‹ SamuelChapitre 8 sur 19 · SAM L EL · texte numérisé non relu

SAM L EL

— Il n'y a de beau et d'aimable que ce qu'on désire , mon maître ; ce n'est pas ma faute si je ne songe point à Jeanne. Je ne vous empêche point de lui adresser vos hommages.

Peut-être le lecteur ne sera-t-il pas fâché de savoir comment procédait l'homme paisible en matière d'amour. Le lendemain de cette conversation , tandis que Samuel était à Beauroc, le câline d'Henri, en entrant dans la bibliothèque de son ami, surprit Jeanne, qui replaçait un livre qu'elle avaitemporté dans sa chambre, sans la permission du maître , pour se livrer à son goût pour la lecture. Elle poussa un petit cri d'effroi en trouvant Henri derrière elle, et parut fort déconcertée.

— Je vous promets de n'en point parler, mon enfant, dit-il à Jeanne. Et il regarda le litre du volume dérobé : c'était la Religieuse de Diderot.

— Ohl dit l'homme paisible, à l'aide de pareilles lectures, vous devez être fort instruite pour votre âge, ma mignonne; mais puis-

m; rKAUK ni: paix. i/j-j

que j'ai promis de n'en rien dire, je liendrai parole, à nue condition pourtant , c'est que vous m'accorderez nn baiser.

Jeanne y souscrivit de bonne grâce, et l'homme, paisible prit le quadruple de ce qu'il avait demancj^^ sur les joues fraîches de la paysanne ; m^is comme il prenait goût à cet exercice , Jeanne s'échappa de ses bras comme une anguille.

— Vous avez tçrt de ne pas me laisser faire, dit Henri ; il est certainement agréable pour une jeune fille d'enflammer son imagination par la lecture ; mais il est plus doux encore de mettre en pratique les préceptes qu'on en recueille , et je vous assure que je puis vous procurer des plaisirs plus vifs que le plus beau de tous les tomes possibles. Prêtez - moi seulement ces lèvres roses pour un moment, et vous serez aussitôt de mon avis.

Henri voulut saisir de nouveau la paysanne; mais elle lui échappa encore, et s'enfuit à Tautre bout de la chambre.

— Voilà bien les femmes, dit- il î A quoi

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VOUS sert d'être jeune et jolie etde lire la Religieuse ?

Il fit une dernière tentative infructueuse. Jeanne le repoussa fortement , en disant qu'elle avait promis son amour à un autre.

— Vous avez un amaril? A la bonne heure, je vous pardonne. Pourtant si vous vouliez, ce ne serait pas lui faire grand tort ; en amour, une femme peut être généreuse, elle n'y perd rien, et son amant peut encore compter ses richesses, après une infidélité, sans trouver qu'il y manque rien.

Jeanne s'en alla et laissa Henri médiocrement satisfait. Il la rappela par la fenêtre de toutes ses forces , et quand il la vit devant lui :

— Encore un mot , ma petite , dit - il en s'asseyantdans un fauteuil comme un pacha, et la regardant avec attention.

Il tira de sa poche une belle poignée de louis, qu'il posa sur une table.

— Finissons-en , ma belle enfant ; prenez ceci à -compte sur un bon nombre d'autres

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et soyons bons amis ; mais montrez - vous complaisante.

La petite fermière fixa ses yeux noirs et perçants sur les yeux d'Henri avec une expression de colère et d'indignation , puis elle tourna le dos sans répondre et disparut.

— Décidément , dit l'homme paisible en remettant l'or dans sa poche , le plaisir est un grand fuyard ; mais tudieu ! il peut bien courir à toutes jambes, je ne me fatiguerai point à le poursuivre. Le bien-être bourgeois sera mon consolateur.

Au bout de cinq minutes , Henri sifflotait nonchalamment entre ses dents en préparant sa pipe, ayant oublié déjà sa mésaventure.

Si l'opposition à toutes les règles reçues est la preuve de supériorité de l'esprit, nous devons fléchir le genou devant ce maître de chapelle.

E. ï. A. Hoffmann.

Mon plaisir, quand je creuse une fosse, est d'y faire descendre ma proie d'un pied sûr et les yeux ouverts , afin qu un passant qui la voit d'en haut soit en droit de lui dire : — Eh! ma belle, que faites-vous donc là-bas?

