‹ SamuelChapitre 14 sur 19 · L£ COURAGE D'UNE FEMME · texte numérisé non relu

L£ COURAGE D'UNE FEMME

Depuis que je t'ai quittée, ma chère amie, je suis devenue bien malheureuse.

Lettre d'une petite fille.

Allons , faites-moi l'amour, car je suis dans mon humeur des dimanches.

SUAKSPEARE.

Laisser voir à quel point on aime , c'est la dernière dos imprudences.

Les Liaisons dangereuses.

Ce courage Ir'nne femme.

La chambre nuptiale de Juliette avait été

décorée avec un luxe et un apprêt dignes

Ij des jolis contes de M. Galland. On avait trop

chanté tout le jour : Hymen j ô liyménée !

povu^ que Thymen ne descendît pas dans le

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temple orné avec tant de soins. Quant à l'amonr, je puis assurer qu'il se promenait bien loin de là. Le mot seul de mari pénètre si bien les femmes de respect et de la nécessité d'une passive obéissance . que Juliette fut, sans aucun doute, subjuguée par le prestige social attaché à ce mot. A quoi servirait la résistance avec un être qui ne doit plus vous quilter, qui a le droit de vous commander comme à une servante ; qui peut , si vous lui laissez voir votre aversion , vous infliger une punition viagère de tous les instants? Il n'y a pas de femme qui ne sache plier à cette nécessité de faire bon ménage , car tous les avantages sont donnés à l'homme. La seule fourberie leur reste et leur prête son secours et ses jouissances comme un faible dédommagement. Il faut donc vous l'avouer, lecteur, le taciturne mari fut introduit dans la chambre nuptiale et glissa dans le lit tout garni de dentelles ses membres osseux, son crâne jaune et sa face amaigrie. — Cela me fait saigner le cœur comme de voir une mouche se débattre dans les serres

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gigantesques d'une araignée. Je ne sais point ce qui arriva pendant cette nuit déplorable ; mais le matin , notre sournois mari , encore alité près de sa femme , avait la figure épanouie : un sourire diabolique se promenait sur ses lèvres ; son nez, déjà fort long, semblait allongé d'un bon tiers. Lui qui n'avait jamais abordé une dame sans se déconcerter; lui qui rentrait sous terre si un homme lui lançait un regard de défi ou de haine ; lui qui avait toujours été soumis à Juliette comme un ëpagneul servile , il tira hors du lit une jambe maigre; et, battant la mesure avec son long pied , il se mit à chanter d'un air délibéré une espèce de chanson incompréhensible , avec une gaité de fossoyeur à vous donner le frisson. —

— J'ai eu ma nuit aussi , dit-il d'un ton de triomphe ; j'ai eu ma nuit aussi bien que maître Samuel. Je l'ai eue , et j'en aurai d'autres encore si je veux. Elle m'a coûté cher, mais je l'ai eue.

Juliette trembla de tous ses membres.

Raoul poursuivit ;

— Je ne vous ai point vaincue par Tamour, je le sais ; mais , par d'habiles calculs, en faisant jouer tous les ressorts de la sottise et de la cupidité humaine; vous êtes à moi, — Tu m'appartiens , Juliette.

Il se met à rire comme une hyène qui grogne.

— Je vous ai achetée , corbleu I vous êtes donc mon bien comme cette maison et ces meubles. Il y a eu contrat de vente. Vos stupides parents vous ont prostituée magnifiquement , pour des arpents de terre , des amas de pierres et d'ardoises , des bêtes de somme , des chevaux , de la vaisselle , un nom. — C'est une prostitution comme une autre. — J'excuserais plutôt celle de ces créatures à qui la misère et la faim ne donnent d'autre choix que le vice ou la mort. — Je vous ai achetée.

C'était là un singulier langage de mari ; cela ressemblait fort à des injures ; mais quelle femme oserait murmurer devant son mari le jour de ses noces?

— Je vous ai achetée, poursuivit Raoul ;

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mais vous ne savez point encore le prix que vous me coûtez. — Je vais vous l'apprendre. Depuis que je vous connais , je me suis sans cesse occupé de vous. Je vous ai aimée dès le premier jour que je vous vis, et comme je ne sais point conduire de front deux passions au détriment Tune de l'autre, je rôdai perpétuellement autour de vous comme une ombre.

