‹ SamuelChapitre 11 sur 19 · L'ARROSOIR · texte numérisé non relu

L'ARROSOIR

Mets des ailes à ta meilleure bête ; cours , viens , vole ; c'est l'ordre de ton maître et la prière de ton ami.

Henri iv. — Lettre au baron de Batz.

Guaï à me !

Alfieri.

C arrosoir.

On devine aisément qu'après cette nuit agitée-, la pauvre Juliette resta long-temps enfermée dans sa chambre, et qu'elle ne se décida qu'avec peine à descendre au salon.

Il lui semblait qu elle allait paraître devant un tribunal sévère , et, tandis qu'elle regardait les assistants avec effroi, chacun s'extasiait de la beauté de son visage défait et du charme nouveau que la souffrance donne aux jeunes filles. Hélas ! toute son existence était changée ; le monde était revêtu à ses yeux d'une forme nouvelle. — Il lui fallait désormais mentir incessamment dans son maintien, dans ses discours, dans ses pas et ses gestes , dans le silence et l'immobilité. Heureusement que les femmes sont habituées de bonne heure au facile exercice du mensonge. Juliette n'eut pas une grande peine à tromper des regards pleins d'indulgence. Qui pouvait douter de son innocence? — Le diable y eût été trompé. — Il n'y avait qu'à fermer les yeux et à dire : Si ce n'est pas la sagesse même, si ce n'est pas la vérité, c'est la sagesse qui a tort et la vérité qui est mensonge.

Samuel et l'homme paisible ne dirent pas un mot de la nuit aventureuse, dont Je lecteur connaît les détails, dans leurs conversations du lendemain ; Henri ne voulut pas

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faire une question indiscrète, et Samuel eût regardé, dans ce moment, une confidence comme un sacrilège. Il faut leur savoir gré d'avoir montré ce respect religieux pour les mystères de l'amour. Il est vrai que l'homme actif, heureux du succès de ses projets, plein de confiance dans la bienveillance de la fortune, dormit pendant une grande partie delà journée. Son sommeil était profond et délicieux, le réveil fut plus délicieux encore. Le second jour avait été fixé pour une seconde entrevue, et la perspective d'un bonheur prochain donne une couleur bien brillante à la vie.

Quand le soir attendu fut venu , Samuel prit le chenjin de Beaurocavec plus de plaisir encore que la première fois. Cette nuit n'était pas moins obscure que l'autre ; le feuillage des sycomores, dont le soleil projetait les ombres pendant le jour en découpures innombrables , se dessinait sur le ciel C3mme une masse noire et compacte ; il prêta encore sonabriànos amants. Les grillons qui chantaient sous l'herbe se turent et prirent 1 1

2l6 SAMUEL.

fuite en voyant leur lit ravagé par deux êtres de dimensions incalculables pour leur petitesse. La chaleur était excessive ; ce fut pour Samuel un prétexte d'ôter à Juliette un fichu de soie qu'elle avait à son cou, et qu'il voulut emporter comme un souvenir de leurs moments d'ivresse. Jamais une femme n'arefusé d'accorder à son amant une faveur si simple ; Samuel posa donc le fichu sur l'herbe à côté de sa cravate , dont il venait aussi de se débarrasser. L'entrevue fut longue, et cependant l'heure fixée pour la séparation sembla trop tôt venue , car les amants heureux ont toujours murmuré du peu de temps que met ce grain de sable qu'on nomme terre à faire la moitié de sa révolution. Vraiment, je n'aime pas cà penser que nous dormons pendant que ce globe infatigable continue de tourner avec une vitesse de neuf lieues par seconde.

Il fallut donc se quitter , et dans cet instant on regarde toujours l'avenir avec une sorte d'inquiétude; Juliette se jetta au cou de Samuel et le serra convulsivement dans ses bras, comme pour se débattre contre

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l'impérieuse nécessité d'une séparation. 11 en résulta que notre héros , dans cette douce distraction , oublia sur l'herbe sa cravate et le fichu de soie. Il faut savoir ce que c'est que le trouble d'un amant pour comprendre comment un garçon aussi prudent que Samuel put tomber dans une telle faute. Il était rentré chez lui depuis une heure, et le paisible Henri venait d'arriver lorsqu'il s'aperçut de son oubli. Le lecteur, qui sait quel soin l'homme actif avait toujours mis à éviter la plus légère imprudence , comprendra la colère violente qu'il ressentit contre luimême. Si quelque personne du château venait à trouver ces deux objets sur" l'herbe foulée , ce pouvait être ime matière à de singulières conjectures. Samuel s'arracha les cheveux et courut par la chambre comme un insensé. Il s'arrêta devant Henri, qui suivait des yeux tous ses mouvements.

— Comprends-tu que je suis un homme perdu, écrasé, le comprends-tu? Le soleil est levé, si je cours au château, et que je sois rencontré à une telle heme dans les al-

2l8 SAMUEL.

lées du parc, ce sera donner une nouvelle preuve. Si je ne vais point retirer ce funeste fichu , il ne peut manquer d être trouvé par quelqu'un de la maison. 0 hasard, fortune 1 m'abandonnez-vous déjà?

Et il se remit à courir, renversant tout ce qui se trouvait sur son passage. Le tranquille Henri lui-même ne put voir froidement l'agitation et la cruelle perplexité de Samuel. Il se frappait le front et marchait à grands pas, répétant :

— Quelle terrible situation!

— Écoute! s'écria l'homme actif: tu peux me sauver de ce danger. Cours à Beauroc sans pefdre une minute, et va chercher le fichu maudit.

— Comment , mon ami , tu veux que ce' soit moi?

— ' Sans doute, on ne te connaît point. — Yiens, je t'indiqvierai le lieu.

— Mais je n'ai jamais escaladé un mur de ma vie.

— Eh bien l tu commenceras aujourd'hui. Samuel prit Henri par son habit et l'en-

l'aukosoui. ^19

traîna de force. L'homme paisible , ('jiectrisé malgré lui , commençait à perdre la tête ; il courait à travers champs comme un.fiurieux , l'é pétant :

— 0 ciel! tout est perdu, sij arrive trop tard! avec plus de chaleur qu'il n'en avait jamais mis dans rexécution de ses propres desseins. IV franchit la muraille fort lestement pour une première fois , et parvint sans obstacle jusqu'à l'endroit indiqué par Samuel; il reconnut le groupe de sycomores, et vit l'herbe foulée ; mais les deux objets avaient été enlevés. L'homme paisible retourna , consterné, annoncer cette nouvelle à son ami, qui tomba aussitôt dans une profonde tristesse , car sa conscience était horriblement bourlelée par le sentiment de sa faute. Cependant, comme Henri avait remarqué que les fenêtres du château étaient encore fermées , Samuel pensa que le fichu avait été trouvé par quelque jardinier, qui peut-être aurait eu l'heureuse fantaisie de se l'approprier ainsi que la cravate. Cet espoir le rassura un peu. — Peut-être, dit-il à son ami , la fortune

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a-t-elle poussé sa prédilection pour moi jusqu'à prendre la peine de réparer mon imprudence.

Henri secoua la tête avec un air d'incrédulité.

Je crois plutôt que le sort te prépare quelque infernale trahison ; et ce serait un grand malheur pour toi , car si de nouveaux obstacles te séparent de ta belle avant que ta première ardeur soit apaisée , tu. tomberas dans une passion sérieuse , et tu seras extravagant comme Werther. 11 n'y a pourtant rien à tenter pour prévenir le mal , s'il doit arriver. — On ne peut jouer au plus fin avec le sort sans être battu à plates coutures.

