‹ SamuelChapitre 10 sur 19 · LE DERNIER ASSAUT. 19I · texte numérisé non relu

LE DERNIER ASSAUT. 19I

sa posture habituelle , la tête en arrière sur le vieux fauteuil de velours rouge , sa pipe en main, une table près de lui , et sur cette table 5 à portée du bras , une bouteille de bierre et un sac rempli de tabac turc , Samuel comprit mieux tout le chemin que la fortune lui avait fait parcourir depuis quelques heures , tandis qu elle paraissait oublier complètement Henri dans son état de quiétude. Malgré la joie qui précipitait les battements de son cœur, et l'impatience où il était de raconter les événements de la matinée , l'homme actif, par une prétention ridicule à la diplomatie , voulut cacher le trouble de son âme. Il se plaça* donc dans un large fauteuil en face de l'homme paisible. Il attendit que H^nri eût fixé sur lui ses yeux myopes, et qu'il eût répété trois fois cette question laconique :

— Eh bien?

Pour commencer d'un ton d'insouciance le récit de sa conversation avec Juliette, il choisit, pour faire ce récit, les expressions les plus simples et les plus commijnes, et ce-

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pendant rhomme paisible écoutait avec le plus grand intérêt les détails de cette entrevue amoureuse, rédigés en style de procès-verbal. Comme s'il avait pressenti l'importance que prendraitla fin de l'histoire, Henri souleva sa tête orientale et pencha son corps en avant , les coudes appuyés sur les deux bras du fauteuil.

Sa pipe s'éteignit.

Plusieurs exclamations sortirent de sa bouche, ordinairement silencieuse; mais quand il apprit le singulier évanouissement de Samuel, l'homme paisible fut saisi d'effroi:

— Mon dieu! s'écria-t-il en essuyant son front couvert de sueur,' qu'une séduction est une affaire pénible et difficile!

C'était la première fois que la surprise poussait Henri le tranquille jusqu'à interrompre si brusquement son ami, et Samuel, par esprit de contrariété , se mit à regarder en l'air comme s'il n'avait pas l'intention d'achever son récit. 11 le reprit pourtant, et annonça l'heureux résultat.

— CiOrblcu ! dit l'homme paisible, il fal-

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lait supprimer ce fatigant bavardage et conter la chose en quatre mots.

L'homme actif riait aux éclats ; mais Henri, reprenant aussitôt son calme parfait, vida sans rancune la cheminée de sa pipe en frappant à petits coups sur le bord de la table , et puis il remplit son verre pour se préparer à causer longuement des événements probables de la nuit.

Uieu n'es! sur ici bas qu'un luitnide b:»iser ,

Que le rayon Iromblaut d une prunoUe noiro , Que do sentir un soin sous la main s'apaiser ,

H ion nost sur ici-bas . rien u'osl boa que d ai nier.

S.U>TE-BErVE.

Cher ami ! je t'aime du fond de mon cœur.

GCKTIIK.

ffa béfaitc.

Je conviens sans hésiter que l'octogénaire planteur de La Fontaine aurait souri de pitié en voyant Samuel, dans une extrême agitation , comptant les minutes en attendant

lô

igS SAMUEL.

l'heure fixée pour aller à son rendez -vous amoureux , et pourtant je vous assure que j'aurais donné toute la plantation, et l'octogénaire par-dessus le marché, pour être à la place de notre héros. — On me croira si l'on veut.

Dix heures venaient de sonner.

— Je pense que je ferais bien de partir , dit l'homme actif , renonçant à cacher son impatience.

— Veux-tu donc te morfondre pendant une grande heure et compter tout ce qu'il y a d'étoiles là-haut ?

— Non, assurément; mais je pourrais rencontrer quelque obstacle qui me fît perdre du temps.

L'homme actif se trompait lui-même à plaisir : depuis long-temps il avait noté les endroits où les murs du parc étaient faciles à franchir , et son itinéraire était tracé d'avance. Henri voulut malicieusement poser le microscope sur le cœur d'un amoureux palpitant d'espoir.

— Çà , dit-il avec emphase, j'espère que

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demain nous rirons bien ensemble des scrupules et des débats de ta charmante. Je veux en connaître les moindres détails.

