ÉTUDE CRITIQUE SUR LES ŒUVRES DE HAHNEMUNN
I L’examea critique des œuvres de Hahnemann peutse résumer en trois questions ;
1° Quelle a été la réforme ‘ accomplie par ce maître?
2“ Quelles preuves la justifient?
3° Jusqu’à quel point peut-on la rattacher au passé de la science? Jusqu’à quel point assure-t-elle son avenir?
Si l’on etf croit les représentants de l’école officielle, l’enseignement de Hahnemann est nul, sa réforme est une prétention mal fondée. L’école homœopalhique soutient au contraire que cette réforme est complète, qu’elle embrasse tous les problèmes que la médecine
soulève comme science et comme art, et qu’elle donne à la pratique une certitude jusque-là inconnue.
Il importe, avant de se prononcer sur chacune de ces deux opinions, de bien déterminer ce que le fondateur de l’homœopathie a entendu faire. Or ce qu’il a Toulu, avant toute chose, a été de tracer à la médecine une méthode rigoureuse. De là vient qu’il a donné à son principal ouvrage didactique le titre à'Organon. Avant même d’avoir formulé l’ensemble des principes qui constituent son enseignement, il avait recherché quelles étaient les méthodes usitées pour le traitement des maladies, et il en avait trouvé trois : la méthode palliative, la méthode antipathique ou énantiopathique et la méthode homœopathique. La dernière de ces trois méthodes, tracée par le maître d’une main si sûre, n’avait qu’un but : donner le moyen d’appliquer la loi des semblables.
Or c’est là ce qui distingue Hahnemann de ses devanciers. Que la loi des semblables ait été entrevue dès le douzième siècle, reprise par l’école spagyrique et plus tard, au quinzième, parle moine Basile Yalentin^;
1 On lit dans El criterio medico, numéro du 10 septembre 1872, la note suivante, qui est un compte rendu des recherches de Lobethal dans la bibliothèque de Breslau :
1” Le principe similia similibus a été reconnu, au douzième siècle, comme une méthode de traitement très-ancienne, rationnelle et empirique;
2° Les effets curatifs des médicaments de l’école spagyrique étaient expliqués par le principe similia similibus curantur, par opposition à ceux des partisans de l’école traditionnelle appelés médecins de l'école ou galénistes, qui pratiquaient la médecine d’après le principe contraria contrariis curantur;
5° Ce mode de traitement était surtout employé dans les couvents, et,
que Hunier ait formulé des principes qui se rapprochent de ceux émis par Hahnemann ; que Haller ait dit en propres termes qu’il fallait expérimenter les médicaments sur l’homme à l’état physiologique ; queStôrck d’abord, et depuis Trousseau, les auteurs modernes, se soient occupés du même sujet, il n’en reste pas moins établi que Hahnemann seul a donné la loi et la méthode qu’il faut suivre pour l’appliquer, que, seul, il a su en tirer un parti utile pour les malades. De plus, il suffit de lire l’introduction de VOrganon, introduction où Hahnemann, jetant un coup d’œil hardi sur l’histoire de la médecine, a réuni les exemples de guérisons homœopathiques dues au hasard, pour reconnaître qu’il
depuis, s’étendit partout. Le moine Basile Valentin, d’Erfurth, si célèbre par ses guérisons et ses écrits, avait reconnu clairement, au quatorzième siècle, que ce traitement était le plus sensé, le plus exact et le plus prompt, et il le recommandait ;
4“ Les médecins spagyriques ne connaissaient pas seulement la loi des semblables ; ils professaient aussi un ensemble de principes dont se rapproche beaucoup la doctrine hqmœopathique.
a. Dans le traitement de toute maladie, il ne faut jamais donner plus d’un seul médicament à la fois,
b. Toutes les maladies chroniques et externes doivent être traitées uniquement par des remèdes internes.
d. Tous les médicaments agissent mieux lorsque, par suite d’une préparation chimique laborieuse, ils ont perdu leurs propriétés matérielles-. (Cet adjectif exprime les propriétés opposées aux propriétés dynamiques désignées sous le nom de spirituelles.)
e. Les médicaments ainsi préparés doivent être donnés à doses trèsfaibles et rarement répétées, à cause de leurs relations magnétiques avec la maladie.
