LA RENCONTRE D*UN NOTAIRE
yeux sur sa fenêtre , dorée par le soleil couehanl de juin , il aperçut clairement les deux belles grappes de cheveux blonds qui pendaient contre les joues un peu pâles de Juliette. Ce fut bien pis encore lorsqu'il se fut assis commodément et appuyé sur sa table. Les anciennes impressions de ses premiers amours accoururent en foule autour de Samuel, comme une troupe d'oiseaux étourdis, et l'emportèrent sur leurs ailes, bien loin d'un appartement fort simple de la rue Vivienne. — Tout cela pour un mot d'un notaire.
Qui donc m'expliquera ce mécanisme humain, dont une force motrice, aussi faible que le mot d'un notaire , peut faire marcher les rouages si rapidement et si long-temps?
Notre amoureux distrait se fît à lui -même cette question , et laissa de côté la belle Juliette pour chercher à deviner par quelle raison, après cinq ans d'indifférence, il se sentait pris aux cheveux par ces vieilles impressions : mais le songeur eut beau fouiller dans le coin de son âme qu'il pouvait apercevoir ,
il n'y trouva rien ; ce qui lui causa une vive humeur contre lui-même , car il avait quelque prétention à la force de caractère, et c'était à ses yeux une preuve de faiblesse que d'être ainsi emporté par des caprices d'imagination, d'anciennes émotions réveillées, ou par des influences physiques. Il ne pouvait souffrir de se voir à la disposition d'une manie dont la cause était insaisissable ; et quand il sentait son sang bouillir ou sa cervelle en fermentation, il voulait que ce fût par ui;i motif important, ou pour un projet dont l'exécution dût offrir un résultat.
Le raisonneur se leva donc , et se promena dans sa chambre pour chasser vme image importune ; il ouvrit au hasard une des lettres qu'il venait de recevoir ; elle était d'une femme à la mode que Samuel aurait dû aimer beaucoup , parce que cette femme était jolie, bien mise et spirituelle. — Je ne vois pas ce qu'un homme peut exiger de plus. — La lettre contenait , en termes fort gracieux, les expressions d'un amour poli et de bon goût ; elle n'était pas trop longue et donnait
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un rcnHez-vous; aussi Samuel en prit-il lecture avec plaisir 5 et la mit-il soigneusementdans son portefeuille , à côté d'un bon nombre d'autres toutes pareilles; puis il vit de nouveau passer devant ses yeux le visage doux et sérieux de Juliette , accompagné de deux grappes magnifiques de cheveuxblonds. Cette fois notre jeune homme voulut raisonner à fond sur une impression aussi tenace. Il songea que son patrimoine , situé près du château de Beaiiroc , étant occupé par un usufruitier dont il fallait attendre la mort, il y aurait sottise et démence à s'abandonner à ses souvenirs ; il se répéta plusieurs fois que, jusqu'à la prise de possession de sa propriété , que Juliette fût en Angleterre ou à Beauroc , ce serait pour lui la même chose. Samuel s'efforça donc de penser à son rendez-vous, car faire des châteaux en Espagne était, suivant lui, une faiblesse digne de pitié ; c'était s'aveugler à plaisir et chercher à voir les choses autres qu'elles ne sont. (]ette façon de penser l'avait entraîné jusqu'à prendre en horreur les romans où
les hommes sont toujours peints sous les traits imaginés par la cervelle d'un écrivain, et non avec ceux que l'inépuisable nature leur donne. Les événements apprêtés à grands frais, qu'on y accumule sans ordre, lui inspiraient surtout un dégoût sincère , lorsqu'il les comparait aux mystérieuses combinaisons du sort. Le sévère Samuel , ayant rappelé à lui tous ses principes , s'éfendit avec la dignité d'un stoïcien dans un fauteuil , — où le visage doux et sérieux de Juliette vint encore le poursuivre , accompagné de deux belles grappes de cheveux blonds. — Il ne résista plus ; il se laissa conduire par le joli fantôme, et voyagea long-temps en sa compagnie , par les plaines et les ombrages de sa première jeunesse , avec plus de rapidité que n'en a le cheval ailé du Juif-Errant.
ïout-à-coup il se rappela qu'après le départ de la jeune fille pour l'Angleterre , dans l'innocence primitive d'un cœur sincèrement épris, il avait écrit une assez forte quantité de notes sur les détails de ses premières
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amours , pour servir plus tard à ses mémoires. 11 courut à son secrétaire. Sous un immense paquet de lettres , il trouva les fragments incomplets qu'il ouvrit , et dont la naïveté le fit sourire dès la première page. Je consens à en mettre une partie sous vos yeux, bons lecteurs , afin de vous faire connaître Faimable jeune fille dont l'image était si profondément empreinte dans l'esprit de Samuel.
LES NAÏVETES.
Tu ne reverras pas cinq minutes pareilles A celles de ce soir. — Oli ! reliens-les long-temps, Cœur gonflé d'avenir, amant de di\-sept ans.
Sainte-Bebve.
Je veux la séduire, la malheureuse !
Odry.
Ces Maïuetés.
« J ai à remercier la Providence d'une délicieuse soirée qu'elle vient de m'accorder à peu de frais.»
« Certes je suis forcé de convenir que le
bonheur d'un homme ne nécessite pas toujours les pleurs de plusieurs êtres, car j'ai goûté ce soir, sans porter préjudice à personne , un plaisir aussi vif qu'aurait pu m'en procurer la combinaison la plus compliquée, ayant pour résultat la misère et le deuil de l'humanité tout entière. Je trouvai chez le respectable père de Juliette, une réunion de petites filles, toutes entre douze et seize ans. »
« Tout ce petit monde-là était frais, éveillé, bien portant. On babillait , on riait à perdre haleine pour une mouche , un rien. — On imitait M. de . . . — madame de. . — On se moquait de tout le monde; on sautait par la chambre ; on était bien contentes sans savoir pourquoi. Le père de Juliette se pâmait d'aise en regardant les petites amies de sa fille. »
« Lorsque j'entrai le bruit cessa ; on resta immobiles comme des statues. — Impossible de faire ouvrir une de ces bouches si bruyantes tout-à-l'heure. On ne savait plus que faire ; on n'avait rien à dire ; on n'avait
LES NAÏVETÉS. l\b
nulle raison de rire. Uu enfant de six ans rangeait en bataille des soldats de plomb sur
une table. »
« — Prenez-moi un tube de verre, dis-je, et jetez-moi ces soldats à terre en soufflant contre eux des boules de mie de pain.
» — Oh ! l'heureuse idée ! ô l'homme ingénieux! Bravo, bravo!
» On apporte untube de verre, et me voilà chargé de relever chaque soldat renversé. — Une sotte occupation, dira-t-on. — Point du tout; j'y pris un vif plaisir. Je ne me moquerai plus des tartines de Werther. »
Samuel haussa les épaules.
« Juliette m'a présenté, pendant ce jeu d'écoliers, sa main ouverte pour recevoir une boule de pain. Je fus émerveillé de la blancheur et de la beauté de cette main. Juliette est plus grande , plus savante et plus formée que ses petites amies. — J'appuyai fortement en posant la boule de pain. Je ne sais si la jolie fille le fit exprès , mais cette circonstance se renouvela plusieurs fois pendant le
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jeu. Je ne crois pas avoir commis en cela un grand crime. — Juliette fut sérieuse toute la soirée; je lui demandai la cause de cette gravité.
» — 11 n'est pas nécessaire , dit-elle , que vous me regardiez comme une petite fille.
» Juliette marcha devant moi d'unair digne et composé. — C'était une femme.
» — Non assurément, pensai-je en sortant, je n'ai pas commis un grand crime en appuyant dans la main de Juliette plus qu'il n'était nécessaire. Pourquoi diable aussi cette main se trouva-t-elle si jolie et si blanche ! n
— Voilà un conte pour les enfants, dit Samuel avec humeur. Est-ce bien moi, bon dieu? Je l'aimais donc comme le bon Paul aimait la simple Virginie? Puis après, comme Saint-Preux aimait la romanesque Julie ? Pourquoi n'ai-je pas supprimé cet inutile prélude, et ne l'ai-jc pas aimée de suite, comme François aimait la Féronnière? C'est ma faute , ma f.jute.
« J'ai fait ce soir un coup de maître. Nous étions bien une dixaine chez Juliette. De tous les assistants, elle seule et moi avions moins de cinquante ans. Deux négociants causaient safran; trois fortes tètes parlaient politique ; les autres entouraient l'honnête père , et l'accompagnaient dans l'inépuisable sujet des fournitures et de l'administration. — Circonstance heureuse pour moi, car, Juliette ayant depuis long-temps perdu sa mère , je me trouvais seul près d'elle. En me penchant de son côté pour lui parler bas, je vis la plus charmante petite oreille. — Comment ne pas laisser tomber quelques mots d'amour dans cette jolie antichambre de son cœur? »
— Bon ! c'est du Louis XV , pensa Samuel.
« — Savez-vous l'anglais, me dit-elle.
» — Parfaitement : Ilove y ou.
» — Parlez-moi italien.
* — Volontiers : Sono dt vol innamorato morto.
» A seize ans entendre ainsi une déclaration subite ! — Il y avait de ^ quoi perdre la respiration et devenir toute rouge. Juliette porta son mouchoir à son visage , et s'écria :
» — No , no j no !
» C'était répondre dans les deux langues à la fois.
» Une lampe qui éclairait seule la chambre, se trouvait posée sur une table où j'appuyais mon coude. Un léger coup dans le pied de la lampe , suffît pour la faire tomber avec un grand vacarme. Dans le tumulte et l'obscurité je pressai dans mes bras la taille de Juliette ; ma bouche rencontra ses lèvres , et j'eus le temps d'ajouter :
» — Croyez-moi ; rien n'est plus vrai : Je vous aime.
