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CHAPITRE PREMIER

BIOGRAPHIE DE SAIWUEL HAHNEMAN

S’il estjusle de dire qu’un homme Roit être jugé par les œuvres qu’il a accomplies et par les difticullés qu il lui a fallu vaincre, il en est bien peu parmi les contemporains de Hahnemann qui doivent exciter plus de reconnaissance et de respect,

Hahnemann (Samuel-Chrétien-Frédéric) connut en effet les privations et les luttes de chaque jour dès le moment où, sortant de Fenfance, il voulut entrer dans la vie professionnelle, le 10 avril 1755, d’un humble artisan (son père était peintre sur porcelaine), appartenant à une nombreuse famille, il eut sous les yeux l’exemple d’un travail opiniâtre et consciencieux, en même temps que le spectacle d’un intérieur modeste où le pain de chaque jour n’arrivait que parles efforts constants du père de familleF

Les biographes auxquels j’ai emprunté les details qui

* La ville où est né Hahnemann est Meissen, située dans le royaume de Saxe, sur le confluent de l’Elbe et de la Meissa.

vont suivre représentent le jeune Samuel comme se distinguant de ses frères et de ses sœurs par un caractère réfléchi et entreprenant. L’un d’eux cite même un fait qui peint assez bien ce que devait être cet enfant. « A « Tâge de huit ans, il se promenait, un certain jour de « fête, tout endimanché et habillé de neuf, avec quelques €< petits camarades. Tandis que ceux-ci se disposaient à « passer sur un pont, il eut la fantaisie de traverser la « rivière cà gué, malgré les cris et l’effroi des autres en^ «fants. Il y descendit tranquillement et la franchit, non O sans peine, parfois à denoti submergé ; puis il retourna « chez lui, tout trempé d’eau et de vase; et comme sa «mère, fort désolée qu’il eût sali ses vêtements et son « linge de la semaine, le menaçait d’une punition s’il « n’était plus sage à l’avenir: Ma mère, lui dit-il avec « douceur, c’est l’expérience qui nous rend sage*. »

Lorsqu’il fallut songer aux premières études, Hahne- Tïiann fut placé à l’école provinciale de son pays natal ; il y entra à l’âge de douze ans. Le D' Muller, directeur de cette école, sut deviner l;g|||jua.lités exceptionnelles de son élève. Il lui accorda, dis^t ses biographes, une de ces faveurs inusitées qui prouvent que le professeur se connaissait en hommes : il laissa au jeune Samuel toute liberté dans le choix de ses lectures et le soin d’indiquer lui-même la classe qu’il voulait suivre. .

Un autre fait montre plus encore l’attachement du maître à son élève : Lorsque Hahnemann eut acquis toutes les notions que l’école pouvait lui offrir, sa destinée

’ Publicatians de la Renommée. Nolice biogFatvbiquc !=nr Hahnemann

parut être fixée aussitôt. Son père, ne pouvant suffire aux charges d’une éducation complète, songea immédiatement à faire entrer son fils Samuel dans une profession ; il choisit la sienne propre et voulut le mettre en apprentissage. Mais le D'‘ Muller intervint, offrit de pourvoira toutes les dépenses, à condition que les études seraient continuées. Hahnemann put ainsi parcourir le cercle de ses humanités et, à vingt ans, il se trouva en état de choisir une profession libérale;

Ses goûts l’entraînaient vers la médecine ; il quitta donc le toit paternel, emportant pour toute fortune vingt ducats que son père lui avait donnés. « C’était peu pour qui les recevait, c’était tout ce que pouvait offrir la tendre affection de celui qui les donnait.^ »

L’université de Leipsick fut celle où le Jeune étudiant vint débuter. On était alors en 1775, et cette université célèbre recevait encore l’enseignement de Jérôme-David Gaubius® et de Ernest Platner® ; celui-ci et Lambert Becker^ y défendaient les idées de Haller, dont Krause® s’était fait l’antagoniste.*

Hahnemann fut obligé, tout en poursuivant ses études, de subvenir à ses besoins. 11 n’était pas au-dessous

‘ Biographie de Hahnemann, par ie Léon Simon, père, in Organon, 5° édition.