— Je ne sais pas ce que je ferai demain , dit Samuel en regardant son ami de travers ; mais, puisque tu parles si légèrement d'une affaire si sérieuse, tu me feras plaisir en me jurant sur l'honneur de ne jamais commettre une indiscrétion. Sais - tu bien que, pour nptte innocente fille, la réputation c'est la vie?

— Voilà que nous tombons dans le romanesque. — As-tu donc oublié le serment que tu fis hier de punir impitoyablement ta belle des tourments que sa vertu t'a fait souffrir ? Je suis fort de ton avis, mon ami. — Le talion , le talion, c'est la vraie justice ; il faut rendre le mal pour le mal , et le rendre au centuple , si l'on peut. L'usure est permise dans la vengeance. — Or la vengeance sera demain en ton pouvoir.

Samuel était indigné, il s'écria :

— Qu'as -tu donc aujourd'hui, maître Henri le placide , pour vouloir le malheur

d'une céleste fille ? Quel bien te reviendrat-il de sa ruine ? Sais-tu que tu me conseilles la plus infâme et la plus inique ingratitude?

— Je sais bien, dit Henri en souriant, qu'il y a un parti meilleur encore : c'est de faire de tout ceci une bonne spéculation. — La fille une fois séduite, on peut forcer la famille à terminer la comédie par un mariage. On te donnera une grosse dot; tu seras le plus riche propriétaire du pays, et nous danserons à tes noces ; corbleu! je veux faire des jetésbattus à fasciner toutes les danseuses réunies de la Touraine et du Blaisois.

— Au diable la dot et le mariage ! le bonheur s'envole au son des violons. 0 Juliette l adorable fille ! c'est ton amour seul qu'il me faut, ton amour que je déroberai au milieu de la nuit et que je veux savourer longtemps avec toutes les douceurs du fruit défendu.

L'homme paisible pressait avec affection la main de Samuel.

— Je te félicite , dit - il ; tu es organisé

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merveillcuseiiieiit pour ctrc heureux : tu es roué dans le combat et sentimental après la victoire. — Il fViut voir pourtant combien de temps cela durera. — Tu sais que je te l'ai dit souvent dans tes moments de misanthropie : tu te crois méchant, et tu es le meilleur garçon de la terre.

Onze heures sonnèrent. — Les deux amis sortirent ensemble de la maison de Samuel.

— Il est heureux, se disait Henri; mais que de peines pour arriver à ce résultat! — Je ne sais si je voudrais de son bonheur à ce prix. Moi , je dormirai bien cette nuit.

Ce tranquille garçon ne fît pas même un soupir en pensant aux plaisirs qu'allait goûter Samuel. — C'est qu'il ne connaissait pas l'envie, et puis il n'avait pas vu Juliette; mais le lecteur et moi, qui sommes de ses amis, ne sentirons-nous pas quelque dépit en voyant une si jolie personne prête à se jeter dans les bras d'un homme? La malheureuse enfiinl! que ne suis-je près d'elle pour lui mon-

trer , par un discours plein d'éloquence , le gouffre entrouvert sous ses pas. — Avec quelle chaleur entraînante je la prêcherais pour la faire renoncer à son épouvantable dessein! Et vous, lecteur sensible, que feriez-vous? — J'espère encore qu'il surviendra quelque accident imprévu pour empêcher le crime abominable , — que vous voudriez bien commettre à la place de Samuel. — Je suis comme vous, je n'aime pas que les autres soient heureux. — Il me semble que c'est autant qu'on me vole. — Je tremble, à vrai dire, que Juliette ne se tire pas sans accident d'un si énorme danger. — Quoi qu'il advienne, nous glorifierons Dieu , n'est-ce pas, bon lecteur?

Comme il y aurait une lâcheté indigne à dénoncer deux amants dont on a surpris le secret, et qu'il no dépend pas de nous démettre obstacle à l'entrevue nocturne de Samuel et de Juliette, il ne nous restera, je le vois, d'au-^ Ire plaisir que de nous cacher sous les broussailles du parc pour assister furtivement à cette entrevue. Vous y j)rendrez intérêt, j'en

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suis sûr, lecteur passionne. Supposez donc que nous attendons tous deux, au pied d'une muraille, l'arrivée de l'amoureux. La nuit est chaude et noire ; point de lune dans le ciel ; des nuages épais et immobiles sont suspendus à l'horizon ; point d'autre lumière que celle de quelques planètes et d'un ver luisant , si vous y tenez beaucoup. Vous tenez votre main posée sur les pans de mon habit, de peur de vous égarer, car moi seul je connais les localités. Nous écoutons de toutes nos oreilles.