» On apporta de la lumière. Juliette pleurait à chaudes larmes. Un homme en culottes courtes observa , en prenant une prise de tabac , que les jeunes filles ont les nerfs fort délicats. Il sera sans doute parlé long-temps de l'accident de ce soir ; ce sera un souvenir
pour Juliette. Pour avoir une idée de Timportance de cet événement , il faut connaître l'honnête père. Ancien administrateur, et homme formaliste, si un valet fait une faute , cet homme régulier écrit une lettre , dont il garde la minute, à son intendant pour que celui-ci se charge de réprimander le valet placé sous ses ordres. Si un meuble dégradé demande une réparation, il faut un rapport sur papier Tellière. On voit que cet heureux propriétaire trouve , dans une vitre cassée ou une clé perdue, de l'occupation pour toute une matinée. »
Samuel ouvrit aussi une lettre de la jeune fille :
« Quel plaisir j'ai éprouvé hier, lorsque vous avez dit que vous aimiez les femmes d'un caractère sérieux et réfléchi ! Sans doute vous avez raison d'assurer qu'une demoiselle qui rit à tous propos , ne peut-être qu'une femme insignifiante, car j ai trouvé tous vos raisonnements meilleurs que ceux de M. D. Je prenais un grand intérêt à votre discussion, sans oser détourner les yeux de mon
ouvrage. Je sais donc à présent |3ourquoi vous me préférez aux autres demoiselles; mais moi, qui ne suis pas capable de raisonner comme vous , croiriez-vous bien que je ne saurais dire pourquoi vous m'avez plu? Le sort l'a voulu ainsi ; je n'en sais pas davantage. Il y a peut-être là-dedans une prédestination. Je voulais absolument demander des conseils çWdes éclaircissements à quelqu'un de plus savant que moi ; et , ne sachant à qui m'adresser , j'ouvris au hasard des livres dans la bibliothèque de mon père. Je tombai sur une scène d'une pièce anglais^, où une demoiselle s'appelle comme moi Juliette. Ce rapprochement me frappa. J'emportai le livre dans ma chambre. Cette Juliette devient amoureuse d'un beau jeune homme qui se nomme Romeo, en causant avec lui une seule fois dans un bal. J'ai lu toute la tragédie avec un grand plaisir. Ces amants finissent par mourir ensemble; ainsi leur passion est bien ardente et bien durable pour s'être formée si vite. Malgré tout cela, je suis bien tourmentée.
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Vous voulez que je vous reçoive en secret pour causer longuement; je désirerais vous l'accorder, et je n'ose. Cette pensée seule m'effraie beaucoup, et cependant je vous assure que je le voudrais. La Juliette de la tragédie anglaise a des entrevues avec son amant la nuit dans sa chambre. Je ne vois pas qu'on la blâme de cela , et pourtant ce doit être fort mal. Je ne sais à quoi me résoudre. Adieu , je vous aime. »
Au bas de cette lettre était une note au crayon.
« Oh! le joli métier que celuid'une jeune fille bien élevée ! Oh! l'existence aimable et douce ! Pour être une bonne fille à marier , il ne faut pas avoir un caractère à soi; il faut être toute pareille aux autres filles à marier» On a des institiitrices ou des mamans qui vous enseignent à être une bonne fille à marier. Les institutrices et les mamans prennent le mot convenances et vous le font entrer sous le crâne, après en avoir arraché tout ce que la nature y avait mis. »
« Celte opération faite, vous n'avez plus
de caractère , vous n'avez plu ni une vocation , ni une âme Vous êtes convenable. — Un^ vous laissez aller au vent une 1 de convenances ^ et votre can un peu le dessus; vous n'ête d'être semblable à toutes les mes. Je serais embarrassé de doutable mot; mais je puis que si vous avez un désir ^ soit, convenances est là pour crime de ce désir, et une e dissimuler. Et que sera-ce jeune fille se laisse aller à ai si elle fait une place dans so petit bout de passion ? Oh 1 1; créature! Dans quel infernale mulations n'est-elle pas obligt Quel métier , bon dieu ! Me \ d'être une jeune fille à ma toi , nature , notre mère , te ses souvent en un jour, con
trésors de beauté tant d'éblouissante chesses , comment ne t'indij^nes-tu pa ne viens-tu pas arracher tes dons préci( ceux de tes enfants qui en font un si mi ble usage? Va, nature , notre mère, je tri lerai pour toi ; je ramènerai dans tes cette jeune fleur qu'on t'a dérobée. Je rerai d'une terre factice où elle perdre sève et son parfum ; je l'emporterai dam bras, et je la rendrai à la terre libre, à du ciel , au soleil , aux vents et aux or Les hommes pourront appeler cela un duction ; ils pourront crier au rapt; ils j ront ouvrir les livres sortis de leurs cerv desséchés; les livres au nom desque osent faire de la justice un trafic , et r( la vie à tes créatures; les livres au nom quels ils font asseoir celui que la passi égaré à côté de celui qui a obéi à un v térêt. Mais toi, nature, ma mère, tu r
jeune comme au premier jour. Va, je te servirai; je me fie à toi , nature, ma mère. »
Dans une autre lettre il y avait cette note au crayon :
« Juliette n'ose pas m accorder une entrevue ; elle demande encore huit jours de réflexion. Il faudra bien qu'elle se décide. L'instant approche. Comme Lovelace , je rôde sans cesse autour de ma charmante; mais le beau mérite qu'a ce Lovelace à séduire les miss anglaises avec une fortune immense , des laquais en grand nombre , des entremetteuses à gages , une foule d'amis puissants et dévoués qui le servent comme des esclaves ! Je fais la guerre sans avoir une seule de ces armes , et je veux réussir aussi bien qu'il aurait pu le faire. »
— Voilà qui est plus raisonnable , dit Samuel.
Et il enferma tous ces inutiles papiers.
Rien n'est plus contrariant j)our un homme d'un esprit actif, que la nécessité de laisser inachevée une affaire qui lui tient au cœur. Samuel se trouvait dans cette position
désagréable. Quejques minutes de réflexion lui suffirent pour acquérir la certitude qu'il était de toute impossibilité pour lui de se rapprocher de Juliette.
— Il y a des moments, pensait-il, où l'homme doit se décourager et attendre. Je n'ai pas à me reprocher une seule négligence, une occasion manquée, ou une maladresse ; le reste est entre les mains du sort. Tout dépend de cette question : Ai-je du bonheur? La vie n'est qu'une table de jeu dont le banquier est là haut. Parmi les joueurs on en voit qui risquent peu et qui pourtant perdent tout , d'autres qui placent toutes leurs chances sur une seule carte , et gagnent cent fois leur enjeu. Les plus obstinés sont ordinairement ceux qui portent, sans le savoir, ces mots gravés sur leur front : « Tu perdras toujours. » L'homme médiocre ne sera jamais à ce beau jeu qu'un triste ponte, ballotté par de misérables chances et des gains chétifs , quand il mettrait sa vie sur un dé. Certes , le sort peut me séparer pour toujours de Juliette; mais je fais le serment que, si jamais je re-
trouve cette femme , je la poursuivrai avec acharnement; c'est une guerre que je déclare dans cet instant ; j'en prends le ciel à témoin. Que le hasard dispose des événements à sa fantaisie , les circonstances lui appartiennent ; ma volonté est à moi , elle sera invariable ; je ne l'abandonnerai qu'en mourant. A présent, que la Providence s'arrange comme elle voudra!
Cet engagement pris avec lui-même rendit à notre raisonneiir son assurance et sa tranquillité ; il fit un tour par la chambre , après avoir pourtant répété avec un soupir :
— Tout est dans cette question : Ai-je du bonheur?
Et il voulut oublier Juliette ; mais il sentit avec dépit qu'il avait laissé une pensée s'emparer entièrement de son esprit , et qu'il aurait à lutter contre elle bien long-temps avant de l'en chasser.
— Je ne suis pourtant pas un homme ne malheureusement , dit-il ; je n'ai jamais eu à me plaindre d'une fatalité obstinée; je ne
suis pas brouillé avec le hasard ; mais il est bien triste de ne pouvoir jeter un seul regard dans l'avenir. Reverrai-je Juliette? Je voudrais commencer aujourd'hui cette guerre que j'ai juré d'entreprendre; dussé-je mettre ma tête au jeu et dire : Tout ou rien.
Samuel se souvint enfin qu'il avait oublié d'ouvrir une lettre. Il en regarda le cachet avec distraction. II était de cire noire. En le rompant ses mains tremblèrent. — Cette lettre lui annonçait la mort de l'usufruitier qui occupait son patrimoine , situé près du château de Beauroc , et l'invitait à s'y rendre sur-le-champ pour en prendre possession.
Il resta un moment stupéfait. Le doigt de Dieu paraissait visible comme au festin de Baltazar. En pensant au serment qu'il venait de faire, il leva les veux au ciel , et dit à haute voix :
— Tu le sais.
Et il ne donna aucun signe d'une joie puérile. Il ajouta :
— Situ voyais mes projets d'un œil courroucé, tu ne les favoriserais pas à ce point; que les hommes les déclarent donc coupables, j'y consens.
Puis il croisa ses bras; son œil étincela, et le coin de sa lèvre se retroussa singulièrement:
— Eh 1 qu'est-ce donc? — Bien, mal, punition et récompense. Ne sçnt-ce donc là que des inventions humaines , des paroles creuses que tu ne reconnais pas? Ce sont pourtant de beaux mots.
Je ne sais si Samuel avait tort ou raison de douter ; mais je n'oublierai jamais qu'un de mes oncles, homme à principes sévères et à vertus antiques, perdit un jour une place qui le faisait vivre, et reçut la nouvelle de ce malheur au moment même où il venait d'accomplir un sacrifice généreux , par lequel il sauvait toute une famille d'une ruine complète.