Quand la nuit fixée pour la troisième entrevue fut arrivée, l'homme paisible se sentit agité par des pressentiments funestes. Il répétait souvent , avec son emphase indolente :

— Jouis bien de cette entrevue, amant malheureux , savoure bien les embrassemonts de ta maîtresse, car c'est ton dernier jour de bonheur , et peut-être que trt cours

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à la iTTort. Prends des armes ; crois-moi , il vaut mieux revenir, comme Don Juan, avec un meurtre sur la conscience, que de laisser ta vie dans une misérable aventure.

— Persuade-toi bien, répondit Samuel, que si le sort a résolu de me trahir , ce sera par quelque combinaison que nous ne saurions deviner. Il suffît que nous ayons prévu la possibilité d'un guet-apens pour que ce soit une chance à écarter. Je ne prendrai point d'armes. Je fermerai les yeux et me fierai à la fortune, ma fidèle servante, mon entremetteuse dévouée, jusqu'à ce que la perfide me frappe si rudement que je puisse l'accabler de reproches, comme César assassiné par son fils bien aimé. Je persisterai à me confier à mon heureuse étoile, parce que je remplis une mission de mal , et que dame nature, cette aimable dévergondée, est de moitié dans mes projets.

Il faut pourtant songer, reprit Henri , qui pouA^ait écouter sans horreur de pareils discours, que jamais le plus heureux joueur du monde n'a gagné vingt coups de suile.

Les probabilités ne sont pas à dédaigner. — Chaque fois quelaroue tourne, la machine ne consulte point les chances qui ont précédé ; c'est donc comme si le jeu commençait. La vie est courte, pourquoi ne pourrais-je placer mes années de jeunesse sur une série heureuse? Ce sont les audacieux qui forcent la main au hasard. Il ne faut pas se retirer du jeu dans le plus fort d'une veine de bonheur ; alors, au contraire, l'homme hardi double sa mise. C'est dans le malheur qu'il faut lutter, prévoir, calculer avec courage et prudence.

— Suis donc ton instinct ; mais demain , si j'en crois mes pressentiments , .tu m'annonceras quelque nouvelle malheureuse , cl cette nuit la chance doit tourner.

— Nous verrons.

L'homme actif courut à Beauroc, plein de confiance dans son étoile. Je ne sais dans quel coin brillait cet astre bien intentionné ; mais, comme le ciel était couvert de nuages, Samuel l'aurait vainement cherché des yeux. 11 fut contrarié par la crainte de voir le temps de

L aurosoiil 2^5

stii entrevue abrégé par un orage. En arrivant près des murs du parc, Samuel entendit avec surprise quelqu'un marcher devant lui. Il s'arrétt\ , et le passant s'éloigna ; mais notre héros regarda le ciel d'un air d'impatience , et lui adressa ce juste reproche :

— Que signifient ces ridicules obstacles, fortune, ma mie? ce sont là de sottes combinaisons. Si je ne dois point réussir ce soir, il laut me le faire voir à l'instant.

Cette apostrophe inattendue déconcerta sans doute le hasard , car un silence parfait suivit , et le vent de la nuit se mit à dissiper les nuages. Minuit sonna bientôt. La fidèle Juliette vola dans les bras de son amant. Les scrupules de jeune fille, la timidité, la pudeur , les liens de famille , l'empire de l'éducation , tout cela s'était envolé dans les airs , et l'amour seul était resté maître de son cœur. En peu de jours une femme fait du chemin, ^ une fois que le premier pas est franchi. Juliette savait tout le prix de cet instant , elle en goûta le charme avec toute l'ardeur d'im cœur de vingt ans. Samueî aussi, dans l'elfusion de

sa joie , remerciait la nature et sa maîtresse il s écria :

— 0 mon Dieu! jamais je ne fus si heureux. . ^

Le feuillage s'agita tout auprès de nos amants à cette exclamation. C'était sans doute quelque pauvre oiseau chassé de son gîte. Qui peut veiller à une telle heure ! Il n'y a que des amants ou des voleurs. — Je suis fâché de ce rapprochement. — H y a encore les hibous et les savants : — ceux-là sont inoffensifs ; — les jaloux et les meurtriers: — ceux-ci ont mené à triste fm plus d'une affaire. Mais qui aurait pu en vouloir aux jours de la douce Juliette? Et Samuel était bon pour défendre sa vie. Yogue la gaU'ire ! Soyez heureux , jeunes gens , et jouissez du présent. L'amour est le premier des biens ; après lui la vie ne vaut plus un fétu. J'aurais volontiers monté la garde sous les sycomores pour veiller au repos de nos amants ; oui , je l'aurais fait avec joie ; je me serais armé de sabres, de haches et d'épées; j'aurais impitoyablement mis en pièces le premier cpii sérail venu troubler

l'arrosoir. 2 25

loiir bonlieiir, et cela, non pas povir eux, mais pour l'amour, le seul dieu qu'on ne puisse nier. — C'eiît ma religion.

Le jour vint pourtant mettre fin à cette longue entrevue. Il se posa d'abord tout doucement sur la cime des arbres pour regarder ces amants qui l'allaient maudire ; il écouta leurs soupirs ; il voulut éclairer le visage de Juliette, pâle de plaisir; il se joua dans ses beaux cheveux blonds, qui flottaient au vent mêlés de brins d'herbe et de feuilles mortes ; le coquin se glissa sur l'épaule la plus blanche du monde et jusque dans une poitrine admirable , qu'un peignoir large cachait à peine. Il fallait absolument se séparer. Nos amants reprirent le chemin du château.

Tout-à-coup les pieds de Samuel vinrent à heurter un objet qui rendit un son métallique. Ce n'était ni une épée meurtrière, ni un glaive vengeur, ce n'était qu'un arrosoir de cuivre; mais cet arrosoir ne se trouvait point à cette place lorsque Juliette était descendue ; il semblait qu'on l'eût posé exprès au milieu du chemin et vis-à-vis de la porte , encore

ouverte, par où devait rentrer la pauvre fille, afin de lui faire voir qu'on savait son secret. Je vous demande si ces amants furent interdits? L'Espagnol Cervantes n'aurait pas manqué de vous prévenir de ce bizarre événement, cher lecteur, en donnant pour sommaire à ce chapitre :

Où l'on verra comment Samuel et Juliette restèrent stupéfaits et saisis de terreur à la vue d'un arrosoir.

— Peut-être, dit notre héros pour rassurer sa maîtresse, qu'un jardinier plus matinal que les autres est passé par ici sans que nous l'ayons entendu.

— Malheur ! malheur l

C'est tout ce que put dire Juliette avant de rentrer précipitamment chez elle.

— Henri avait raison , dit l'homme actif tristement, on ne peut jouer au plus fin avec le sort sans se faire battre.

Il voulut se cacher derrière les arbres pour voir qui viendrait retirer l'arrosoir ; mais personne ne parut, et Samuel, découragé, regagna son logis. Sa confiance dans la prédilec-

LAUnOSOIR. 23 "y

lion de la fortune avait reçu là un coup mortel. — La trahison était évidente. Juliette aussi pleurait à chaudes larmes dans sa chambre. ^ — Voilà bien du bruit pour un arrosoir, le plus innocent de tous les instruments.

— Tu avais raison , dit l'homme actif à son ami, la fortune m'abandonne.

Henri trembla; il crut que Juliette était morte, que Samuel ne devait sa vie qu'à un combat opiniâtre, dans lequel , sans doute^ un père , un oncle et quatre valets étaient restés sur la poussière.

— Ce n'est que cela? s'écria-t-il avec joie. Les malheurs dont j'avais hier le pressentiment ne sont pas si affreux que je le pensais d'abord.