Votre liaison avec Samuel ne pouvait m'échapper. Tant qu'elle n'eut rien de criminel, mon amour ne fit que s'en accroître de toute l'intensité de la rage et de la jalousie. — Je vous surveillai avec plus de soins que n'en eut jamais une mère. Je vins toutes les nuits sous vos fenêtres , et j'assistai ainsi à votre première entrevue avec votre amant. Cette nuit-là , j'étais près de vous , caché dans les broussailles. Je jurai que je sacrifierais tout au monde pour avoir ma nuit à mon tour. Je dérobai sur l'herbe du parc un fichu qui vous appartenait et une cravate qui avait serré la gorge de mon ennemi. — Vous pouvez les voir tous deux : ils sont là , sur cette table. Pour mettre fin à vos entrevues, je

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posai sur votre passage un arrosoir, qui , sans doute, vous a causé quelque souci. Je délibérai alors entre deux partis : celui de vous menacer de vous perdre en dévoilant toute votre conduite , et en mettant pour prix à mon silence une nuit comme celles accordées à Samuel, ou celui de vous demander en mariage. — Le premier était impraticable : vous n'y auriez pas consenti.

Vous savez tout l'empressement qu'a mis votre famille à seconder mes projets. Il ne me restait plus qu'à vous arracher un consentement. J'ai accusé faussement votre amant d'indiscrétion. Il n'en a , je crois , commis aucune. Je me suis donné une apparence de dévo liment et de générosité ; je vous ai accablée de présents sans y rien perdre , puisque je possède le tout, et vous encore par -dessus. J'ai craint de voir tous mes plans déconcertés par le retour de. Samuel et par son audacieuse escalade , où le ciel n'a pas voulu lui rouipre les os. C'est moi qui ai enlevé son chapeau, qui tomba si

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ridiculement au pied de la fenêtre : — Le voilà sur la table. Les imporlunités de vos parents, vos craintes, la négligence de votre amant et votre faiblesse ont fait le reste» Je suis arrivé au but que j'avais juré d'atteindre. J'ai eu ma nuit aussi bien que votre Samuel. — Je sais que vous l'aimerez encore ; mais songez que vous êtes ma femme : il faut vous bien conduire.— Je vous surveillerai de près , et vous savez comme je m'en acquitte. — Yoilà qui est fini , — je ne vous en reparlerai plus.

La pauvre Juliette restait comme pétrifiée. L'indignation finit cependant par l'emporter sur l'effroi.

— Mais savez- vous, s'écria-t-elle , que tout ce que vous m'apprenez est une série de perfidies affreuses?

— Appelez-les comme il vous plaira.

— Savez-vous que je ne vous appartiens que par surprise et par trahison ?

— C'est possible.

— Savez-vous que maintenant je ne pourrai jamais avoir pour vous aucun amour?

— Qu'est-ce que cela me fait? je vous aurai

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près de moi tant que je voudrai ; vous partagerez mon lit ; vous ne m'aimerez point . j'y consens. — Je vous propose de ne point nous adresser la parole de dix ans.

Juliette fut saisie d'épouvante devant cet être infernal.

— Vous me ferez mourir! dit -elle en se tordant les bras.

— Je ne vous en empêche point.

— Eh bien ! je vous déclare la guerre , et je reverrai mon amant.

— Vous ne le ferez pas. — Vous ne reverrez jamais cet homme , vous dis-je ; je n'y mettrai point obstacle : il y a seulement entre lui et vous l'abîme de l'adultère ; si vous avez l'imprudence de vous promener avec ce Samuel sur les bords d'un pareil précipice, je vous y pousserai tous deux , et c'est là tout ce que je désire : je vous montrerai tout-à-

'^ l'heure l'article du Code qui me donne le droit de vous tuer sur la place.

Juliette pleura. C'est la ressource d'une femme. Elle pleura pour soulager son pauvre cœur, et reprendre par là des forces

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