On deviendrait fataliste à moins.
Samuel était moins calme en faisant ses
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préparatifs de départ. 11 courut à perdre haleine pour louer une voiture et retenir des chevaux de poste. Il partit le soir même pour Vendôme ; et en quittant Paris , il chantait à tue-té te :
— Oui, je suis un joueur heureux au Pharaon de la \ie.
Tandis que sa chaise roulait avec une infernale rapidité.
Brave Grillon , je vous aime à tort et à travers. IIe>-bi IV. Lettres.
Dieu seul est Dieu.
' Mahomet.
Ces ïrnije îlmis.
Le soleil était levé depuis deux heures au plus, et tout dormait encore au château de Beauroc , lorsqu'une chaise de poste qui sortait de Yendôme par la route de Saint-Ca-
lais, passa près des grilles de ce château, et se dirigea, à travers k plaine, vers le Guédu-Loir. Si rhomme qui voyageait dans cette chaise se fût trouvé dans une disposition desprit plus calme, il n'aurait pas manqué d'admirer la richesse et la variété du pays qui change d'aspect à tout instant ; les coteaux couverts de bois , au milieu desquels on découvre une quantité de hameaux et de villages^ et qui forment un bassin de six lieues, où le Loir promène ses eaux paisibles , tantôt en s'approchant jusqu'au pied d'une montagne , tantôt en traçant de belles courbes dans la plaine , comme une comète qui serpente dans le ciel; mais l'homme était pressé d'arriver, et ne se souciait guère de la beauté de la campagne. Lorsqu'on se trouve au Gué-du-Loir , la route , serrée étroitement entre la rivière et une chaîne de rochers élevés , devient pittoresque et dangereuse. Des fragments de grès considérables se détachent souvent et vont s'abîmer en traversant le chemin. Plus d'une fois, le dimanche soir, des paysans avinés ont disparu dans les eaux
profondes et silencieuses du Loir, malgré les noyers prodigieusement gros qui bordent le chemin et soutiennent les terres. Ce caprice de la rivière est d'autant plus perfide, que les vignerons du pays ont creusé leurs caves dans les rochers, ce qui les expose sans cesse à franchir ce passage difficile après boire. Samuel jeta bien sur ce beau site , qu'il n avait pas vu depuis dix ans, un regard affectueux, comme à un vieil ami; mais il était pressé d'arriver à sa jolie maison de la Bienvenue, dont il apercevait une tourelle au milieu des arbres, et il ne remarqua pas même la belle sentence écrite par le sacristain philosophe , sous le cadran de l'église : « Passants qui passez , l'heure passe. » — Ce qui l'aurait assurément porté à réfléchir sur la brièveté de la vie.
Samuel, rentré dans sa maison par droit de succession , secoua la poussière qui couvrait les portraits de ses vieux parents , et jeta sur leurs figures vénérables des regards de reconnaissance et d'amour. Il parcourut sa propriété avec la curiosité d'un enfant.
ouvrant et fermant dix fois les portes et les armoires. Il visita la cave, le grenier, la serre, les tourelles , la loge du chien , les étables , conduit par le vieux Gauthier , son fermier, vrai Vendéen aux yeux gris , que Samuel aimait parce qu'il parlait avec respect de son grand- oncle Bonaventure. En faisant cette revue générale, le propriétaire arriva jusqu'à une petite chambre fort propre de la ferme, où il vit une jeune paysanne qui lisait.
— C'est ma fille Jeanne, dit le vieux fermier.
— J'avais complètement oublié votre fille Jeanne.
— Je le crois bien ; lorsque monsieur est venu ici à l'âge de quinze ans , elle n'en avait que huit; mais elle n'a pas oublié son jeune maître , bien sûr.
Jeanne fixa sur le jeune maître ses grands yeux.
— 11 ne se passe guère de jour , dit-elle , sans que vous me parliez de M. Samuel ou de quelqu'un de sa famille.
Samuel poursuivit sa revue , et Jeanne reprit aussitôt sa lecture..
— Comme votre enfant a de beaux cheveux noirs , père Gauthier !
: — Sa mère était du Midi. — C'est ime bonne fille, à cela près quelle ne veut rien faire , et qu elle lit toujours comme une grande dame.
— Allons au jardin , père Gauthier.
Notre homme courait dans les allées de
son jardin comme un écolier en vacances; il écoutait les discours d'un vieux paysan avec la curiosité et l'attention que dut avoir le marquis de Carabas , en se voyant si riche , au dire de tous les bûcherons et faucheurs endoctrinés par un chat comme on n'en voit plus.
Egoïsme que tout cela.
Je pardonne seulement à Samuel d'avoir répété plusieurs fois comme Sergy, dans le Père de Famille :
— Je suis libre ; j'ai quatre mille francs de rente !
Dès le premier jour il fit remettre une
corde à la cloche qui sonnait jadis les heures des repas de son grand-oncle. Pour moi, j'aurais préféré que Jeanne vînt m'avertir, car Jeanne avait des yeux bien fendus, une bouche garnie de belles dents, un son de voix frais et sonore qui annonçait la force et la santé; surtout, contre l'ordinaire des filles de la campagne, elle avait de belles mains blanches dont elle prenait un soin t'ont particulier ; aussi l'appelait-on par pure jalousie, dans le pays, la princesse aux belles pattes, ou bien la belle fainéante. — Jeanne s'en moquait bien , son père avait de bons gros cens , à l'aide desquels une fille se marie quand elle veut.
Notre jeune propriétaire aurait passé la journée entière dans l'examen de sa maison , s'il n'avait été interrompu par une visite. Je serais dispensé de vous dire que le nouveau venu était le meilleur ami de Samuel, si vous aviez vu les deux jeunes gens se jeter dans les bras l'un de l'autre. Je vous assure qu'ils se seraient embrassés de même, quand la rencontre aurait eu lieu dans un bal ou à la
cour, dans une église ou même au balcon des Bouffes; car il n'y a pas d'étiquette quon n'oublie subitement à la vue d'un ami d'enfance retrouvé après une longue séparation ; mais il ne faut pas que ce soit un ami comme on en peut avoir cinquante , auquel on rend service lorsqu'il n'en coûte rien; que l'on aime tant qu'il ne vous emprunte point d'argent , et dont on séduirait volontiers la femme; il ne faut pas même que ce soit un homme pour lequel on puisse avoir le sentiment infernal que La Rochefoucauld a sans doute découvert d^ftis son propre cœur , le jour où il assura que , dans le malheur d'un ami intime , on trouve quelque chose qui ne déplaît pas. — Non , non ; il faut que cet ami ait souffert avec vous; qu'il ait pleuré de vos douleurs et ri de votre joie ; il faut que votre détresse l'écrase , que votre désespoir J^ tue ; il faut que vos soucis l'empêchent de dormir, et que vos projets le fassent songer. Tout le monde ne peut pas avoir un tel ami ; mais celui à qui le sort accorde un si grand bienfait jouit d'une dou-
ble existence. Il a deux cervelles pour réfléchir, deux corps pour exécuter, deux âmes pour sentir. Vous avez sans doute un ami, bon lecteur ; un ami que vous chérissez comme un frère , et auquel votre bourse est ouverte, — moyennant de bonnes hypothèques 5 parce qu'un père de famille a des devoirs envers lui-même et ses enfants. — Un ami dont vous hésiteriez à corrompre la femme, pour peu qu'elle soit laide ; un ami enfin qui vient chez vous chercher la fortune du pot , et avec lequel vous ne regardez pas aux ports de lettres. — Eh bien ! Samuel aimait Henri plus que vous n'aimez cet ami , s'il est possible. Pour vous faire mieux comprendre à quel point Samuel aimait Henri , je vous dirai que , lorsqu'ils étaient tous deux au collège , Samuel tourmentait un jour son camarade et lui tirait les cheveux :
— Si tu ne cesses pas, dit Henri, -^c te donne un coup de canif.
Et comme Samuel n'eut garde de cesser, la lame lui entra d'un bon pouce dans le ventre. Voilà l'un dans son lit et l'autre dans
le désespoir. — Je vous demande s'ils s'aimèrent après? Cependant je vous défie de trouver deux caractères plus diamétralement opposés que ceux de Samuel et d'Henri , deux conformations plus différentes. Henri était éminemment paresseux , sensuel et insouciant ; il n'aimait au monde que ses aises et Samuel. Il ne recherchait que de chétives jouissances matérielles , comme un lit fort doux , une table bien servie, des cigarres exquis , un feu clair et joyeux , un verre d'excellent vin ; mais tous ces milices plaisirs formaient, à la fin de chacune des monotones journées de sa vie, une bonne somme totale de bien-être. Vous ne l'auriez pas forcé, pour un empire, à rnettre ses pieds dans des bottes étroites , ni à rester dans une salle trop chaude ou une foule épaisse ; c'étaient là des sacrifices qu'il ne pouvait hfre qu'en faveur de Samuel ; mais il les aurait faits sans hésiter pour SamvieL On devine aisément que ce garçon , essentiellement paisible , dut souffrir cruellement pendant les années qu'il passa au collège. H opposa aux punitions et
^O SAîIUEL.
aux sermons de ses maîtres , une inertie tellement inébranlable, qu'ils l'abandonnèrent à son invincible paresse. Une individualité si obstinée était au-dessus de toute éducation. Samuel au contraire, par une dose plus qu'ordinaire d'orgueil, fut un bon élève suivant les professeurs; c'est-à-dire que ces maudits pédants faillirent en faire un être insignifiant , et son caractère naturel ne revint à la surface et ne se déploya entièrement que lorsqu'il eut dix-huit ans passés. Cependant on aurait pu deviner ce qu'il serait un jour à le voir souvent conspirer et tenter de folles entreprises pour le plaisir de risquer et d'agir. — C'était un besoin , un instinct. Il montait sur les toits avec ardeur, en exposant sa vie pour dérober quelques pruneaux que le paisible Henri mangeait en se chaufFanl^u soleil , conime doit faire un bon écolier fainéant.
