OR A eu:. i^g
toutes les chaqves- souris de la terre battaient des ailes autour de sa figure, comme attirées par un flambeau ; il eût été embarrassé de dire s'il n'avait point les pieds en haut et la tête en bas; sa cervelle s'agitait dans son crâne, cherchant une issue pour s'élancer par la tangente. Et vous , honnête lecteur, vous l'auriez pris pour un fou; car, dans cet instant critique , au moment de lâcher prise et de tomber à terre, dans le délire du désespoir , il éprouvait quelque chose de semblable à une joie stupide, et il répétait entre ses dents, serrées par l'angoisse, je ne sais quel sot refrain de contredanse. Tout-à-coup il sentit sur sa joue, le contact d'un corps froid et dur qu'il saisit avec sa main; c'était le balcon du premier étage, — celui de la glorieuse chambre à coucher de M. de R. Dors en paix , digne vieillard. — Que la sylphide sexagénaire qui se balance aux rideaux de ton lit verse le sommeil sur ta tête expérimentée; qu'elle tire soigneusement ton riche madras sur tes oreilles , qu'elle relève les couvertures jusqu'à tes yeux, comme une
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jeune mère attentionnée qui veille près de son enfant.
Samuel se reposa sur la fenêtre du premier pendant un moment. Mille sensations traversèrent son cerveau et s'y combinèrent comme les couleurs d'un prisme ; puis le courage et la raison revinrent peu à peu. Il faut croire que le génie malin qui protège les amours avait juré de le faire réussir; mais il avait aussi résolu de lui faire bien sentir le prix de cette faveur par de rudes épreuves. Lorsque Samuel se remit à monter , la distance étant moins grande, la corde cessa de tourner ; mais à peine avait-il dépassé la fenêtre du premier, qu'il entendit un bruit étrange , comme si on ouvrait avec fracas cette fenêtre. — Il se crut perdu. Il rassembla toute sa présence d'esprit , et reconnut que la corde , en se balançant , par les secousses qu'il lui donnait , frappait régulièrement dans les vitres du premier. Il redoubla d'efforts et de vitesse. Dans son empressement, au moment d'arriver, il heurta sa tête contre le balcon du second étage , et
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son chapeau fut jeté à terre. Je vous laisse à juger tout ce que souffrit Juliette pendant ce périlleux voyage. Elle saisit la main de Samuel , et le tira vers elle de toutes ses forces. Il s'élança dans la chambre , et tomba plus mort que vif sur le plancher. Samuel sentit ses angoisses mortelles changées contre une ivresse si délicieuse, que ses nerfs fatigués pouvaient à peine la supporter ; son corps frémissait jusqu'à la moelle de ses os ; il pencha la tête en arrière comme dans la dernière crise de l'agonie.
La vie, ce n'est que le temps des amours. Dans cette belle époque, quelles prodigieuses variations peuvent s'opérer dans les mouvements du cœur ! C'est dans la courte histoire d'une passion seulement qu'on peut voir un homme passer brusquement du dernier désespoir ou de la plus affreuse détresse au bonheur le plus délirant. Dans le reste de la vie on ne retrouve plus rien de semblable. O sage, sage bonhomme La Fontaine, que tu avais raison de prier le ciel que ton cœur pût encore s'enflammer ! Cher
'J-.gG ' SAMUEL.
lecteur, savourez bien les instants consacrés à l'amour, goùtez-en l'ivresse avec attention, avec apprêt, avec calme ; n'en perdez pas une seconde sans nécessité ; ne souffrez pas que la plus légère contrariété, le malaise le plus imperceptible viennent vous troubler. Quand nous serons vieux, que la foudre tombe, que la terre éclate comme une grenade , que mille comètes la percent ou la réduisent en cendres, ou bien que le soleil ne revienne plus et que ce globe se perde dans l'espace, cherchant son chemin comme un aveugle, la jeunesse alors poussera des cris lamentables, et demandera la vie et le bonheur promis par la nature aux créatures arrivées à leur perfection. — ^ous , qui serons caducs, nous rirons bien. Crovez-moi. jouissez de la vie , cramponnez-vous à ce beau moment des amours, buvez à longs traits , et puis, le temps une fois passé , prenez pour devise : — Je ne m'en soucie guère. — Laissez aller les choses, et s'il arrive que vous ne sachiez à quel saint vous vouer , donnez-vous à tous les diables.
Samuel sentait ses forces revenir dans les embrassements de sa maîtresse. Il promenait des regards de triomphe sur les murs de cettei chambre virginale, sur l'alcôve faiblement éclairée par la lampe de nuit ; et comme Ajax défiant les dieux, il répétait : — J'ai réussi!
Quel beau moment que celui-là! je vous plains si vous n'avez pas parmi vos souvenirs quelque nuit semblable , dont la pensée vienne vous consoler dans le malheur. Je vous engage fort à travailler pour faire cette acquisition. — On conserve le précieux souvenir au fond de son cœur ; il vous revient au milieu d'une bataille, ou dans les angoisses de la fièvre. Dussiez-vous perdre la vie dans quelque révolution , le beau souvenir , comme un génie visible à vous seul , viendra briller devant vos yeux au fond d'un cachot, au moment où vous entendrez votre sentence de mort , peut-être même quand votre tête posera sur la planche fatale entre le panier et le couteau. — Enfin, quels que soient les changements qui doivent s'opérer dans votre fortune ou votre caractère ,^
un si beau souvenir ne sera jamais de trop. Dès que notre héros se trouva debout , en homme prudent, il se hâta de tirer à lui son échelle de cordes. Son chapeau , qui gisait au pied du mur, lui causa quelque souci. — Les vêtements jouent un rôle assez ridicule dans la personne d'un homme qui se rapproche , par un mouvement passionné , de l'état dénature. Heureusement pour les jeunes marquis de la régence que toutes les phases de l'amour étaient alors réglées et prévues d'avance , car si un d'eux se fût avisé d'aimer de bonne foi , ou si une femme se fut rendue quelques minutes plus tard qu'il n'était d'usage de le faire, que serait-il arrivé dans leurs costumes, bon Dieu ! La perruque de l'amant eût volé dans les airs, ses dentelles seraient tombées en loques, et la beauté cruelle aurait couru le risque de perdre la respiration pendant l'assaut , au milieu d'un nuage de poudre. Samuel pensa que le hasard l'avait trop bien secondé pour faire difficulté de lui pardonner l'innocente malice du chapeau. 11 se sentit pressé dans les bras
LOUACLE. '2Ç)()
de Juliette, et reconnut, au premier baiser qu elle lui donna , qu'il n'avait pu être remplacé dans son cœur. — Il était bon et sensible au fond , il fut touché ; Se^ yeux se gonflaient malgré lui , des larmes de plaisir étaient prêtes à trahir sa joie ; mais il était aussi quelque peu défiant, et d'ailleurs il voulut s'assurer de l'empire qu'il avait sur lui-même. Il brûlait d'envie de se jeter au cou de Juliette , et il la repoussa froidement du bras pour la questionner comme un président de cour d'assises.