PUCIIARDSON.

€a guerre obôtinic.

Dans la vie d'une femme, il y a une époque bien belle : c'est celle où elle se livre à une première passion qui n'a rien encore de criminel. C'est lorsqu'elle nourrit un amour

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encore au berceau , avec les aliments légers que les hommes ne savent pas apprécier et qu'ils trouvent fades et creux. C'est lorsqu'il lui suffit de voir l'objet aimé en public . de le suivre des yeux, de l'écouter parler , de respirer le même air que lui, d'emporter, en le quittant , un regard , un serrement de main.

Les femmes savent bien mieux que nous goûter ces jouissances qui n'ont rien de fatigant, ni de convulsif. — Ce sont des plaisirs de tous les instants ; elles savent bien savourer ce moment, souvent si court . qui suit l'aveu de leur amour et qui précède leur défaite. Ce temps - là est vraiment celui de leur règne. C'est alors qu'elles trouvent une aveugle soumission , un empressement et une docilité dont elles ne cherchent pas à deviner le but intéressé; c'est alors qu'elles ont le gouvernement de leurs amours. L'homme ne sait pas se contenter d'un esclavage si doux, et pourtant il le regrette souvent plus tard. Il veut gouverner à son tour ; alors la femme, descendue de son trône, se fait l'es-

LA GLERRE OBSTINEE. l DO

clave obéissante, et, dans ce rôle passif, elle est souvent supérieure au maître, en constance et en dévoûment.

Juliette était donc au plus beau moment de sa vie. — Elle régnait. Il ne lui entrait pas dans l'esprit que son règne pût finir : depuis trois jours que ce règne glorieux était commencé , son esclave n'avait pas encore fait une plainte, et vraiment, de quoi pouvait-il murmurer ? On l'aimait, on le lui disait à toute heure des regards ou de la voix ; on saisissait exactement toutes les occasions de lui parler et de se rapprocher de lui : qu'avait-il encore à désirer ? D'ailleurs Juliette était bien décidée à ne pas souffrir la révolte ni la moindre usurpation sur ses droits. Le baiser donné sous les arbres était le gage d'un amour qu'elle n'avait pas osé avouer autrement. C'était le cachet apposé au traité ; cette garantie accordée , elle regardait comme inutile et dangereux de céder à de nouvelles importunités. Hélas 1 elle ne savait pas que l'homme, dans son orgueil, compte les minutes d'«sclavage et d'attente, et qu'il

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en tient note, pour se venger , après la victoire , de ce qu'il ose appeler des cruautés ; elle ne savait pas qu'une récompense trop long -temps attendue n'a plus de prix à ses yeux et ne lui laisse que le désir de la payer d'une ingratitude; elle ne savait pas que le cœur d'un homme se lasse plus vite encore de désirer en vain que de posséder, ni que les jours d'épreuves sont à diminuer sur le temps de sa fidélité ; elle ne savait pas qu'un homme, après avoir long-temps combattu pour remporter la victoire, veut y trouver une somme de plaisirs proportonnée aux peines qu'il s'est données , comme si l'amour était un commerce , et comme si une femme devait faire, de son cœur et de ses charmes, bonne mesure pour un prix modéré ! Elle ignorait cela, la pauvre enfant, et vrai Dieu ! où aurait-elle trouvé quelque trace d'une pareille monstruosité?

Après plusieurs jours d'un bonheur tranquille , Samuel commençait à s'impatienter de la lenteur des choses. Il voulait passer outre. Le cœur des hommes est malheureu-

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sèment fait ainsi : un bien acquis est un bien qui ne compte plus; on veut en acquérir un autre.

Un soir que Juliette goûtait le plaisir de voir son amant au milieu du monde, et d'échanger avec lui quelques mots pendant une contredanse , notre héros montra un front soucieux. Les regards tendres ne le transportaient plus au ciel , un sourire amoureux pouvait à peine le dérider; il restait les yeux fixés sur le plancher et la tête appuyée dans sa main.

— Qu'avez-vous? lui dit Juliette.

— Je suis triste.