Le D' Lobethal conclut de ses recherches que les médecins spagyriques devaient connaître les effets les plus importants des polychrestes homœopathiques, et qu’ils n’ignoraient pas non plus comment on convertit certaines substances inertes, telles que le quartz et le sel, en arcanes ou médicaments puissants.
n’a jamais eu la pensée de se séparer de la tradition.
Il savait trop bien que dans les sciences d’observation l’homme n’invente jpas, qu’il constate seulement les faits, et que tout le mérite du savant consiste à savoir lire ce que Dieu y a écrit.
Avec une méthode rigoureuse, ce qu’il importe le plus est de préciser le problème qu’on doit examiner; Hahnemann le fait dans les termes les plus simples : « La première, l’unique vocation du médecin est de « rendre la santé aux personnes malades, c’est ce c< qu’on appelle guérirL » Et il ajoute : «Le beau idéal « de la guérison consiste à rétablir la santé d’une ma- « nière prompte, douce et durable, à enlever et dé- « truire la maladie tout entière, par la voie la plus « courte, la plus sûre et la moins nuisible, en procé- « dant par des indications faciles à saisir®. »
Pour atteindre à ce but, il faut, d’après Hahnemann, remplir trois conditions : 1° savoir ce qu’il y a à guérir dans une maladie {connaissance de la maladie, indications)’, 2° reconnaître ce qu’il y a de curatif dans un médicament {connaissance des vertus médicinales)’, 3° déterminer le médicament approprié à chaque cas {choix du médicamenty .
Il est à remarquer ici, que Hahnemann considère chacun de ces problèmes comme devant être examiné séparément, et que la solution des deux premiers doit nécessairement précéder celle du troisième, d’où il
* § 1*' de YOrganon.
* Organon, § ‘i.
® Organon, § 3.
résulte que ce n’est pas par l’observation clinique que les propriétés des médicaments peuvent être déterminées à priori.
Pour connaître la maladie, il faut d’abord en savoir la cause occasionnelle, quand il s’agit d’une maladie aiguë; la cause fondamentale, quand il s’agit d’une maladie chronique; puis déterminer tous les symptômes présentés par le malade au moment où on l’interroge, tous ceux aussi qui ont pu exister avant; en un mot, joindre à l’état présent les signes anamnestiques. Hahnemann exige plus encore, il veut que le médecin s’étudie à connaître le malade : son tempérament, sa constitution, son idiosyncrasie et les symptômes spéciaux qui varient suivant les sujets et permettent d’individualiser chaque cas morbide ^
S’agit-il de déterminer les vertus réelles des médicaments, ce qu’il nomme les effets purs? Hahnemann recommande d’expérimenter chaque substance sur l’homme sain. Étude délicate et qui exige de la part du sujet un esprit observateur, une ferme volonté de suivre un régime qui n’entrave en rien l’action propre de la substance expérimentée, des précautions relatives à la dose convenable et à la préparation nécessaire pour obtenir l’effet réel de l’agent ainsi étudié ^
Enfin, pour déterminer le médicament approprié à un cas morbide donné, il est indispensable de savoir quelle est la loi qui rattache les uns aux autres les symptômes présentés par le malade et les effets physio-
* V. Organora, §§5. 6, 7, 8 et,84-99.
® V. Organon, §§ 109, 114.
logiques des médicaments. Cette loi consiste en ceci : que tout médicament peut faire cesser chez un malade Tensemble des symptômes qu’il a le pouvoir de faire naître chez un homme bien portant : similia similibus curanlur.
Il est facile de juger, par cette esquisse, toute la distance qui sépare Hahnemann de ses contemporains.