L'explication ne fut pas longue. Samuel jura par le ciel et par l'amour que son ami Henri n'avait pu commettre les indiscrétions dont Raoul l'accusait. Il convint avec franchise que l'homme paisible avait été son confident. — Il persuada sans peine sa maîtresse sur la fausseté de tout ce que le taciturne prétendu avait avancé. — Mais comment ce Raoul avait-il tout découvert? Il fut convenu que Juliette refuserait obstinément la main de Raoul ^ et que Samuel se présenterait à Beauroc dès le lendemain. Juliette, à son
tour , accabla son amant de questions ; mais l'homme n'écoutait plus, il tournait les yeux vers le lit , dont la vue le plongeait dans une distraction et une impatience qu'il ne pouvait vaincre. — La place d'une jolie femme est vraiment dans une alcôve. — C'est là qu'elle brille comme un diamant sur une bague; le bal a son mérite, une loge à l'Opéra n'est pas sans agrément ; mais les femmes, de nos jours, négligent trop l'alcôve. Tout le monde n'a pas une calèche pour promener sa maîtresse; tout le monde ne peut pas donner des fêtes et s'abonner aux Bouffes; mais il faudrait être bien misérable povir n'avoir pas une alcôve soigneusement décorée pour y recevoir sa beauté. — Remercions donc le ciel de ce premier des biens, — l'alcôve. La belle Juliette ferma les rideaux de la sienne , et je respecte trop les rites de l'amour pour essayer de porter une main sacrilège sur ces rideaux ; nos amants étaient sous l'influence sacrée de la nature. — Elle les bénissait comme un grandprêtre qui distribue le pain delà Paquc aux
l'oracle. 5oi
enfants. — C'est ainsi qu'elle veut qu'on la serve, et non point comme font ces époux, ennuyés de l'amour, qui s'en acquittent comme d'une corvée conjugale, ou qui calculent que la dot leur échapperait si leur moitié chérie venait à mourir sans enfants.
Dans la pièce voisine , et en travers de la porte , était couchée la prudente femme de chambre, gardant fidèlement le dépôt qu'on lui avait confié. — Et puis qu'on vienne répondre sur sa tête de la sagesse d'une fille. Si la duègne fût venue surprendre ces jeunes gens, je n'ose penser à ce qui pouvait en arriver : peut-être Samuel aurait-il poignardé cette femme. — De la passion au crime , il n'y a souvent qu'un pas. Il vaut bien mieux que la pauvre femme dorme tranquille et laisse nos amants à leur douce occupation.
Les premières lueurs de l'aurore vinrent donner le signal du départ. Samuel s'avança vers la fenêtre , en soutenant sa maîtresse , dont le cœur défaillait à la pensée d'une séparation. Elle avait oublié dans les bras de son amant tous ses chagrins ; elle avait ou-
blié ses liens de famille , ses obligations sociales, comme si le monde se fût réduit à son étroite chambre. Elle cherchait avec ardeur un dernier baiser. Ses cheveux tombaient sur ses épaules et sur son visage pâle ; ses yeux lançaient des flammes comme si l'ivresse eût égaré sa raison; ses nerfs étaient raidis ; elle tenait son bien - aimé si étroitement embrassé qu'il aurait eu beaucoup de peine à s'arracher de ses bras. —
Samuel souriait en la regardant :
— Ecoute-moi, lui dit-il, il faut jurer par les entrailles de ta mère , par les pierres de son tombeau , par les planches de son cercueil, que tu seras à moi dans tous les temps et toutes les circonstances possibles , quand tu deviendrais la femme de ce Raoul ou de tout autre.
Juliette répéta dix fois avec l'accent le plus passionné :
— Je le jure.
^— A ma première sommation, tu m'appartiendras ; tu seras ma maîtresse.
— Je serai ta maîtresse, — toujours , malgré tout , en dépit de toute la terre.
L état d'exaspération où se trouvait cette jeune fille ne permettait guère de compter sur de tels serments. — Une femme ne peut répondre que son cœur ne changera pas. — Dans ce moment de trouble, Juliette aurait fait sans hésiter les serments les plus extravagants. Samuel fit cette réflexion.
— Quant à ce Raoul, dit -il, je lui couperai les deux oreilles , si Dieu me prête vie. — Mais s'il me tue. . . —
Lecteur, malgré toute la répugnance que j'éprouve à cela, il me faut vous dire la vérité : Samuel était bizarrement agité par le dieu ou le démon de l'amour; ses résolutions s'en ressentirent. Au moment de quitter sa maîtresse, peut-être pour toujours , il chercha dans sa tête un moyen de mettre un obstacle certain au mariage de Raoul, qui devait avoir lieu dans deux jours. Sans doute que de la vase de l'Achéron sortit l'infernale vapeur qui lui suggéra le moyen qu'il mit à exécution.
5o4 SAMUEL.
11 souleva de terre cette tendre fille comme pour l'embrasser, et lui fit à la joue une horrible morsure ; puis il la déposa à terre. L'exaltation et l'ivresse furent si cruellement comprimées , que la pauvre enfant tomba dans une sorte d'attaque de nerfs ; et cependant elle étouffa courageusement ses cris.
Je n'arrêterai point ma pensée sur cet événement. J'aurais été trop navré si j'y avais assisté. Si jetais un brigand , un meurtrier, si jetais un bourreau, ne pensez -vous pas que je devrais encore baisser modestement mes yeux de faucon devant l'auteur d'une si ingénieuse atrocité?
