LE DERNIER ASSAUT
Ma foi s'il n'est, pas mort , il s'en faut de si peu de chose , que ce n'est pas la peine d'en parler.
Cervantes.
. . . Vous ne m'avez jamais De votre amour donné si grande marque.
La Fontai>e. — Le Faucon.
vni
it ïfernier asaaut.
Juliette, dans la plus jolie toilette du matin, seule dans sa chambre, après avoir soupiré d ennui, étendu ses membres gracieux sur tous les coussins de son appartement,
prit enfin une feuille de papier fort soyeux, une plume ornée de dessins et de dorures, et, avec ces instruments élégants, elle écrivit à Samuel une petite lettre. Cette résolution lui était venue après une absence de trois jours que fit notre héros pour donner plus d'importance à sa dernière brusquerie et une plus grande apparence de vérité à son prétendu découragement. Il brûlait certainement de revenir à Beauroc, mais il se garda bien de céder au désir de revoir sa belle avant le temps qu'il avait fixé pour son retour. Les amants se jettent ainsi dans une affectation perpétuelle ; il n'y a nulle part autant de fausseté , de mauvaise foi et de pitoyables manèges que dans leur conduite. Samuel poussa cette comédie jusqu'à vouloir reparaître devant Juliette avec un visage défait ; et comme son dépit et sa passion n'auraient pas suffi pour arriver à ce résultat, il prit le parti de se griser vilainement pendant trois jours avec son ami Henri, de courir les champs la nuit pour se priver de sommeil et s'accabler de fatigue. Une journée de diète
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absolue et d'eau de soucie acheva de lui dorfiiél* une mine de déterré, avec laquelle il se présenta chez sa belle. La pauvre entant, qui ne pouvait deviner d'où venait cet air d'accablement , fut touchée des ravages qu'une passion combattue paraissait exercer sur son amant. En vérité, Samuel, à force de se pénétrer de son rôle dans cette indigne parodie, finissait par se persuader que l'amour seul avait réellement causé son abattement et sa pâleur. Juliette remit au sombre Samuel la petite lettre soigneusement pliée qu'elle tira de son corset. — Charmant Capharnaûm dont on ne connaît pas • bien les dimensions, puisque jamais on n'aurait cru que Charlotte Corday pût y cacher le couteau long et affilé qui sortit de son beau sein pour le plonger tout chaud dans le sang aigri de M ara t.
Notre héros, en retournant chez lui, baisa le précieux papier et lut avec satisfaction ces mots qui lui prouvaient le succès de sa coupable'pasquinade.
« Vous me désespérez. Pouvez-vous rester
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ainsi trois jours loin de moi? Comment justifierez-vous une si mortelle absence ? Pte^ous reverrai-je plus sous le sycomore? J'y mourrai d ennui dès demain si je vais seule m'y asseoir.»
— Ehl ma charmante! dit Samuel à haute voix, en marchant sur les bords du Loir, je fais comme vous, je néglige les occasions, je laisse passer un temps précieux ; je m'estime un trop grand seigneur pour jouir des biens que le sort m'accorde ; je lui donne , pour me payer une dette qu'il ne tient qu'à lui de nier , un délai qu'il ne demande pas. Vous regrettez de ne plus me voir, ma mignonne ; et que vous sert de m'avoir près de vous s'il ^ ne s'agit que de causer de la pluie et des étoiles ? Vive Dieu l je vous apprendrai ce que vaut la jeunesse, et si un amant n'est bon qu'à dire des niaiseries amoureuses ou à rêver creux dans une stupidité contemplative.