Tout le plaisir de la pauvre enfant fut gâté par ce seul mot. Elle ne pouvait plus se réjouir ni se livrer aux extases de son innocente passion. Son ami était triste. L'inquiétude et la tristesse s'emparèrent aussi de son esprit , la soirée lui sembla longue et la nuit insupportable. Le lendemain, quand elle fut assise auprès du sycomore, elle regardait le visage de Samuel, toujours obstinément soucieux , et, comme elle répéta ses questions,

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notre homme répondit avec l'accent le plus passionné :

— Je suis profondément triste et malheureux , Juliette ; mon amour, où je croyais trouver une source intarissable de plaisirs, ne me donne qu'une série de supplices cruels. Les contraintes du monde me tuent , le désir me dévore et brûle mes veines; je vous le jure par le ciel qui nous éclaire , je suis profondément triste et malheureux.

- — O mon Dieu ! que faire?

— 11 faut m'aimer plus que vous ne faites, Juliette : il faut m'aimer comme je vous aime.

— Eh 1 ne vous l'ai-je pas dit?

— Cela ne suffît pas, il faut me le prouver, Juliette.

— N'est - ce donc pas le prouver que de vous le dire? Pourquoi vous le dirais --je si cela n'était pas? Ne feignez pas un doute que vous ne pouvez avoir. Cela ne suffît pas, dites-vous? Et croyez-vous que je veux m'en tenir là? Ne vous ai-je pas dit aussi que je voulais conduire nos amours à une heureust^

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fui? Que tout ce qui sera possible pour faire qu'on nous unisse un jour, je le ferai l J'y mettrai le soin et la persévérance dont une femme est capable ; mais il faut du temps et de la patience.

— Voilà bien des mots faits pour me calmer. Du temps et de la patience ! Par la mort l pouvez -vous les prononcer si simplement? J'aime mieux renoncer à tout, j'aime mieux vous fuir que de souffrir inutilement comme je fais; oui, sur mon âme! je préfère l'absence , la mort même à une telle existence. Juliette, je ne puis vivre ainsi : ayez pitié de moi.

L'accent de cet amant était vraiment celui de l'angoisse. Comment une fille sensible n'en aurait-elle pas été touchée?

— Hélas! mon ami, dit-elle, ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.

— Je sais que je manque à mes promesses; je sais que je vous afflige, que vous me trouverez exigeant et injuste; mais ce n'est pas ma faute si je souffre, et puis je veux ne pas vous importuner de mes plaintes lorsqu'il

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est en votre pouvoir de me rendre le bonheur. Écoutez-moi, Juliette : vous ne savez pas combien je suis malheureux. Vous ne savez pas qu'une fois éloigné de vous je tombe dans le désespoir ou raccablement. Vous ne me voyez pas la nuit quand je pousse des cris de rage. Jai perdu le sommeil; le désir brûle mon sang , la gêne de la société me le fait tourner. Les choses ne peuvent pas rester ainsi, je souffre une mort de tous les instants.

Le lecteur se trompe s'il croit que notre héros mentait ; Samuel mettait seulement un peu d'exagération dans la peinture de ses souffrances. Il .y en avait une bonne moitié de vraie , et bien peu d'amants peuvent se vanter de ne mentir qu'à moitié. Il est certain même que sa détresse, dans le moment où il parlait ainsi , n'avait rien de feint ni d'exagéré. Juliette en fut émue :

— Que faut -il? Dites ce que je puis faire?

Samuel pâlit de crainte et d'espoir, ses lèvres tremblèrent :

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— Je ne puis me contenter de quelques minutes d'entretien par jour. Il faut que je vous parle pendant une heure au moins.

— C'est impossible : je saisis toutes les occasions; mais la prudence ne me permet rien de plus.

— Et moi, ne me devez-vous rien? Suisje un esclave qu'on peut martyriser, repousser du pied et qui doive encore s'estimer trop heureux? Je vous dis , Juliette , que vous pouvez ce que vous voulez. Vous êtes majeure ; les lois humaines elles - mêmes , qui attendent inflexiblement une heure fixe pour accorder la liberté d'agir , vous ont donné cette liberté. Vous ne devez plus de compte à personne de vos actions.

— O mon Dieu ! il ne songe pas même à ma réputation !

— Je ne vous propose aucun parti extrême; mais ne pouvez - vous m'accorder une entrevue d'une heure sans que votre réputation soit en danger?