Samuel descendit plus rapidement et plus heureusement qu'il n'éfait monté, malgré le poids dont son crime venait de le charger. 11 se reposa un moment sur la fenêtre du digne père.
Dors en paix , bon vieillard. — Qu'un sommeil bienfaisant répare tes farces ; qu'il te tienne long-temps dans l'oubli de la vie , car les chagrins attendent ton réveil pour
l/oKACLR. 00.)
fondre sur ta tête vciiérable comme une nuée de sauterelles.
Au pied de la muraille , Samuel fut bien surpris de ne plus trouver son chapeau. Il fallait qu'on l'eût enlevé. La pauvre Juliette détacha la corde, et le misérable qui l'avait meurtrie put voir, sans mourir de remords, cette joue couverte de sang. 11 traversa rapidement le parc. Lorsqu'il escalada le mur, il aperçut encore Juliette à sa fenêtre. — Elle agitait son mouchoir en signe d'adieu.
Quand la pauvre fille fut seule, au premier regard qu'elle jeta sur son miroir, elle fondit en lariïjçs. La plaie était affreuse ; la place de chaque dent était marquée. — Elle pleura bien amèrement. — Elle souffrait ; — et puis qu'àllait-elle faire? comment cacher cette blessure? Elle resta assise devant une glace, dans vui abattement affreux. Elle tordit ses bras de désespoir, et appela vainement à son aide le ciel et la terre : c'était à fendre le cœur. Elle enveloppa sa tête d'un mouchoir, et se cacha dans son lit , résolue à n'en plus sortir avant d'être guérie.
5o6 SAMUEL.
Pendant ce temps - là , l'homme actif , joyeux et dispos, le cœur léger, comme s'il avait fait une belle action , regagnait son logis en chantant. Il remerciait sa bonne étoile , se disposait à bien dormir en attendant le moment de chercher querelle au taciturne Raoul. Il se promit de mettre son échelle de cordes dans son cofFre-fort, ornée d'une étiquette pour la laisser comme un monument à ses arrière-neveux.
Que dis-tu de cet homme-là , pauvre petit Pétrarque? Oserais -tu comparer ton existence fade avec celle d'un garçon aussi entreprenant? Va, mon ami, si la possession de la belle Laure devait tuer l'idéal qui te poussait à produire tant de rimes, il aurait mieux valu , crois-moi , goûter tous les plaisirs et les tourments de l'amour, et mettre au jour six fois moins de sonnets.
LE MARIâGE.
Groiricz-vous, ma chère, que cet odieux personnage osa s'asseoir si près de moi qu'il touchait mon panier ?
RiCUARDSON.
Je ne mentionnerai point les tranches de porc, je renonce même à la chaste description d'une bécasse.
Bybon.
xin.
ic mariage.
Samuel rentra chez lui dans une agréable disposition à riudifféronce. Tout ce qu'il put faire pour l'honneur de l'amour fut de répéter jusqu'à deux fois :
— Mon projet a magnifiquement réussi.
Et il sentit aussitôt l'envie de penser à autre chose. Il n'avait pas encore traversé ses appartements qu'il songeait à un nouvel ordre à établir dans ses meubles , à la nécessité de vernir une armoire, de nettoyer ses armes , et à mille autres balivernes de même force. En réglant l'emploi de sa journée , il résolut d'abord d'en passer une grande partie à dormir, l'autre , en la compagnie de l'homme paisible, à causer de voyages, car il ne se sentait pas éloigné de la fantaisie de courir un peu le monde comme Henri le lui avait proposé. Il entra dans sa cliambre à coucher, et resta stupéfait en y trouvant Jeanne étendue dans un fauteuil : elle dormait; un livre était par terre à côté d'elle; une bougie , prête à s'éteindre , lançait en l'air ses dernières flammjcs. La pose de la petite fermière était fort gracieuse. Samuel s'avança sans bruit et regarda de près ; il vit sur les joues transparentes de Jeanne des traces de larmes. Il resta long-temps devant elle indécis sur ce qu'il devait faire ; puis il sortit sans l'éveiller.
— La pauvre enfant a quelque petit chagrin , se dit-il.
Et , pour ne pas l'embarrasser, il renversa une chaise dans la chambre voisine. La petite fermière sortit précipitamment par une autre porte, et Samuel alla se coucher. Il n'eut que le temps de se retourner deux fois dans son lit avant de s'endormir, et de dire, en regardant le fauteuil où la paysanne s'était assise :
— Qu'est-ce donc que Jeanne est venue faire ici?
L'homme paisible et Samuel dînèrent plus gaîment encore que la veille. Le vin d'Anjou, qui travaillait dans leurs cervelles , suggéra les phrases les plus éloquentes à notre héros pour faire le récit de sa périlleuse entreprise. Quand ils se séparèrent, Samuel, un peu gris, n'avait aucune envie de dormir, et, ne sachant que faire dans la solitude et la nuit, il chanta de toutes ses forces , et s'amusa , comme un écolier, à jeter de la poudre à canon dans son feu. C'était dans le même salon où deux jours avant il avait tremblé de
Ô12 SAiMUEL.
frayeur. Il regagna enfin sa chambre à coucher, résolu à dormir par désœuvrement.
Le fauteuil où Jeanne s'était assise attira ses regards , et il répéta :
— Qu est-elle donc venue faire ici toute la nuit?
Samuel ouvrit sa fenêtre , et , obéissant malgré lui à un caprice , il appela à voix basse :
— Jeanne ! Jeanne !
Une minute ne s'était pas écoulée , que la petite fermière était arrivée.
— Yous êtes malade ? s'écria-t-elle en entrant; couchez-vous pendant que je ferai du thé. — Si dans une heure vous n'êtes pas mieux , je réveillerai mon père. —
Samuel ne savait trop que dire.
— Je ne suis point malade , Jeanne ; pas le moins du monde.
— Povu^quoi m'avez-vous donc appelée ?
— Je ne m'en souviens plus. — Ah ! le voici : Yous m'avez sans doute pris mon Molière 5 Jeanne ; il n'est point dans ma bibliothèque, et j'en ai besoin.
LE MARIAGE. 5l5
Jeanne montra du doigt le Molière.
— Vous ne l'avez guère cherché , monsieur. — Tous dites que vous n'êtes point malade; mais vous le serez sans doute cette nuit. — Pouvez-vous boire ainsi? —
— Cela ne me fait aucun mal , et puis , ma petite Jeanne, cela ne vous regarde pas.