Samuel était douloureusement affecté. Cet arrosoir lui semblait l'annonce d'une catastrophe prochaine; il répéta plusieurs fois.

— Hélas! il est donc vrai que les chances du jeu vont tourner contre moi.

La tête de ce gaillard-là e>t donc le lnss;ic du diable?

Cervam'es.

La hotite est une invention humaine ; par elle . la société se v<ng<' de la n;iture.

Ce 0ouvnoi0.

Samuel, Henri et Juliette réfléchirent toute une matinée sur le mystère de l'arrosoir . au point d'en avoir des vertiges ; de nouveaux sujets de réflexion furent encore

li.)2 SAxAIUEL.

donnés à notre héros par la visite bien inattendue de Florimond accompagné de Raoul.

Samuel cl l'homme taciturne causèrent ensemble fort long-temps. Si la visite de Raoul avait un but secret , sa diplomatie fut si tortueuse qu'on n'y pouvait rien découvrir.

Sans doute il était de ces gens qui poussent la manie de dissimuler jusqu'à envelopper d'un voile épais leurs plus simples pensées et les actions de la vie ordinaire. Les jeunes gens aiment assez à parler de leurs maîtresses ; Raoul se compromit jusqu'à attirer la conversation sur ce sujet; mais, Samuel se tenant sur la réserve la plus sévère, l'homme taciturne en vint jusqu'à faire des questions.

— Nous avons à Beauroc de jolies femmes : laquelle préférez-vous ?

— Je ne sais ; et tous?

— INi moi. On prétend que vous êtes épris de la belle Juliette.

— Eh! ehl

— Je ne m'en étjpnncrais nullement , et je vous complimenterais de ce choix.

— Ah! ah!

LE SOUKNOÏS. 'AJ.)

— Ce serait un riche parti.

— Pou-ouh 1

— L'ingénuité de cette jeune fille est surtout aimable , autant que son visage est charmant.

— C'est votre avis ?

— Sans doute. — Et vous, qu'en pensezvous r

— Vous avez bien raison.

— Ce sera une femme aussi sage que belle.

— Il faut la demander à son père.

r- Je ne songe point au mariage.

— iSi moi.

— Je la soupçonne d'avoir l'imagination plus vive qvi'on ne pense.

— Peut-être bien.

— Heureux celui qui pourrait lui plaire !

— Il faut essaver.

— La pensée ne m en est pas venue.

— Ni à moi.

— Une séduction n'est point mon fait; d'ailleurs, j'avoue que je m'en ferais un scrupule; et je suis persuadé qu'en cette occa-

^v)4 SA31UEL.

sion , un projet si coupable exciterait une indignation générale.

— Vous croyez?

— Le corrupteur d'une si charmante fille serait honni et peut-être persécuté jusqu'à ce que mort s'ensuivit.

— Il n'est pas impossible.

— Cela mérite considération pour nous autres jeunes gens.

— Sans doute , dit Samuel en traçant négligemment un petit dessin sur le sable; mais une chose fâcheuse , c'est qu'un acier de deux pouces seulement, introduit sous le pectoral gauche par un simple coup de seconde, suffit pour causer une mort instantanée , ce qui mérite aussi quelque considération : avouez-le.

— Assurément.

— Une mort douloureuse, — un froid mortel, — le sang se précipite dans les poumons et arrive jusqu'à la bouche du blessé; le cerveau , qui reste intact , a le loisir de sentir la douleur d'une dissolution subite dans toute son intensité. — Ce doit être horrible.

LK SOL'UNOIS. 'A,y,^

Raoul pâlit cl rcpcta :

— Horrible!

— Je n'aimerais point à ('prouver celle torture.

— INi moi.

Raoul, interdit, prit son chapeau, et s'en fut, entraînant le loquace Florimond.

— Que voulaient ces sots personnages?

dit Samuel après avoir poliment reconduit ses hôtes.

I/homme paisibles et son ami, accoudés sur la même table, se mirent à conjecturer. Ils se frottèrent le front, clignèrent les yeux, les fixèrent au plafond et réfléchirent profondément; puis ils dirent tous deux en même temps :

— Je ne comprends pas.

— Décidément, reprit l'homme actif, le hasard s'amuse à mes dépens.

— 11 ne se contentera pas long-temps de ce jeu innocent ; quelque grand malheur plane dans les airs, au-dessus de toi, comme le vautoiu^ de Marins. S'il vient à s'abattre

sur la maison , tu es perdu , car il ne descendra pas seul.

Peut-.ctre l'homme paisible avait-il raison ; peut-être un malheur était-il prêt à fondre sur Samuel ; mais les deux amis avaient beau ouvrir leurs yeux et regarder de tous côtés , ce malheur restait invisible. Sans doute il tournait dans les nuages , à une distance prodigieuse , comme un condor ; ou bien il s'avançait lentement sous la terre, comme une taupe; peut-être qu'il attendait la nuit pour sortir de son trou, comme une chauvesouris , ou bien il se tenait caché derrière quelque muraille pour se jeter sur son homme au passage; toujours est-il que nos deux jeunes gens, avec leurs deux cervelles, se trompaient grossièrement en s'obstinant à regarder du côté de Beauroc et à chercher ce malheur dans ce que Benengeli n'aurait pas manqué d'appeler l'épouvantable aventure de l'arrosoir. Je suis persuadé que cet accident n'était qu'une leinte du sort, adressée à Samuel comme une fausse botte, pour que la pointe fatale qui devait le percer au

cœur pût entrer pius profondémenl. Le destin est un habile tireur d'escrime, et si j'avais, pour un moment, le plaisir d'être assis sur son siège , à regarder la comédie du monde , je serais de son goût : j'aimerais fort à tuer raide celui de mes petits acteurs qui se croirait le plus heureux; je m'amuserais à lui présenter d'une main quelque friandise pour lattirer, et je lui ferais sauter la cervelle d'un coup de marteau lorsqu'il serait prêt de l'atteindre. Quand je serais de bonne humeur, je lâcherais la bride à quelque bon gros fléau, iet je lui dirais de tuer tout le monde. — Combien j'envie les passe-temps que s'est donnés la providence sensible dans cette année fantastique de grâ'ce 1 832, où elle nous a détruits par milliers, comme les mouches, au moyen de quelque assiette remplie de mine de plomb, malicieusement déposée dans un coin de l'Europe que nous ne pouvons découvrir! C'est là un bon tour de servante d'auberge; elle s'est donné la triste récréation de Domitien ; il faut la plaindre : la solitude rend féroce , et l'ennui déprave le

cœur. — Pauvre Providence 1 ÏNous qui mourons pour la divertir, nous sommes peutêtre plus heureux qu elle. — Et pourquoi lutter contre elle, mes amis? Emplissons nos verres et nos pipes, faisons venir nos femmes , comme Mahmoud ; que le vin d'Espagne coule ; dansons jusqu'au jour ; fixons nos regards railleurs sur l'être inconnu que le spleen dévore , et puisse le bruit de nos chansons lui donner le marasme et la jaunisse !

Il est nécessaire de mettre le lecteur au courant des affaires pécuniaires de Samuel.

En prenant possession de sa terre de la Bienvenue, il avait aussi hérité d'une inscription de rente, dont l'intérêt suffisait pour fournir aux frais d'enti*etien et de réparations de ses bâtiments, ce qui lui permettait de jouir du revenu complet de sa propriété. Il se souvint qu'un agent de change de ses amis, qui passait dans le monde pour millionnaire, lui avait souvent offert de prendre ses petits capitaux , de les placer dans ses affaires et de lui en payer un intérêt double de celui que donne l'Etat. I/homme actif vendit ses in-

scriptioris et remit tout ce qu'il possédait à cet agent de change. 11 attendait avec impatience un premier paiement pour faire l'achat d'un cheval anglais.