* Jérôme-David Gauhius naquit en 1705 à Heidelberg; nommé professeur à Leipzig en 4754, il mourut en 1780.

“ Ernest Platner naquit à Leipsick en 1744. Il devint doyen de la faculté de cette ville en 1796, et mourut en 1818. Tout en se montrant partisan de Haller, il fut surtout un défenseur zélé du système de Stahl.

* Le principal ouvrage de Lambert Becker, qui a pour titre : De natura hominis, qiue medicorum est, fut publié en 1757.

Le principal ouvrage de Charles-Chrétien Krause fut publié en 1755.

-iode celte tâche. Doué d’une force de volonté dont on rencontrerait, de nos jours, peu d’exemples, il s’accoutuma à ne dormir qu’une nuit sur deux, et consacra ses veilles à traduire en allemand des ouvrages français et anglais C’est ainsi qu’il gagna péniblement le pain du lendemain et le moyen de continuer les études médicales, auxquelles il se livrait dans la journée. Ainsi le futur réformateur de la médecine faisait preuve, dès ses débuts, d’une trempe d’esprit peu commune et se préparait, par cette lutte contre le besoin, aux luttes qu’il devait soutenir plus tard contre l’ignorance et la mauvaise foi.

Les études médicales de Hahnemann durèrent quatre années, qu’il passa successivement à Leipsick, Vienne, Leopoldstadt, Hermannstadt et Erlangen, où il soutint sa thèse inaugurale sous le titre de Conspectus affectuum spasmodicorum ætiologicus et therapeuticus (10 août 1779).

A Leopoldstadt, il avait fait la connaissance de Farchiâtre Quarin, dont il s’était attiré l’estime et dont la flatteuse amitié lui fut d’une grande utilité dans la première période de sa carrière médicale. En effet, l’archiâtre permit à son élève de soigner les malades à l’hôpital des Moines et même d’exercer dans la ville. C’était lui créer des ressources précieuses, A Hermanstadt, Hahnemann fut bibliothécaire et médecin privé du gouverneur de Transylvanie ; il commençait donc, dès ses débuts, à recevoir la récompense de son ardeur au travail.

Pendant les premières années de sa pratique médicale, Hahnemann fut un peu nomade : il habita succès-

sivement Heltstadt, Dessau, Gommera, où il épousa Henriette Kuchler, fille d’un pharmacien (1785). En 1787, il se rendit à Dresde, où il se lia d’amitié avec le conseiller aulique Adelung, avec Dasdorfs et Wagner, médecin en chef des hôpitaux de la ville.

A l’âge de trente-quatre ans (1789), Hahnemann s'était acquis une position brillante et sa réputation commençait à se répandre en Allemagne. Cette renommée était des mieux méritées, car il avait, dans l’espace de quatre ans, publié une série de travaux qui avaient attiré sur lui l’attention du monde savant. Ces travaux roulaient presque tous sur des questions de chimie ou d’hygiène publique. En voici l’énumération dans l’ordre chronologique :

1° Sur l’empoisonnement par l’arsenic, les moyens d’y porter remède et de le constater légalement (1786).

Sur les préjugés contre le chauffage par le charbon de terre, et les moyens tant d’améliorer ce combustible que de le faire servir au chauffage des fours (1787).

3“ Instruction sur les maladies vénériennes avec l’indication d’une nouvelle préparation mercurielle (1789),

4“ Difficultés que présente la préparation de l’alcali minéral par la potasse et le sel marin (1789).

5° Influence que certains gaz exercent sur la fermentation du vin (1789).

6“ Sur la bile et les calculs biliaires (1789).

7® Sur un moyen très-puissant d’arrêter la putréfaction (1789).

8° Lettre sur le spath pesant; découverte d’un nouveau principe constituant de la plombagine (1789).