— Oh ! je le sais bien , monsieur : si je vous disais que vous avez passé la nuit dehors , vous ne répondriez pas que cela ne fait point de mal , car vous avez le visage bien défait , monsieur ; mais vous me diriez sans doute que cela ne me regarde pas.
Samuel sourit , et répéta tout bas :
— Oui, — oui, — c'est cela, ma petite Jeanne.
— Cela me regarde , monsieur ; parce que si vous êtes malade, je vous soignerai, et que si vous mourez, nous vous pleurerons.
— Mais , ma petite Jeanne , en vérité , vous me grondez , et je suis trop grand garçon pour le permettre.
— Je ne vous gronde point ; je ne vous
5l4 SAMUEL.
demande pas ce que vous avez fait dehors toute la nuit. —
— Je me suis promené , mon enfant ; je me suis amusé à voir la lune , les étoiles , que sais-je , moi? tout ce qu'il y avait.
La petite fermière jeta un coup - d'œil prompt comme un éclair vers l'échelle de cordes posée sur la table ; ensuite elle regarda Samuel d'un air profondément triste , sévère et dédaigneux à la fois , et , sans ajouter un mot , elle s'avança vers la porte.
— Pourquoi cette mine scandalisée , ma petite Jeanne? Vous ressemblez à une mère qui reproche à son garçon de se conduire comme un libertin. Une petite mère de dixsept ans et un enfant de vingt-cinq , — voilà qui n'est pas ordinaire , Jeanne ; mais puisque ma conduite vous fâche, je vous dirai que vous serez bientôt débarrassée de ce garnement de fils , car je serai forcé de louer ma maison, et d'en sortir pour aller vivre je ne sais où.
Jeanne s'appuya sur le bras d'un fauteuil pour ne pas tomber.
— Pourquoi partir?
Ce fut tout ce qu'elle put prononcer. Tandis que Samuel lui expliquait en peu de mots ce qui le forçait à quitter sa maison , «J^nne fondait en larmes; elle l'interrompit en s'écriant :
— O mon Dieu , quel malheur 1
— Qu'avez-vous donc, Jeanne? Dieu me damne! elle pleure comme une Madeleine. —
— Mon Dieu ! mon Dieu ! il va dire que cela ne me regarde pas.
— Mais, ma petite Jeanne, est-ce que vous ni aimez par hasard? Dites-le, mon enfant , — vous m'aimez donc pour pleurer ainsi?
Tout en parlant , Samuel s'assit sur les genoux de Jeanne , et appliqua sa bouche sur les lèvres brûlantes de la pauvre fille.
— Grâce! lui dit -elle précipitamment, vous me tuez.
— Cela n'est rien , mon enfant ; tu ne mourras pas encore ce soir,va.— Tu étouffes, il est vrai. — Eh bien ! ôte-moi cette robe. — Ce corset te ferait mourir. Laisse- moi
faire, ma mignonne : je te sauverai la vie.
Il porta la pauvre enfant dans ses bras jusqu'au lit. Les sanglots s'apaisèrent dès que Samuel, couché près d'elle, la tint embrassée étroitement , en lui prodiguant des* consolations efficaces, qui ont toujours suffi pour sécher les larmes d'une femme.
— 0 ciel! dira-t-on; elle aussi perdue, perdue à jamais 1
— Pourquoi perdue, s'il-vous-plaît? Ditesla perdue tant que vous voudrez; moi , je la dirai sauvée , et je crierai aussi haut que vous. Qu'est - ce que les filles comme Jeanne peuvent craindre, je vous prie? Elles n'ont qu'un petit bout de réputation à conserver, et que bien peu d'obligations d'être sages. Elles sont , de ce côté , plus heureuses que les grandes dames. Lecteur indulgent , n'enviez pas à cette enfant une nuit de bonheur. Qui sait? peut-être n'aurez-vous plus douze heures agréables d'ici à la fin de vos jours, et si la félicité suprême est pour vous dans la lecture du journal , les truffes
OU le tabac à priser, personne ne songe à s'opposer à votre bien-être.
Samuel non plus n'était pas à plaindre. — L'amour d'une fillette repose fort bien des secousses d'une grande passion.
M. de R. était un digne père, méthodique et posé, qui aimait à procéder par principes dans toutes les actions de la vie. Jamais le sortne l'avait placé dans une circonstance assez épineuse pour que son répertoire de règles établies ne pût lui fournir une façon d'agir usitée. Lorsqu'on lui annonça que Juliette gardait le lit et se disait malade, un moment d'attention lui suffit pour trouver l'ingénieux parti d'envoyer le médecin à l'appartement de sa fille ; le médecin revint bientôt. Il paraissait embarrassé : après avoir toussé respectueusement , il s'avança , la main droite ouverte, et dit au bon vieillard que sa fille avait une fluxion à la joue, mais qu'elle avait absolument refusé de laisser voir son mal. Le père fut indécis , parce que l'opposition à ses volontés n'était que rarement entrée dans ses sujets de réflexions. Le valet de
3l8 SAMUEL.
chambre eut ordre d'annoncer à Juliette que son père allait se rendre lui-même auprès d'elle; une sourde rumeur courut parmi les domestiques à la nouvelle de cette résolution violente.
Le père et le médecin , tous deux en culottes noires, s'avancèrent majestueusement. Le bon vieillard se vit dans la nécessité de parler à sa fille avec plus de sévérité qu'il n'avait coutume d'en mettre dans ses discours. Sa surprise fut extrême lorsqu'il reçut de Juliette un nouveau refus. Il se retourna, complètement déconcerté , vers le docteur, retiré dans l'embrasure d'une fenêtre, et s'avança, à son tour, la main droite ouverte, prêt à demander un conseil à un de ses inférieurs , ce qui prouve le désordre où se trouvaient ses idées. Il fît deux fois le tour de la chambre fort lentement ; le seul craquement de ses souliers interrompait cet effrayant silence , et causait un frisson mortel au docteur. Enfin , sans dire un mot, la tête penchée comme Napoléon la veille d'une bataille, le bon vieillard sortit, traînant à sa
LE MAlUAGi:. 5 19
suite le médecin, épouvanté de cette agitation.