— Une entrevue ! où donc , et à quelle heure?

iNotre homme se remit à trembler.

— Que sais- je, moi? Où vous voudrez.

— Dans ce jardin, — quand il vous plaira,

— la nuit.

— La nuit, dans ce jardin! Non, non, ce n'est pas ainsi, vous dis-je, qu'une fille garde sa réputation. Je ne m'exposerai pas à un tel risque. Pourtant, mon ami, votre tourment m'afflige : je vous promets de redoubler d'empressement à vous fournir des occasions de me voir; j'organiserai quelques promenades , je prendrai votre bras. Le soir nous pourrons valser ensemble une fois de plus, enfin je ferai tout ce que la société permet.

— Sans doute , je sais bien que je passe après elle. — Mais n'irez-vous jamais plus loin?

— Fiez - vous à moi ; j'espère dans quelques mois amener les choses à bien , et je pourrai alors répondre à toute l'énergie de votre amour sans dangers et sans remords.

— C'est cela, — dans quelques mois : remettez à une époque éloignée. Gardez-vous bien de profiter du présent. Inconcevable

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imprévoyance! Parce que vous êtes ici tranquillement assise près de moi, à l'ombre de ces arbres , parce que vous voyez marcher dans ces allées les convives de chaque jour , vous agissez comme si ce repos devait durer éternellement. — Laissez seulement s'écouler deux de ces mois que vous attendez, laissez l'automne se couvrir d'un ciel sombre ; les mille souffles de la destinée auront passé sur votre maison et nous disperseront comme les feuilles, et lequel de nous peut dire où il sera emporté ? Mais aussi qui me montrera une femme prévoyante ? 0 Juliette ! ce n'est pas ainsi qu'on aime ; non, ce n'est pas cet amour accommodant et glacé que le ciel favorise. — Il faut nous unir devant lui, le prendre à témoin de nos serments ; jusque là je ne puis être tranquille , ni avoir de patience ; enfin il n'y a pas entre nous de lien.

— Par quels serments voulez-vous me lier? Je les prononcerai sans hésiter dans toute la sincérité de mon âme.

— Eh bien, je vous les dicterai ; mais il

faut que ce soit dans une entrevue où nous ne puissions pas être troublés.

Pourquoi donc Samuel hésitait-il encore en ajoutant :

— La nuit, — dans ce jardin?

— J'y songerai.

Juliette avait bien aussi de petits moments d'ennui véritable, d'ennui dans toute la force du mot. — Il faut l'avouer à sa honte. — Faire de la tapisserie ou broder un mouchoir n'avait plus aucun charme pour elle; préparer le thé ou manger des sucreries n'était plus le comble du bonheur; se mirer dans une glace avec une robe nouvelle était une jouissance d'un instant, mais trop vile passée; et puis les sujets de conversation permis aux jeunes filles sont fort restreints. Il y a tant de choses qu'elles ne doivent ni savoir ni comprendre, que je m'étonne sans cesse de les voir promener leurs pauvres idées dans un cercle si étroit qu'on s'y casse le nez à chaque pas. Avoir une opinion arrêtée sur quoi que ce soit, serait de mauvais Ion; et quels livres leur metln /-vous dans les mains,

autres que ceux de M. Bouilly, qui trempe iv) sa plume, exprès pour elles, dans l'eau de rose ? Ce ne sera pas même Plutarque , le bon, le vertueux Plutarque, car elles y verraient que Caton le Censeur couchait avec sa servante, et, ma foi, je ne me charge pas de donner à cette particularité une explication ingénieusement convenable. Je leur abandonne les fadaises de M. de Florian; encore l'institutrice chargée de cette lecture aura , je vous l'assure , une quinte de toux subite , à la dixième page de Bliombéris. Connaissez-vous rien de moins attrayant que cet amour bourgeois et matrimonial qu'on leur représente en culotte noire , introduis par le père, et ayant la rage de conduire les gens à l'autel avec des gants glacés et des escarpins? De quoi peut -on donc parler? Des robes et des chiffons. — Les femnies perdent à approfondir ce sujet récréatif les sept huitièmes de chaque journée. — Vive Dieu 1 voilà du temps bien employé ! Quand la nature se donne tant de peine pour pousser, chez les jeunes filles, leur beauté, leurs for-

ces et leur santé à une perlcclion complète, la vieille travailleuse ne se doute pas qu elles en feront un usage si triste.

