangélisation en Picardie, auprès de M. le pasteur Colani, dans les nombreuses églises qu'il y avait formées de catholiques convertis et que la question du baptisme troublait en ce moment-là.
Rentré en Suisse vers la fin d'octobre 1824, j'y restai jusqu'en mars 1825. On me demanda de tenir à Bâle des réunions d'édification pour le public de langue française. Elles attirèrent tant de monde et rencontrèrent une si violente opposition, que le magistrat, quoique personnellement sympathique à mon œuvre, me conseilla de les suspendre. Sur l'avis de quelques amis expérimentés je cédai, quoiqu'à regret. Mais tout n'était pas perdu. Ces réunions, bientôt après, furent reprises avec beaucoup de succès par le nouveau pasteur français, M. Grandpierre.
Au commencement de l'année 1825, le comité de Bâle m'envoya visiter en Suisse les amis des Missions et particulièrement les pasteurs. Cette tournée de cinq semaines me fut en grande bénédiction, malgré un certain danger spirituel. La bénédiction, c'était de séjourner successive-
ment dans un grand nombre de familles chrétiennes, et de pouvoir, avec tant de personnes pieuses, m'entretenir de l'amour de Dieu et de son œuvre de salut tant pour les Juifs que pour les payens. Le danger, c'était l'orgueil. Parce que je sortais des leçons du célèbre Silvestre de Sacy, on me prenait pour un savant, les pasteurs surtout. Plusieurs d'entre eux me consultèrent sur des passages qui leur présentaient des difficultés exégétiques. Cette humilité de leur part me rendit d'abord tout confus. Je ne me sentais pas aussi humble qu'eux. Mais lorsqu'il se trouva que ces passages, difficiles pour eux, étaient pour moi aussi clairs que le soleil, je commençai à me figurer que, si ces messieurs m'étaient supérieurs en plusieurs branches de la science, je les surpassais en revanche sur un terrain bien plus important. Ma vanité et mon orgueil s'en trouvèrent flattés.
Si Dieu n'y eût mis un contre-poids, cette prétendue découverte aurait pu avoir pour moi des conséquences fâcheuses. Jusqu'ici, me souvenant que j'avais passé ma jeunesse à la campagne avec les chevaux et les bœufs , je n'avais jamais osé me comparer à des hommes dont l'esprit avait été cultivé dès l'enfance par les études classiques. Quand il m'avait été donné de faire du bien par une prédication ou une méditation, je l'attribuais uniquement au secours de Dieu et à l'exaucement de la prière. Maintenant, mon regard s'arrêtait avec complaisance sur moi-même et sur les hommes. Il en résulta que la face du Seigneur me fût voilée et que durant plusieurs jours je fus sans joie intérieure.
C'est dans ces dispositions que j'arrivai chez le bienheureux Linder à Ziefen, où mon fidèle Sauveur m'avait préparé un antidote. C'était un pasteur âgé, plein de sa-
gesse, d'expérience et de science, et qui avait l'habitude de dire la vérité avec amour. Qu'il se fût ou non douté de mes dispositions, il se mit, dès que nous fûmes seuls, à m'interroger sur une foule de choses sur lesquelles je ne pus donner aucune réponse satisfaisante. Mais il me témoigna d'autre part tant d'affection, que je fus à la fois troublé et confus, autant à cause de l'infériorité de ma science, qu'à cause de l'infériorité de ma charité comparée à la sienne. Enfin je trouvai un instant propice pour demander pardon à Dieu et m'humilier devant lui, non de mon ignorance, mais de mon orgueil et de mon amour propre. Je pus alors élever de nouveau mon regard avec confiance vers lui, et, pour autant que je m'en souviens, ce sentiment de mon ignorance et de ma faiblesse m'est constamment resté.
La Société des Missions de Baie avait à cette époque l'habitude d'envoyer chaque année plusieurs de ses élèves en Angleterre, pour les mettre au service de la Société des Missions de l'église anglicane, cette dernière, à l'inverse de celle de Baie, manquant d'hommes plus que d'argent. Il est regrettable que ces relations entre les deux sociétés aient cessé , car elles contribuaient beaucoup à entretenir l'amour mutuel et la sympathie chrétienne entre les chrétiens d'Angleterre et ceux du continent. Les élèves de la maison des Missions de Bâle étaient consacrés sur le continent; car ni la Société des Missions de l'église anglicane, ni la Société pour la propagation de l'Évangile, ne mettaient, au commencement, pour condition que leurs missionnaires eussent reçu la consécration épiscopale.
