‹ SamuelChapitre 12 sur 19 · partie. Ce n'est pas là une affaire terminée , je te le jure · texte numérisé non relu

partie. Ce n'est pas là une affaire terminée , je te le jure

Henri fit un soupir et se tut. Les deux amis dînèrent ensemble , et la gaîté revint pendant le repas , à l'aide du meilleur vin que Samuel eût dans sa cave. Le dîner terminé, Samuel sentit qu'une disposition physique tout autre s'était établie en lui. Il s'était assis à table sans fiiim ; mais il avait bu et mangé fort copieusement par distraction, ce gui donne toujours un certain courage pour supporter les coups du sort. La cervelle de cet homme abandonné était dans une douce exaltation. Ses forces, réparées par le sommeil et l'oisiveté , commençaient à le pousser au désir de l'activité. Les idées fâcheuses qui l'écrasaient le matin , se montrèrent plus riantes à son imagination à travers le prisme léger des fumées du vin. Il les considéra sans colère , comme des sujets dignes de ses calculs et de ses résolutions. Il sentit, avec une sorte de plaisir, qu'il y avait dans tout cela matière à une jolie entreprise, — là, — bien énergique et bien pittoresque.

Une nuit douce, un zéphyr du midi, un ciel sans lune et bien étoile semblaient l'inviter à l'action, en lui prêtant leur aide.

— Pardieu ! disait-il tout bas , est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de faire cette nuit un petit coup de ma façon ? — Il ne faudrait jouer ni le rôle d'un Werther, ni celui du brigand délicat Jean Sbogar. Nous y songerons tout-à-l'heure.

L'homme paisible, voyant son ami eiî belle humeur, le crut rendu à la raison. Il le quitta, en l'engageant beaucoup à se coucher de bonne heure.

A peine Henri était-il parti, que Samuel se promena fort agité par la chambre, et s'écria :

— Voyons, — qu'est-ce que je vais faire? Puis il s'arrêta tout-à-coup, saisi par une

réflexion importune :

— Hélas 1 si Juliette ne m'aime plus , je ne puis rien. Si je tente de la voir cette nuit, elle me repoussera avec indignation. Gomment savoir ce que je dois résoudre?

Il pensa aux oracles virgilicns de Panurgc, et à celui que lira saint Augustin pour sa-

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voir quelle vie il devait embrasser, ce qui en fit le plus dévot moine de son temps. Samuel choisit donc le beau roman de Clarisse ^ comme offrant plus de rapprochements aveo sa situation que tout autre ouvrage. Il prit un volume , et , avant de Fovivrir, il adressa de la meilleure foi dvi monde ces paroles à la providence :

— Je te demande un conseil , ô hasard ! Moi qui ai toujours suivi obstinément mes caprices sans m embarrasser de ta volonté ; moi qui ai souvent lutté contre toi de toutes mes forces , je t'offre aujourd'hui la paix, et je fais les premières avances d'un accommodement. Si tu daignes accepter mes propositions, parle -moi sans rancune et sans arrière-pensée , avec toute la bonne foi que je te montre. Quel que soit ton ordre, je jure de le suivre aveuglément , fût-ce de renoncer pour jamais à Juliette. Eclaire-moi sur l'état de son cœur et sur l'accueil que j'en recevrai si je me présente devant elle ce soir. Je le répète , je t'obéirai ; je suis prêt à tout entreprendre ou à tout abandonner.

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Samuel leva sa main droite, armée d'un couteau, et la tint suspendue au-dessus du précieux in-octavo.

— ■ Certes, dit-il avec quelque émotion, je fais beau jeu à la raison, et je pourrais redouter les sermons de la divine Clarisse ; mais encore une fois , je m'en rapporte au hasard.

La pointe du couteau tomba dans le milieu du volume. Les premiers mots qui frappèrent les yeux de Samuel furent ceux-ci : *

— Une fols qu'une femme est subjuguée , Belford, c'est pour la vie.

Samuel fit un cri de joie. Le perfide Lovelace avait triomphé de la malheureuse Clarisse.

L'homme actif remercia le hasard de cet avis. 11 restait r régler les démarches à faire. Quelques niBiutes de réflexions lui suffirent pour trouver, qu'à l'aide de boules en mie de pain, jetées dans les vitres de Juliette , on pourrait attirer cette aimable fille à sa fenêtre; un mot alors devait l'amener

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aux pieds de son vainqueur, pour peu que l'oracle eût dit vrai , et il ne pouvait mentir. — Tout le pain nécessaire fut pétri à l'instant même. L'impatience de notre héros était extrême. Neuf heures venaient de sonner. Il lui fallait encore attendre trois mortelles heures.

Tandis que Samuel, plongé dans ses réflexions, préparait les discours les plus touchants du monde pour en accabler son ingrate, Jeanne entra pour remettre des livres dans la bibliothèque, où elle avait la permission de puiser à son aise. La petite paysanne était dans une toilette élégante pour une fermière. Samuel, qui se sentait le cœur joyeux, prit la main fort blanche de Jeanne en lui disant :

— Comme vous êtes jolie, mon enfant!

