LE COLRAGE D UNE FEMME
pour supporter d'autres douleurs. Elle était mal tombée. Pour un homme cruel et lâche comme Raoul , le mariage est une délicieuse chose. — C'est l'acquisition d'un être faible et craintif, sur lequel on peut exercer une tyrannie de tous les instants ; on peut martyriser sa femme , la faire trembler. — Yoir trembler une femme devant soi lorsqu'on est soi-même tremblant devant toute autre créature ! c'est le comble du bonheur. On peut la battre en secret , jouir de ses souffrances, rire de ses pleurs et de sa haine, — mêler à tout cela un peu de libertinage ; — on ne craint rien : — on est en règle vis-à-vis des lois. — Que les pairs caducs qui ont rejeté la loi du divorce se réjouissent sous leurs perruques d'avoir arrêté l'élan des idées jeunes , — ils ont assuré le bonheur de Raoul. Félicite - toi , homme taciturne, tu peux , comme un serpent , te rouler autour de ta proie , lui sucer le sang , et la forcer, au milieu des tortures de l'aversion la plus profonde , de t'ouvrir ses bras et de partager ton lit. —
Comme font la plupart des femmes , et généralement tous les êtres d'une constitution faible, Juliette, après une longue apathie , tomba dans un état d'extrême exaspération. Elle regarda fièrement son abominable mari, et s'écria imprudemment:
— Vous êtes un homme affreux, un monstre avec lequel je ne puis vivre. Je vous déteste; je vais ce matin même retourner chez mon père : je lui dirai toute votre conduite, et je le supplierai de me garder chez lui.
Le sournois haussa les épaules ; il répondit :
— Vous n'avez pas le sens commun. — Vous irez donc raconter à votre père que vous aviez un amant? — Le pauvre vieux ne comprendra rien à tout cela. — D'ailleurs je vous déclare , moi , que vous resterez ici ; je vous déclare que s'il me prend fataisie d'aller vivre en Afrique, vous me suivrez. Votre père et toute votre famille ne peuvent vous enlever d'ici. Prenez-y bien garde , et n'entreprenez rien à la légère, car je vous avertis qu'il vous arrivera malheur. — Ce que vous
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avez de mieux à faire , c'est de vous caluier, de rester tranquille dans ma maison , de jouir de ma fortune, de ne pas m'ennuyer de cris et de scènes ; j'aime le silence, et, cette explication terminée, nous nous tairons tous deux, s'il vous plaît, pour quelques jours. Juliette leva ses mains vers le ciel, et s'écria :
— O Samuel, Samuel!
Raoul se mit à rire :
— Vous me faites pitié avec votre amour pour ce Samuel; si vous comptez sur lui pour vous venger de moi, je veux bien vous apprendre que vous ne devez conserver de ce côté aucun espoir. Cet homme-là ne vous aime point ; — dans ce moment , il se console de votre abandon dans les bras d'une grisette : — sa petite fermière, que vous connaissez.
— Comment voulez-vous que je vous croie , menteur abominable?
— Je ne m'embarrasse point de la foi que vous avez dans mes paroles.
Malgré les habiles combinaisons de maître
Raoul, je pense qu'il fît une maladresse en parlant à sa femme des infidélités de Samuel ; c'était ajouter à l'exaspération où il la voyait déjà, le tourment de la jalousie. Il n'en fallait pas tant pour la pousser à quelque folle démarche : la tête de Juliette fermentait horriblement. Elle garda toute la journée un silence profond ; mais elle se préparait à une entreprise dangereuse. Pauvre petite femme ! à quoi sert d'abandonner un amant pour épouser un autre homme ? A quoi sert de prendre l'avantage certain de l'initiative si cet amant ne meurt pas de chagrin? On peut bien consentir à un mariage de convenances avec un être qu'on n'aime point : c'est même une pensée consolante que celle du dépit et de la douleur qu'on cause par là à son amant ; mais s'il n'en prend aucun souci, et s'il se dédommage aussitôt dans les bras d'une rivale du mal que vous lui faites, il y a de quoi mourir de regret et de rage. Je ne sais pas si l'homme taciturne avait l'œil ouvert sur les moindres mouvements de Juliette, mais il est certain qu'une femme
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qu'on sait être dans un état d'exaltation et de jalousie, et qui , malgré cela , garde le silence toute une journée, nécessite la surveillance la plus sévère de la part de son rnari. ,v, . Ce qui perd les femmes le plus souvent, ce sont leurs damnés préparatifs de coquetterie. Si elles partent pour un rendez-vous amoureux ou si elles reçoivent chez elles leur amant, il faut qu'elles fassent une toilette pour la circonstance, comme si une coiffure retouchée ou quelques parfums de plus étaient indispensables. — Souvent elles y mettent tant d'apprêt , qu'au seul examen de leur personne, un jaloux saurait deviner l'approche de l'heure consacrée à l'amour. C'est une manie heureuse pour les maris à grandes passions. Pour cette fois, Juliette ne donna point dans ce travers de son sexe; l'agitation de son sang et la fermentation de sa cervelle ne lui laissèrent point le loisir de songer longuement aux dessins d'un schall ou avi choix d'un mouchoir brodé. Raoul l'ayant laissée un moment se promener à la brune , et la croyant occupée à l'inspection
JÔS SAMUEL.