Le fondateur de l’homœopathie rompt avec la médecine de son temps, d’abord par le but qu’il assigne aux études pathologiques.
Il ne s’agit plus avec lui de découvrir la naîwre d’une maladie, mais d’en constater les symptômes, c’est-à-dire toutes les manifestations, aussi bien les lésions d’organes que les altérations des fonctions ou de la sensibilité. Il n’y a plus lieu de rechercher la nature d’un médicament, de savoir s’il est acide ou alcalin, calmant ou excitant, irritant ou antiphlogistique; il faut constater toutes les perturbations qu’il a le pouvoir de développer sur un homme en santé, soit comme lésions organiques, soit comme perturbations générales ou locales. Et tandis que les devanciers de Hahnemann demandent à l’observation clinique de leur révéler les propriétés des agents thérapeutiques, lui s’adresse avant tout à l’expérimentation physiologique.
Quant au choix du médicament et à son mode d’administration, il fait reposer le premier de ces deux problèmes sur la loi des semblables et, pour le second, il enseigne qu’on ne doit donner qu'une substance à la fois, repoussant ainsi les préparations composées dont on faisait, de son temps, un si grand abus. Il professe
aussi qu’il esl avant tout nécessaire de donner à chaque substance son activité la plus complète en la diluant, si elle est soluble, en la soumettant à la trituration prolongée, si elle ne se dissout ni dans l’eau ni dans l’alcool.
De tout ce qui précède, il résulte que Hahnemann s’est séparé de ses contemporains non-seulement par sa loi thérapeutique et par l’emploi des doses infinitésimales, mais avant tout par sa méthode; que, sous ce rapport, il a remplacé par l’observation et l’expérience tous les raisonnements des solidistes et des humoristes, des ialro-chimistes et des iatro-mécaniciens, et qu’en substituant l’étude des phénomènes morbides à celle de la nature des étals pathologiques, il a donné pour base à la médecine la méthode expérimentale, que chacun prétend avoir adoptée aujourd’hui, mais qu’on délaissait souvent au commencement de ce siècle, si bien que la médecine était définie, par un esprit caustique ; An garrulandi potius quam sanandi.
Mais si l’exposition d’une méthode rigoureuse a été la première préoccupation de Hahnemann, elle n’a pas été la seule. Il fallait, en effet, expliquer la loi et. justifier la méthode, cela ne pouvait se faire qu’en énonçant une doctrine.
On peut dire que, sous ce rapport, l’enseignement du fondateur de l’homœopathie se rattache directement au vitalisme. Cet enseignement comprend la solution de trois questions :
1“ Qu’est l’homme à l’état physiologique?
2° Sous quelle influence passe-t-il de l’état de santé à l’étal de maladie?
5° Comment peul-on interpréter le retour de l’homme malade à la santé sous l’influence des médicaments ?
Les trois réponses sont précises :
1“ Hahnemann rapporte l’accomplissement des actes de l’homme vivant à une force spéciale, sui generis, qu’il nomme force ‘üitale. « L’organisme matériel, « dit-il, supposé sans force vitale, ne peut ni agir, ni
« sentir, ni rien faire pour sa propre conservation.
« Il est mort et, dès lors, soumis uniquement à la puis- « sance du monde physique extérieur, il tombe en pu-
« tréfaction et se résout en ses éléments chimiques.
« C’est à l’être immatériel qui l’anime dans l’état de « santé et de maladie qu’il doit le sentiment et l’accom-- « plissement de ses fonctions vitales \ » Et ailleurs, dans le but sans doute de se séparer des animistes, il dit : « Dans l’état de santé, la force vitale qui anime « dynamiquement la partie matérielle du corps, exerce « un pouvoir illimitée Elle entretient toutes les parties « dans une admirable harmonie vitale, sous le double « rapport du sentiment et de l’activité, de manière que « l’esprit doué de raison qui réside en nous, peut li- « brement employer ces instruments vivants et sains « pour atteindre au but élevé de notre existence®. »
La notion de la force vitale étant établie, Hahnemann ne perd pas son temps à en pénétrer la nature, mais il indique immédiatement quelles conséquences on en peut tirer pour la physiologie, la pathogénie et la thérapeutique.