Ne pas se trouver le lendemain au rendezvous du vsycomore eut été cependant unv grande faute, et notre héros se promit bien
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de ne pas la commettre. Son sang, échauffé par les fatigues et les excès des jours précédents, ne lui permit point de fermer l'œil de toute la nuit, de sorte qu'il se leva plus pâle et plus abattu que la veilk. Un violent mal de tête , le battement de ses artères et des éblouissemehts , lui donnèrent la crainte de tomber réellement malade et augmentèrent encore son désir d'en finir promptement par un assaut décisif. Quand il fut debout dans sa posture habituelle près de Juliette assise, il remarqua sur le visage de sa belle une délicieuse expression de douceur et d'intérêt qui. s'accrut au récit exagéré qu'il fit de ses souffrances. Le moment était favorable pour redoubler ses instances. Juliette se défendit moins vivement qu'à l'ordinaire ; la pensée d'une entrevue nocturne lui causait déjà moins d'effroi ; elle était disposée à la tendresse par quatre jours d'absence et la vue des effets incontestables de la passion de son ami. Son cœur était troublé; une lutte terrible entre ses devoirs et son amour avait fini par épuiser ses forces ; son esprit
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consentait, tandis que sa bouche prononçait encore le refus. Cependant, il faut le dire à sa louange, le refus était officiel; l'empire des habitudes l'emportait sur l'amour en poussant les lèvres à prononcer machinalement le non qui désolait Samuel. Cette sensible fille rougissait de plaisir et de crainte à la pensée d'une nuit entière passée dans le parc à se promener avec son amant ; sa poitrine se soulevait et toutes les fibres de son corps tremblaient par le désir de céder ; mais sa bouche répétait constamment le non désespérant. Samuel s'aperçut bien un peu de ce qui se passait; il redoubla ses prières et renforça d'ime belle teinte noire la peinture de ses douleurs : alors la tête pensive de Juliette adopta un petit signe négatif régulier comme le balancier d'une pendule.
Samuel, poussé à bout, regarda le ciel en prononçant tout bas une effroyable imprécation :
— Il faut pourtant choisir, dit-il; je ne puis vivre plus long-temps ainsi, Juliette; vous le voyez , cela est au-dessus de mes forces.
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— Mon ami , il est au-dessus des miennes de manquer à mes devoirs, et, je le sens, je serais perdue si je cédais à votre demande.
Notre homme fit un rire dont le sang de Juliette se figea.
— Oh 1 sang doute! ce serait descendre (ians la tombe que de manquer si formellement aux convenances. — Plutôt mourir mille fois que de se promener sous les arbres à telle heure plutôt qu'à telle autre 1 Causer à la clarté de la lune plutôt qu a celle du soleil, ô Dieu! quelle horreur! La nature en frémirait, les astres se voileraient , les chevaux de l'Apocalypse viendraient courir sur ce gazon ; tous les oncles, toutes les tantes et tous les vieillards de la terre agiteraient leurs bras déchartiés dans un cauchemar de plomb; les morts sortiraient du tombeau et viendraient devant vous tirer leurs montres, en criant que l'heure n'est pas convenable. Certes , il ne faut pas moins que tout cela pour reprocher à une jeune fille le crime révoltant d'une entrevue nocturne avec celui
qu'elle aime. 0 Juliette ! ne nommez plus amour ce que vous dites éprouver pour moi. Ne profanez plus ce mot en appelant ainsi le puérile attachement auquel vous ne feriez pas le plus léger sacrifice 1 — Mais qu'est - ce donc que le cœur d'une femme à principes, pour qu'elle puisse assujétir l'amour aux vaines formalités que le monde prescrit? C'est donc quelque chose d'informe et de vicié que la nature ne pourrait plus reconnaître et où elle n'a plus aucune influence ? Encore si une femme pouvait dire qu'elle suit des lois imposées à elle-même par ses propres réflexions ; mais il n'y en a pas une, fût-ce la plus sévère de toutes, qui n'obéisse machinalement à des règles inventées par d'autres , sans avoir seulement la pensée de s'assurer si elles ne sont pas une tyrannie révoltante.