La pensée de cette prochaine acquisition et de tous les plaisirs qu'il s'en promettait, n'était pas étrangère à la confiance de l'homme actif dans son heureuse étoile , car ce qu'on craint le plus au monde, c'est de perdre son bien-être de chaque jour , et on ne se dit vraiment malheureux que lorsqu'on est ruifaé. Hélas! est-il donc vrai que la perte d'une personne aimée ne soit vivement sentie que par ceux qui ne figurent point sur son testament! Malheureuse humanité, combien tes difformités m'attristent 1 Mangeons tous notre bien pour garder nos neveux du crime d'ingratitude.

Samuel avait observé un silence religieux sur les détails de ses entrevues avec Juliette ; mais j'avoue avec répugnance, qu'après la visite de Raoul , ce silence méritoire fut rompu , et que les indiscrétions del'homme actif commencèrent. Je dois affirmer qu'il eût mieux

s/jO SAMUEL.

aimé mourir que de rien en dire à tout autre qu'à son ami Henri; mais je n'en regard e pas moins la manie d'avoir un confident comme une profanation. Samuel parlait bien encore avec enthousiasme des charmes de Juliette et des moments d'ivresse qu'il lui devait : il croyait bien encore l'aimer du fond de son cœur, et cet amour lui semblait bien devoir durer long-temps ; mais ce n'était plus cette exaltation , cette passion exclusive et profonde , ni ce culte du premier jour. — Pourquoi faut-il que le cœur de l'homme change au point que l'œil en puisse suivre les mouvements! Ne devrait-il pas au contraire s'élever, par la constance, au-dessus du sort et du temps? Je voudrais que l'homme n'aimât qu'une fois, que son amour le sui. vit, toujours fort, jusque dans la tombe; je voudrais que cet amour fît honte à l'odieu s(* loi de la destruction ; je voudrais qu'on en pût trouver les traces jusque dans les ossements épars des fossiles. Honneur au bon Pétrarque, honneur à l'indomptable Abeilard ! On assure pourtant que le premier

LE SOURNOIS. a/jl

n'aurait jamais tant assemblé de rimes si sa belle n'eiit été fort cruelle ; on a même voulu me persuader que la sévère Laure réalisait dans les bras de je ne sais quel rustre les rêveries gracieuses et mythologiques du chantre de Vaucluse. — Il y en a qui osent penser qu'Abeilard eût été un mari comme un autre si l'orgueilleuse famille d'Héloïse avait été fléchie; qu'il aurait peut-être quelque jour négligé sa femme, bâillé en sa compagnie , et caressé le menton d'une chambrière ; — mais honte à ceux qui doutent. Ah ! s'ils ont raison , et s'il est vrai que l'amour de Samuel fût déjà près d'atteindre à son période de décroissement, combien je me réjouis de ce malheur qui planait dans les airs, et qui sans doute allait le séparer de sa maîtresse avant qu'il eût le temps de voir clair dans son cœur.

Nos deux amis déjeûnaient ensemble , lorsque maître Henri , qui parcourait des yeux un journal , interrompit l'homme actif en poussant un cri de surprise. On annonçait la banqueroute de l'agent de change qui te-

nait en ses mains la fortune de Samuel. Malgré ses prétentions à la fermeté , notre héros fut saisi de frayeur. Il voulut courir , à l'instant même, jusqu'à la ville pour s'informer si la même nouvelle serait confirmée par d'autres gazettes. 11 acquit promptement la certitude de son malheur. Adieu le beau cheval anglais ! Des réparations considérables , qu'il fallait faire promptement aux bâtiments de sa ferme , devenaient impossibles : — ses revenus d'une année n'auraient pu y suffire. Il fallait trouver d'autres ressources. Dans cette extrémité , l'homme actif resta quelques moments plongé dans ses réflexions. — L'amour s'envola bien loin. —

Toute l'existence de Samuel était bouleversée :

— Bon 1 dit-il , voici donc la débâcle qui commence? Eh bien! je lutterai des ongles et des dents contre la destinée ; je lutterai jusqu'à la mort.

Il ne put songer sans douleur à la nécessité où il allait être de louer sa maison à des étrangers ; mais il pensa qu'il pourrait vivre

U: SOUKNOIS. 2 |.>

honorablement à Paris avec le produit de ce loyer joint à celui de ses talents, et que, l'hiver approchant, il retrouverait bientôt Juliette. Il partit donc pour la capitale sans perdre une minute , afin de saviver quelques débris de sa petite fortune. U eut le temps, pendant la route , de rassembler ses idées. Le dôme du Panthéon ne paraissait pas encore au-dessus des vapeurs infectes de la première ville du monde; l'homme actif, dévoré d'ambition , avait déjà résolu de solliciter des emplois; il rêvait à de hautes fonctions, il s'élevait par son mérite , il dominait les diplomates étrangers , il sauvait l'honneur de la France; son nom devenait européen ; il foulait aux pieds la multitude des médiocrités. — Le pauvre garçon ! comme si les êtres médiocres n'étaient pas au contraire les plus insurmontables obstacles qui encombrent toutes les avenues. Et qui t'élevera, qui te reconnaîtra, misérable songe-creux , s'il n'y a devant toi que des aveugles? O JNapoléon ! que la terre te soit légère! — toi seul , tu savais mettre chacun à sa place.

Samuel, dans son rêve, oubliait Juliette ; il négligeait, pour des chimères, la plus douce, la plus féconde des réalités, — l'amour ! 11 retrouvait seulement sa belle au retour d'une glorieuse mission , et la voyait tremblante de crainte et d'espoir , attendant qu'il daignât lui rendre le bonheur. — 11 consentait à la reprendre pour maîtresse ; mais il accablait de son mépris l'altière et odieuse famille.

Le Panthéon parut. — Le souvenir des premières démarches à faire précipita le rêveur du haut de son trône.

Nous laisserons notre ami Samuel s'agiter dans les boues de la capitale, et nous retournerons respirer l'air pur de la campagne. Le taciturne Raoul se promenait seul dans le parc de Beauroc. 11 gesticulait et parlait haut. 11 préparait un long discours. Je pense que celui qui devait entendre cette improvisation rédigée d'avance demeurait au château . car Raoul s'acheminait par moments de ce côté avec un air de résolution , et puis la craint(î le forçait tout-à-coup de retourner sur ses

J,E SOURNOIS. i</|5

pas. Vers le soir il sentit pourtant en luimême quelque chose de semblable à de l'assurance. II s'approcha donc du père de Juliette , et demanda au digne vieillard la faveur d'un entretien particulier. Quoique cette prière verbale ne fût pas dans toutes les rigueurs de l'étiquette , cet excellent père de famille daigna s'y rendre sans délai. Il fît asseoir son hôte, ainsi favorisé, sur un pliant, s'installa devant sa table de travail, mit en ordre ses papiers et ses plumes , afin de les avoir à sa portée dans le cas où les discours de l'orateur nécessiteraient un calcul , ou mériteraient une annotation ; puis il croisa ses tibias de soie noire, et tendit le col en avant, dans une pose à la fois digne et attentive, Raoul commença d'une voix un peu tremblante:

— Monsieur, vous n'ignorez peut-être pas que mes parents m'ont laissé des biens considérables, et que je suis un des plus riches propriétaires du département. Mon père, qui a toujours vécu fort retiré, a beaucoup augmenté ses capitaux; moi-même, depuis que j'ensuis possesseur, j'ai vu s'accroître encore

mes revenus par mon économie , et je me trouve aujourd'hui à la tête d'une fortune qui dépasse de beaucoup mes besoins.