Ma tournée finie, je rentrai à Bâle en février. Le comité décida alors de m'envoyer en Angleterre, et pour cela de me faire consacrer. Ma consécration eut lieu le 25 février,
dans un temple de L'église nationale unir (composée de Luthériens et de Réformés) du Grand-Duché de Bade,
sans examen préalable, et avec si peu de solennité, que cette cérémonie aurait fait peu d'impression sur moi, si je n'eusse été d'ailleurs touché par mes propres réflexions et par un entretien avec le célèbre Dr Stier, sur l'importance et la responsabilité du ministère évangélique.
Ce stage en Angleterre me contrariait. D'abord, parceque je prévoyais que, au lieu de m'assigner un poste réellement missionnaire, on utiliserait mes connaissances de l'arabe et de l'italien pour m'envoyer à Malte, aider M. Jowett clans la traduction et l'impression de livres et traités en ces deux langues et en d'autres. Ensuite, parceque, comme beaucoup de continentaux, j'étais plein de préventions contre les Anglais. Toutefois, sachant que j'avais été placé par la volonté de Dieu sous la direction de la Société des Missions de Baie, que son comité était composés d'hommes de Dieu, j'étais depuis longtemps résolu à m'en remettre absolument à leur décision, persuadé que Dieu me conduirait de cette manière par des voies meilleures que celles que j'aurais choisies de mon chef. Me tenant à ce principe, je n'ai jamais cherché à changer ma position, et c'est en me laissant ainsi conduire que je suis arrivé, de la maison paternelle et d'entre les cornes de la charrue, par Baie, l'Angleterre, Malte et l'Abyssinie, à ma place actuelle d'évêque de l'église unie d'Angleterre et d'Irlande à Jérusalem.
Cependant, au moment de quitter Bâle et de prendre congé des membres du comité, je me sentis pressé de parler à cœur ouvert à son bienveillant président, M. le pasteur von Brunn : « On m'a donné à entendre, lui dis-je, que je serais stationné à Malte ; mais permettez moi de vous dire
toute ma pensée. Je crains de ne pas pouvoir m' entendre avec les Anglais avec lesquels je devrai vivre et travailler là-bas. Si cela devait arriver, verriez-vous des difficultés à ce que, plutôt que de me quereller, je me rendisse à mes risques et périls en Abyssinie, pour y prêcher l'Évangile, en gagnant mon pain par le travail de mes mains ? » Il me répondit en souriant : « Remets tes voies à l'Éternel, il agira et te conduira bien. »
J'avais lu le récit des travaux des Jésuites en Abyssinie au seizième siècle, et cette lecture avait éveillé en moi un vif intérêt et une réelle compassion pour les habitants de cette contrée. Cette compassion n'a fait dès lors que s'accroître en mon cœur, surtout pendant les cinq années que j'y passai. J'avais dès 1825, comme je l'ai encore aujourd'hui, la conviction que, malgré les erreurs, la superstition et l'immoralité qui régnent en Abyssinie, Dieu s'y est réservé un peuple. L'église abyssine qui, parmi de nombreuses erreurs sans doute, retient pourtant les principales vérités du christianisme, telles que la doctrine de la trinité, de la divinité et de l'humanité de Christ, de la rédemption, cette église, dis-je, n'aurait pas pu subsister douze cents ans, entourée comme elle l'est par de fanatiques musulmans d'un côté, par de sauvages payens de l'autre, s'il n'était demeuré en elle quelque reste de l'élection par grâce.