J'ai connu vin ancien procureur qui ne pouvait jamais prendre sur lui de mettre une paire de bas sans consulter sa femme; après une longue hésitation, il avait soin de rejeter entièrement sur son épouse de bon conseil, toute la responsabilité du choix, se lavant les mains de tout malheur qui aurait pu arriver pour avoir mis des bas noirs plutôt que des blancs ; ces conditions acceptées , il consentait à se chausser d'une main timide. M. de R. , doué d'un caractère aussi ferme que ce procureur, avait heureusement un valet de chambre digne de toute sa confiance, par les soins duquel ses culottes ou ses habits ne lui avaient jamais attiré le plus léger désagrément; mais à qui s'adresser dans une position aussi cruelle , lorsque sa fille , pour la première fois de sa vie, montrait une désobéissance ouverte? Tout-à-coup il se souvint qu'une tante de Juliette était arrivée la veille pour assister au mariage. L'heureuse idée de remettre ses pouvoirs entre les mains
de cette tante lui vint par un hasard bien singulier ; la tante accepta les pouvoirs , et courut près de sa nièce. Elle resta longtemps enfermée avec Juliette ; lorsqu'elle revint , M. de R. crut s'apercevoir qu'elle paraissait inquiète et triste.
— Il est nécessaire de retarder le mariage d'une semaine , dit la tante.
— Ma fille serait-elle en danger?
— Point du tout, — ce n'est qu'une indisposition de jeune fille ; il lui faut du repos.
— Mais vous ne songez pas que tout est prêt pour demain.
— 11 faut tout suspendre.
— 0 ciel ! Jamais pareille chose ne m'était arrivée, depuis le jour où l'ambassadeur d'Espagne, après avoir promis d'assister à mon bal, me manqua de parole pour des raisons d'une grande importance. Et qui se chargera de parler à mon gendre? Cela est au-dessus de mes forces.
— Laissez-moi faire, j'arrangerai tout.
Quand Raoul vint au château , on remarqua que son visage n'avait jamais paru si
LE MARIAGK. 02 1
hâve ni si soucieux. Il ne montra aucune surprise à la nouvelle du retard ; mais l'indisposition de Juliette lui causa une inquiétude qu'il témoigna par de légers grognements, diversement modulés; puis ses idées reprirent leur concentration habituelle , et l'homme taciturne ne parla plus de toute la journée. Les convives crurent découvrir dans l'agitation des chefs de la famille quelques signes de mauvais présage. On regardait le futur époux avec un air d'intérêt qui le déconcertait horriblement. Florimond seul , dont l'amour-propre avait été froissé, l'accablait de ses airs railleurs.
Je ne me tromperais guère en disant que Juliette était la plus malheureuse des femmes. La pauvre fille restait des heures entières devant son miroir; elle tenait ses jolis yeux à demi fermés avec une charmante expression de tendresse et de langueur en regardant sa blessure. De temps à autre elle soupirait et laissait couler quelques larmes. Jamais, non jamais, elle n'avait adressé à son amant de si tendres regards. Sa beauté était
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en danger ! Une femme seule peut comprendre cette affreuse anxiété. — On peut perdre son père, ses sœurs, — je ne parle pas des amies : — on peut perdre sa famille entière ; ou peut perdre la vie, — on la risque souvent ; — on joue avec sa santé; mais perdre sa beauté ! Juliette aurait eu trop à faire s'il lui avait fallu cacher son malheur aux yeux clairvoyants de sa tante. A peine la bonne dame eut-elle forcé sa nièce à lui montrer sa blessure , qu'elle reconnut la morsure d'une bouche humaine. Elle força Juliette à lui tout avouer. Je laisse encore aux femmes à penser tout ce que cet aimable enfant dut souffrir. — Avouer! quand on a passé sa vie à mentir; — quand le mensonge est devenu une si douce et si facile habitude qu'on serait embarrassée d'être vraie un seul instant. Quand on a enveloppé ses actions d'un voile épais , enfoui ses pensées au fond de son cœur , exécuté ses projets dans les profondeurs des nuits , — finir par avouer 1 — La roue et l'estrapade ne sont rien , — les flammes éternelles sont une plaisanterie: — c'est
avouer qui est le plus épouvantable de tous les supplices.
Heureusement que la tante de Juliette était indulgente en matière de galanterie ; elle avait pris à la restauration, par excès de zèle, les façons d'autrefois. Sa belle humeur et sa l)eauté lui avaient attiré de grands succès à la cour de Louis XVIII, dont elle avait fait l'ornement. Elle pardonna sans peine à sa nièce d'avoir un amant; mais quand Juliette en vint à lui dire son aversion pour Raoul et sa résolution de refuser la main de cet homme, la tante haussa les épaules de pitié. Elle fit comprendre à cette aveugle fille le prix de ce qu'elle osait refuser, de la fortune immense de Raoul, de la faiblesse de son caractère, qui permettrait à une femme adroite d'en faire ce qu'elle voudrait. Elle lui fît sentir les avantages d'une grande liberté , d'une position brillante dans le monde ; elle lui montra Samuel comme un garçon despote , exigeant et impérieux, qui la rendrait infailliblement malheureuse , sans lui donner en dédommagement ni fortune ni considéra-
tion. Elle termina par dire que si sa nièce persistait à refuser le parti qu'on lui offrait, elle ne se chargeait point de porter une si triste nouvelle au père , qui en mourrait de douleur. Juliette pleura pendant tout le premier jour et une bonne partie du second; elle pleura encore un peu le troisième au matin, et le quatrième de midi à une heure ; et puis, en dépit de tous ses efforts, elle ne put réussir à verser une larme de plus. Le cinquième jour sa blessure commençait à se fermer ; la tante embrassa sa nièce tendrement, en l'assurant qu'il ne resterait pas de cicatrice , ce qui remplit Juliette d'une joie bien pardonnable. La pauvre fille laissait aller les choses sans avoir le courage de rien entreprendre pour éviter le mariage qu'elle redoutait. Sans être persuadée par les discours de sa tante, elle ne savait quel parti choisir. Quand les souvenirs de ses serments d'amour et de ses entrevues avec Samuel lui revenaient en tête , elle tombait dans une extrême agitation, que la morale indulgente de sa tante ne pouvait calmer :
— Mais , ma tante , disait-elle un soir, je n'aime point cet homme.