9“ Sur le principe astringent des végétaux (1789).

10° Mode exact de préparer le mercure soluble. —. Insolubilité de quelques métaux et de leurs oxydes dans l’ammoniaque caustique. (Mémoires publiés dans le Magasin de Baldinger (1789).

11° Moyens de prévenir la salivation et les effets désastreux du mercure [in Bibliothèque de Blumenbach (1789).

12° Note sur la préparation du sel de Glauber (in Annales de Crell (1792).

Ces travaux -contiennent une découverte importante pour notre art, celle du mercure soluble, préparation que les médecins de l’école traditionnelle avaient adoptée et qu’ils ont abandonnée, en haine de l’auteur, depuis la découverte de rhomœopatbie.

Hahnemann s’était donc acquis de glorieux titres à l’estime des savants. Ceux-ci surent se montrer reconnaissants; en 1791, la Société économique de Leipsick, premier théâtre de ses études médicales, et où il était revenu récemment non plus comme élève, mais comme docteur, l’appela dans son sein. La même année, il fut nommé membre de l’Académie des sciences de Mayence.

Hahnemann avait alors trente-six ans. Tout semblait lui sourire, et une carrière brillante s’ouvrait devant lui, il n’avait plus qu’à se laisser entraîner par le courant qui le conduisait à la fortune et aux dignités. Tout au contraire, il renonça subitement à cet avenir et reprit le métier de traducteur, qui lui avait procuré son pain quand il était étudiant, et qui devait désormais soutenir lui, sa femme et les nombreux enfants qu’elle lui

avait donnés. Dans une lettre à Hufeland, il expose le motif qui l’a décidé à prendre cette résolution ; c’est un scrupule de conscience : c< C’était un supplice pour a moi, écrit-il, lorsque j’avais à traiter des malades, de « marcher toujours dans l’obscurité, avec nos livres, et c< de prescrire, d’après telle ou telle hypothèse, des re- « mèdes qui ne devaient qu’à l’arbitraire leur place « dans la matière médicale. Je me faisais un cas de « conscience de traiter les états morbides inconnus de « mes frères souffrants par ces médicaments inconnus « qui peuvent, étant des substances très-actives, faire « passer de la vie à la mort ou produire des affections « nouvelles et des maux chroniques lorsqu’ils n’offrent « pas les conditions d’une appropriation rigoureuse.... « Devenir ainsi le meurtrier de mes frères était pour « moi une pensée si affreuse que, dès les premiers « temps de mon mariage, je renonçai à la pratique, « pour ne plus m’exposer à nuire, et m’occupai excluc< sivement de travaux littéraires et de chimie ^ »

Mais, s’il renonçait à la pratique d’un art dont le mauvais emploi peut nuire à nos semblables, il ne renonça pas à l’étude de la science médicale, bien au contraire, Malgré les reproches de sa femme, qui ne comprenait pas ses scrupules, malgré le temps qu’il était obligé de consacrer à ses traductions, il commença, à partir de 1792, une série de travaux qui immortalisèrent son nom, et dotèrent la science médicale d’un en-

* Lettre à un médecin de haut rang sur Vurgence d'une réforme en médecine, in Études de médecine homœopathique, t. I, p. 400-401,

semble de principes qui rélèvent presque à la hauteur des sciences exactes.

Nous entrons dans la période la plus intéressante de la vie de Hahnemann. Nous l’avons vu écolier studieux, étudiant laborieux, médecin habile, chimiste distingué; il se montrera maintenant chercheur infatigable, et ardent propagateur des vérités qu’il aura découvertes.

Son courage devait d’abord être soumis à une cruelle épreuve : un de ses enfants tomba malade. A la douleur du père vint se joindre le découragement du médecin ; mais son scepticisme eut un terme : « Non, dit-il, il y « a un Dieu qui est la bonté, la sagesse même, il doit « y avoir aussi un moyen créé par lui de guérir les « maladies avec certitude. Mais pourquoi ce moyen « n’a-t-il pas été trouvé depuis vingt siècles qu’il y a « des hommes qui se disent médecins ? C’est parce qu’il « était trop près de nous et trop facile ; parce qu’il ne « fallait, pour y arriver, ni brillants sophismes ni sé- « duisanles hypothèses. Bien ! me dis-je, je chercherai « tout près de moi^ !...» H chercha et trouva.