Le di(^ne M. de R. , loin de témoigner aucune impatience, ponctuait les phrases de son hôte par des signes de tête d'approbation. Il posa même sa main sur le genou de Raoul, et lui dit affectueusement :

— Je sais tout cela , mon jeune ami.

— Monsieur, comme je touche à ma trentième année, que la solitude commence à me devenir importune, j*ai songé à m'établir, et j'ai jeté les yeux sur une jeune p(îrsonne que je vous nommerai tout-à-l'heure.

M. de R. ne voulut pas interrompre l'orateur ; mais il se disait tout bas :

— Quelle peut donc être cette jeune personne?

Et il prit une plume pour en écrire le nom dès qu'il le connaîtrait , afin de ne point l'oublier.

— Monsieur , ajouta Raoul , cette jeune demoiselle, réunissant tous les charmes et les talents qu'un homme peut désirer, et joignant

les grâces de l'esprit aux qualités du cœur, j'ai résolu, pour l'obtenir avec plus de sûreté, de la demander à son père sans dot.

— Fort bien , jeune homme , dit le vieillard , pénétré d'admiration.

Raoul était plein de courage. *

— Monsieur, mes revenus s'élevant à près de cent mille francs, et le quart de cette somme m'ayant toujours été plus que suffisant, j'ai encore le projet de laisser à ma femme. la liberté de dépenser à sa fantaisie les trois quarts de mon revenu annuel. Pensez-vous, monsieur, que j'aie, de cette façon, plus de chances de réussir près des parents et près de la demoiselle ?

— Sans doute , mon jeune ami ; je crois que des procédés si pleins de délicatesse et de générosité doivent doubler vos chances de succès.

— Monsieur, il ne me reste plus qu'à vous dire le nom de la jeune personne.

M. de R. prit une plume pour écrire le nom.

— C'est mademoiselle Juliette, votre fille.

:^4^ vSAMUJ-r.

Le digne père avait déjà tracé un J majuscule, mais la plume lui tomba des mains, el il fît une tache sur son agenda.

— Comment , c'est ma fille?

— Mademoiselle votre fille.

— Permettez, mon jeune ami; vous me faites donc les propositions avantageuses que je \iens d'entendre, et c'est donc une demande en mariage que vous m'adressez?

— Précisément, monsieur.

— C'est que vous avez pris une manière fort bizarre de me faire entendre la chose. — Eh bien! mon jeune ami, donnez-moi huit jours pour réfléchir; il faut que je consulte par correspondance deux tantes de ma fille; j'aurai leur réponse promptement, je vous la transmettrai , ainsi que la mienne, le huitième jour à pareille heure. J'entrevois, à l'aspect favorable de cette affaire , qu'elle offre de grandes probabilités de succès ; je vous autorise donc à gagner, pendant ce délai d'une semaine, les bonnes grâces de ma fille; et ma volonté ne souffrira de sa part aucune opposition.

Ce digne père de famille ne parla point à Raoul de ses négociations pendant les huit jours qui suivirent cette importante entrevue; mais l'homme taciturne put voir, aux manières pleines de politesse de ce respectable maître de maison , que la réponse serait favorable.

Juliette était bien malheureuse. L'abandon de Samuel et l'événement étrange de l'arrosoir avaient détruit sa tranquillité. La pauvre enfant commençait à regarder l'avenir avec bien de l'effroi. Elle tomba dans l'accablement. Cependant les caresses que son père prodiguait à Raoul ne purent échapper à son attention. Elle en conçut de nouvelles inquiétudes , car l'amour silencieux de cet homme timide lui était bien connu : les femmes ont de ce côté une sagacité de lynx, et je pense que, dès qu'elles ont fait naître de l'amour quelque part, elles le savent avant même celui qui léprouve.

Un certain jour que M. de R. s'était éveillé de bonne humeur, il eut de lui-même une ingénieuse idée. Le digne homme fit mettre

2 5o SAMUEL.

ses chevaux à une calèche; il y fit monter avec lui une vieille dame, Juliette et le favorisé Raoul, puis il les conduisit à deux lieues de chez lui visiter une fort belle propriété de l'homme taciturne. Pendant le chemin , Juliette, qui avait deviné sur-le-champ le plan de son père, résolut tout bas de se montrer si froide et si sévère pour le timide Raoul qu'il n'eût jamais le désir de solliciter un nouveau tête-à-téte. M.deR. , triomphant, prit le bras de la vieille dame, et Juliette, d'un air boudeur, posa le bout de ses doigts svir la manche de l'homme sournois. On se promena dans un jardin magnifique. Malgré les efforts de la pauvre enfant pour ne point s'éloigner de son père, il lui fallut rester seule avec l'homme délesté. Déjà elle s'apprêtait, en se rengorgeant comme une colombe dédaigneuse, à repousser ce timide amoureux; mais il était écrit que jamais ce qu'elle avait préparé d'avance ne lui servirait à rien. Son maintien changea donc complètement pendant'que Raoul parlait comme il suit : — Les jeunes gens ont aujourd'hui un<^

LF. SOURWOIS. 25l

ctrange façon d aimer. — A peine ont - ils triomphé d'une femme , qu'ils la }>( rdenl à plaisir en livrant son secret au premier venu.

La main de Juliette trembla sur la manche de l'homme sournois.

— Pourquoi me dites-vous cela ? s'écriat-elle suffoquée par la terreur.

— Je vous le dis parce que vous aviez un

secret déposé dans le cœur d'un homme qui

* ne l'a point gardé.

— Je ne vous comprends pas.

— Je vais m'expliquer : M. Samuel a tout dit à son ami ; celui-ci m'a toutrépété,et sans doute à bien d'autres encore.

Juliette poussa- un cri de détresse et cacha sa tête dans ses mains. Elle eût voulu que la terre s'ouvrit pour l'engloutir.

L'homme timide prenait courage à mesure que la pauvre fille le y)erdait.

— Je sais tout , répéta Raoul en fixant , pour la première fois de sa vie , un regard assuré sur une faible femme, .le sais tout ; mais il y a des choses que j'oiîblierai, si vous

le voulez, des choses que, moi seul peut-être au monde , je puis oublier et vous pardonner, parce que je vous aime autrement que ne le faisait votre Samuel. Sans doute vous ne reverrez jamais cet homme; il vous abandonne lâchement et rit du mal qu'il vous a fait dans les bras de quelque autre. Ecoutezmoi; voulez -vous traîner une existence misérable, être honnie , chassée de la société? ou bien voulez-vous que je vous sauve d'un déshonneur complet? Une jeune fille qui a commis une seule faute reçoit une tache dont elle ne peut jamais se laver; une femme mariée peut faire ce qu'elle veut, on ne la maudit que le jour où son mari apprend sa conduite. — Je n'apprendrai jamais rien. Il faut que le mariage se fasse promptement. Si la chose devenait publique, je ne pourrais plus vous sauver.

— Mais je ne vous aime pas 1 dit Juliette écrasée.

— Vous voyez que je le sais bien. On n'épouse presque jamais l'homme à qui on a donné son premier amour ;' ce sera un ma-

riage que l'on dira de convenances. Je suis riche, je vous abandonnerai la jouissance de tous mes revenus; je vous entourerai d un luxe immense. Vous donnerez des fêtes, cela ajoute à la considération; personne n'osera lever les yeux devant vous , et peut-être un jour votre Samuel lui-même sera-t-il bafoué et ne trouvera -t- il que des incrédules lorsqu'il voudra se vanter de vous avoir subjuguée. Si vous le voulez, je vous emmènerai à l'autre bout de l'Europe ; si vous l'exigez, je ne vous verrai , je ne vous parlerai pas plus que si j'étais un étranger. Mais pressez-vous, sans quoi tout est fini. Que votre résolution soit arrêtée demain.