Pour les lecteurs sceptiques et désenchantés , je dirai que peut-être l'homme paisible avait fait un calcul en s'attachant à Samuel : peut-être lorsqu'il écoutr.it les projets de ce-
lui-ci, lorsqu'il le voyait s'agiter , lorsqu'il le suivait des yeux dans les courses interminables où Samuel passait sa vie , poursuivant avec acharnement un bonheur introuvable. Peut-être alors l'homme paisible , faisant un retour sur lui-même , sentait-il plus vivement les molles jouissances que donnent la paresse et l'insouciance ; peut-être sa vie de Sybarite, comparée à l'existence agitée de son ami, lui semblait-elle plus douce.
I^e calme parait plus profond au sortir ^'une tempête , et l'homme paisible retrouvait souvent dans la société de Samuel cette incontestable jouissance qu'on éprouve à se sentir couché dans un lit moelleux, et près d'un feu pétillant, tandis que la pluie et la grêle font rage au dehors sur le dos des passants. On retrouve donc de l'égoïsme dans tout? L'égoïsme est donc dans le cœur humain comme le sang dans le corps? En quelqu'endroit qu'on pose le scalpel , on le voit toujours sortir. Fi! si cela est, je n'en veux rien savoir ; je ne suis pas anatomiste , et , vraiment, ne faut-il pas avoir la manie de
l'analyse pour interpréter ainsi les sentiments que l'on nomme généreux? Au diable les sceptiques et leurs paradoxes. Ce sont les carabins de l'âme.
Le père d'Henri avait travaillé toute sa vie pour faire fortune; c'était un négociant la-^ borieux. Il avait passé sa jeunesse dans un entresol , à tenir des livres en partie double. A force de faire des balances , de compter des ports de lettres , de répéter les mots d'escompte, emballage, commission, courtage et timbre , il s'était réveillé un beau Jour riche , mais vieux ; chauve , mais propriétaire de la jolie terre du Coudray, près de Vendôme. Cet industriel retiré se crut un génie pour avoir acquis une belle fortune. — Comme ils font tous. — Il témoignait un mépris souverain de tout ce qui est arts, littérature ou poésie, et généralement pour ce qui ne rapporte point d'argent; il vous frondait tout cela avec un a-plomb commercial , sans songer que la marchandise est la plus méprisables façon d'utiliser son savoirfaire en ce monde. Si jamais le vieux pro-
verbe qui dit : à père avare enfanl prodigue, put être appliqué justement, ce fut bien à propos du sensuel Henri , car jamais fils ne fut plus dissemblable à son père. L'homme paisible ne s'occupait que d'arts , et le plus souvent de futilités. Il aimait fort à voyager. H se rappelait avec plaisir que dans telle ville on lui avait servi un dîner passable ; dans telle autre il avait couché sur un lit dur. C'étaif^^^î^ iii pour lui de grands événements, ^'on existence lui semblait suffisamment agitée lorsqu'il avait couru le risque d'arriver la nuit dans quelque petit bourg de la Suisse, et de n'y trouver qu'un mauvais gite. Il avait noté sur son portefeuille toutes les auberges passables des douze cantons, et j'en conclurais volontiers que, pour les gens qui aiment par-dessus tout la vie matérielle, il n'y a pas , à vrai dire , de patrie. Leur pays est partout où ils ont leurs aises. — Voyez les Anglais, qu'on trouve à tous les coins du globe , et qui coloniseraient, s'ils pouvaient, les entrailles de la terre.
Nos deux amis passèrent ensemble la jour-
née entière. Samuel montra les attentions les plus délicates pour les goûts de l'homme paisible, en lui offrant l'immense fauteuil où dormait jadis son grand-oncle après ses repas ; de sorte qu'Henri , nonchalamment assis dans une position commode , put écouter les projets de son ami et lui donner d'utiles conseils , car les hommes qui ont pour devise : — Cela m'est égal , — jug^ent ordinairement les choses avec justesse et sagacit*^.
Le soir, les paysans qui passaient dans la plaine purent voir les deux amis marcher lentement dans les sentiers qui traversent la montagne du Gué-du-Loir. On les vit s'asseoir sur le sommet des rochers ; ils parlaient de leurs souvenirs d'enfance et des amours de Samuel. — Sujet inépuisable. 11 y avait à peine une demi -lieue de la Bienvenue au Coudray ; mais ils furent bien trois heures en route, allant et revenant sans cesse. Samuel était plus disposé qu'à l'ordinaire à des sensations douces et tranquilles ; il se sentait porté malgré lui à la joie, et même à quelque chose aj) prochant de la philanthro-
pie ; lui qui méprisait les enfantillages philosophiques de Sterne, il remarquait avec plaisir une foule de riens; un chien qui hurlait, une grande ombre projetée par le soleil couchant, une roche semblable à une tête d'homme, que sais-je? Il était dans cet état d'excitation nerveuse qui précède le moment d'exécution d'un projet important offrant de grandes chances de succès. En supprimant tout-à-noup le voisinage de Beauroc, vous oussiez vu maître Samuel devenir aussitôt tout autre. Comment donc savoir pourquoi un homme parle et agit de telle façon? Peutêtre il vous salue et s'informe de votre santé, vous sourit et invite à danser votre femme , parce qu'hier la rente a monté, ou qu'un ministre lui a touché la main en lui promettant une place. L'humanité est bien petite en toutes choses.
— Que voulez-vous? L'homme n'a que cinq à six pieds de hauteur , sa cervelle tiendrait dans mes deux mains. Le Roran dit :
— Dieu seul est Dieu.
LES V4>crVELLES CONNAISSANCES.
Ce Cassius là-bas est Mt«.f..niaigre.
SlIAKSPEARE.
Ub nouuelk0 connabBanas.
L*homme paisible vint chaque jour chez Samuel s'asseoir dans le fauteuil du grandoQcle. Il plaçait une table à côté de lui , allumait une longue pipe rapportée d'Allema-
g^ne, et fumait en allongeant ses jambes et penchant la tête en arrière comme un Arabe qui a bu de Fopium. La matinée se passait ainsi. Samuel, qui, par politique, ne voulait point paraître pressé d'aller à Beauroc , reçut une lettre fort polie du père de Juliette. Cet excellent maître de maison daignait lui dire : Mon jeune ami, — et l'inviter à dîner.
Un honime scrupuleux ne se ferait-il pas une affaire de conscience , de prendre pour champ de bataille une maison ouverte avec tant de grâce?
Samuel dut être satisfait de l'accueil qu'il reçut à Beauroc. Le maître du logis lui répéta plusieurs fois que, la distance qui les séparait n'étant pas grande , on espérait le voir souvent.
Il trouva une société très-nombreuse chez M. deR. Il remarqua seulement avec peine que la plupart des jeunes gens étaient plus riches que lui ; ils avaient des chevaux , ce qui n'est pas un mince mérite aux yeux des femmes, qui, pour la plupart , ne sont pas en état- de juger si ce qu'elles entendent dire autour
LES NOUVELLES CONiN AISSANCES. 8l
d'elles est spirituel ou niais , plat ou ingénieux, philosophique ou pédant... — A vrai dire, elles ne s'en soucient guère, et peut-être ont-elles raison. Pour moi, j'ai remarqué souvent que , si on leur ôtait leur beauté , leur toilette et leur attirail de séductions féminines, leur conversation ne vaudrait pas mieux que celle d'un maître d'écriture. Avoir un cheval est donc, aux yeux des femmes, un avantage appréciable ; il donne du mérite pour trois mille francs , — plus un napoléon au palefrenier , pour boire.
— Et Juliette ? — Juliette, hélas ! je n'osais vous en parler. Elle accueillit notre héros avec la politesse obligeante qu'une femme peut témoigner à un ancien ami ; mais elle ne montra pas la plus légère émotion. Lorsqu'il la regarda d'un air qui semblait dire :
— Rappelez-vous le passé,
Juliette fit un sourire gracieux et décent, équivalent à cette réponse :
— Je ne me souviens que de ce que je puis avouer hautement.
s 2 SAMUEL.
— Bon, pensa notre homme: — Elle a pris de l'expérience , et cette habileté à dissimuler pourra être utile un jour.
Puis il voulut jeter sur elle un coup d'œil géométrique , comme ceux qu'un Persan , qui fait ses emplettes , adresse aux charmes d'une esclave. Mais il trouva le visage de Juliette tellement embelli , sa taille si développée , ses mouvements si pleins de grâce , de vie et d'élégance , qu'il sentit les battements de son cœur augmenter singulièrement de vitesse , et qu'il détourna les yeux pour ne pas se trovibler. 11 en conçut contre lui-même quelqu'impatience, et fronça les sourcils. Alors il pensa que Juliette pourrait prendre ce mouvement pour du dépit , et il se dit :
— Je ne fais que des sottises.
Le lendemain , Henri le Sybarite , étendu dans son fauteuil, écoutait complaisamment son ami :
— Je n'ai que deux suppositions à faire, disait celui-ci : ou Juliette aime quelqu'un , et je n'ai aucun espoir à conserver ; ou elle est encore libre , mais la honte et le regret
qu'elle ressent de notre ancienne liaison, lui donneront le désir de me traiter avec rigueur , car si son esprit s*est développé, il n'est pas douteux que son orgueil aura reçu aussi un bel accroissement, par les flatteries des hommes et l'usage du monde. — C'est un exemple frappant de cette vérité, qu'avec les femmes, il ne faut jamais temporiser; une interruption forcée est un malheur, un véritable malheur.
— Tu es amoureux , dit l'homme paisible avec emphase en chassant un nuage de fumée. 4
— L'homme actif ne répondit pas et devint sombre.