Samuel perdait sa logique ; les femmes mettent souvent à refuser cette obstination qu'elles montrent dans les occasions où elles sollicitent. Juliette ne chercha pas , après cette conversation, à éviter de passer sous
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les arbres touffus. La nécessité où se trouvait notre héros de garder une pose convenable dans les entrevues sous le sycomore ôtail sans doute beaucoup de force à ses paroles. Quand il se vit sûr de ne pouvoir être remarqué, il leva ses bras dans un geste impétueux de désespoir; les muscles de son visage se contractèrent violemment, et le son de sa voix s'altéra :
— 0 mon Dieu! s'écria-t-il , qu'est devenu l'amour dans ce siècle prosaïque , pour que les expressions de la passion la plus ardente ue puissent plus porter la persuasion? Comment les femmes aiment-elles de nos jours? Et vous , Juliette, que mettrez-vous en comparaison avec les sacrifices que je vous fais? Apprenez que je suis un homme orgueilleux. Eh bien, mon orgueil tombe devant vous, je suis humilié, anéanti, vaincu, je vous supplie par tout ce qui vous est cher de me rendre la vie. —
Ma façon de penser, cher lecteur, est que dans cet instant Juliette aurait dû se jetei* dans les bras de son amant. Si elle ne lo fit
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pas , ce fut sans doute parce qu el!e avait résolu de ne point céder ce jour-là , et qu avec la volonté de tout accorder bientôt, une femme n'aime pas à manquer aux petits arrangements qu'elle a pris avec elle-même. Elle était vivement émue ; mais elle témoigna une défiance singulière, comme on le verra par cette réponse :
— Votre peine me désole , mon ami , et je vous promets de vous donner d«s preuves de mon amour, oui je vous le promets. Pourtant vous avez souvent employé l'artifice avec moi; vous avez cherché à briser tous les liens qui m'attachent à mes devoirs : je ne puis m'empêcher de vous craindre, et vous devez me le pardonner.
C'était mal répondre au langage de Samuel. Je vous assure qu'il parlait sincèrement, et que, si j'avais pu soupçonner dans ses paroles la moindre fausseté, je n'aurais jamais écrit cette histoire; je l'aurais abandonné comme vm incurable scélérat. Aussi je puis affirmer qu'il ressentit une douleur aiguë (le la froideur de sa belle. Cette
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secousse morale, jointe à la fatigue physique, lui causa une défaillance subite ; un nuage se répandit sur ses yeux ; il fut obligé de se coucher à terre.
L'homme s'était évanoui.
Gomment une femme sensible n'aurait-elle pas été frappée d'une preuve si inattendue de sincérité? Dieu seul savait au juste quelle part avaient la fatigue , l'insomnie et l'orgie dans cet évanouissement . cela ne me regarde pas. D'ailleurs, si ce n'était là qu'un heureux hasard, j'ai toujours pensé qu'en amour tout est de bonne guerre. Certes le lecteur sait quelles profondes racines l'éducation avait jetées dans le cœur de Juliette, et j'avoue que j'en aurais eu plus de plaisir à voir cette aimable fille à genoux près de son amant, l'appelant par les noms les plus tendres, et soulevant la tête mortellement pâle de Samuel , qui ouvrit bientôt les yeux. Notre héros sentit les larmes de sa belle tomber sur son visage. Il eut alors assez de ptésence d'esprit pour répéter les paroles de Juliette : , — Vous ave/ souvent employé l'artifice ! —
C'était là un habile coup de poignard ; elle ne put supporter ce reproche , et , pour ne pas l'entendre, elle ^'écria :
— Ordonne, je suis ton esclave, je t'obéirai.
— Je veux te voir cette nuit , dans ce .jardin. . ^
— A minuit je descendrai.
Ils se séparèrent là-dessus. Samuel courut chez lui pour porter à l'homme paisible cette heureuse nouvelle, et Juliette s'enferma dans sa chambre , où elle eut le loisir de repasser dans son esprit toutes les circonstances qui l'avaient entraînée à prendre un engagement imprudent qu'elle ne pouvait plus rompre. Je n'ai pas le bonheur de savoir quels étaient les projets secrets d'une si jolie personne ; j'oserais seulement assurer qu'elle avait, depuis long-temps, l'intention d'accorder à Samuel l'entrevue nocturne; mais je ne saurais dire quel jour elle avait fixé, ni si elle fut bien contrafiée de voir ce jour avancé par un événement imprévu.
En retrouvant l'homme paisible assis dans