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(Ire la petite fermière. Jeanne , dont la docilité était exemplaire, arriva promptemenl; elle alluma du feu, et prit sa place habituelle près de son maussade amant. Leur conversation fut absolument nulle ; l'homme actif s'endormit profondément au bout d'une demi-heure. Les yeux de la jeune fille commençaient à se fermer aussi lorsqu'elle entendit frapper contre les persiennes; elle réveilla aussitôt Samuel. Le bruit augmentant, l'homme actif se leva, de fort mauvaise humeur. Il prit un pistolet, qu'il arma. Jeanne voulut fuir, mais il la saisit par le bras, et la rejetta dans le lit en lui commandant de rester. On frappait avec plus de force encore. Il se vêtit à la hâte d'une robe de chambre, et ouvrit la fenêtre. — Il vit Juliette. Sans lui adresser aucune question, et sans témoigner d'étonnement , il posa en dehors une chaise , et offrit sa main à l'épouse imprudente de Raoul pour monter par la fenêtre. La première chose que fit Juliette, ce fut de s'approcher du lit.
— 0 mon Dieu ! s'écria-t-elle avec force ;
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il est donc vrai qu'il me trahit? Je me perds pour lui, et il me trahit !
— Il me semble, dit l'homme actif, que r'est vous qui m'avez abandonné.
— Mon Dieu ! répéta Juliette. — Je lui fais le sacrifice de ma réputation , peut-être de ma vie, et il me trahit! Comment supporter un pareil coup?
Elle fît qvielques pas dans la chambre; son agitation paraissait extrême. Jeanne faisait, à travers ses cheveux noirs dénoués, un petit air de furet moitié curieux, moitié malin. Samuel avait l'air ennuyé de la scène. Juliette s'arrêta devant lui :
— Écoute-moi , dit-elle avec une énergie redoutable: Je te parle sans doute pour la dernière fois : il faut répondre avec sincérité aux questions que je vais t'adresser ; assiedstoi, et jure de me dire la vérité.
Samuel promit de parler avec franchise.
— Est-il vrai, Samuel, que tu ne m'aimes plus?
— Sincèrement, je crois que si j'éprouve
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un reste d'amour , ce n'est pas la peine d'en [)arler.
— Combien y a-t-il de temps que lu ne m'aimes plus?
— Si je m'examinais bien sévèrement , je trouverais peut-être qu'il y a un mois entier ; mais pour ménager votre amour-propre, nous mettrons sur le procès -verbal quinze jours.
Juliette fit un rire à fendre le cœur ; ses yeux brillèrent terriblement ; ses sourcils blonds se crispèrent comme fait une couleuvre qu'on écrase; sa bouche, ordinairement si pleine de douceur et de noblesse , se releva comme celle de Lucifer. Pour la première fois de sa vie , elle employa le ton de raillerie amère qu'elle avait si souvent entendu dans les discours de Samuel :
— Quinze jours, dis-tu?c'est bien de l'honneur pour moi. — Mais si nous examinions aussi sévèrement ta conduite, nous trouverions qu'il y a moins de quinze jours que tu vins m'é veiller la nuit et me prodiguer les
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assurances de la passion la plus ardente. Yoilà une façon d'agir qui mérite un commentaire , mon bel ami ; parce qu'on n'aime plus une femme, ce n'est pas précisément une raison pour monter la nuit par sa fenêtre au risque de se tuer, ce n'est pas une raison pour la serrer dans ses bras avec frénésie, ni pour lui faire jurer d'être fidèle jusqu'au tombeau. 11 n'est pas nécessaire, lorsqu'on n'aime plus une femme, de se donner tant de peine pour la voir, ni de la défigurer par une morsure pour empêcher son mariage.
— ' Ces bizarreries seraient difficiles à expliquer sans doute; mais puisque tu as promis de me parler franchement , dis-moi donc pourquoi ton amour a duré si peu de temps? — Piien n'est plus facile, répondit Samuel d'un air insouciant. Pour comprendre pourquoi mon amour s'est éteint subitement , il doit vous suffire de jeter un coup d'oeil sur les j)réludes de notre intimité. Rappelez-vous mes supplications , rappelez-vous mes souffrances et la rage que j'ai tant de fois ressentie de votre orgueil et de votre froideur;
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rappelez-vous nos interminables cliirérents, la résistance que vous m'avez opposée , les efforts, les démarches et les discours perdus que vous m'avez coûtés. Mon amour s'est épuisé dans ces inutiles débats; vous m'avez fatigué, rebuté; vous ne m'avez laissé que le désir de remporter la victoire; j'ai juré mille fois qu'après vous avoir subjuguée, je vous rendrais tout le mal que vous me faisiez; et quand l'intimité est venue entre nous, je n'y ai trouvé qu'un plaisir dont le prix avait surpassé les jouissances , car il faut que je vous le dise , puisque vous le demandez : vous avez attaché trop d'importance à votre amour ; qu'avez-vous de plus qu'une autre, je vous prie? Regardez cette petite Jeanne, — elle ne m'a rien coûté, — car elle s'est donnée à moi sans résistance; — je l'aimerai six fois plus long- temps que je ne vous ai aimée : — voilà qui est clair.
— Ainsi j'aurais encore ton amour si j'avais pu te céder dès le premier jour, et mettre de côté tout orgueil et toute pudeur?