— Épouse toujours , mon enfant ; tu l'aimeras après si tu peux. — Si tu ne le peux pas, on n'en saura rien.
On n'en saura rien est pour une jeune fille la plus rassurante des consolations.
— Mais, ma tante, j'aime l'autre.
— Cela est bien fâcheux , mon enfant.
Pourtant, si tu ne peux faire autrement, ce n'est pas ta faute ; et pourvu qu'on n'en sache rien...
— Mais , ma tante , je serai malheureuse.
— On n'est jamais bien malheureuse avec une grande fortune , de la jeunesse , de la beauté , un mari complaisant et une liberté complète.
— Mais, ma tante, je penserai sans cesse à Samuel , je ne pourrai l'oublier.
— INe l'oublie pas , si tu ne peux pas, mon enfant.
— Mais, ma tante , je voudrai le revoir.
— Ce sera bien dangereux, mon enfant; cependant , si tu l'aimes excessivement , il
")'Ai) SAMUEL,
vaudrait mieux le revoir que de mourir de chagrin , et , avec beaucoup de prudence, tu pourras peut-être y réussir. — Il faudra s'arranger pour qu'on n'en sache jamais rien. Juliette resta rêveuse et rassurée. — Au fait, puisqu'on n'en devait jamais rien savoir. — La seule chose qui lui causait encore de l'effroi et de l'inquiétude, c'était la certitude que Raoul avait été informé de toutes les circonstances de ses relations avec Samuel , c'était la persévérance de cet homme singulier. La générosité de ce sombre prétendu n'en était pas moins appréciable , car le sixième jour, Juliette, occupée à regarder sa joue presque guérie , entendit un roulement de voitures dans les cours du château. — C'étaient les nouveaux achats de Raoul, destinés à l'usage de sa future moitié. — Il y avait calèches , berlines et coupés, le tout plein d'élégance et traîné par de magnifiques attelages. Juliette regarda tout cela par sa fenêtre sans aucune impatience. Le septième jour, la blessure se trouva miraculeusement fermée ; on distinguait une légère cicatrice qui n'était ])()mt
sans grâce. Juliette consulta longuement son fidèle miroir, et se trouva si jolie, qu'une gaîté charmante pénétra dans son cœur.
Quand elle fut descendue au salon , qu'elle reçut des compliments , et qu'elle se vit un objet d'envie pour toutes les autres femmes, ce fut alors une joie semblable à celle que donne une rapide convalescence. On essaya les voitures nouvellement arrivées de Paris , on parcourut les environs, on dîna gaîment. Le soir Juliette put causer avec Raoul. Elle avait appris avec étonnement que Samuel n'avait point paru au château.
— J'espère , dit-elle à Raoul, qu'il ne s'est rien passé entre vous et... —
Elle n'osa pas ajouter : — Samuel. L'homme taciturne devint pâle et tremblant ; il répondit, avec un accent qui portait la conviction :
— Rien, ie vous le jure. Vous vous étonnez, sans doute, de ne point le voir ici; je le connais , en ce cas , mieux que vous , car je sais qu'il n'a jamais porté de soins et d'affection à ses projets qu'avant leur exécution. — Le lendemain, il oublie tout, et recommence
à entreprendre. Ses derniers exploits méritaient cependant bien un souvenir, je l'avoue.
Juliette, à son tour, parut interdite :
— Est-ce que cet homme-là sait encore la terrible aventure de l'échelle de cordes? pensait-elle tout bas. — C'est donc un démon? — '
Rien n'est plus effrayant qu'un prétendu auquel on ne peut rien cacher. Elle n'osait pas lui faire un reproche des mensonges odieux dont il s'était servi pour forcer son consentement. Sa surprise redoubla quand Raoul lui en parla le premier.
— Vous me regardez sans doute comme un monstre de fourberie. — Votre Samuel vous aura persuadée d'un seul mot. Parce qu'il lui a pris fantaisie de vous revoir une fois, vous avez cru son amour aussi ardent qu'au premier jour. Les femmes ont une étrange facilité à croire ce qu'elles désirent. — Elles ne veulent point voir l'abandon le plus certain, ni la perfidie la plus indubitable, quand elles aiment celui qui les trahit. — Je
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VOUS le j urc pourlaiit, cet hoiiinie ne vousaime j3oint,etse fait un jeu de vous perdre. Je lésais, et vous pouvez juger si je suis bien informé en pensant à ce que vous avez déjà voulu nie cacher, et que j'ai découvert.
— Puisque vous savez tout, s'écria Juliette , comment pouvez-vous encore rechercher ma main?
— Je vous aime en dépit de tput. Que le mystère de ma conduite soit le moindre de vos soucis. — Je vous expliquerai après nos noces ce qui vous semblera obscur.
La veille du jour fixé pour le mariage, la pauvre enfant était fort agitée. Elle repassait dans sa mémoire les petits événements de sa vie.
— Par quelle fatalité, se disait -elle, tout ce que j'avais résolu et préparé d'avance a-t-il toujours échoué , tantôt par ma faute , par faiblesse ou par entraînement , tantôt par un concours de circonstances au-dessus de ma volonté? Me voici poussée, malgré moi, à un mariage que j'abhorre , et je n'ai ni le courage ni le pouvoir de le rompre. J'é|X)usc
OOO SAMUEL.
un homme qui m'aime et que je ne puis souffrir : j'en aime un autre qui me trahit.
Elle soupira en consultant son miroir.
Ce soupir était un avant -goût de cette réflexion:
— Je trahirais volontiers celui qui m'aime si j'étais sûre d'être encore aimée de celui qui me trahit.
Laissons - la dans cette féminine agitation.
Après sa belle victoire , remportée au risque de se casser le cou , notre héros avait négligé d'en utiliser les avantages, en s'endormant comme Annibal dans les délices de Capoue. 11 ne songeait guère à la pauvre Juliette. Cependant, lorsque l'homme paisible, en venant un malin chez son ami , vit que l'église était décorée, le curé paré , le maire coiffé , tout le village rasé , pour la noce de Juliette , il crut nécessaire de prendre quelques ménagements pour annoncer cette nouvelle à l'homme actif Celui-ci. remarquant
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celle atteiilioii délicate , sentit sori ainourpropre blessé.