Hahnemann était alors dans la même situation d’esprit où Descartes, dans son Discours de la méthode, avoue s’être trouvé. Il venait de faire table rase de toutes ses connaissances médicales antérieurement acquises, et se disposait à tenter la reconstruction de l’art de guérir, en ne conservant qu’un point de départ assez évident et assez précis pour avoir la valeuRd’un axiome. Il se

Lettre à un médecin de haut rang, etc., loeo citato, p. 403-404.

demanda si, du moment où l’observation clinique ne peut donner des notions suffisantes sur les propriétés d’un médicament, il ne serait pas juste de rechercher comment celui-ci peut agir sur le corps de l’homme « quand il se trouve dans l’assiette tranquille de la santé ». Un seul auteur avait exprimé la même idée avant Hahnemann, mais il ne l’avait pas mise méthodiquement à exécution et n’en avait pas fait une condition absolue, indispensable de l’art de guérir. Haller a écrit en effet : a Nempe primum in corpore sano medela ten- « tenda est, sine peregrina ulla miscela ; odoreque et a sapore ejusexpieratis, exigua illius dosis ingerenda, « et ad omnes quæ inde contingunt affectiones, guis « pulsus, quis calor , quæ respiratio, qusenam excre- « tiones, altendendum. Inde ad ductum phœnomeno- « rum in sano obriorum transeas ad expérimenta in « corpore ægroto^. »

Un fait amena Hahnemann à tenter l’expérience. Il traduisait la Matière médicale de Cullen, lorsque, arrivé à l’article Quinquina, il fut frappé du nombre d’explications insuffisantes par lesquelles l’auteur tentait d’interpréter l’action curative de ce médicament. Mécontent de cette pauvreté de preuves sérieuses, il se décida à essayer sur lui-même les effets de cette poudre célèbre, et en prit plusieurs jours de suite de fortes doses. Quelle ne fut pas sa surprise, d’éprouver des accès de fièvre intermittente présentant beaucoup d’analogie avec ceux de la fièvre paludéenne î La même

* Haller, VhajtaiAc. helvet., 1771.

expérience, renouvelée sur lui-même et sur des collaborateurs dévoués, produisit les mômes résultats. Hahnemann était sur la voie du principe qu’il cherchait. Frappé des analogies des effets du quinquina sur Fhomme sain, avec les symptômes des fièvres contre lesquelles son efficacité est démontrée, il voulut s’assurer si c’était un fait isolé ou bien si ce rapport d’ana^ logie était l’expression d’une loi. Il expérimenta donc d’autres médic.aments d’une efficacité reconnue dans certains cas de maladie faciles à déterminer : le mercure, la belladone, la digitale et la coque du Levant. Ses expérimentations lui démontrèrent que le même rapport d’analogie existe entre leurs effets pathogénétiques et leurs effets curatifs. Il s’adressa ensuite à l’histoire et mit en regard les effets curatifs et les effets pathogénétiques des substances employées dans l’antiquité. Il pouvait dès lors s’écrier, comme Archimède : Eùp-waî Selon l’expression de M. le Frédault, « il avait enfin mis la main sur Un trésor \ » Il possédait la loi qui devait guider à l’avenir le médecin dans la guérison des maladies, la loi qui devait donner à la thérapeutique une certitude qui lui avait manqué jusqu’alors;

Hahnemânn fit connaître sans retard cette découverte au monde savant, par la publication de VEssai sur un nouveau principe pour la recherche des vertus des substances médicinales, essai qui parut dès l’année 1796, dans le Journal de Hvfeland.

* Art médical, t. XXXV, p. 244.