Le visage de la fermière se colora aussitôt d^'une belle teinte rose , et ses paupières se baissèrent gracieusement, comme si elle eût voulu répondre : « Est-ce que je ne suis pas mieux encore à présent? » Et c'est ainsi quQ font d'ordinaire les jeunes filles : l'attention

des assistants fait épanouir leur beauté dans tout son éclat.

— Oh ! monsieur Samuel, répondit Jeanne ; ce n'est pas à une paysanne qu'il faut faire des compliments. — C'est mademoiselle Juliette qui est belle.

— Quand donc avez-vous vu cette belle demoiselle ?

— Je suis allée hier au château pour voir le trousseau de noce. Son mari estun homme riche et généreux ; il est bien amoureux de mademoiselle Juliette. Croiriez-vous qu'il a donné de l'or à la femme de chambre qui couche dans la pièce voisine, pour qu'elle mît tous les soirs son lit en travers de la porte, comme s'il avait peur qu'on ne vînt lui enlever sa prétendue?

Jeanne , en disant cela , releva ses longues paupières pour regarder Samuel d'un petit air curieux et malin. — Je ne sais pourquoi.— La nouvelle était fâcheuse pour l'homme actif; mais il avait appris à recevoir une contrariété avec un visage impassible- Quand la paysanne fut sortie, Samuel tomba dans lin-

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décision. Ce nouvel obstacle à l'entrevue que l'oracle venait de lui promettre, Ivii causa un violent dépit. Si Juliette ne pouvait quitter sa chambre la nuit, l'oracle avait donc menti. Pour peu que le lecteur ait étudié les façons de procéder du hasard , il reconnaîtra bien là les fantaisies de cet être capricieux ; ce qui a réussi vingt fois , il lui prend tout- à-coup l'envie de ne plus vouloir que ce soit possible ; il élève des obstacles par milliers , et semble regarder comme une exigeance ridicule ce qu'il vous a si souvent accordé. En vérité, il y a dans ses manières une espèce de régularité qui fera peut-être qu'un jour on saura deviner toutes ses combinaisons. Cependant l'homme actif avait pris trop de confiance dans son oracle pour regarder encore l'affaire comme manquée. Puisque Juliette ne pouvait descendre , il fallait monter parla fenêtre. — C'était une réflexion naturelle :

— Tu me traites bien sévèrement ! dit Samuel au hasard ; mais nous ne nous brouillerons pas pour cela.

Il se procura , sans perdre de temps , une forte corde. L'appartement de Juliette était au second étage ; Samuel en calcula la hauteur approximative d'une fenêtre de sa maison. Il fit des nœuds à la corde, à la distance de deux pieds les uns des autres; puis il passa, dans chacun de ces nœuds, un anneau fait d'une corde plus fine , de manière à pouvoir y faire entrer le pied. Il était plus de minuit quand ce travail fut terminé ; l'homme actif, en nage et les mains fort meurtries, ne se mit pas moins en route plein de résolution, portani sa précieuse échelle sous son bras, un poignard sous son habit, et vêtu et chaussé légèrement comme un matelot qui veut briller au sommet d'un mât pendant la revue de l'amiral. Chemin faisant , il adressa nombre d'allocutions conciliatrices au hasard, dont la bienveillance lui était bien nécessaire; il lui fit comme un point d'honneur de seconder l'exécution d'un plan qu'il avait conseillé. Je tremble qu'il n'arrive malheur à cet imprudent garçon, quand je songe aux innombrables moyens

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qu'a le sort de faire tourner à mal une telle entreprise. Prions Dieu qu'il lui sauve au moins la vie et les quatre membres.

0 Pétrarque, gentil et ingénieux rimeur! Je te dédie ces lignes, je les dédie à tes mânes", qui, sans doute, comme les ombres qu'un nuage transparent projette sur la terre, courent dans les prairies. Je sais bien que ceci ne sera point de ton goût, timide troubadour; mais je tiens à te faire voir ce que c'est qu'un homme d'action près d'un aligneur de vers. Tu te croyais un être fort passionné, parce que tu chantais la beauté de ton inflexible, et moi, je te le dis franchement, tu n'étais qu'un homme faible, un amoureux sans courage. Philomèle chante comme toi ses tourments, il est vrai ; mais elle chante sur le bord de son nid , et quand son gosier mélodieux se fatigue , elle se repose près de sa compagne reconnaissante et reçoit sa récompense; mais toi, pauvre musicien, tu retournais seul à ton lit chaque soir, et jamais tu n'as recueilli le prix de tes mythologiques ardeurs. Tu répondras que ,