— Tu es amoureux, en dépit de cette ambitieuse et incommode toilette que tu fis hier. — Mauvais chasseur! Tu pars armé jusqu'aux dents et tu tombes dans un filet; tu rassembles toutes tes forces pour lutter , et tu te laisses garrotter par une femme !
— Pourquoi voudrais-je le nier? Oui, je suis pris, garrotté ; je l'aime , je l'aime à la rage ; mais je n'agirai pas , pour cela , avec
moins de prudence et de sang-froid. Je veux réussir et je réussirai. — J'ai du bonheur. — Il faut que le hasard m'aide , et jusqu'à présent il m'a servi à souhait. Je ne puis crohe qu'il voulût encore apporter quelque interruption à une affaire dont il s'est occupé avec tant de soins. — Ce serait le jouer trop cruellement de tes amis, ô Fortune 1 Ce n'est pas sur ce pied que nous sommes ensemble, n'est-il pas vrai?
— Eh ! mon ami, le sort n'en fait pas d'autres ; il se joue des hommes et de leurs projets les plus chers ; il se joue de lui-même et de ses propres calculs. Sa face est comme celle du vieux Ali de Janina , qui souriait et prodiguait les caresses à ceux qu'il allait condamner à mort. Les déceptions forment son plus doux passetemps ; et plus le malheur dont il vous frappe est inattendu, plus il se réjouit des reproches amers et des malédictions dont vous l'accablez inutilement. Le sort aime le bizarre , l'inattendu , surtout dans le mal.
— Eh bien! qu'il me choisisse donc pour
son instrument. Mes projets ne peuvent-ils pas devenir une source féconde de maux? Ne peuvent-ils pas causer la ruine et le désespoir d'une famille; faire couler des flots de sang, et produire un concert de cris et de sanglots à charmer l'oreille de la Providence? Va, ce n'est pas sans intention qu'elle m'a amené jusqu'ici. Elle sait trop bien que la résolution et la persévérance ne m'ont jamais manqué. J'aurai donc confiance , s'il le faut, dans son injustice , dans son infernale indifférence pour le bien, dans son ingratitude pour l'honnêteté ; et lorsque j'aurai réussi, je ne lui adresserai pas un remercîment , car elle choisirait peut-être cet instant pour me frapper , la perfide !
— Mon pauvre ami, tu es vraiment amoureux. Tu parles comme un méchant homme , et tu es le meilleur garçon du monde, (^'est que l'amour est un supplice , une m,aladie de l'âme , et que la douleur rend cruel. Mais que demain tu réussisses , et tu seras aussitôt si bon que tu n'auras plus le segs commun. — Me préserve le ciel d'être jamais amoureux ! 6
L'homme paisible appuya velours cramoisi du vieux prunelles se cachèrent sous demi fermées. — Il se tut. — S près de s'éteindre.
Samuel chercha, parmi les bitants du château de Beau heureux avait pu le remplac de Juliette. Il observa très-at élégants qui formaient la p de cette société. Il les trou\ de leurs chevaux et de leu de l'envie de plaire à la femr mante du monde. Il est vrai c part , ils regardaient une se une affaire fatigante et enn commode, lorsqu'on est rich les frais d'esprit , les soins , 1( prières, l'embarras d'une déc l'attirail des préludes de l'am ter encore les désagréments
Banque. De cette manière on ne risque ni les reproches et la colère de paren fensés, ni les dangers d'un duel, ni le 1 du monde ; de cette manière on a une me à ses ordres , et on n'est pas ei des circonstances, ni embarrassé des cultes élevées sans cesse contre les ai par les usages , la surveillance et les loc; On laisse chez sa maîtresse sa robe de ( bre et ses pantoufles ; on la prie de s'; ner au journal pour savoir comment ] l'heure du réveil dans sa compagnie. C pas le cœur et la tête fatigués des secouî des exaltations que donne une passio puis les femmes deviennent prudes ; gesse est à la mode, et la mode, fùt-elle couper un membre , on en ferait le sa< sans hésiter. Les femmes seront sages tôt par force , car il ne restera plus pc courtiser que les écoliers et les clerc
Demandez à un élégant , à l'un des plus riehes, des plus s[)irituels, de ceux enfin qui ont le plus de chances de succès près des feinmes, il vous dira ce que Marmontel disait des sonates :
— Femme du monde, que me veux-tu?
Il vous dira que, pour s'amuser à poursuivre une bourgeoise, il faudrait avoir le diable au corps.
Samuel ne trouva donc pas l'homme qu'il cherchait parmi les jeunes gens à la mode. Il ne le trouva pas non plus parmi ces hommes communs qui composent plus des trois quarts de toute société un peu nombreuse; de ces hommes qui ne se blaseraient jamais quand ils vivraient deux siècles, et n'ont d'idées arrêtées ni de règles de conduite sur quoi que ce soit; qui vivent sans savoir ce qu'ils font, occupent un certain volume d'air, font une consommation d'aliments, et meurent ensuite sans avoir rempli de mission plus importante en ce monde, que celle d'une plante ou d'une bête. Jl semble que la nature les ait mis là pour le plaisir de les y voir, com-
LES NODVELLES CONNAISSANCES. 89
me elle y a mis un polype ou une mite , k plus inutile des insectes , un cloporte ou un charençon. Ces hommes-là sont pourtant bons à quelque chose dans nombre de circonstances. Au bal ce sont les quinze danseurs sans lesquels le seizième ne pourrait parler à la femme qu'il recherche; à la guerre ce sont les dix mille machines qui meurent pour exécuter les plans de Napoléon , — ce grand contempteur de la race humaine. — Leur existence est un rôle de comparse sur la scène du monde, et il en faut cent pour un acteur ; mais malheur au prince qui choisit un ministre parmi eux ! Aujourd'hui que les peuples raisonnent, malheur au pavs livré aux hommes médiocres ! C'est le char du soleil confié à l'imbécile Phaéton. Ceux que le hasard a faits puissants doivent s'appuyer sur les hommes forts. Voyez les Médicis soutenus de Machiavel. — Bien leur en a pris . car cet homme , méconnu , eût été le levier d'Archimède , et les témoins de la chute de l'arbre puissant se seraient récriés de la petitesse de l'insecte qui en aurait coupé toirtes
go SAMUEL.
les racines. Honte et malheur au prince qui a pu choisir, pour son représentant, un RufFo , la sottise , l'importance et la férocité stupide en habit de diplomate 1
Chaque fois que Samuel , à la recherche de son homme, jetait les yeux sur l'un de ces êtres communs dont on voit le vide comme celui d'une bullede savon, ils'écriait :
— Ce n'est pas pour toi.
Et il cherchait ailleurs.
Notre héros ne trouva que deux rivaux peu redoutables. L'un d'eux , que son père avait eu la bizarre fantaisie de baptiser Florimondétait un de ces hommes heureux à qui la nature a donné une forte dose de sottise et de vanité en compensation de leur imperfection ; ils ne réussissent à rien , ils échouent même si rudement dans leurs plus simples désirs , que le sort semble leur hausser les épaules et leur cracher au visag^c ; mais ils se retirent baffoués et satisfaits. Ils s'attachent à toutes les femmes comme des guêpes ; ils parlent sans cesse d'eux-mêmes , arrivent mal à propos , ils gênent , récitent des vers , décident
LES NOUVELLES COINNAISSA NCES. f) I
ce que Ton fera, où I'oq ira; ils vous conseillent malgré vous ; ils se font vos amis , vos mentors ; ils vous lancent dans la société , vous font réussir, et vous tirent d'affaire en dépit de vous-même, lorsque vous n'êtes nullement embarrassé ; et puis , après avoir été chaque jour la risée de tout le monde , après avoir fait l'ennui et le désespoir même de quelques-uns, ils s'endorment contents de leur journée, ils se décernent la couronne. La conviction de leur supériorité leur met la joie au cœur. Florimond était admirablement organisé du côté de la sottise ; c'était pour lui un ample dédommagement des inconvénients mêmes de cette sottise. C'était une sottise à faire damner l'Alceste de Molière. Cent voix auraient vainement crié à déchirer les oreilles pour lui reprocher cette sottise, il serait resté seul, au milieu de ce concert d'injures, incréduleet confiant, avec le sourire sur les lèvres. Comment cet homine-là n'aurait-il pas été l'adorateur le plus empressé de Juliette? je vous le demande. L'autre rival de notre héros était un gar-
çon timide et sournois. II était fort épris de Juliette ; mais les ornières tracées par la société pour arriver à posséder une femme légitimement , lui semblaient un chemin hérissé d'obstacles ; cette large route ouverte aux hommes médiocres l'effrayait comme un sentier épineux. Dès qu'il se fut assuré de l'amour qu'il ressentait, il ne lui vint à l'esprit qu'un plan fort simple : obtenir de sa belle un regard indulgent, une seule parole flatteuse, et la demander en mariage au père. Sa fortune était suffisante pour qu'on dût hésiter à le refuser. Une terre considérable qu'il possédait dans le voisinage de Beauroc pouvait rendre l'union qu'il désirait agréable à la famille. Cet homme , qui se nommait Raoul , était habituellement silencieux ; il se défiait trop de ses forces pour oser prendre la parole, même quand il avait à dire quelque chose de passable. Lorsque Juliette se trouvait isolée un moment, et qu'une occasion de l'entretenir se présentait, il se troublait, le courage lui manquait , ou il hésitait si long-temps à s'approcher, qu'un
autre prenait la place. Le premier jour que Samuel vit cet homme garder un silence obs tiné au milieu d'une société animée , sans que sa physionomie sévère et composée se déridât un seul instant , il conçut une légère inquiétude, et, pour mesurer les forces de cet adversaire , il s'approcha de lui et le questionna. Quelle fut sa surprise en voyant cette figure rigide sourire obligeamment ; les mains chercher l'appui d'une table pour arrêter les oscillations subites du corps, qui dénotaient une décontenance complète ! C'était un écolier de philosophie sous une écorce Byronienne.