Un homme arrive à travers les blés par un sentier étroit. Son pas est ferme et précipité. On reconnaît au bruit de ce pas que tous les muscles de l'Homme sont parfaitement souples et disposés à l'exercice , que ses nerfs sont à un haut degré d'excitation. Esccjladons ce mur, sans quoi ce garçon-là serait bien vite arrivé près de nous. Glissons-nous le long de ces arbustes et marchons sur ce gazon, pour éviter de faire aucun bruit. Nous voici tout près du château. Cachons-nous sous ce lilas, et tenez-vous coi. Voyez : un<'

seule fenêtre brille d'une lumière rouge. C'est la chambre de Juliette. Nous sommes à peine blottis dans ce coin depuis trois minutes, et déjà je vous montre du doigt quelque chose de noir qui se meut près de nous, — c'est Samuel. Eh ! que fait - il donc , le malheureux ? Il s'assied sur le sable. Il vient de pousser un soupir plein d'éloquence; vous avez compris son angoisse. — Je vous assure qu'un flacon de sels ne lui serait pas mutile. Vous croiriez au soufflement de ses poumons que le pauvre garçon va rendre l'âme. Le voici qui se trouve subitement sur ses pieds : c'est qu'il a vu une ombre se dessiner sur la fenêtre éclairée. Regardez -la : c'est Juliette. — Samuel est donc fou? Il agite un mouchoir en l'air. Il ne songe pas que , dans une telle obscurité, un vaisseau passerait sur ce gazon, toutes les voiles au vent , sans que personne pût rien voir d'un si beau phénomène , excepté quelque chat courant sur les toits.

Si je ne craignais d'être entendu , je vous prierais de faire sonner votre montre à répétition pour savoir si nous devons encore at-

tondre Jong-temps. Silence! — Minuit sonne à l'horloge du Gué-du-Loir. — La lumière de Juliette est éteinte. L'imprudente jeune fille se glisse sans doute dans un dédale obscur d'escaliers et de corridors. Elle ouvre les portes avec l'adresse d'un vieux forçat. Notez bien que dans toute autre occasion , elle serait morte de peur en parcourant ainsi le château sans lumière. 0 puissance de l'amour ! qu'es-tu donc pour jeter dans le cœur d'une fille timide une telle résolution?

Voyez. — Un grand quart d'heure s'est écoulé depuis que Juliette a éteint sa lampe. Quelles transes mortelles elle doit éprouver chaque fois qu'elle fait crier une serrure! Cela fait frémir. IN 'est-ce pas qu'il faut se donner bien de la peine pour courir à sa perte? Samuel est debout, immobile. — Je crois que ses bras sont croisés , et qu'il regarde le ciel. Que murmure-t-il tout bas? Il vient de répéter ;

— Oui, je suis un heureux joueur au pharaon de la vie.

Écoutez-Ie; il parle italien celte fois; il

s'écrie

— j4desso, ndesso.

Comme l'Fgiste d'Alfîeri, il a une sorte de délire, dites-vous? N'en croyez rien. Au moment de l'exécution, cet homme-là reprend tout son sang-froid; c'est un diable incarné, je le connais. Tl s'approche d'une porte par où va sans doute venir la coupable jeune fille. N'avez- vous pas entendu un bruit de fer? Si je retrouve Juliette dans quelque bal à Paris, cet hiver, je vous ferai voir sa main au milieu d'une contredanse, et vous me direz s'il n'est pas incroyable qu'une main si petite ait pu soulever l'énorme barre de fer qu'elle tient dans ce moment. Samuel , qui connaît ces doigts mignons, sourit en y pensant, et tout l'enfer est dans son sourire. La porte s'ouvre, — c'est elle !