‘ Organon, § 10 et notes.
® Organon, § 9.
En physiologie, elle sert à fixer le but de celle science ; il dit en propres termes : « Tout ce que ie « médecin peut savoir de son objet, l’organisme vivant, « tout ce qu’il a besoin d’en connaître, se borne à ce « que les sages d’entre nous, un Haller, un Blumen- « bach, un Wrisberg, un Burdach ont entendu sous le « nom de physiologie, et ce qu’on pourrait appeler (c Biologie expérimentale, c’est-à-dire aux phénomènes « appréciables du corps en santé, considérés isolément « et dans leurs connexions ^ » Ce qui revient à dire que les physiologistes doivent rechercher non pas la nature de cette force, mais les phénomènes qu’elle engendre, et les lois suivant lesquelles elle agiti
La conséquence de cette notion, par rapport à la pathologie, est aussi des plus précises : « Quand l’homme « tombe malade, cette force spirituelle (principe vital), « active par elle-même et partout présente dans le corps « est, au premier abord, la seule qui ressente l’in- « fluence dynamique de l’agent hostile à la vie ; elle « seule, après avoir été désaccordée par cette percep- « tion, peut procurer à l’organisme les sensations dés- « agréables qu’il éprouve, et le pousser aux actions « insolites que nous appelons maladies*. » De là résulte que « il n’y a que la force vitale désaccordée qui « produise les maladies®. »
Or, ce désaccord se manifeste au médecin par les
* Valeur des systèmes en médecine, particulièrement eu égard a la pratiqua qui en découle, ia Études de médecine homœopathique, 1.1, p. 419. Édition française, Paris, 1855.
* Organon, § 11.
* Organon, § l'2.
symptômes : « ne tous les changements morbides invi- « sibles qui surviennent dans l’intérieur du corps et « dont on peut opérer la guérison, il n’en est aucun « que des signes et des symptômes ne fassent recon- « naître. Ainsi l’a voulu la bonté infiniment sage du « souverain conservateur des hommes»
Le trouble de la force vitale étant, dans les maladies, le point initial, « les médicaments ne peuvent ré- « tablir et ne rétablissent réellement la santé et l’har- « monie de la vie qu’en agissant dynamiquement sur c< elle®. »
Nature dynamique de la vie, action dynamique des causes morbides, influence dynamique des-médicaments, tels sont les trois principes fondamentaux sur lesquels repose la doctrine homœopathique. On peut comprendre maintenant comment le commentateur de l’Organon a pu dire : « Il n’y a pas, dans la méthode « hahnemannienne, de principe plus élevé et plus gé- « néral que le dynamisme; c’est de lui que tout part, « c’est à lui que tout revient ®. »
La force vitale possède en effet un caractère général : impressionnée par les agents extérieurs,!elle en |supporte primitivement l’action, puis elle réagit, et cette réaction est le terme définitif auquel elle s’arrête. Il en est ainsi dans les maladies naturelles et dans les maladies médicinales. Mais l’action et la réaction présentant des manifestations contraires, il fautlque l’action pa-
‘ Organon, § 14.
® Organon, § 16.
* Léon Simon père, Commentaires sur VOrganon, p, 307.
thogénétique du médicament soit semblable à celle de la maladie, pour que celle-ci soit effacée par la réaction, similia similibus curanlur.
L’unité de la maladie, unité que l’on ne saurait méconnaître malgré la diversité des phénomènes pathologiques, n’est-elle pas aussi une conséquence de l’unité de la force vitale? N’en est-il pas de même aussi du pouvoir dynamique des médicaments? D’où la nécessité de ne faire prendre qu’une substance à la fois, mais une substance embrassant l’ensemble des actions morbides, c’est-à-dire des symptômes.