— J'en suis persuadé.
Juliette frappa ses mains ruiie contre l'autre avec violence.
— 0 hommes! hommes! êtes -vous donc assez aveugles , assez remplis d'une monstrueuse vanité pour ne pas savoir apprécier les sacrifices d'un cœur délicat et élevé? L'égoïsme a-t-il assez ossifié vos cœurs et tari en vous les sources de toute générosité pour que vous établissiez les comptes de la plus noble des passions comme s'il s'agissait d'une vile marchandise ? Quelle garantie aurezvous de notre pudeur, et puisque vous osez nous punir de l'excès de notre délicatesse , viendrez-vous , après cela , vous étonner de l'abaissement où votre barbarie nous aura jetées ? Et vous , femmes , créatures faibles , qu'ils brisent et avilissent , quel sort vous est donc réservé si vous ne devez voir dans leur amour d'aujourd'hui qu'une haine future !
Juliette avait tort de s'adresser aux hommes et non à son infidèle amant. Tous ne sont pas comme Samuel. La crua\ité qu'il montra dans cette circonstancié est vraiment
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a {rieuse. 11 fit un long bâillement involontaire , et il sourit du sermon de sa belle.
— L'ingrat ne peut pas seulement m'écouterayec patience! s'écria Juliette.
— Si vous faisiez encore un appel à ma franchise , je vous dirais qu'il n'y a rien de plus ennuyeux au monde qu'un enfant qui crie, un vieillard qui radote et une femme qu'on n'aime plus.
Juliette le regarda fixement.
— Voilà un homme qui m'a aimée, et qui aujourd'hui se fait un cruel plaisir de me faire souffrir. Il a risqué de se tuer pour moi , et il se réjouit de mes tortures ! — L'ingratitude la plus noire est-elle donc une délicieuse jouissance? Mon Dieu 1 ce qu'il ose appeler le temps de mon orgueil et de ma tyrannie , ce sera le plus doux souvenir de ma vie. —
Samuel fit un rire qui pénétra jusqu'au cœur de Juliette comme la lame froide d'une épée.
— Je le crois sans peine , dit- il , jamais esclave plus soumis ne se roula plus hum-
blement aux pieds cruii maître sans pilié. — Mais l'esclave et le maître ne gardent pas les mêmes souvenirs , Juliette.
Juliette touchait au plus haut degré de douleur qu'une femme puisse supporter ; elle pencha la tête en arrière comme si elle allait mourir, et s'écria :
— Il m'assassine à plaisir. — Oh ! je le vois : il n'y a pas de ressources. — Samuel, Samuel! s'il est vrai que tu regardes mes scrupules et ma résistance comme une tyrannie digne de ta haine , sois heureux : cet instant te venge de tout ce que je t'ai fait souffrir. — Je suis la plus malheureuse et la plus abaissée de toutes les créatures. — Mais après avoir payé ce tribut à l'amour qui nous a liés , après avoir fait tous les efforts possibles pour te retenir, je reprendrai ma fierté. — Réponds-moi : est-il certain que tu ne m'aimes plus ?
— Je ne vous aime plus aujourd'hui; mais peut-être demain je serai repris de nouveau ; cela dépendra de la disposition où je serai , de la toilette que vous aurez, du songe de
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la nuit ou du livre qui me sera tombe sous la main.
— Eh bien ! moi , je te déclare qvie tout est rompu à jamais entre nous ; souviens-toi bien de ceei : Jamais tu ne retrouveras sur mon visage la moindre trace de mon amour; jamais tu n'obtiendras de moi un regard ou une parole. Je ne te connais plus ; je t'oublie. Mon pardon sera ma vengeance. — Puisse ce pardon écraser ton cœur lâche et ingrat , et le pénétrer d'un inutile regret !
— Vous êtes trop généreuse. —
— Ce n'est pas que ma passion soit devenue de la haine. Dans cet instant, je donnerais encore ma vie pour toi.
— C'est quelque chose que la vie; mais supporteriez -vous bien un petit supplice d'une minute?
— Mets sur mon cœur le canon de ce pistolet , et fais feu : tu verras si mon visage change en mourant.
— Ce n'est pas cela. — Supporteriez-vous une petite douleur, comme une brûlure ou une pression un peu vive rai bras?
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— Mais , en vérité , cela fait pitié.
— Et toi, Jeanne, oserais-tu bien affronter aussi un petit supplice pour moi ?
— Tu peux me couper en quartiers, dit la fermière, je ne pousserai pas un cri.
Samuel prit une règle de bois sur la table.
— Eh bien 1 vous allez me présenter toutes deux une main , et je vous frapperai jusqu'à douze fois avec cette règle. Je vous déclare que celle de vous qui refusera de tendre sa main avant le douzième coup cédera aussitôt la place à l'autre.
11 se mit à frapper alternativement dans chaque main avec une force croissante. — Au septième coup , deux grosses larmes sortirent des yeux de Jeanne ; au huitième, elle jeta sur Samuel un regard de colère et de haine ; au neuvième , elle retira sa main en s'écriant :
— Tu es un méchant homme. — Puis elle s'enfuit à demi nue.
Le visage de Juliette n'avait point changé. Elle tenait sa main droite étendue , et les ongles de la gauche avaient marqué sur le