H fallait soumetlre ce nouveau principe à l’épreuve clinique. C’est à la maison de santé de Georgenthal^ que l’essai en fut fait. Hahnemann y guérit l’écrivain Kloc* Kenbring, auquel une épigramme de Kotzebue avait fait, dit-on, perdre la raison. Il pouvait dès lors formuler sa loi; il le fit en termes précis, proposant de substituer à la formule de Galien la loi des semblables : Similia similibus curantur.

Adopter un pareil principe, c’était se jeter en pleine révolution thérapeutique. Un second problème surgit immédiatement. Observateur attentif, Hahnemann reconnut bientôt que les médicaments qu’il choisissait provoquaient des aggravations manifestes, en même temps que leur sphère d’action paraissait limitée. C’est alors qu’il songea à diminuer les doses, mais en imposant aux agents thérapeutiques un mode de préparation qui pût développer leur puissance.

Chimiste habile, il savait que les réactions entre deux corps se produisent mal si les molécules n’ont un degré de mobilité suffisant : Corpora non agunt nisi soluta . Diviser les corps, pour étendre leur surface et augmenter les chances d’absorption, lui parut un procédé rationnel; il essaya donc de diluer les médicaments et de les tri-

* Georgenthal est situé aux environs de Gotha. La maison de santé à laquelle il est fait allusion avait été fondée par Hahnemann, avec le secours de l’autorité ducale. Cet établissement était destiné au traitement des maladies chroniques les plus graves : cachexie, hypochondrie, folie, affections syphilitiques. 11 est donc évident que Hahnemann l’avait fondé en vue d’étudier et d^xpérimenter, plutôt que dans un esprit de spéculation. Il est probable qu'il avait, dès le début, l intention d'y essayer son nouveau principe, il n’est donc pas étonnant que ce soit là qu’il ait obtenu son premier succès.

turer, et cela cii vue d’éviter des perturbations inutiles ou redoutables.

Arrive à ce point, Hahnemann se trouvait en possession de trois faits : la loi des semblables, l’expérimentation des médicaments sur l’homme à l’état physiologique, et un nouveau mode de préparation des agents thérapeutiques. Ces trois faits s'enchaînaient rigoureusement et conduisaient à un même but : le choix plus précis et l’appropriation plus heureuse ues substances médicinales.

Pour ne rien laisser d’incertain dans ses études ni* dans sa pratique, Hahnemann s’était imposé l’obligation de préparer et de dispenser lui-même les médicaments. Ce fut pour ses adversaires un puissant prétexte de le poursuivre. En Allemagne, comme en France, la pratique de la pharmacie est exclusive de celle de la médecine; les ennemis du rëformatenr en profitèrent. Médecins et pharmaciens se liguèrent contre Hahnemann, réclamèrent l’application rigoureuse de la loi et l’obligèrent à fuir successivement de Gebrgenthal à Brunswick, puis à Kœnigslauter, à Eclembourg et à Torgau. Enfin, en 4811, Hahnemann revint à Leipsick,' théâtre de ses premières études et de ses premiers succès.

D’aussi nombreuses migrations ne l’empêchaient pas de continuer ses travaux et de semer sur sa route des écrits destinés à perfectionner sa doctrine. Il continuait aussi ses traductions. En 1800, il faisait paraître la version allemande d’un formulaire anglais, auquel il ajoutait une préface sur les formules en médecine. En 1797, il avait

enrichi le Journal de Hufeland de trois articles, dont deux sur des sujets de pathologie : les fièvres continues et rémiltenles, les maladies à type hebdomadaire ; le troisième avait pour titre : Les obstacles à la certitude en médecine sont-ils insurmontables ? Ce titre révèle la préoccupalion constante de l’auteur et montre combien celui-ci avait changé la direction de sa pensée depuis la publication de ses travaux chimiques. A partir de la première année du dix-neuvième siècle, il rie consacra plus s,a plume qu’à la défense de l’hommopathie, soit directement en exposant les principes de cette doctrine, soit indirectement en critiquant les doctrines en vogue; de plus il compléta son œuvre en mettant au jour ses premiers essais de matière médicale pure. Ainsi, en 1801, paraissait son Mémoire sur la belladone comme préservatif de la scarlatine, en 1803 son Étude sur les effets du café ; enfin le De vAribus medicamentorim positivis.