— Eh bien! qu'est-ce que cela me fait^ (lit -il avec lair de la plus parfaite indifférence. Crois-tu que je vais charger mes pistolets comme Werther, froncer dramatiquement mes sourcils, devenir fou d'amour, et courir dans les bois avec mes cheveux en désordre et mes bas sur mes talons? — De par tous les diables ! je vais te prouver que je suis plus sage que tu ne penses , car je veux assister au glorieux triomphe de mon rival ; et , de peur que ma présence ne vienne à troubler la fête , je n'y paraîtrai qu'après la cérémonie. Voilà qui est méritoire , j'espère. — Je veux mettre le plus beau de mes habits, me parfumer comme un abbé en bonne fortune, sourire à ma charmante ingrate , trouver à table le vin parfait, et danser le soir si légèrement que la perfide en meure de dépit , et que son jaune mari im puisse obtenir d'elle un seul regard , — en attendant que je me trouve face à face, l'épée à la main, avec ce croque -mort en
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habit de noces. — Que dis-tu de ce projet? Samuel fit , en efl'et , la plus magnifique toilette. Jeanne lui frisa complaisamment les cheveux ; l'homme actif eut le double plaisir de voir la petite fermière fort contrariée de son départ, et de se sentir si bien muni de tous ses avantages naturels que Juliette ne pouvait manquer d y trouver le sujet d'une comparaison fâcheuse pour le taciturne mari. Il éprouvait une véritable satisfaction à la pensée du trouble où son arrivée pourrait jeter son infidèle. 11 se promettait , pour peu qu'elle parût émue , de redoubler d'assurance et d'insensibilité. Faire trembler et balbutier les autres est une jouissance assez vive. — Byron aimait fort à voir tous les yeux se baisser devant son regard d'aigle. Il y a là -dedans un grain d'amour de la tyrannie, et la plupart des hommes, même les plus obstinés défenseurs des libérée tés publiques , ne sont souvent au fond que des tyrans. Enfant, on s'amuse à battre son chien ou à martyriser un pauvre oiseau. — A vingt-cinq ans, on tourmente sa maîtresse.
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— A quarante , on voudrait faire trembler les peuples et verser des flots de sang ; et quand la goutte vous retient dans un fauteuil , on n'a plus d'autre plaisir que de tyranniser ses petits-enfants , de s'opposer à leurs jeux , de blâmer la jeunesse et de déclarer inconvenants ses plus innocents désirs. Tyrannie, — hydre à mille têtes, — on te chasse de rue en rue à coups de fusils , on te poursuit comme une bête fauve , on se donne la iTKiin de tous les bouts du globe pour se liguer contre toi ; et , en rentrant chez soi , couvert de sang , les mains noircies par une fumée patriotique , chacun te retrouve au coin de son feu , dans son lit , à sa table , dans sa robe de chambre , dans l'eau qu'il boit et le pain qu'il mange. — La liberté estelle une chimère? Faut-il donc courir les forêts pour la trouver? — Je n'irai plus me faire voler mon mouchoir aux glorieux anniversaires.
La pauvre Juliette aurait vu avec joie naître quelque obstacle à son mariage avec Raoul ; mais , à la seule pensée des scènes
insupportables qu'il lui faudrait soulFrir pour obtenir un nouveau délai , son courage faiblissait. Un second retard aurait désorienté le digne M. de R. au point de lui faire perdre la raison ; la tante aurait fait tant de discours que c'eût été à en mourir d'ennui. Raoul se serait tellement replié sur lui-même, que son silence en aurait pu durer trois mois ; cette perspective de discussions et de bouderies ôtait à Juliette le courage de rien entreprendre. Elle prenait le parti pour lequel les femmes se décident toujours : — elle laissait aller les choses. Elle soupirait , levait les yeux au ciel , et faisait sans murmurer tout ce qu'on lui commandait, comme si le sort prenait soin de s'informer si elle n'avait point de goût pour son prétendu, et comme s'il s'occupait de lui éviter une si grande contrariété ; — lui qui se donne souvent tant de peine pour vous amener à bon port des Antipodes une désastreuse nouvelle. — Juliette attendait. Les femmes ne savent pas résoudre , organiser et agir. — Elles savent attendre. T^a veille du jour fixé
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pour le mariage , Juliette attendait encore , lorsqu'il lui restait à peine le temps nécessaire pour résister à son malheur. Elle espérait , elle prenait confiance clans la justice céleste. Le jour venu, on lui apporta sa parure de noces. Elle se laissa habiller sans résistance : — elle attendait. — S'habiller , ce n'est pas encore être mariée. Sa robe lui allait à merveille ; sa coiffure était ravissante. Elle regarda tristement son joli visage dans une glace, et cacha sa légère cicatrice derrière son voile , comme elle cachait au fond de son cœur un amour illégitime. Elle entendit les apprêts du départ , les voitures roulaient dans la cour ; mille voix criaient de tous côtés; il lui semblait, tandis qu'elle était immobile et silencieuse dans sa chambre , que toute la terre s'agitait pour la marier de force. Cependant il pouvait survenir quelque accident, quelque obstacle. — On vint la chercher ; la tante hii prit la main et la soutint. Les assistants la saluèrent par des cris de joie et d'admiration. Monter en voiture , ce n'était pas encore être mariée ; elle
monla, en attendant que le sort daignât faire savoir sa volonté.