M. de R. vint retrouver les jeunes gens, qu'il appela ses enfants , avec une intention bien marquée. Puis, au moment de monter en voiture, il tira sa montre,et, prenant àparl l'homme taciturne :

— Les huit jours sont écoulés, dit-il; je vous annonce avec plaisir que votre demande est accordée. Seulement, les tantes de ma fille ayant pensé que ce serait manquer à notre

dignité que de vous la donner sans dot, je me bornerai à vous remercier â^ vos offres généreuses sans les accepter. Même, comme il arriverait nécessairement que l'un ou Tau- Ire ferait cette question : « Combien a-t-on donné en dot? » — vous comprenez? — et qu'il est convenable que la réponse soit proportionnée à ma fortune, la somme ne sera pas moins forte que si vous n'aviez pas eu le dessein de ne rien accepter. L'affaire est donc entendue : ma fille sera votre femme.

Juliette baissa le menton sur sa poitrine, et resta comme étourdie pendant tout le reste de cette journée. Le père s'en aperçut, et dit tout bas à Raoul :

— Voyez comme les idées de mariage font rêver ces petites têtes.

La pâleur de son enfant étant notable, le bon vieillard ajouta :

— J'enverrai mon médecin dans l'appartement de ma fdle , avec l'ordre de me faire un rapport sur l'état de sa santé ; car s'il était nécessaire de retarder le mariage, il faudrait bien en passer par U.

Je n'ai pas besoin de vous dire, cher lecteur, tout ce que soufFrait Juliette. Son malheur lui avait paru si immense qu'elle n'avait osé l'envisager. Elle laissait aller les choses et comprenait à peine les propositions de Raoul. Elle n'avait ni la force de refuser, ni la liberté d'esprit nécessaire pour sentir ce qu'il y avait, en apparence, de généreux dans le dévoûment de cet homme. Elle ne voyait que l'abandon et le mépris de Samuel, d'une part, le déshonneur, de l'autre. Si l'amour est puissant dans le cœur d'une jeune fille , la crainte de la honte s'élève bientôt , non moins forte , au premier accident , qui met au grand jour ses secrètes imprudences. Elle voudrait alors, au prix de la moitié de sa vie, racheter sa faute, elle le voudrait au prix de la vie de son amant; plutôt que d'avoir cédé aux importunités de cet amant, elle voudrait l'avoir poignardé de sa main et l'avoir enterré ; car la honte est le plus insupportable des

tourments : la honte est une invention humaine. — Par elle la société se venge de la nature.

Il y avait des moments où Juliette, au comble du désespoir , enfonçait ses ongles dans son front; d'autres où elle doutait, criant dans le silence de la nuit :

— Il dit que je suis déshonorée. — Je ne vois pas cela. — Je n*en sais rien . — Mon Dieu ! (ailes que cet homme ait menti.

Mais pourquoi cet homme aurait-il été si bien informé?

Raoul glissa dans la main de Juliette un billet ainsi conçu :

« J ai arraché de l'ami de Samuel, au prix d'une forte somme, le serment de ne jamais dire qu'il m'avait informé de votre faiblesse. Tout va bien; dans quelques jours vous pourrez être heureuse, indépendante et honorée dans le monde comme par le passé. *

Ce garçon-là, il faut l'avouer, était un insigne fourbe. Des espions, largement payés, furent envoyés par lui aux postes environnantes avec l'ordre de l'informer, par courriers, dans l'heure même, du retour de Sanùiel, s'il venait à reparaître. Une entreprise bien organisée m'a toujours plu : j'avouerai donc que

maître Raoul a gagné quelque peu dans mon esprit. Sa taciturnilé n'était pas absolument privée de réflexion. — Tl mérite de réussir ; mais je ne vois pas bien quel avantage il en peut tirer.

11 se passa trois jours pendant lesquels la pauvre Juliette eut le loisir de se désespérer. Raoul fut assez généreux pour ne point trop la fatiguer par sa présence. La nouvelle de son prochain mariage était répandue ; le jour devait en être bientôt fixé , c'était tout ce que pouvait désirer l'homme sournois. Il fut convenu que la cérémonie se ferait sans apparat , à la paroisse du village. Il fallait que le paisible Henri vécût bien retiré , dans sa terre du Coudray , pour que le mariage prochain de Juliette lui fut encore inconnu. Il l'apprit cependant un beau matin, en se promenant au soleil d'automne sur les bords du Loir, où le curé vint à passer. Ce fut un sujet de stupéfaction pour l'homme paisible , qui rentra aussitôt chez lui et fit une lettre pour Samuel. Un garçon de ferme fut chargé de la porter de suite à Vendôme ; mais un

espion de Raoul, ayant fait boire le paysan , déroba la lettre, dont il ne fut plus question. L'homme paisible fuma donc sa pipe pendant quatre jours , attendant une réponse de Samuel , qui poursuivait ses projets d'ambition sans songer à revenir. La réponse n'arrivant point, Henri pensa que son ami ne prenait aucun souci du mariage de sa charmante, et il écrivit une seconde lettre pour le féliciter de son indifférence.

Le moment fixé approchait. La perplexité de Juliette devenait terrible. Elle commençait à douter des paroles menaçantes de Raoul. Une autre fille aurait épousé à tous risques , en disant tout bas :

— S'il m'a trompée , je le lui rendrai largement.

Mais Juliette aimait , et son âme était plus élevée que celle de nombre de jeunes demoiselles. — Soit dit sans intention d'offenser aucune de nos blondes Françaises , qui excellent dans la rédaction d'un poulet romanesque. —

Je me demande pourquoi Juliette mouil-

lait la nuit *>on oreiller de larmes grosses comme les gouttes d'une pluie d'orage. Tout cela en valait-il bien la peine? Après tout, Raoul était un homme comme un autre.

Pourquoi l'aurait-elle refusé? Ce n'était pas ce qu'on nomme dans le monde un bon enfant , mais il avait , aussi bien que Samuel , une figure et un corps ; — le nez un peu long peut-être , la jambe menue et les doigts osseux en diable , le regard oblique et le menton incliné vers la cave , comme un loup qui a faim; mais des habits fort propres, une coiffure soignée, — ce qui plaît assez aux dames , — de bons rasoirs anglais qui lui faisaient le menton frais ; — au dedans , une pensée et un souffle vital fort passables ; une faculté de vouloir non moins arrêtée, un amour du moi non moins appréciable que celui de tout autre; item une grande fortune, ' — ce qui ne nuit à personne. — Et ma foi , quand on n'a que cinquante ans probables d'existence , est-ce la peine , pour si peu de temps , de regarder de bien près à la compagnie qu'on choisit pour traverser ce globe?

Bah! un homme vaut un homme. Demandez plutôt à une beauté de quarante ans qui a vécu , qui sait le fond des choses , et qui apprécie le sexe masculin d'une façon nette et mathématique. Vous verrez si elle ne rit pas d'une fillette toute en pleurs à la pensée de s'unir à un être qu'elle n'aime pas ; vous verrez si elle ne lui fait pas sentir l'inutilité d'une vaine délicatesse. Mettre ses bras au cou de celui-ci ou de celui-là , qu'est-ce que cela? Ce n'est pas la différence du vin d'Espagne au vin du Rhin. 0 préjugés des jeunes filles qui aiment pour la première fois ! elles ne comprennent pas qu'on puisse ouvrir à un inconnu le sanctuaire de sa beauté, qu'on puisse livrer à un reptile impur le calice des sucs destinés à l'abeille , ni qu'on laisse le juif laver ses pieds dans l'eau de la fontaine sacrée. ~ Vains scrupules ! Elles pleurent , elles se lamentent , elles veillent pour livrer au vent de la nuit leurs cheveux , leurs charmes palpitants et leurs plaintes amères. — Sottises ! ce n'est qu'un nom d'homme substitué à un autre; mais vraiment, celles

qui ne sont pas absolument stupides ne vont-elles pas jusqu'à accuser le ciel? — Ceci devient coupable. — Jusqu'à accuser la société?— Voilà qui est révoltant 1 — Jusqu'à maudire les parents avides , les usages , les vieilles gens , les notaires , les régisseurs et les biens régis eux-mêmes ? — O perversité ! Juliette fit tout cela; oui, dans une seule nuit, elle commit tous ces impardonnables crimes. — Elle en avait commis bien d'autres ! — Ce n'était là pécher que par pensée, paroles et omission. — Je l'absous.