En 1805, il livrait au public un écrit intitulé : Médecine de rexpérience. Là, il définissait le rôle delà médecine et les termes du problème médical : « La méde-

« cine, dit-il, est une science d’expérience.. La

« connaissance des maladies, celle des moyens propres « à les combattre, celle de la manière dont on doit em- « ployer ces moyens, voilà ce qui la constitue. » 11 exposait ensuite les principes de l’homœopathie et une série de préceptes thérapeutique^. Un second mémoire, intitulé Esculape dans la balance., est un abrégé de riiisloire de la médecine; l’auteur s’y montre à la fois écrivain érudit et critique impartial, quoique sévère. Son

Essai sur la valeur des systèmes en médecine (1808) était également une œuvre de critique médicale, ainsi que celui sur rcxamen de Trois méthodes accréditées pour traiter les maladies (1809).

Tous ces opuscules, dans lesquels Hahnemann présente sous des jours divers sa nouvelle doctrine, étaient une préparation aux œuvres magistrales et didactiques qui devaient et devront toujours servir de vade-mecum à quiconque voudra le suivre dans la voie qu’il a ouverte. Ces œuvres sont VOrganon de la Médecine rationnelle et la Matière médicale pure. Toutes deux parurent à Dresde, VOrganon en 1810, le premier volume deh Matière médicale en 1811 (les cinq autres parurent à intervalles inégaux, de 1816 à 1821 ‘), Le temps que Hahnemann a mis pour livrer au public le fruit de ses expérimentations prouve qu’il ne les a pas faites à la légère ; le succès de cet ouvrage en démontre la valeur. A peine le dernier volume âe la matière médicale ,était-il achevé que Hahnemann devait procéder à une seconde édition et, en 1831, juste vingt ans après l’apparition du premier volume, une troisième édition devenait nécessaire. VOrganon, dans le même espace de temps, avait été réédité quatre fois en Allemagne, et traduit dans presque toutes les langues.

Pendant le long espace de temps que nous venons de parcourir, Hahnemann n’était pas resté isolé. De nombreux élèves, devenus ses collaborateurs, surtout pour la matière médicale, s’étaient groupés autour de

* Une traduction latine du Premier essai de Matière médicale pure, de Hahnemann, a été publiée par les soins' de Stapf, Gross et de Brunnow.

lui, Gross, Franz, Necher, Wreclia, À.egidi, Rummel, Wolf, Trinks, Bœnninghausen, Hartmann, Caspary, Haubold, Roth, Reubel, Ringseis et tant d’autres, venaient aider le maître dans ses expérimentations physiologiques et se formaient, par ses conseils, à la pratique de rhomœopathie. Peu à peu ils se répandirent en Allemagne; nouveaux apôtres, ils portèrent au loin l’enseignement du maître et prouvèrent par leurs succès la rigueur de sa doctrine.

Celle-ci demandait un complément. Hahnemann en effet avait observé, dans le cours de ses expérimentations, qu’il y avait des cas où des médicaments, quoique strictement choisis d’après la loi des semblables et paraissant parfaitement homœopathiques à un cas donné, ne réussissaient pas. Cela ne pouvait dépendre que de deux causes : l’insuffisance de nos connaissances en matière médicale ou un obstacle provenant de l’organisme. Il étudia cette seconde condition et, au bout de dix ans (1817- 1827), compléta sa doctrine par la théorie des maladies chroniques. Depuis 1828 jusqu’à sa mort, il ne fit que retoucher ses travaux antérieurs et publia très-peu d’écrits nouveaux. Cependant, en 1831, il s’abandonna plus que de coutume à sa verve satirique et attaqua vigoureusement la médecine traditionnelle, dans un mémoire intitulé : VAllopathie, un mot d’avertissement aux malades.