Nos deux amants se tiennent long -temps embrassés. Bon lecteur , si vous n'avez pas encore été dans une circonstance semblable, vous ne pouvez avoir aucune idée du bonheur qu'ils goûtent dans ce premier embras-

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sèment. Jl fiuit, pour le comprendre, calculer tout ce que l'attente et la terreur viennent de leur souffrir. Avez - vous éprouvé ,

dans une cruelle maladie, une fièvre horrible qui faisait craquer vos dents, qui raidissait vos membres et vous poussait à désirer de mourir? Eh bien, supposez que tout-àcoup cette fièvre s éteigne , que vos forces reviennent et que vous sautiez hors du lit, prêt à mettre votre plus bel habit pour courir vous asseoir plein de joie au balcon de l'Opéra , vous sentirez ainsi quelque chose approchant du plaisir de nos amants. — Mais non , ce n'est pas cela , et j'y renonce.

Ils s'éloignent ensemble sous les arbres les plus épais. Les suivrons-nous jusque-là? En vérité, je craindrais que nous ne vinssions à jouer un rôle assez sot. Pourtant ces jeunes gens s'aiment , et la passion ennoblit tout. Il n'y a plus de grotesque dès que la passion est de la partie; ne troublons pas le bonheur des amants. Ils se jurent de s'aimer toujours; ils ne croient plus à l'inconstance.

— Laissons - les dans cette délicieuse illusion. — 0 Juliette! pauvre Juliette 1 qu'estu devenue 1 Nous n'avons plus que faire ici. Il n'y a plus de jeune fille innocente. Fuyons. J'ai besoin de prendre l'air; je me sens la tête en feu. Tous , bon lecteur , courez chez votre maîtresse, car vous allez vous trouver bien isolé sur la terre , et vous aurez besoin d'entendre une bouche adorée vous répéter que, vous aussi, vous êtes aimé. Demain nous pleurerons sur le malheur de Juliette. Mais voici une chose bien étrange. Je vous serre le bras fortement. Nous ne sommes pas seuls. Quelqu'un est auprès de nous à regarder aussi nos amants. Ociel! quel peut être cet homme ! Je ne l'ai vu qu'un moment , et je n'ai pu le reconnaître. Il était debout , appuyé sur un arbre. Les malheureux jeunes gens sont donc découverts? Est-ce un espion , ou n'est-ce qu'un curieux ? Peut-être c'est un fantôme sorti de la tombe? Quelque ancêtre de Juliette qui vient se tordre les bras dans la nuit , en voyant la perte de sa nièce chérie. — Les morts sont discrets. —

Mais non ; c'était bien un homme; j'ai entendu sa respiration brève et haletante. Il a poussé un soupir de rage et de détresse, comme celui de Shylock, à la nouvelle de la fuite de sa fille. — Ou peut-être de plaisir , car les hommes sont ainsi faits, et Tibère, vieux et ridé , sentait bondir son cœur endurci à la vue d'une orgie ou d'une danse lascive de courtisanes. Comment cet espion a-t-il surpris le secret de nos amants ! J'en frissonne. — Que va-t-il arriver , bon dieu ! Fuyons , fuyons ; il y a ici quelque affreux malheur prêt à tomber sur cette maison , comme la foudre.

Voici justement de gros nuages qui s'avancent. 11 va faire de l'orage ; et puis ce côté du ciel commence à s'éclairer. — Le jour va venir. Ces jeunes gens sont bien imprudents. Enfin ils se sont séparés. Samuel emporte sans doute la promesse d'une seconde entrevue. Voyez-le marcher là-bas dans le sentier. Il baisse la tête et paraît plongé dans une rêverie profonde...

— Songe bien à ton crime, vil séducteur^

Repasses-en iians ton esprit toutes les circonstances. L'enfer triomphe avec toi. — Tu ris. — Tu ne t'aperçois point de la pluie qui tombe à torrents.

Pourtant le voilà qui s'arrête , saisi aux cheveux par ses remords. Sa conscience mugit et s'élève comme une marée impétueuse. — Le scélérat ! je lai vu , à la lueur d'un éclair, faire de son bras droit un geste expressif pour repousser les reproches de son cœur. — Sans doute il s'est écrié :

— Au diable ! —Qui oserait dire qu'il eût été plus scrupuleux que moi?

Et il reprend sa marche dans le sentier glissant qui borde le Loir.

Puisses-tu disparaître dans les eaux tranquilles de cette rivière, maudit séducteur!

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