— Oh ! dit Samuel en le quittant , voilà un lara campagnard.
Cependant Raoul avait des passions , des sens aussi gourmands que ceux d'un autre, mais point de caractère. C'était, aux yeux de Samuel, l'organisation la plus méprisable, — Et pourtant n'est-ce pas ainsi qu'on est dans la première jeunesse, lorsqu'une femme vous semble une divinité mystérieuse, dont l'éclat vous éblouit et vous fascine, dont la voix
VOUS porte au cœur, et dont l'approche vous paralyse ? Qui n a songé avec plaisir au noviciat de sa vie ? L'homme expérimenté adresse-t-il donc un vain regret à ces temps d'illusions l — Je ne sais ; mais il est sûr que les idées d'un adolescent, quand on a de la barbe au menton , vous rendent un être ridicule.
D'ailleurs quelques médisants assuraient que le timide Raoul ne se laissait pas seulement troubler par l'éclat de deux beaux yeux, et que la pointe d'une épée ou le canon d'un pistolet n'étaient pas de son goût. On allait jusqu'à dire qu'il avait quitté Paris pour ne pas faire la rencontre de ces objets d'un aspect importun. Ne faut-il pas le plaindre ? Sa lâcheté devait être causée par son organisation ; peut-être cet homme faible n'en ressentait pas pour cela une injure avec moins de rage. — Oui ; mais il faut alors boire le sang de son ennemi, comme Falkland.
— Nous avons ici , dit M. de R. à Samuel, un garçon dont l'humeur est bien conforme à la vôtre, et qui vous conviendra fort , j'en suis sûr : c'est noire bon Raoul.
— Voilà qui est bien , pensa notre héros ; je vois avec plaisir que je n'ai pas usé vainement ma diplomatie pour me faire la réputation d'un homme froid et compassé. Vive Dieu 1 le monde n'est pas difficile à tromper.
J'aime mademoisjîlle Manon; un Jiomeot paosô près d'elle me paiera de tous les chagrins que j'essuie pour l'obtenir.
ral)bé Prévost.
Les épreuves sonl rescoraple de l'amour.
Ce0 Ijo0tilité0.
Il n*y a pas de jeune homme ayant une figure passable et l'usage du monde qui n'ait médité de bonne foi et désiré ardemment de faire la honte de son prochain ; il n'y en a guère qui n'ait joué à quelque honnête père
OU au plus adoré des maris, de bien méchants tours. Chacun le sait, et cependant celui qui s'aviserait d'avouer hautement ses désirs, ses projets ou ses actions, se verrait aussitôt fermer toutes les portes. Ce serait comme s'il voulait paraître en public tout nu. 11 est donc indispensable de se faire ce qu'on nomme une bonne réputation. Il faut feindre de se renfermer dans le cercle formé par les lois et les convenances. Tout le monde sait aussi que l'homme , emprisonné dans un espace si étroit, n'aurait pas d'air pour ses poumons ni de place pour faire un mouvement. Au moyen d'une bonne réputation , vous pouvez vous écarter dans les forêts et les bruyères qui bordent le chemin , pourvu que vous sachiez à propos reprendre l'ornière. Chacun feindra complaisamment de vous croire esclave des règles qu'il ne suit pas mieux que vous , jusqu'au moment où une imprudence ou un malheur , amenant un éclat , nécessiteront qu'on vous accable de reproches et d'injures.
Personne n'était plus pénétré que Samuel
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de l'utilité d'une bonne réputation ; personne ne portait plus *[ue lui respect aux usages, personne ne s'y conformait avec plus de soumission; personne ne paraissait plus scandalisé d'une infraction aux convenances. Or, comme ce sont les femmes de cinquante ans qui font les réputations, qu'en outre elles forment la classe respectable des mamans et des tantes chargées de la haute police, et que par conséquent elles tiennent en leurs mains, comme saint Pierre, les clés du paradis, il fallait être bien vu des femmes de cinquante ans. Rien n'est plus facile : il suffit de faire un peu la cour à celles qui ont conservé un reste de fraîcheur ; soyez galant et empressé sans avancer à rien. Tous arriverez sans peine à obtenir une préférence ; alors vous serez à leurs yeux un garçon naïf et innocent. Soyez sur que la dernière pensée qui puisse leur venir à l'esprit sera que votre retenue soit motivée par leur âge et leur laideur. Elles se diront : — Mais comment ne voit-il pas que je lui pardonne son audace?
Et le misanthrope le plus bilieux les trouverait incrédules s'il Venait leur dire :
— Eh ! madame, il ne craint rien tant que votre pardon; et, dans le désespoir d'un amour méconnu , il prie Dieu que votre cruauté dure jusqu'au jugement dernier.
Vous serez naïf, vous dis-je ; en dépit de tous; le bruit s'en répandra, et ce sera un concert d'éloges qui montera jusqu'au ciel; — un concert de voix éraillées. Les brevets d'innocence que donnent les femmes qui ont passé la quarantaine sont innombrables, je vous assure. Il aurait fallu que Samuel fût bien imprévoyant pour ne s'être pas muni d'un si utile passeport : aussien avait-il un des plus complets de la société de Beauroc. Je mets en fait qu'on ne lui supposait ni passions ni désirs, qu'on croyait son sang à peine capable d'atteindre à la chaleur tempérée : — dix degrés selon Réaumur. — 11 faut bien cependant que la santé exerce par moments une influence sur l'imagination. — On le savait. — Mais on pensait alors que la cervelle en feu de l'homme actif le poussait jusqu'à
faire des visites , oui , ma foi, des visites aux dames, le coquin! Il remettait des cartes pour satisfaire ses sens agités ; et voilà comme doit agir un homme convenable , tout en cédant aux exigeances de la nature.
Le parc de Beauroc était arrangé avec beaucoup d'art. Devant la façade intérieure se trouvait une fort belle pelouse de gazon entourée d'une allée sablée , qu'on ne pouvait pas apercevoir des fenêtres , à cause des arbustes touffus qui la bordaient. Juliette prit l'habitude de faire tous les matins le tour de cette pelouse en suivant l'allée sablée. Arrivée dans un endroit découvert, située moitié du chemin, elle restait assise pendant une demi-heure environ sur un banc de bois , ombragé par trois sycomores , et tout-à-fait en vue du château. Comme c'est en général perdre sa peine que de vouloir deviner les motifs secrets qui font agir une jeune femme, et que ce caprice de Juliette était fort simple , je n'en ai jamais cherché la raison. Les premières fois qu'elle fit cette promenade , une foule considérable la suivit.
Au bout de quelques jours , le nombre des promeneurs diminua ; d'autres femmes firent une diversion. Les hommes à la mode s'éloignèrent les premiers. Ceux qui restèrent le plus long-temps furent ces êtres qui composent la nuée des hommes médiocres : ceux-là sont toujours tenaces en diable. On les voit à la remorque derrière la robe d'une jolie femme, comme ces poissons qu'un plus gros traîne à sa suite. Quel amant ne les a pas maudits mille fois en se voyant interrompu dans un court dialogue avec sa maîtresse par ces mouches incommodes? Et que viennent-ils dire, bon dieu! quelque phrase si banale qu'elle ne mérite pas de réponse. Mais ce que je ne puis concevoir, c'est que les femmes aiment cet entourage ridicule ; elles sourient à ces hommes-là , elles paraissent flattées de leur assiduité. Est-ce donc encore là un de ces inutiles mensonges dont leur vie n'est qu'un immense tissu? Cela me passe. Cela ne vous fait pas honneur , mesdames , oh ! non , cela ne vous fait pas honneur. — Pardonnez-moi ce léger reproche.
LES HOSTILITÉS. ia5
Je suis sur que Juliette avait trop d'esprit pour donner dans ce travers vraiment inexplicable. Je l'assurerais avec d'autant plus de persuasion , qu'au bout d'une semaine le nombre même des oisifs était diminué de moitié, ce qui prouve, à n'en pouvoir douter, qu'elle les avait fort peu encouragés à rester. Enfin, je dirai, à sa louange, que le douzième jour elle n'était plus accompagnée que de Florimond et de Raoul. Ce fut alors que Samuel se joignit pour la première fois à cette cour réduite. Il avait eu soin , depuis long-temps, de se rendre odieux à Florimond en le contredisant à tout propos, en repoussant ses conseils , en refusant net d'écouter le récit de ses bonnes fortunes et en critiquant sa toilette ; de sorte que celui-ci , voyant arriver cet ennemi insupportable , lâcha pied comme les autres, après avoir essuyé une bordée de sarcasmes des plus acérés que Samuel eût dans son arsenal.
Pour chasser Raoul , il suffit de le regarder fixement à plusieurs reprises.
Le treizième jour on vit , des fenêtres du
château , Juliette assise sur le banc , et Samuel seul , debout , ^t les bras croisés , appuyé sur le sycomore. La conversation insignifiante avec laquelle ils étaient partis du château tomba tout-à-coup , et il y eut un moment de silence. Juliette devint rêveuse ; elle pencha sa tète et regarda la terre comme si elle eût été seule.
— Je cherche à deviner, dit Samuel, quelle variété de discours vous avez dû entendre déjà dans ces courtes promenades de chaque matin, car vous avez passé en revue tous les convives du château. La belle existence que celle d'une jolie femme ! Quel plaisir ne devez-vous pas éprouver à vous voir ainsi recherchée! Il doit vous sembler bien glorieux de ne pouvoir jamais porter vos petits pieds dans une de ces allées , sans qu'on se dispute le plaisir de faire aussi crier le sable à côté de vous. Que ne suis-je une jolie femme , pour entendre sans cesse les discours les plus gracieux du monde! Combien cela doit former l'esprit! J'aurais pensé qu'on devait prendre les hommes en mépris , après avoir
ccouto pour la centième fois les mêmes fadaises; mais il paraît qu'on ne se lasse jamais de ce passetemps.