Il avait mangé plu» de pâté qu'il ne convient à un avocat rempli de douleur.

Hoffmann.

Pourvu que l'effet réponde au songe de mon cerveau, ma barque cingle rapidement avec veut et marée.

Shakspeare.

Je l'ai entrcpri?, et ce qui est bien pis, je lai exécuté par un pur dégoût de la justice et par uu ragoût exquis de l'iniquité.

SaINT-Al'GI'STIN.

fi'ODracle.

Comme le sort daignait favoriser Samuel d'une attention particulière, la banqueroute de son agent de change se trouva complète, llien n'y manquait, et les créanciers reçurent

ii66 SAMLKL.

la nouvelle qu'ils auraient â peine le dixième de leurs capitaux. L'homme actif ne se désolait jamais deux fois du même malheur ; il avait calculé que ses quarante mille francs étaient réduits à quatre mille, et avait résolu de n'y pas songer davantage ; mais il avait senti l'ambition le talonner; il s'était sottement imaginé que son malheur pouvait bien être un moyen employé par la fortune pour le tirer de l'oisiveté. Il avait sollicité , visité des protecteurs puissants , usé le velours des banquettes dans les antichambres et respiré l'air nauséabonde des corridors de ministères. Je n'ai pas le courage de vous conter, bon lecteur, toutes ses démarches, ni ses dialogues avec ces gens dignes de pitié dont le cœur est desséché, le jugement faussé, le corps déformé par la vie de bureau; qui ne sont plus agités que par ces misérables petits semblants de passions tracassières qui peuvent pousser comme des orties au milieu des papiers, des cartons, des paravents, et à la chaleur des poêles. Nous ne le suivrons pas dans les dédales administratifs, où nos poumons se

f/ORACLlî. 267

sentiraient mal à l'aise. Je vous dirai seulement que le pauvre garçon ne reçut que dt;s déboires et des trahisons , qu'il vit échouer toutes ses tentatives , que tout le monde l'abandonna. Enfin, il fut forcé de reconnaître que la fortune le repoussait du pied de quelque façon qu'il se présentât devant elle. Le plus habile astrologue thessalien n'aurait pu découvrir dans le ciel sa bonne étoile. Il était donc soucieux et humilié ; il ne répétait plus, comme autrefois , que le jeu de la vie lui donnait toujours le plus beau dé. En le voyant, le chapeau sur les yeux , les mains dans ses poches et la démarche agitée , vous l'auriez pris pour jun amant congédie. Par un matin de septembre, sa dernière ressource lui ayant échappé, l'homme actif, découragé, posa ses coudes sur une table et tomba dans la rêverie. L'image de Juliette vint alors se présenter à son esprit comme un enfant caressant, et lui, comme un digne père, il r«ccueillit avec tendresse, et lui fit de son cœur un berceau.

Peut-être, pensait-il, la destinée a-l-elle

VU avec indignation tous mes projets, parce qu'elle veut me rapprocher de ma charmante. Elle seule me reste, elle* seule me garde son amour comme un trésor inépuisable. Oui, je reviendrai bientôt vers toi, ma chère maîtresse. — Si je ne reçois pas une réponse favorable de l'ambassadeur de Naples.

En attendant la lettre de iNaples, Samuel en ouvrit une de son ami Henri. L'homme paisible parlait d'une autre lettre qui n'était point parvenue ; deux pages suivaient de plaisanteries sur l'inconstance, sur les douceurs de l'indifférence, de la vie matérielle et du calme des passions. JPuis venaient des compliments sur la révolution opérée dans le cœur de l'homme actif, et quelques détails sur le prochain mariage de Juliette. La lettre tomba des mains de Samuel. Malgré toutes les déceptions qu'il venait d'éprouver, ce dernier coup le surprit et l'épouvanta I

— 11 me manquait encore cela ! s'écrigt-il avecî rage. Il me faudra tomber au dernier degré de l'abaissement du malheur; il ne

l'oraclk. liGg

reste plus qu'à me réduire à la mendicité , puis à me priver d'un œil ou d'un membre, ou bien à me jeter dans l'idiotisme. — Mais la fortune est donc une hideuse courtisa une , dont les excès ont tellement rongé le cœur et abruti l'esprit, qu'elle ne peut plus trouver de plaisir dans la simple débauche ; il faut qu'elle l'assaisonne de perfidies, de crimes, il faut qu'elle perce d'un stylet le cœur de son favori en le pressant dans ses bras. Il faut qu'elle accomplisse sa prostitution dans le sang, et qu'elle presse de ses lèvres une bouche que la mort fait râler. — C'est une femme qui cache dans son corps épuisé l'âme de l'infâme de Sade. Eh bienl je la combattrai, je la défie, je lui cracherai au visage dans les convulsions de l'agonie.

L'homme actif entendit sonnerneuf heures du matin à l'horloge de la Bourse, et il s'écria :

— Je serai ce soir à Vendôme , et nous verrons ; oui, nous verrons.

Le défi était en règle. Les chevaux furent mis à sa chaise au bout d'une demi-heure ; le postillon reçut le signal du train de prince,

et jamais voiture ne roula si rapidement sur la route de Vendôme. Les chevaux eurent beau s'abattre, la pluie fine tomber , le pavé devenir glissant , la volonté de l'homme était inflexible comme l'arc de Nemrod, il fallut bien qu'il arrivât le soir comme il l'avait dit. La fatigue de la route eut une influence notable sur les idées de l'homme actif. Les nuages semblaient toucher la terre à l'horizon, les rues des villages étaient désertes; quelques voyageurs , enveloppés de leurs manteaux, cheminaient lentement , le visage soucieux et le dos courbé. — C'était un de ces jours où la nature entière s'ennuie , grelotte et geint. Il était plus de minuit quand Samuel, brisé par la fatigue et mouillé, parvint à sa maison. L'homme actif sentit son âme plier sous le poids de l'ennui et du chagrin. 11 se demandait à quoi sert de vivre, de poursuivre un bonheur fuyard , pour finir par devenir tôt ou tard un objet infect et glacé qu'on cache dans la terre, où la pluie vient glisser sur vos membres insensibles. — L'avenir se [)résenlail devant Samuel comme

l'oracle. 271

un gouiïre noir et humide. — C'était lelFet du froid , de la fatigue et de la fièvre. — Le courage et rénergie d'un homme sont-ils donc subordonnés à sa situation physique? — Ceci me semble fort croyable.

Samuel se rendit dans sachambre àcoucher. En traversant un long corridor , il crut entendre marcher derrière lui ; en fermant la porte de sa chambre , il fut étonné de sentir une résistance,— quelqu'un essayait d'entrer; il entendit une voix, mais le vent qui mugissait dans la porte entrouverte ne laissa point distinguer le son. La lumière s'éteignit; le corridor était éclairé. Samuel s'efforça de fermer la porte , et la résistance devint plus grande. Peut-être l'homme actif, saisi de frayeur, s'attendait-il à voir, comme Ha*mlet, l'ombre de son père ^ ou bien à être attaqué par un assassin, lorsqu'il reconnut la voix de Jeanne.