des serres chaudes et des faisanderies sans nombre dont il venait de la mettre en possession, cette douce enfant ouvrit une porte de sortie du parc et s'enfonça seule, par une nuit épaisse, au milieu des bois. Elle fit ainsi plus d'une lieue à pied pour gagner le gué du Loir, et cela sans aucune crainte , tant la passion donne de courage à une faible femme. Il était plus de huit heures, et le brouillard froid des soirées d'automne s'était élevé, lorsque Juliette arriva près de la maison de Samuel par un sentier qui passait sous ses fenêtres. Une seule , située au rez-de-chaussée, laissait passer un peu de lumière à travers les découpures des persiennes. Juliette, indécise et fatiguée, se reposa un moment sur une pierre, après avoir cherché en vain à regarder ce qui se passait au dedans de la chambre éclairée.
Chacun a ses jours de dégoût et d'ennui , où il ne saurait prendre intérêt à rien, ni dire
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la cause de cet ennui. Des médecins assurent que cela tient aux influences atmosphériques, aux caprices de la lune, ou de quelqu'autre planète, ce qui veut dire, je crois, qu'ils n'y connaissent rien. Lorsqu'un de ces jours malheureux s'est levé , toute tentative pour secouer l'ennui serait inutile. Il court dans l'air, il tapisse les murs de votre maison , il pave les rues , on l'entend sortir de toutes les bouches ; on croit le voir sur tous les visages. La plus heureuse nouvelle, en arrivant dans un de ces instants où la vie vous semble une maussade parodie, n'exciterait en vous qu'un faible intérêt ; le plus beau spectacle vous ferait bâiller : la musique seule pourrait un moment vous distraire. Il faut bien se garder , dans une telle disposition , d'aller voir sa maîtresse, — on la trouverait moins belle , moins spirituelle qu'à l'ordinaire; on se verrait peut-être poussé à la traiter avec moins d'égards ; on ne pourrait pas supporter la contradiction , ni la résistance la plus légère ; et puis, s'il fallait prendre quelque précaution pour n'être point vu,
ou avoir quelques instants d'attente , on trouverait cela insupportable : on serait capable, si elle vous cachait sous un lit ou dans une armoire , d'y bâiller outre mesure , d'y éternuer sans précaution, ou d'y étendre ses membres avec bruit au point de se laisser surprendre. On verrait arriver avec insouciance une catastrophe : le docteur G ail prétend que les hommes tombent, au moins une fois par mois , dans un de ces accès d'hypocondrie.
Samuel s'était levé dans cette fâcheuse disposition au marasme. Pendant toute la journée il n'avait su que faire; il était resté couché sur l'herbe sans penser à rien, et lorsqu'il avait pu trouver vme pose commode, vous ne l'en auriez pas tiré pour tous les trésors de l'Asie. Il regardait avec envie un arbre ou un chien qui remplissent machinalement leurs fonctions , sans demander à la nature ce qu'elle leur veut et pourquoi ils sont là. Le jour était à peine tcmbé que l'homme aclif fit à Jeanne le signe convenu pour le coucher, et qu'il se jeta dans son lit sans atten-