— Il semble que vous ayez deviné ma pensée , répondit Juliette ; je faisais la même réflexion. — Seulement, ce plaisir que vous enviez, je le nomme une tyrannie, puisqu'une femme ne peut ni éloigner ceux qui lui déplaisent, ni retenir ceux qu'elle est disposée à préférer.
— Et qui donc peut l'empêcher de choisir selon son cœur? N'est-ce pas là au contraire le privilège que la nature a donné aux femmes? Qui donc oserait s'y opposer?
— Les convenances.
— Je n'y songeais plus. Il paraît que j'oublie ce mot dès que je me trouve seul auprès de vous. :
Juliette rougit ; elle se rappelait leurs premières relations. Samuel s'empressa de continuer :
— Prenez garde, imprudente jeune fille ; si vous accusez la société de tyrannie , vous allez commettre une ingratitude. Ne savez-
VOUS pas qu'une récompense vous attend pour votre obéissance et votre docilité ? Allez, s'il ne vous est pas permis de choisir, on ne vous laissera point pour cela dans le célibat; on vous donnera un mari. — Si ce n'est pas l'homme que vous auriez désiré, ce sera du moins un des plus riches^ ce sera quelque bureaucrate parvenu , déjà sur le retour, pédant et compassé; et si vous ne pouvez l'aimer, du moins il vous promènera, en compagnie de sa sottise, dans une belle voiture ; ou bien ce sera un gentilhomme campagnard qui chassera tout le jour avec de grosses guêtres et des meutes d'un grand prix; et s'il vous est odieux, du moins ses terres seront immenses ; elles feront le bonheur de votre père, et les fermiers apporteront chaque années leurs sacoches bien garnies. Ce ne sera point celui que vous aurez vu dans vos rêves; mais qu'importe? Une jeune fille bien élevée ne doit-elle pas être convenable jusque dans son sommeil? On vous désignera donc, quinze jours à l'avance, le monsieur que vous pourrez admettre dans
LES HOSTILITÉS. 1 OQ
VOS songes, pendant la publication des bancs; et le sylphe charmant qui se pose sur votre front, pendant que vous dormez, recevra l'ordre de vous faire voir le monsieur, emporté par les anges soulevant gracieusement les basques de son habit. Si la Bible, le plus ancien des livres, nous montre une vierge
fuyant sa tribu pour suivre le lévite d'Ephraïm, c'est une preuve que ce vieux procès est depuis long-temps agité. Les femmes le perdront toujours quand elles n'auront pas autant d'amour et de courage que l'amante du lévite. Vous épouserez donc le bureaucrate ou le campagnard ; nous ferons des vers pour le repas de noces, et je voudrais être à ce beau jour; oui, sur ma vie, je voudrais vous voir livrée à un sot mari. Le lecteur connaît bien peu Juliette, car depuis ses innocentes amours avec notre héros, elle était devenue une femme. Son caractère était naturellement réfléchi ; les voyages et un long séjour en pays étranger lui avaient donné de prompts développements. On la conduisit beaucoup et de très-
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bonne heure dans le inonde; sa beauté et son esprit en firent une femme à la mode; la coquetterie la consola bientôt du contretemps qui était venu interrompre ses amours enfantins; mais après quatre ans d'une vie toute de distractions, elle se trouva tout-à-coup ennuyée de n'être qu'un enfant gâté, fatiguée du monde et des bals , rassasiée des flatteries, indifférente sur les triomphes de salons. Elle voulut reposer sa tête de tout ce bruit, et ce fut alors qu'elle sentit le vide énorme de son cœur; elle sentit quel tort lui avait fait le monde , et elle prit le monde en aversion ; elle reconnut combien elle s'était éloignée du bonheur en suivant la route où les autres le cherchaient, et, sans savoir encore quel chemin elle prendrait , elle résolut de changer absolument de direction. Pendant les premiers temps de repos qui suivirent sa rupture avec les bals, elle tomba dans la tristesse ; elle resta long-temps enfermée. Bientôt elle prit en passion la campagne, les bois, la solitude, les amours champêtres; ses rêves lui montrèrent le bonheur de vivre deux.
retirés dans une maisonnette toute petite. — A peine pouvait-on y tenir ; un chien à la porte , une laiterie , des arbres énormes ; on battait le beurre soi-même ; elle préparait le dîner de son amant, qui était allé à la ville ; elle s^apprêtait à lui verser à boire et à essuyer son front, parce qu'il aurait bien chaud; mais aussi quelle belle promenade elle ferait avec lui le soir dans les bois 1 — Un clair de lune magnifique. — Dans cet endroit là il n'y pleut jamais. — La pauvre enfant jouait à la poupée avec son cœur. Je serais sa maîtresse et je l'aimerais bien. — Mais lui, où est-il ? Va-t-il venir ? — La femme de chambre entrait. — Un laquais demandait si mademoifelle voulait aller au spectacle. — Juliette pleurait d'ennui.
Un jour elle se trouva toute aise et toute tranquillisée par une résolution ferme qu'elle prit :
— Il faudra bien, se dit-elle, que je rencontre quelque jour un homme qui me plaira. Il sera beau, parfait, plein d'esprit. Je l'aimerai ardemment , exclusivement ; — je
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serai une femme passionnée. J'ai trouvé le secret, le moyen d'être heureuse. Le bonheur est dans lamour ; j en ferai une affaire sérieuse; j'attendrai long-temps s'il le faut; je veux choisir avec attention. Mon amant aura peu de fortune; on ne voudra pas me le donner pour mari ; on me rendra malheureuse. Ce sera une existence toute nouvelle pour moi; mais je ferai tant qu'on nous mariera , et alors ce seront des jours délicieux jusqu'à ma mort.
Les prières de Juliette influèrent beau coup sur la détermination que prit M. de R. de revenir en France. Quand cette aimable fille retrouva Samuel, dont elle n'avait jamais bien connu le caractère , elle eut la curiosité de connaître et de juger celui pour qui avaient été ses premiers rêves de jeunesse. Peut-être la promenade quotidienne autour du gazon ne fut-elle imaginée que pour arriver à des conversations avec notre héros. La belle Juliette , habituée à entendre toujours, de la bouche des hommes, les mêmes paroles de l'roide galanterie, demeura stupé-
faite pendant le discours que Samuel prononça avec le ton d'une moquerie amère.
— Que vousai-je donc fait, dit-elle, pour que vous me souhaitiez un si grand malheur ? Avez-vous quelque motif de haine contre moi?
— Vous seriez bien surprise sans doute, vous que tout le monde aime et caresse, si je vous disais que je devrais vous haïr , et rien n'est plus certain; je devrais vous haïr mortellement , vous dis-je , car vous avez exercé sur toute ma vie une influence fupeste. Yous m'avez abandonné dans l'instant où je vous aimais ardemment. Le tort que vous m'avez fait est immense, irréparable ; je vous en ai maudite mille fois, et je vous maudis encore tous les jours.
— Cela est injuste ! Ne savez-vous pas que c'est à la société qu'il faut vous en prendre?
— La société, dites-vous? — Je lui ai ouvert aussi un beau compte sur mes registres, et je lui fais chaque jour un paiement àcompte sur la somme des maux qu elle m'a
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faits; mais comme c'est une mère attentionnée, j'attends avec impatience l'instant où je la verrai tourner ses regards tendres sur vous, etvousprendre parcettejolie main pour vous jeter dans le lit de quelque butor que vous ne pourrez souffrir. jNous célébrerons alors, sur un air de vaudeville , cet heureux vol fait à la nature , qui en poussera des cris de rage jusqu'à la fin des siècles, à la grande joie des inventeurs de convenances.
— Que vous ai-je donc fait , hélas ! Que vous ai-je donc fait? Est-il possible que j'aie unennenli?
— Non , je ne vous hais pas ; parce que vous serez infailliblement sacrifiée un jour, comme je l'ai été par vous. Quand nous en serons là , je vous dirai : « Faites comme moi, déclarez aussi la guerre » ; et j'applaudirai à chacune de vos victoires.
— Yous vous trompez , reprit Juliette avec moins de douceur. Je ne me laisserai pas sacrifier. Une femme n'a qu'une force négative ; mais je resterai inébranlable dans ce retranchement, et si je ne puis obtenir d'êlre
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heureuse, au moins je ne consentirai pas à mener une vie tout-à-fait misérable. Quant aux circonstances que vous me rappelez, je ne sais pas si je ne dois pas regarder comme un grand bonheur d'avoir échappé au danger que mon imprudence m'avait préparé.
Après avoir été sur le point de manquer aux devoirs les plus importants, d'où dépend l'existence entière d'une femme , je dois remercier le ciel de m'avoir sauvée , et je dois espérer dans sa justice. Si la société ne m'en récompense pas , j'en trouverai le prix quelque part.
— Oui, oui; c'est un bon placement. La Providence et la société sont également justes , sur ma foi ! — La Providence , c'est la nature, et la nature est souverainement équitable , comme on sait. Fiez-vous-y. — Elle est bonne et attentionnée ; elle regarde avec une tendresse toute maternelle le petit monstre informe qui fera un jour un empoisonneur ou un voleur de grands chemins ; elle étouffe souvent , dans le sein de sa mère , un embrion qui deviendrait un homme de gé-
nie ; mais en revanche , elle a mis un lait pur et nourrissant dans le sein qui allaita Ravaillac , et cette créature fut poussée à sa perfection comme une fleur précieuse. — Gloria in excelsis !
Juliette se leva :
— Vous me troublez, dit-elle; vos discours sont pleins d'amertume; je ne puis les entendre plus long-temps ; ils m'épouvantent comme si le génie du mal vous les dictait.