— C'est vous? dit-il ; que venez-vous faire

ici.^

— Je me suis souvenue que j'avais ôté les clés de vos armoires, et je vous les rapporte.

L'homme était un peu confus d'avoir eu peur d'une jolie fille.

— Vous êtes-vous levée pour cela, Jeanne?

— Non , M. Samuel , je n'étais pas encore couchée.

— Que faisiez-vous donc à une telle heure?

— Je lisais.

— C'est bien. — Bonsoir, Jeanpe.

— Bonsoir, M. Samuel.

— Eh ! Jeanne , vous oubliez de me donner de la lumière.

— Je suis bien étourdie.

Jeanne tremblait en voulant allumer une bougie que tenait Samuel. Leurs mains se louchèrent.

— Vous avez bien froid , dit la fermière ; voulez- vous que j'allume du feu?

— C'est inutile : je vais me coucher.

Jeanne rangeait à n'en plus finir tous les

meubles, tandis que Samuel regardait tristement la terre.

— Vous êtes pâle, M. Samuel, dit-elle.

— Ce n'est rien , Jeanne.

— Sericz-vous malade?

— Point du tout.

— Si vous aviez besoin de quelqu'un cette nuit, ma fenêtre est près de la vôtre; vous n'auriez qu'à m'appeler; je viendrai de suite.

— Merci , Jeanne.

— Il ne vous manque rien ?

— Non , rien.

— Bonsoir, M. Samuel.

— Bonsoir, Jeanne.

L'homme actif s'enferma ; puis il se jeta tout habillé sur son lit; et, dans un accablement complet , il s'écria :

^— Juliette ! Juliette 1 m'as-tu donc si vite oublié! — Ah! je suis malheureux; je suis vaincu. Fortune , tu m'as terrassé ; je demande grâce.

Il s'endormit. Peut-être la fortune fut-elle satisfaite de ce triomphe sur l'esprit d'un garçon si fier et si obstiné ; peut-être permitelle enfin aux nuages qui couvraient la bonne étoile de Samuel de se dissiper. Peut-être que cet astre bienveillant venait de passer son solstice d'hiver, et qu'il s'acheminait vers le soleil , source de tout éclat et de tout

a 74 SAMUEL.

bonheur. — Peut-être devait -il se croiser avec une comète , et se précipiter de son orbite pour tomber et disparaître dans les abîmes sans bornes de l'espace.

Samuel resta long-temps au lit le lendemain de cette triste nuit. Une heure après son lever, il vit arriver Henri, et ne put s'empêcher de sourire tandis que ce tranquille garçon s'installait dans le grand fauteuil avec sa pipe , gardant la même pose et la même quiétude, que le ciel fût noir ou clair , que la guerre fût au dehors, ou bien la paix, que la peste décimât les villes , ou que la providence daignât pardonner à ses créatures.

Quand Samuel eut terminé le récit de ses déboires et de ses essais infructueux , l'homme paisible lui dit avec son emphase orientale :

— Eh bien! mon ami, ne commences-tu pas à te convaincre de l'inutilité de s'agiter? INe sens-tu pas que la fortune et les emplois ne valent pas une démarche , et ne prendras - tu point le sage parti de mener tout doucement une vie paisible , partagée entre

l'oracle. 275

les jouissances que donne une honnête aisance? — Va, rien ne vaut le repos.

— Tu pourrais bien avoir raison, dit Samuel , s' installant dans un large fauteuil et prenant une pose commode.

- Oui, j'ai raison, mon ami; crois-moi : à quoi sert de se donner tant de soins pour se créer une existence? La providence n'en a -t- elle pas mis une toute faite entre tes mains ? Laisse-toi conduire, et ne rejette pas les biens qu'elle te donne chaque jour pour en poursuivre d'autres qu elle ne t'a point destinés. Les travaux et les calculs de l'homme ne sont que des châteaux de cartes ; en un jour s'envole, comme une fumée, la peine de vingt années ; la mort vient faire un repas bien réel d'un cadavre qui s'est toujours repu de chimères. Crois-moi, te dis-je; l'ambitieux s'élève , à la sueur* de son front , sur le tranchant d'un sabre et par un angle de quarante-cinq degrés ; mais, au moment de jouir, il retombe par la ligne perpendiculaire.

— Tu pourrais bien avoir raison , répéta

Et les deux mais philosophèrent sur les vanités de Ce monde. Henri triomphait.

— Qu'irais-tu faire à Beauroc ? disait-il. — Une sotte figure , mon ami. Ta belle ne t'aime plus. — Et pardieu 1 veux-tu que je t'éclaire sur l'état de ton cœur? — Tu ne l'aimes pas non plus. — Tu ne l'aimes pas, te dis-je. Ton orgueil seul et ta manie d'entreprendre t'ont poussé à cette intrigue , dont les difficultés faisaient tout le charme. Si tu avais réussi dans tes projets ambitieux à Paris , tu l'aurais abandonnée sans regret. Aujourd'hui te voilà triste et vexé parce que tu vois que ton abandon ne lui a causé aucune peine ; tu voudrais la savoir accablée par le chagrin, à la condition de ne la revoir jamais. Tu as une vieille dette de tourments à lui payer , n'est-ce pas? Va , mon ami, il faut être généreux , etf^ire comme Joconde. L'amour est le meilleur remode aux douleurs de l'amour. Et que veux-tu tenter, je t'en prie? Veux-tu importuner ta belle de tes plaintes, et l'assommer par une pantomime de mélodrame? Je le renie si tu fais une pareille

sottise et si tu abaisses un homme à une telle dégradation. Mon ami, buvons et arrangeons une partie de plaisir. Demain tu ne penseras plus à ton infidèle.

Samuel tomba bientôt dans la distraction. Il resta pendant trois heures de suite le dos appuyé contre une porte, à chanter cinq cent3 fois le même refrain. — L'homme paisible l'ayant supplié de se taire, il prit des ciseaux, et coupa mille petits bouts de papier qui s'éparpillèrent sur le carreau.

— Ce garçon-là ne sait pas rester en repos, murmura Henri.

Samuel descendit au jardin, et se promena, les bras croisés, le long d'une allée, en repassant cinquante fois à la même place.

— Hélas , dit l'homme paisible, c'est ainsi qu'il fait toujours lorsqu'il a dans la tête quelque projet diabolique en train de germer.

H courut auprès de Samuel.

— Que diable fais-tu là? Pourquoi courir dans ce chemin comme un ours dans une fosse ?

— Je m'ennuie, mon ami. — Laisse-moi au moins m'ennuyer.

— Et pourquoi t ennuies-tu?

— J'en ai plus d'une raison : j'ai perdu le tiers de ma fortune ; je serai obligé de louer ma maison à des étrangers et d'en sortir; de plus, je suis amoureux et abandonné. — On peut bien me permettre à ce prix d'être triste.

— Ecoute- moi, mon ami; je te propose, pour dissiper ton ennui , de faire avec moi un beau voyage.

— C'est bien dur de perdre du même coup sa fortune et sa maîtresse.

— Tu ne m'écoutes pas.

— C'est vrai; il faut que je l'avoue, j'aime encore Juliette, mon ami.

— Eh! mille diables! ne l'aime donc plus. Je veux t'emmener avec moi. Nous irons d'abord à Genève. Là , nous prendrons la route de l'Italie par le Simplon.

— Va en enfer si tu veux ; je reste ici. — Sur mon ame ! je n'abandonne pas ainsi la

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