Au moment où je soumettais mes réflexions à M. le pasteur von Brunn, je ne soupçonnais pas qu'aucune société de Missions eût la pensée d'évangéliser l'Abyssinie. Quelle ne fut donc pas ma joyeuse surprise lorsque, deux jours après mon arrivée en Angleterre, le comité de la Société des Missions de l'église anglicane, auquel j e fus présenté,me demanda si je serais disposé à me rendre avec le missionnaire Kugler en Abyssinie! Comme j'étais intérieurement préparé pour
une telle demande, je répondis avec joie que j'irais volontiers. Cet incident me confirma dans la conviction que c'était là que le Seigneur m'appelait, et plus tard, au milieu des dangers, des tentations et des tribulations de toute nature que j'y rencontrai, cette certitude fut pour moi une source abondante de consolations. Cette assurance d'être là où le Seigneur m'a placé et où il me veut, est aujoud'hui encore mon soutien contre les défaillances. Souvent cette assurance se répand comme une huile bienfaisante sur les vagues agitées de mon âme et de ma vie. Dans les heures pénibles de la maladie, exposé à la haine et aux critiques malveillantes des hommes, en même temps qu'aux suggestions du malin ou de mon propre cœur, — à celle-ci par exemple, qu'un autre champ de travail serait moins pénible et plus fructueux, — c'est cette assurance qui toujours m'a rendu le calme.
J'arrivai à Londres vers la fin de mars 1825, en compagnie de M. Lieder, après avoir passé deux jours auprès de mes amis de Paris. A Londres, nous prîmes un fiacre, M. Lieder et moi, pour nous rendre à la maison des Missions à Islington. Environ quatre heures de temps nous roulâmes à travers les rues de cette ville avant d'atteindre Islington. Lorsqu'enfin nous y fûmes arrivés et que nous demandâmes où se trouvait la maison des Missions, personne ne put nous renseigner. Nous n'avions d'autre adresse que « Church Missionary Society College». Or, comme cet établissement venait d'être fondé et était encore peu connu, nous nous trouvions dans le plus grand embarras. Il me revint alors heureusement à l'esprit que l'évêque Wilson, de Calcutta, habitait Islington. Nous nous rendîmes chez lui, et il nous donna un guide pour nous conduire à la maison des Missions.
Les élèves nous accueillirent avec un amour vraiment fraternel. Le directeur, en revanche, le révérend N. Pearson, qui plus tard fut pour moi un fidèle ami et frère, nous reçut avec une certaine raideur. Dès la première entrevue il me donna à composer sur Rom. v, 1 un sermon, que je devais lire le lendemain en présence du comité. Heureusement c'était un passage sur lequel j'avais beaucoup réfléchi et consulté les meilleurs commentaires allemands et anglais. Je n'eus donc pas de peine à rédiger cette prédication, qui, malgré mon anglais fort défectueux, donna aux membres du comité une meilleure idée de mes capacités que je ne le méritais. Ce jugement trop favorable fut pour moi une cause de trouble dans mes rencontres subséquentes avec les membres du comité, car je craignais toujours de déchoir dans leur opinion à mesure qu'ils découvriraient mes imperfections.
Pendant mon séjour de sept mois dans cette maison j'eus souvent l'occasion de jouir de la société de M. Pearson et de sa famille, et de celle de plusieurs élèves missionnaires, particulièrement des deux archidiacres Cockran, de Ruppertsland, et H. William, de la Nouvelle Zélande, décédés tous deux ces dernières années. Souvent aussi je me rencontrais avec le savant et pieux C. Friend, qui hélas ! est mort en Inde, au seuil de sa carrière missionnaire. Je me sentais si attaché à lui, que je suis resté jusqu'à ce jour en relations d'amitié avec sa famille.
La Société des Missions trouvait difficilement des hommes qualifiés pour ses divers champs de travaux. Ce n'étaient pas seulement les connaissances qui manquaient à plusieurs des élèves, mais les capacités intellectuelles et la piété. Car plusieurs, quoique sincères, humbles et dévoués, étaient encore fortement enlacés par le monde.
Je passais de temps à autre quelques heures bénies auprès d'amis chrétiens dans le voisinage de notre maison. Du reste ma vie à Londres était fort uniforme. J'étais la plupart du temps seul dans ma chambre d'étude, occupé à la lecture. Je lisais surtout des livres d'édifications, tels que le Repos éternel des saints de Baxter, et le Commentaire de l'évêque Leighton sur la I,e Epître de Pierre. Malgré cette vie paisible, j'étais moins sous l'influence de l'esprit de prière qu'à Paris, probablement parceque, entouré d'hommes pieux, j'avais moins le sentiment de ma faiblesse et me sentais moins exposé aux tentations.