Ils reprirent ensemble le chemin du château, en gardant tous deux un silence absolu. Gomme ils montaient la dernière marche du perron, ils se regardèrent par un mouvement spontané. Le regard de Juliette fut doux comme celui d'un ange; celui de Samuel fut incisif: il pénétra jusqu'au fond du cœur de la jeune fille.
— Oui , le fiel qui a soulevé mon âme , comme un levain, perce dans mes discours, dit-il ; mais c'est vous qui m'avez fait ce que je suis. — Vous seule, Juliette; et tout n'est pas fini , car je vous aime ; je vous aime de toutes les puissances de mon être.
Juliette tressaillit, — Elle avait deviné d'avance ce quelle venait d'entendre; elle venait de le deviner pendant le silence qui avait précédé cet aveu , et lorsque Samuel avait ouvert la bouche pour le prononcer, elle savait tout ; elle aurait pu dicter la phrase même qu'on vient de lire.
Qui m'expliquera ce langage rapide de la pensée , où l'entremise des organes est inutile?
Elle voulut fuir, et n en eut pas le courage; une force magnétique s'emparait de ses sens.
— Il faut que je vous voie encore, dit Samuel.
Juliette montra du doigt le sycomore.
Puis elle courut s'enfermer dans sa chambre. Ils n'avaient pas eu besoin de se dire :
— Demain.
— Il ne m'est pas permis de douter qu'il m'aime, pensa Juliette. Je l'avais deviné; mais moi, je suis si troublée que je ne sais
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pas encore ce que j'éprouve pour lui. Si je viens à l'aimer, ce sera bien heureux. Combien je me féliciterai qu'il n'ait pas de fortune ! je cacherai soigneusement ma passion au fond de mon cœur, car l'amour doit être une source de bonheur si féconde, qu'il en faut savourer lentement et sérieusement toutes les douceurs. — Mais si je viens à l'aimer, dois-je lui en faire l'aveu? Oh! non , pas encore. — 11 faut mettre son amour à l'épreuve. 11 ne s'agit pas ici d'une intrigue de quelques mois; je serai très-sévère; je veux lui faire attendre bien long-temps la plus légère faveur, car l'amour des hommes s'éteint, dit-on , par la possession.
La pauvre enfant faisait là un faux calcul où tombent bien des femmes ; — les épreuves sont l'escompte de l'amour.
Quand le soir fut venu , on valsait au son du piano. Juliette valsa jusqu'à perdre la respiration. Elle devint tout-à-coup extrêmement pale. — Elle eût été embarrassée de dire qui la soutenait. Elle s'arrêta prête à suffoquer. Une dame qui la regardait attentive-
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ment , vit ses lèvres remuer. — Elle avait dit tout bas :
— Et moi aussi.
Elle prétexta une indisposition, et se retira :
— Et moi aussi, j'aime, répéta Juliette dès qu'elle fut seule; et moi aussi j'aime de toutes les puissances de mon être.
Cette découverte lui causa une joie excessive. Elle regardait depuis long-temps avec ennui ce que le monde appelle plaisirs ; son existence lui semblait uniforme et insignifiante , car Juliette avait trop d'esprit , elle était trop grave et trop formée pour trouver une nourriture qui suffît à son imagination, dans les misérables occupations que l'on donne aux jeunes personnes pour endormir leurs pensées et les retenir dans un état de végétation semblable à l'enfance. Son organisation était trop parfaite et trop belle pour que son cœur ne sentît pas le besoin ardent d'une patrie nouvelle ; aussi lorsqu'elle aperçut enfin dans les solitudes de son âme une image humaine, elle laccueillit avec autant
de joie que dut en avoir Colomb à la vue des terres du Nouveau-Monde. Elle lui ouvrit ses bras comme à une amie depuis long-temps attendue; elle l'accabla de caresses, et jura de ne jamais la quitter. Pour obéir fidèlement à cette promesse, elle veilla pendant une partie de la nuit , et retrouva notre héros dans ses songes.
L'homme paisible prêta une attention scrupuleuse au récit que lui fit Samuel de sa conversation avec Juliette. Ce garçon vraiment calme n'aimait pas à ouvrir la bouche inutilement ; mais lorsqu'il se décidait à entamer une discussion, sa parole devenait haute et emphatique, sans qu'il eût pour cela aucune affectation.
— Es-tu bien sûr, dit-il après un moment de réflexion , que ton cœur soit de la partie dans cette guerre dangereuse que tu viens d'engager? Es -tu bien sur que ton orgueil ne soit pas le seul mobile de toutes ces démarches extravagantes?
— Ce que je sais, répondit Samuel , c'est que , si je ne réussis pas , ou si le sort ap-
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porte à cette affaire un nouyel obstacle , une seconde interruption, je ne m'en consolerai de ma vie.
— Et moi je te prédis que, si tu n'aimes pas cette aimable fille du fond de ton cœur , et si tu es emporté par une ridicule vanité > si tu ne travailles que pour rendre satisfaction aux importunités de ton amour-propre, tu ne tireras de tout ceci qu'une série de contrariétés et de déboires ; tu ne trouveras dans la victoire qu'un mince plaisir, et tu éprouveras les persécutions sans nombre qu'une séduction entraîne toujours à sa suite , car le sort ne favorise qu'un amour également partagé.
L'homme paisible prononça cette prophétie d'une voix lente et saccadée , en appuyant sur une des syllabes de chaque mot d'une façon inégale et inattendue. Samuel le regarda en souriant avant de lui répondre.
— La fortune est une vieille coquette, mon ami; mais parmi ses nombreux amants, elle en a toujours qu'elle préfère aux autres, et, comme font toutes les vieilles femmes, elle
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secoure et protège ceux-là pendant toute leur vie. Ils peuvent l'invoquer dans leurs moments d'embarras et de crainte , elle les reconnaît et leur tend la main. Elle n'a pas pour eux de dégoût ni de rancune, elle est leur maîtresse , leur amie et leur servante, tandis qu'elle n'est pour les autres qu'une perfide courtisane qui égorge ses compagnons de débauche à la fin de l'orgie. Or, je crois qu'elle m'aime et qu'elle me servira comme elle a fait jusqu'à présent. Crois-tu, d'ailleurs, que je ne sache pas aussi bien que toi tout ce que vaut cette céleste fille que je poursuis? Crois-tu que je n'aie pas calculé tout le bonheur qu'elle peut me donner, et crois-tu qu'une nuit, une seule nuit, — moins que cela, — une heure passée dans ses bras, ne vaille pas la peine de courir quelques risques? Je donnerais, te dis-je, pour cette heure-là cinq à six bonnes années bisextiles à prendre sur le temps de ma vieillesse. Et que peut-on me faire, je vous prie, mon cher maître? Ma charmante ne touchet-elle pas à ses vingt-un ans , ot no savez-vous
pas que les lois , dans leur judicieuse indulgence, ne reconnaissent plus de séductions possibles un certain jour et à heure fixe? Une fois cette heure sonnée , c'est en vain qu'un père outragé crie yengeance. 0 sagesse des législateurs qui attachent le boulet aux pieds de l'imprudent amant entraîné par la violence de sa passion , et qui accordent protection au séducteur habile qui ne fait l'amour que le Code en main ! Je ne vois pas sur leurs tablettes qu'il soit parlé d'enlèvement de filles majeures, je suis donc parfaitement en règle. Qu'avez-vous à dire à cela, maître?
— Je dirai que les lois de l'honneur te feront un devoir de jouer ta vie à-croix ou pile avec quelque parent de ta belle.
— Fort bien : je leur ferai beau jeu , et je leur rendrai même quelques points ; mais alors la Fortune , ma vieille concubine , me donnera le meilleur dé , en riant de ce bon tour à montrer tous les chicots de sa bouche flétrie. — Voyez plutôt.
Samuel prit un pistolet qui pendait à la muraille, et il ajusta par la fenêtre un peu-
plier qui se trouvait à cinquante pas de la maison. Henri put entendre le bruit que fit la balle en entrant dans le bois , immédiatement après la détonnation du pistolet.
— Eh bien , dit l'homme paisible , s'il y a dans cette famille un seul homme de cœur , il prendra le premier couteau venu , et te fera un bon gros trou dans le corps, et tu appelleras la Fortune à ton aide, si tu veux.
— Un assassinat l un guet-apens 1 O ciel 1 quelle horreur! A moi les législateurs et leur registre cornu. Vite, verbalisons. Qu'on fasse venir ce monsieur en habit noir qui reçoit cinq mille francs pour jouer le rôle touchant du simple et vertueux Louis IX. Montez en chaire , monsieur. — Le voilà qui parle : Je demande vengeance , dit-il , pour une malheureuse victime tombée sous les coups d'un meurtrier. — 11 nous fait quelques douzaines de bonnes grosses phrases sonores , ornées de bonnes grosses citations en bon gros latin, au bout desquelles pendille la tête d'un pauvre vieux qui , dans l'égarement du désespoir, a lavé dans le sang son honneur outra-
gé. — Mais que dis-je? on reconnaîtra Févidence des circonstances atténuantes , et on l'enverra seulement traîner aux galères le reste de ses jours empoisonnés par le chagrin, parce que la justice est juste. — 0 mes amis, mes frères, quand donc finirons-nous cette pasquinade et rendrons-nous la justice comme le bon Sancho Pança ou comme le mari de la belle Inès de Portugal?
— Mais pourquoi veux-tu donc toujours faire la guerre aux hommes puissants? Tu te feras briser quelque jour comme le pot de terre.
— Le puissant et le fort n'est-ce donc plus celui qui sait mettre à exécution une périlleuse entreprise en dépit des obstacles ? Croyez, mon cher maître, que ce n'est pas sans intention que la Providence a répandu sur ce globe une si glorieuse majorité de sots.
— Fais donc comme tu voudras.
— C'est mon dessein.