L'inquiétude commençait à s'emparer de Juliette; Tobstacle désiré ne paraissait point ; sa profonde tristesse n'effrayait personne. Les voitures roulèrent horriblement vite jusqu'au logis du maire ; c'était un honnête homme que ce maire. La providence n'aurait point voulu faire engloutir sa maison ou le frapper de la foudre; elle n'avait auciui motif pour l'appeler à elle par une mort subite ; ses administrés l'eussent pleuré ; l'adjoint eût sollicité sa place les larmes aux yeux : le ciel resta serein tandis que ce bon maire inscrivait les jeunes époux sur le livre municipal. Juliette fut mariée. — Cependant comme il n'y a rien dans cette cérémonie de dramatique ni de terrible , comme on ne sait pas bien au juste à quelle seconde on est mariée , Juliette ne fut pas saisie d'épouvante. — Il faudrait qu'un coup de tam-tam indiquât l'instant précis où la destinée d'une fille s'enchaîne à celle de l'heureux époux. La pauvre enfant espérait encore en allant à
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l'rgHse où l'attendait la bénédiction ; elle regarda de tous côtés sur la route, sur le seuil de l'église, autour de l'autel, dans la foule hébétée des curieux. — Pas le moindre obstacle, point de spectre, pas même la silhouette de Samuel, qui pût permettre à cette aimable fille de s'évanouir un peu. Il fallut s'agenouiller et voir commencer la cérémonie la plus paisible et la moins imposante du monde. Le curé était fort laid sous ses oripeaux ; le collet de la dorure sacrée était gras à faire plaisir ; les pieds qui soutenaient son ventre sacerdotal étaient informes, la chaussure grossière, les poses communes : — aucun espoir d'événement extraordinaire. — Cependant Juliette attendait encore : — la providence ne pouvait en conscience renverser les pierres de l'église pendant l'office divin sur la tète de ce bonhomme de curé qui marmottait entre ses dents du latin , et dont l'haleine sentait l'omelette et le cidre. L'instant de prononcer le oui fatal approchait , Juliette jeta un dernier regard de détresse dans l'église avant de s'approcher de
l'homme qu'elle ne pouvait plus éviter. Elle pâlit et trembla de douleur en ne découvrant et n'entendant rien ; — la tante , craignant qu'elle vînt à s'évanouir, lui donna un flacon à respirer.
— Non, non, — ce n'est point cela qu'il lui faut ; ce ne sont point des sels , ni des essences , ni les secours de la pharmacie, ni (j l'universel remède de Jean Farina, ni le verre d'eau sucrée innocent. — Ce sont des cris de meurtre qu'il lui faut , des épées, des détonnations de mousquets, des imprécations, des blasphèmes , du sang plein les dalles et sur la robe du prêtre, un pied sacrilège qui renverse l'autel , un homme furieux et armé jusqu'aux dents qui tue et mette en charpie tous les assistants, et qui enlève la tendre jeune fdle sur un cheval plus rapide que l'hippogriffe, un cheval qui lance du feu par les naseaux, et qui s'enfonce dans des déserts inconnus pour n'en plus sortir. — Voilà ce qu'il lui fa.it à cette enfant persécutée par la société; mais hélas! cela n'arrivera point, je le crains bien. La bénédiction terminée ,
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Juliette regarda le ciel, et s'écria presqu'à haute voix :
— Mon Dieu, mon Dieu, que voulez-vous donc faire de moi?
Mais le bon Dieu , qui songeait à autre chose, ne lui répondit rien. En arrivant à Beauroc , on y trouva de nouveaux conviés venus de toutes les maisons de campagne des environs. Samuel était du nombre. 11 fit à son infidèle les compliments les plus aimables. La pâleur et le trouble de Juliette augmentèrent la joie de l'homme actif; vingt fois il se donna le cruel plaisir de tourmenter sa charmante, en afiectant de regarder la faible cicatrice qu'elle avait encore sur la joue. La mine que lui fit Raoul, en écoutant ses félicitations exagérées, lui sembla si burlesque, qu'il faillit éclater de rire. — Il résolut de pousser la comédie plus loin, en se chargeant des couplets de circonstance qu'il était de rigueur de chanter au repas de noce. Quand Raoul entendit ces couplets, qui furent applaudis , et qu'il lui fallut soutenir les regards de tous les assistants, l'homme sour-
nois eût voulu que la terre s entr ouvrît pour abîmer les rieurs qu'il maudissait, la famille, le poète et la table , sans égard pour le troisième service, les gibiers , les friandises, et le vin qui répandait la gaîté la plus bruyante. En remerciant le chanteur, la figure sombre du marié , tremblant et intimidé , devint si bizarrement décomposée que tout le monde en fut stupéfait. — Il ressemblait à un tigre forcé de paraître en société , honteux de sa férocité, cachant ses griffes sous des manchettes , et déconcerté au point de ne plus savoir s'il devait fondre en larmes ou dévorer quelqu'un. Les fumées du Champagne firent oublier ces particularités. Le soir, Juliette refusa de danser, malgré les instances des jeunes gens et celles de Samuel, qui se dédommagea de la rigueur de son ingrate en invitant les plus jolies dames de la réunion et en disant mille folies. A minuit , une voiture traînée par quatre chevaux superbes parut devant la salle du bal. Raoul et sa femme y montèrent, avec la tante et le bon yieux père ; la mariée adressa un regard
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plein de langueur à Samuel , et la voilure disparut avec une rapidité fantastique. Do jeunes demoiselles , exaltées par la danse et l'envie, parlèrent avec admiration des richesses et du bon goût du marié. Les jeunes gens , échauffés par le vin , s'extasièrent sur les charmes de Juliette. Samuel perdit un peu de sa gaité pendant tous ces discours; la magnificence de Raoul le contrariait. Il pouvait bien se faire , qu'avec une si grande fortune , son infidèle fût heureuse ; le regard triste qu'elle lui avait jeté en partant le rassura. En regagnant à pied sa maison, au milieu de la nuit, l'homme actif se disait avec joie :
— Elle sera malheureuse, — elle m'aime encore, — tant mieux! Que l'ennui te ronge, comme un ver caché au centre d'une fleur ! Que mon souvenir, enraciné dans ton cœur, le corrode avec la force d'un poison et le fasse tomber en poussière ! Puisses-tu mourir dans tes efforts pour arracher ce souvenir de ton sein! Que ton corps soit une terre stérile , bouleversée par des orages perpé-
tuels ! Puisse ta raison s'égarer, et mon nom sortir de ta bouche avec ton dernier soupir au milieu des cris de ta famille et des blasphèmes de ton mari !
Ceci ferait penser que Samuel sentait encore un reste d'amour pour son ingrate ; — mais qu'on vienne assurer devant moi qu'un amant aime sa maîtresse pour elle-même.
Vous allez dire, madame, que Samuel est un méchant homme; — point du tout, c'est le meilleur garçon du monde.
En arrivant chez lui, il trouva du thé préparé dans sa chambre auprès d'un bon feu . et Jeanne, qui l'attendait dans une petite toilette de nuit pleine de coquetterie. Il était parfaitement disposé pour user brutalement de tout cela. Jeanne en fît son profit, et cette nuit valut bien pour elle la nuit de noce de sa rivale.