J'eus le privilège de pouvoir visiter souvent les secrétaires de notre Société, MM. Pratt et Bickersteth, dont la conversation était pour moi aussi édifiante qu'instructive. Mes préventions contre les Anglais tombèrent bientôt complètement. Ce que j'eus plus de peine à vaincre, c'est le préjugé que j'avais contre la forme et la longueur du culte anglican. On m'avait permis de suivre les cultes allemands du Dr Steinkopf, et j'usais abondamment de cette permission. C'est peut-être une des causes qui m'empêchèrent de rendre plus vite justice à ce qui me choquait dans les formes du culte anglican.
J'étais depuis environ deux mois en Angleterre, lorsqu'un petit incident vint encore accroître mes préventions. S'il m'arrivait de laisser le culte allemand, c'était pour me rendre aux sermons de l'évêque Wilson, que j'aimais beaucoup à entendre. Comme on avait peine à y trouver place à cause de la foule, je devais ordinairement, malgré le mauvais état de ma santé, rester debout pendant toute la durée du service. Je remarquai alors que les gens bien vêtus étaient toujours les premiers conduits à une place, même quand ils n'en possédaient pas une à eux réservée,
et l'idée ou la tentation me vint d'essayer d'une ruse. J'arrivai le dimanche suivant avec une grosse et belle bague à mon doigt, et me tins près de la porte parmi d'autres personnes de diverses conditions. Au bout de quelques minutes, j'ôtai mon gant et portai comme machinalement la main à ma tête. Aussitôt je fus conduit à un bon siège. Cela me fit penser à ce que dit S. Jacques dans son Epître (n, 2. 3) et me disposa encore plus mal à l'égard de l'église anglicane. Je n'avais rien contre l'épiscopat, ni contre la doctrine, mais les longueurs et les répétitions de sa liturgie, jointes au formalisme de beaucoup de ses membres, tant laïques qu'ecclésiastiques, me choquaient.
J'aurais aimé assister une fois à un culte des dissidents, pour m'en faire une idée. Les règles de la maison des Missions ne permettaient pas aux élèves de s'y rendre; mais un jour le directeur lui-même me conseilla d'aller entendre un célèbre prédicateur indépendant. En arrivant je fus aussitôt conduit à un siège, ce qui produisit sur moi une bonne impression. Le service commença par un chant, puis vint la lecture d'une portion de la Parole de Dieu» puis une soi-disant prière, durant laquelle tout l'auditoire se tint debout pendant près d'une heure. L'officiant paraissait persuadé que sa prière devait nécessairement être d'une certaine longueur, car il commença dans cette prière par rappeler à Dieu en détail, ce que Dieu est et ce qu'il n'est pas, ce qu'il a fait, et ce qu'il n'a pas fait quoiqu'il eût pu le faire, etc. Tout cela était vrai, mais fort peu en rapport avec les besoins des âmes. La seconde partie de la prière, quoique manquant encore d'onction, était davantage une prière : confession des péchés, supplications, intercessions et actions de grâces. Mais la première partie m'avait tellement fatigué, que je ne pouvais plus profiter de la seconde,
et je crus remarquer la même lassitude dans mon entourage, qui s'était montré comme moi attentif à la première partie. Depuis ce jour la liturgie anglicane me plût davantage.
Ma principale occupation , durant les sept mois de mon séjour à Londres, fut l'étude de l'hébreu, de l'arabe et de l'éthiopien. Pour la première de ces langues j'avais comme camarade d'étude mon cher frère et futur compagnon d'œuvre en Abyssinie, le bienheureux Kugler; pour les deux dernières j'étais seul à recevoir les leçons du professeur Lee, dont je profitais d'autant plus, y mettant de mon côté une ardeur particulière. Lorsque l'on me donna pour la première fois la grammaire éthiopienne avec ses 209 caractères, dont pas un ne m'était connu, je me souvins avec confusion qu'un an et demi auparavant, quand je commençais l'arabe, j'avais mis plusieurs jours à apprendre l'alphabet, et je résolus qu'il n'en serait pas ainsi pour l'éthiopien. J'entrai dans ma chambre et, sur la porte que je venais de fermer, j'écrivis ces mots : « Je ne t'ouvrirai pas que je ne sache lire. » J'avais calculé que cela me prendrait un jour entier. Mais voici, à force d'application, mais d'une application telle que j'en ressentis les deux jours suivants de forts maux de tête, je pouvais lire d'une manière passable au bout de deux heures. Cinq mois plus tard, j'étais en état, dans un examen, de traduire de l'éthiopien en latin, sans le secours d'un dictionnaire , les cantiques de Marie et de Zacharie, avec deux chapitres du prophète Osée.