En 1832, une nouvelle maladie épidémique décima l’Europe; ce fut l’occasion d’un triomphe pour l’homœopathie. Le choléra frappait de terreur malades et médecins. Hahnemann, comparant les symptômes de

celle maladie avec ceux des médicamenls qu’il avail étudiés jusqu’alors, indiqua le camphre, le cuivre, leveratrum album el l’arsenic, comme les agents les plus sûrs pour la combattre ^ Les succès qu’obtinrent les disciples en suivant les conseils du maître établirent la valeur scientifique de l’homœopalhie, car, pour la première fois, le thérapeutiste pouvait prévoir l’effet des médicaments.

Nous avons laissé Hahnemann, en 1811, à Leipsick.

H y resta neuf ans, toujours poursuivi par la jalousie de ses confrères et la haine des pharmaciens. Il opposa à toutes les persécutions une patience inaltérable. Si, dans ses écrits, il lança des sarcasmes contre la médecine allopathique, il n’attaqua jamais les personnes et ne prit jamais la peine de réfuter les outrages qu’on lui prodiguait dans les revues contemporaines. A ses amis qui lui reprochaient cette indifférence, il répondait : « Ne suis-je pas le même homme que vous avez connu « autrefois? Alors on m’encensait, aujourd’hui on « m’injurie; pourquoi serais-je plus sensible à d’in- « justes reproches que je ne l’ai été à des louanges « méritées^? »

Les guérisons qu’il obtenait réfutaient d’ailleurs hautement les calomnies qu’on accumulait contre lui, et les malades, plus justes souvent que les médecins, se montraient reconnaissants envers leur sauveur; aussi

* Application de Vhomœopathie au traitement du choléra spasmodique ou épidémique, in Études de médecine homæpathiques, t. H, p. 247 et suiv.

- Léon Simon père, Notice sur la vie, les travaux et la doctrine du D' S. Hahnemann, p. 29.

Hahnemann fut-il dédommagé de la haine de ses confrères par la faveur des grands. En 1820, le duc d’Anhalt-Kœthen, Ferdinand, lui offrit un asile dans ses États. Là, ce n’est pas le monde médical qui le persécuta, ce fut la populace. Pourquoi? Il serait impossible de le dire. Quoi qu’il en soit, Hahnemann eut un jour ses vitres brisées et fut réduit à ne pouvoir sortir sans être insulté. Dégoûté de ces brutales manifestations , il prit une résolution extrême devant laquelle son caractère ne recula pas , et eut la constance de rester quinze ans sans sortir de sa maison. Mais dans cet espace de temps, les dispositions des habitants à son égard avaient considérablement changé. La réputation de Hahnemann s’était étendue dans le monde entier. Aussi lorsqu’il résolut de quitter Kœlhen pour se rendre en France, ceux-là même qui, quinze ans auparavant, avaient tenté de le chasser par la violence, eurent le projet de le retenir par le même moyen. 11 fut obligé de s’échapper secrètement et de nuit. Ce fait prouve l’estime qu’il faut concevoir pour le jugement des masses, et l’on ne peut s’empêcher de répéter : cc Que « les caprices de l’opinion sont chose bizarre et de peu « d’intérêt! Quel compte devons-nous tenir de ses ar- « rêts, lorsque elle-même les brise si facilement »

Hahnemann consacra son séjour à Kœthen au soin de sa nombreuse clientèle et à sa correspondance. 11 fit aussi un peu de propagande. 11 écrit, dans une des lettres qui sont parvenues jusqu’à nous, qu’il publiait de

‘ Léon Simon père, loco citato, p. 50.

temps en temps, dans des revues médicales, des articles anonymes où il ne prononçait pas le mot homœopathie. Dans ces articles, il s’efforçait d’amener les lecteurs à sa doctrine, de réformer leurs idées erronées et de mettre en évidence la fausseté des idées allopathiques. En écartant toute expression suspecte, il était sûr de ne pas détourner l’attention et il avait l’espoir que ses écrits, une fois lus, seraient goûtés et laisseraient des germes dans les esprits»