Deux conséquences ressortent encore de ces prémisses ; 1® Du moment où le désaccord vital est le point initial et fondamental de tout état morbide, ce désaccord varie en raison des causes qui l’ont produit; l’étiologie doit donc être la base de toute classification pathologique. Aussi Hahnemann a-t-il établi ses grandes divisions sur la notion même de ces causes. Il sépare les maladies aiguës des, maladies chroniques, non pas en raison de la rapidité ou de la lenteur de leur marche, mais d’après les influences capables de les faire naître; donnant comme origine aux premières les influences que nous trouvons hors de nous, et aux secondes les virus qui se transmettent de l’homme malade à l’homme sain, et plus tard du père à ses enfants.
Enfin les états morbides se caractérisant par leurs symptômes, c’est ceux-ci qu’il faut constater et prendre pour guides, en les considérant dans leur ensemble et non pas isolément ;
2” Si les médicaments, pour être efficaces, doivent
atteindre jusqu’au trouble dynamique, il est indispensable que leur absorption soit rapide et complète; la préparation qu’on leur fait subir n’a pas d’autre but. La dilution et la trituration obtiennent ce résultat, parce qu’elles désagrègent les molécules, étendent les surfaces et atténuent les actions locales et organiques, tout en développant l’action générale et dynamique du médicament.
Tout s’enchaîne donc dans l’oeuvre de Hahnemann. L’expérience avait révélé à ce maître illustre la loi des semblables, la théorie l’explique et la démontre; l’expéT rience lui avait démontré la nécessité d’employer les médicaments homœopathiques à faible dose, et modifiés par une préparation spéciale, la théorie du dynamisme vital, du dynamisme pathologique et du dynamisme thérapeutique rend compte de cette action.
Mais ces principes eux-mêmes sont-ils justifiés; c’est ce qu’il nous reste à examiner.
Le premier principe à étudier est le principe phy^ siologique. Ici Hahnemann n’a point essayé de démons stration, il a affirmé l’existence de la force vitale, l’a posée comme un fait. Cette notion était pour lui d’une importance extrême, car il y revient 'sans cesse et dans ses opuscules et dans VOrganon; mais , il n’csr saye pas d’en donner de preuves logiques. L’expérience lui suffit. "
Les êtres vivants présentent en effet une série de phénomènes qui n’appartiennent pas aux corps bruts, qui sont même en opposition avec ceux qu’étudient le chimiste et le physicien ; l’organisme lui-même échappe à l’action des forces qui régissent les corps organiques. Ces différents ordres de phénomènes, étant irréductibles les uns aux autres, doivent relever de puissances distinctes. Il y a donc une force vitale indépendante de l’attraction, de l’affinité, de l’électricité et de la chaleur.
Cette force est instinctive et non pas réfléchie, elle se distingue donc de l’âme raisonnable. Cette induction de Hahnemann est claire ; aussi voyons-nous les premiers homœopathes adopter ce vitalisme, d’autant mieux qu’il est plus pratique.
Des opposants surviennent plus tard, mais ils ne s’entendent pas. Tandis que Tessier repousse la théorie du dynamisme vital, parce qu’elle est en opposition avec l’animisme, M. Gubler, professeur de thérapeutique à la Faculté de Paris, prétend qu’il n’y faut ajouter aucune créance, parce qu’elle rentre entièrement dans la doctrine de Stahl.
Or, si la vie était une propriété de l’âme raisonnable, elle ne pourrait se retrouver ni chez les plantes, ni chez les animaux, et il est de fait qu’elle s’y retrouve.
En pathologie, Hahnemann soulève des questions plus complexes. Conséquent avec lui-même, il soutient que les organes, en dehors des lésions traumatiques, ne peuvent s’altérer, que la composition des humeurs ne saurait varier, si la force vitale, qui veille à l’organisa-
lion, n’clail altérée elle-même dans son action. Il enseigne que le point de départ des maladies consiste dans un trouble dynamique antérieur aux lésions de texture. L’existence des prodromes dans les maladies aiguës, celle de l’état constitutionnel dans les maladies chroniques lui donne entièrement raison.