Mentionnons encore un cours de médecine pratique, que je suivis à Londres , sous la direction d'un cher ami des Missions, M. Fernandez. Je n'avais il est vrai aucune prédilection pour cette étude. Néanmoins le peu que j'en appris me fut souvent d'une grande utilité, spécialement en Abyssinie, comme on le verra dans la suite de ce récit.
Pendant mon séjour en Angleterre un changement s'opéra en moi, je ne sais si ce fut à mon avantage ou non. Jusque là ma vie intérieure avait été agitée, toujours par hauts ou par bas; tantôt accablé dans le sentiment de ma corruption naturelle, tantôt ravi dans le sentiment de la présence de mon Sauveur et dans la jouissance de son amour immérité; dans l'une et dans l'autre de ces deux situations j'étais poussé à prier, pour ainsi dire, sans cesse pour mes semblables, chrétiens, juifs et payens. Tantôt c'était une profonde pitié pour ceux qui, plongés comme moi par nature dans une même corruption, n'avaient pas le même Sauveur devant eux pour lui exposer leurs besoins, tantôt c'était l'amour de Christ et le désir de le voir glorifié et invoqué par tous les hommes, qui me poussaient à le prier d'attirer, selon sa promesse, tous les hommes à lui.
Jusque-là je vivais trop replié sur moi-même, dans une préoccupation excessive de mon état spirituel. Pendant mon séjour en Angleterre j'appris à m'occuper moins de mes impressions, à m'appuyer davantage et plus sim. plement sur la Parole de Dieu, à vivre par la foi. Ma vie intérieure en devint plus calme et plus égale. Aussi ne m'est-il guère arrivé depuis lors de traverser de ces heures exceptionnelles, d'accablante tristesse ou de joie débordante. Je me souviens pourtant, qu'à la veille de quitter Londres, je jouis pendant quelques jours d'une communion si intime avec le Seigneur, que j'en étais comme hors de moi. D'un côté l'humiliation, à la vue de mon indignité; de l'autre, la reconnaissance pour les bienfaits de Dieu, me remplissaient tellement que je m'écriai : C'en est assez, S eignem*, je te prie, répands aussi ton amour dans le cœur de mes semblables, pour lesquels tu mourus aussi bien que pour moi !
Vers la fin de novembre eut lieu à Free Maso as Hall la réunion nombreuse et imposante, dans laquelle nous devions, une quinzaine de frères et moi, faire nos adieux. Les uns se rendaient aux Indes et dans la Nouvelle-Zélande, les autres eu Afrique; mon cher frère Cockran, dans l'Amérique du Nord, chez les Indiens de la Rivière Rouge; cinq autres, en Egypte et en Abyssinie.
Cette séance d'adieu fut à la fois solennelle et touchante* Sur le seuil de notre carrière, nous sentions tous notre faiblesse et notre responsabilité ; mais la bienveillance avec laquelle on nous parla, les prières qui montèrent devant Dieu en notre faveur, tout concourait à nous encourager et à nous fortifier, non seulement pour ce jour-là, mais pour les moments difficiles qui devaient se rencontrer dans nos divers champs d'activité.
Ce jour fut particulièrement sérieux pour moi, parce que le comité m'avait chargé, ainsi qu'un frère anglais,d'adresser à l'assemblée quelques mots en rapport avec la circonstance. J'en avais un grand souci, mais la sympathie que je lisais sur taut de visages me facilita tellement la tâche, que le souvenir m'en est revenu comme un puissant encouragement, dans mainte heure difficile.