A partir de ce moment, l’Allemagne perdit le privilège d’être la seule à posséder l’homœopathie; les disciples de Hahnemann commencèrent à la répandre au dehors. Le premier pays qui ait reçu, après la Germanie, les bienfaits de la nouvelle doctrine, est le royaume de Naples. C’est le D'* Necher qui assuma l’honorable mission de la propager dans celte contrée; il commença en 1826. En 1827 et 1828, Bigel et Herrmann introduisirent l’homœopathie en Russie. L’Angleterre, la France, la Suisse, les États-Unis se voyaient aussi envahis par la nouvelle doctrine, en dépit de l'opposition invincible des corps scientifiques. L’Espagne ne tarda pas à voir dans son sein des partisans de la réforme Hahnemanienne, et la postérité honorera le nom du D"" Nunez, qui en a été le plus ardent propagateur dans la péninsule ibérique.

En 1827, Henriette Kuchler mourut. Son mari était déjà au comble de la gloire ; elle devait donc regretter les reproches injustes par lesquels elle avait attristé son

* V. Lettre à Stapf, Leipsiài, 24 janvier 1814. In Études de médecine homæopathique, p. 274.

intérieur trente ans auparavant. Elle avait vu succéder le bien-être aux tourments de la vie passée. Sept ans après (1835), Hahnemanu, âgé de soixante-douze ans, associait une nouvelle compagne à ses destinées ; il épousait mademoiselle Mélanie d’Hervilly, venue à Koethen pour recevoir ses soins. Le 25 juin 1835, il suivit en France sa nouvelle épouse et passa dans cette contrée les dernières années de sa vie. Sa clientèle devenait de plus en plus étendue, il y consacra presque tous ses instants. Toutefois il prit souvent part aux travaux de la Société gallicane de médecine homœopathique, et présida le premier congrès homœopathique, tenu à Paris, en 1835. Cette réunion a été son triomphe. Jamais assemblée ne fut plus solennelle, jamais entreprise ne fut plus hardie. Autour du maître venaient se grouper ceux qui avaient, les premiers en France, arboré le drapeau de Fhomœopathie : DesGuidi et Pétroz, Léon Simon , Curie, Davet, Gueyrard, Molin père, Gastier, Perrussel père, Croserio, Cabarrus, lesD'® Chancerel père, Jahr et Leboucher. Des confrères venus de toutes les contrées de l’Europe se joignirent à eux. On sait ce qu’étaient alors les luttes avec l’école de Paris, le mauvais vouloir de l’administration, la vivacité de la polémique, mais Fhomœopathie avait déjà fait ses preuves, elle avait ses journaux, ses dispensaires et son enseignement. Elle eut son congrès, et Hahnemann put dire hardiment à ses adversaires qu’en présence d’un pareil progrès a négliger d’apprendre est un crime\ »

* Discours de Hahnemann à la Société gallicane de médecine homœopathique, in Archives.

A partir de ce moment, le fondateur de l’homœopa- Ihie abandonna les luttes publiques, il ne songea plus qu’à développer son œuvre par les succès de sa pratique. Elle était étendue et, bien qu’il ne quittât son hôtel de la rue de Milan que pour les malades les plus gravement atteints, son cabinet devint le rendez-vous des plus illustres représentants de tous les pays.

Hahnemann n’abandonna jamais un moment ses travaux; quelques jours avant sa mort, il recevait encore^ Mais l’àge était venu ruiner cette magnifique constitution et, le 2 juillet 1843, le fondateur de l’homœopathie s’endormait de son dernier sommeil, veillé par celle qui héritait de son nom et à laquelle revenait la tâche de le faire respecter.

Tel fut Hahnemann : travailleur infatigable, homme de génie, praticien consciencieux ; il nous reste à dire ce qu’a été son œuvre.

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