Sa classification nosologique elle-même n’a jamais été sérieusement attaquée. On ne saurait nier, en effet, que les grandes catégories des maladies de l’homme puissent avoir pour base les causes morbides elles-mêmes : les changements de température, les miasmes répandus dans l’atmosphère, les impressions morales, pour les maladies aiguës ; les virus transmissibles par contact d’un individu à l’autre, pour les maladies chroniques. Au sujet de ces dernières, Hahnemann a généralisé les principes adoptés depuis deux siècles environ à l’égard de la syphilis, et ce serait un travail fort intéressant que de rapprocher les théories émises au sujet des maladies vénériennes de sa théorie de lapsore.
La syphilis est contagieuse dans sa forme primitive, contagieuse et héréditaire dans ses périodes ultérieures ; elle se compose de formes morbides successives qui se développent dans un ordre presque régulier, les plus graves succédant aux plus superficielles, Hahnemann se demande alors si les affections herpétiques, le rhumatisme, la scrofule, etc., ne constitueraient pas aussi des maladies originairement virulentes. Dans ce cas, il faudrait découvrir leur forme primitive contagieuse; cette forme lui semble êirela gale.
I! va plus loin. Une observation attentive lui a appris
qu’il existait des végétations contagieuses ; il les rapproche de toutes celles qui ne le sont pas, et forme ainsi une troisième classe de maladies chroniques : la sycose.
Que de critiques n’a-t-on pas dirigées contre cette classification ! Mais leurs auteurs n’ont-ils pas oublié qu’au temps où écrivait Hahnemann il n’était pas encore question de Vacarus scabiei? Si donc son enseignement était erroné sur ce point, l’erreur serait bien pardonnable. Mais les entomologistes ont établi que Vacarus était veninàeux. L’existence de cet insecte n’infirme donc pas la théorie de la psore, et rien n’empêche de considérer l’éruption causée par le venin de cet animalcule comme la forme primitive d’une classe de maladies chroniques.
La sycose aussi a été mise en doute. Mais les travaux de M. Ricord, en séparant les végétations de la syphilis, ceux de M. Baumes et de M. Diday, en prouvant qu’il existe des végétations contagieuses, les recherches anatomo-pathologiques de M. Cruveilhier, en montrant que toutes les productions épidermiques ont une constitution anatomique semblable, ont confirmé de tout point l’enseignement hahnemannien.
Enfin le fondateur de l’homœopathie, en reconnaissant une classe de fausses maladies chroniques, dues à l’influence longtemps prolongée des causes extérieures : misère, malpropreté, professions insalubres, etc., etc., a montré qu’il n’était pas dupe de lui-même et qu’il savait se mettre en garde contre des illusions dues à une généralisation trop rapide des faits observés. Aussi ne saurions-nous mieux résumer notre pensée qu’en citant ce passage du D’’ Léon Simon père ; « Il reste encore beau-
« coup à éclaircir, beaucoup à justifier à cet égard, « mais rien ne peut être contredit. On peut démon- « trer beaucoup, nier est impossible*. »
Hahnemann est, si je peux m'exprimer ainsi, moins vulnérable encore dans sa matière médicale et dans sa thérapeutique.
Connaît-on d’abord une définition plus précise du médicament que celle qu’il a donnée en ces termes : « Quæ corpus mere nutriunt alimenta, qusc vero sa- « num hominis statum {vel parva quantitate ingesta) « in xgrotum^ ideoque et ægrotum in sanum mntare « valent, médicamenta appellaniur^. »? Évidemment non, car elle met en évidence ces trois qualités constitutives du médicament : 1° la propriété de rendre malade l’homme bien portant ; 2° celle de ramener à la santé celui que la maladie tourmente; 3“ enfin celle d’agir à petites doses [vel parva quantitate ingesta).