si ta belle eût été sensible, tu n'aurais pas mis au jour le poudreux in-quarto tout plein de sonnets qui occupe tant de place dans ma bibliothèque , et que je n'achèverai point de lire; mais quelles jouissances as-tu tirées de ces enfantements , dis -moi ? la gloire est une creuse nourriture près de lamour. Je l'assure que Laure t'aurait plutôt aimé si tu n'avais été qu'un brutal casseur de lances, et que tu lui eusses offert ton cœur après une de ces joutes d'où l'on ne sortait pas sans être tout sang et poudre. Elle t'aurait cédé , te dis-je, si tu avais pressé dans un gantelet de fer sa main délicate; elle se serait jetée à ton cou, si tu lui avais juré de mettre le feu à sa maison pour l'enlever , si tu l'avais menacée de tuer vilainement père , frères , mari et valets, car les femmes sont ainsi faites : — elles ont horreur de la faiblesse. Je te le dis, dussent tes mânes se cacher de honte dans le fond de la terre : ta belle t'a méprisé, homme sans énergie. Tous tes sonnets ne valent pas un baiser. Puisqu'aujourd'hui ton corps est rendu à la circulation, |)uisqu*il ne pour-

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rait plus fournir de sève à une chétivc marguerite 5 je voudrais en rassembler, pour un moment , toutes les molécules divisées , et l'interroger sévèrement. Je te forcerais de me dire combien de fois tvi as manqué de courage près de Laure , combien d'occasions tu as perdues, combien de fois tu as voulu saisir sa main, sans avoir assez de résolution pour le faire ; combien de fois la parole a expiré sur tes lèvres, combien de fois tu as volé près d'elle, décidé à la prendre dans tes bras et à presser sa bouche sur la tienne , pour retourner chez toi sans avoir rien osé. Je te ferais mourir de honle une seconde fois. —Va-t'en au diable, fade rimeur ! je ne voudrais point de ta gloire; puisses-tu apprendre un jour comment Samuel tenta une périlleuse entreprise , et jeter de dépit ta charretée de sonnets dans le cratère du Vésuve 1 11 était une heure lorsque l'homme actif parvint sous les fenêtres de sa belle. Pas une lumière ne brillait. Le château entier paraissait noir comme une soutane. Tous les yeux étaient fermés, toutes les bouches étaient si-

lencieuses, toutes les cervelles végétaient. Juliette aussi avait abaissé ses paupières blondes comme une belle de jour au vent du soir, et tous ses petits soucis de jeune fille étaient là, mollement posés sur son oreiller, tout prêts à l'agiter encore à son réveil. Samuel lança inutilement dans les vitres force boulettes de pain. Outre que dans l'obscurité il était difficile d'ajuster , le bruit était faible et le sommeil de la pauvre enfant profond. Le temps s'écoulait ; Samuel prit un petit caillou dans le sable et le jeta en l'air au risque de casser une vitre. Le hasard, qui ne dort point, conduisit heureusement le caillou sur le bois de la fenêtre, où il ne produisit qu'un bruit raisonnable. L'homme actif vit, après un moment d'attente , une niasse blanche qui se dessinait sur le cadre noir de la fenêtre ouverte. Le laconisme le plus sévère était indispensable, il appela donc fort doucement :

— Juliette 1

— (i'est vous ! dit-<^lle, reconnaissant aussitôt la voix.

— Uii lacel l demanda l'homme actif.

Juliette ne perdit pas une seconde à réfléchir, ni à s'étonner de l'arrivée imprévue de Samuel, — L'oracle avait dit vrai : la femme subjuguée obéit sur-le-champ. Elle fit descendre un lacet par la fenêtre. Fort heureusement elle n'avait point, comme la courtisanne de La Fontaine ou la Turgis de Mérimée, coupé son corset avec le poignard de son amant dans un empressement amoureux. Elle avait eu un coucher virginal comme la Marguerite de Faust. Samuel attacha l'extrémité de son câble grossier après le lacet, en même temps qu'un petit billet contenant cette instruction :

— Si Yous pouvez quitter votre chambre, venez ; si non, liez cette corde à votre balcon.

Juliette tira de son alcôve une lampe de nuit, et l'homme actif put voir les mains blanches de sa belle , qui nouaient la corde fort habilement.

Sans doute , l'imagination rapide du lecteur lui montre déjà notre héros franchissant

la courte distance qui le séparait de sa maitresse, avec la grâce et la légèreté d'unécuyer (t de Franconi ; elle lui représente cet heureux garçon , enlevé sur les ailes de l'amour et pressant dans ses bras son amante, la pointe du pied basse et les bras arrondis , comme on fait à l'Opéra ; elle ne peut admettreune seule pose outrée ou disgracieuse. Hélas ! bon lecteur , je le voudrais comme vous; mais, croyez-moi, c'est une rude chose que d'escalader un second étage avec une échelle de cordes, imparfaitement conditionnée. — Un premier étage n'est rien. — Vous serez étonné , si je vous dis que ce court voyage , entrepris par notre héros , de la terre à la fenêtre bienheureuse, fut un des plus pénibles de sa vie et un des plus fertiles en événements. D'abord la corde était neuve et commença, dès qu'elle fut tendue , à tourner avec une incroyable vitesse ; si bien , qu'avant d'avoir atteint le tiers de la hauteur , l'homme était horriblement étourdi. Des flammes se croisaient devant ses yeux . ses oreilles bourdonnaient; il lui semblait que

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