Il y a bien en effet des aliments qui rendent l’homme malade, mais ils ne le guérissent jamais et, pour arriver à troubler l’organisme, il faut qu’on en ingère des quantités notables et non de faibles doses. De plus, les aliments malsains ne le sont que parce qu’ils contiennent dans leurs éléments chimiques des corps non assimilables ou des principes réellement médicamenteux. Ils peuvent donc être considérés à la fois comme des aliments, à cause des matières assimilables qui constituent leur masse, et comme des médicaments, en raison
‘ Notice sur la vie et les travaux de S. Hahnemann, p. 49.
‘ De viribus medicamentorum positivis seu in corpore humano observatis.
des principes actifs qu’ils renferment. Ce fait n’infirme pas la distinction faite par Hahnemann entre l’aliment et le médicament.
Que l’expérimentation des médicaments sur l’homme sain puisse seule faire connaître leurs vertus réelles, c’est encore un point qui n’a pas besoin d’être démontré.
Pour ce qui concerne la thérapeutique, la loi des semblables n’est-elle pas justifiée par l’observation journalière?
L’école adverse la signale à chaque instant sans en avoir conscience. C’est le fait de la belladone, qui guérit la scarlatine et fait naître chez l’homme en santé une éruption et une angine analogues ; c’est encore le mercure, qui triomphe de la syphilis, au moins à une certaine période, et produit des ulcérations semblables au chancre, des éruptions, des affections osseuses, etc., d’une forme identique à celle des dermatoses spécifiques et des lésions osseuses de la syphilis. Tous ces exemples et bien d’autres ont été rappelés maintes et maintes fois, il est inutile d’y insister davantage. Mais à côté d’eux n’est-il pas juste de placer les observations quotidiennes recueillies par l’école homœopathique? Que l’on compare les fièvres typhoïdes guéries par la Bryone^ le Sumac vénéneux et Y Arsenic avec les effets paihogénéliquesde ces médicaments, et l’on trouvera une similitude complète. Que l’on fasse la même épreuve pour la pneumonie et la Bryone, le Phosphore, le Soufre, la Pulsàtille; pour la scrofule et le Soufre, le Carbonate de chaux, le Sel marin, VIodnre de potassium, etc.;-
pour la syphilis avec le Mercure, VAcide nitrique, le Venin du Trigonocéphale, VOr, la Staphysaigre ; pour la blennorrhagie avec le Chanvre, la Pulsatille, le Thuja; pour lasycose avec le Thuja, Y Acide nitrique, le Teucrium; pour certaines affections de l’utérus avec le Platine, la Sepia, la Sabine, la Noix vomique, etc., partout on constatera le même fait, le même rapport entre les effets pathogénétiques des médicaments et l’ensemble des symptômes présentés par le malade. Enfin M. le D'’ Nunez, en enrichissant la Matière médicale, a fourni deux nouveaux exemples à l’appui de la loi hahnemannienne, et ses observations, augmentées de celles de plusieurs de nos confrères, démontrent la similitude de certaines formes de chorée et de certaines dermatoses avec les effets pathogénétiques de la Tarentule et du Madar.
La loi des semblables étant donnée, qui indiquera un précepte d’application plus certain et plus rationnel que l’individualisation absolue? N’est-ce pas souvent dans les symptômes les moins importants, en apparence, que se trouve le signe caractéristique qui fait choisir le médicament ? Ces données sont devenues vulgaires pour les homœopathes ; Hahneniann recommandait de s’y conformer scrupuleusement.
Et si l’on trouve aujourd’hui, dans notre école, des doutes aussi accentués sur la valeur de la loi de similitude et sur l’action des doses infinitésimales, cela tient assurément à ce qu’en s’éloignant de la méthode si rigoureusement prescrite par le maitre, on fait, comme médicaments, des choix défectueux. Dans ce cas, l’in-
succès confirme encore, à mon sens, la valeur des principes et de la méthode dont l’ensemble constitue l’homœopathie.
L’enseignement de Hahnemann étant connu peut-on dire qu’il se rattache à la tradition et assure l’avenir de la médecine? Il nous faut, pour terminer notre appréciation, l’examiner à ce point de vue.
On a souvent reproché au fondateur de l’homœopathie d’avoir rompu avec la tradition. Si l’on veut dire qu’il s’est nettement séparé des doctrines qui régnaient de son temps, on aura fait de l’homœopathie l’un des plus grands éloges qu’elle mérite. Car ces doctrines, n’ayant en rien modifié la thérapeutique, laissaient la pratique dans le même état d’incertitude. Les explications variaient, les moyens employés étaient les mêmes, le vague des prescriptions n’était pas modifié.
Mais ce qu’il faut reconnaître, c’est que tous les principes posés par Hahnemann avaient été entrevus par ses devanciers, sans qu’aucun d’eux toutefois en eût tiré parti.
La loi des semblables avait été plusieurs fois formulée, mais jamais avec la précision rigoureuse que lui avait donnée Hahnemann. Pouvait-elle être intelligible sans l’expérimentation pure, et l’expérimentation pure était-elle applicable sans le principe d’individualisation? Evidemment non. *
Gomme doctrine, l’homoeopathic se rattache au vitalisme, et celui-ci, maintes fois attaqué depuis Hippocrate, a toujours survécu. Comme méthode, elle est l’application la plus large de la méthode expérimentale, tant vantée de nos jours ; en ce sens, elle assure l’avenir de la médecine.
Qu’il y ait beaucoup à ajouter à l’œuvre de Hahnemann, personne ne le conteste. Le principe physiologique est posé, mais la biologie est encore à faire. Si l’histoire de nos fonctions est aussi complète que possible, les lois de la vie ne sont pas encore formulées.
En pathologie, il faut bien admettre que l’étiologie tracée par Hahnemann est incomplète, mais les cadres sont faits ; il n’y a plus qu’à y faire entrer les nouvelles recrues. Quoi qu’il arrive, il faudra toujours ranger les causes morbides dans une de ces trois classes : causes des maladies aiguës, causes des véritables maladies chroniques, causes des fausses maladies chroniques. L’étiologie, telle que la conçoit la science officielle, est trop incomplète, trop vague à tous égards pour qu’on puisse soutenir que de nouvelles études ne soit pas nécessaires.
La symptomatologie devra être décrite comme le veut Hahnemann, en tenant compte de toutes les manifestations morbides, mais en les subordonnant les unes aux autres, conformément à la théorie du dynamisme vital, c’est-à-dire en plaçant en tête les symptômes généraux, puis les troubles sensitifs, les troubles fonctionnels et les lésions de texture. Les premiers révèlent le fond de la maladie, les autres en indiquent
— Alla forme, la période, en établissent l’individualité, font, en un mot, connaître le malade. Par suite, le diagnostic n’est considéré comme complet que lorsqu’on possède des notions assez précises pour fixer le choix du médicament.
Bien des progrès restent aussi à accomplir en matière médicale, mais l’expérimentation sur l’homme sain, complétée par la toxicologie, corroborée par l’observation clinique, restera la source la plus précieuse et la plus sûre des indications positives des médicaments.
La loi des semblables, en établissant un contrôle entre les effets physiologiques et l’action curative des médicaments, restera la base assurée de la thérapeutique et permettra de multiplier nos conquêtes sur la maladie, en raison du nombie des agents qui seront expérimentés, en raison aussi de la certitude des indications.
La posologie homœopathique enfin, sur laquelle tant de travaux ont été faits, en permettant d’employer les médicaments à des doses variées et d’après une échelle divisionnaire exacte, restera une des conquêtes dues au génie de Hahnemann. Avec cette posologie, il sera toujours possible de graduer les actions thérapeutiques, de les proportionner à l’intensité de la maladie et aux forces du malade.