Après ces moments d'ennui et de dégoût, Samuel avait beau jeu à se plaindre de la perte d'un temps précieux. Depuis long-temps il s'efforçait inutilement de familiariser Juliette avec l'idée d'une entrevue nocturne. Elle y résistait de toutes ses forces. C'était une entreprise dont elle paraissait sentir tout le danger. Elle en avait bien quelque désir au fond de son cœur ; mais la seule pensée de l'exécution la faisait frémir. Notre liomme affecta un découragement absolu. Dans les courts instants de leurs rencontres près du sycomore, Samuel restait silencieux et abattu , ou bien il se jetait dans une effrayante raillerie, en feignant, pour un amour qu'il connaissait bien , une incrédulité désespérante. Quand Juliette le suppliait de quitter ce ton de reproches, il prenait celui d'une ardente passion et renouvelait ses demandes avec une persévérance infatigable, et puis, après le refus, arrivait ce mot désolant pour une femme.

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— Vous ne m'aimez pas.

Qui osera dire que les amants ne sont pas ainsi?

C'était une consolation pour Samuel que (le troubler sa belle par des discours étranges, que de lui arracher ses illusions de jeune fille en lui montrant leur union comme impossible. Il aimait surtout à lui peindre comme de ridicules inutilités tous les devoirs qu'elle avait suivis avec respect sans avoir jamais la pensée de les approfondir. C'était une séduction , une infernale séduction ; et pourtant quel homme franc aurait le courage de le blâmer?

Un jour qu'il avait essuyé, pour la centième fois, un refus :

— Vous croyez donc, disait-il, que votre amour pour moi est un crime affreux ?

Vous vous imaginez que c'est manquer à des devoirs et offenser le Créateur ? — Rassurez-vous, Juliette 5 vous suivez une route battue; vous ne faites qu'obéir à une loi qu'aucun être de l'univers ne peut manquer de subir. Vous m'aimez parce que vous êtes

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dans l'âge fixé pour ramour. Vous remplissez une destination qui vous était assignée dans le sein de votre mère. Le premier moucheron qui va passer dans l'air suit la même loi. — Il va s'unir à une créature semblable à lui. Cet amour dont vous vous faites un monstre n'est rien de plus aux yeux de la providence que l'union de deux atomes invisibles comme ceux que notre souffle détruit et que chacun de nos pas écrase par milliers.

— Ne m'ôtez pas la pensée consolante que mon amour obtient du Créateur un regard qu'il ne donne pas à un vil insecte.

— Orgueil tout pur que cette pensée , Juliette; folie toute pure que la crainte du blâme lorsque vous obéissez à des règles invariablement établies et dont le besoin est au fond de tous les cœurs.

— Non, non, Samuel, vous me trompez; la providence daignera tenir compte de mes souffrances , de mes scrupules , et prendre soin de mon bonheur. Je veux le croire, vous ne m'empêcherez pas de l'espérer.

— La providence a mis votre bonheur

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on VOS mains, elle vous a donné pour guide un instinct secret; elle rit de votre folie et de vos préjugés. Si vous méconnaissez ses dons, si vous en faites un usage misérable, que lui importe? Elle détournera de vous sa face, elle produira mille autres créatures aussi parfaites que vous, puis elle vous oubliera. Et quelle récompense voulez-vous donc? Qu aviez-vous fait pour mériter d'être jeune et belle ? Continuez à négliger de jouir de ces biens, et vous les perdrez peutêtre demain, peut-être ce soir. Vous invoquez la justice céleste. — Oh l'heureuse idée 1 Vous attendez je ne sais quelle incompréhensible récompense. — Voilà qui est ingénieux ; mais que la peste vienne en France cette année, et la moindre imprudence vous enverra recueillir dans la tombe le fruit de vingt ans d'abstinence. Car le fléau intelligent épargne, sinon l'homme vertueux, du moins celui qui porte de la laine, sinon la jeune fille innocente, du moins celle qui se nourrit de viande ou qui habite un passage éclairé au gaz hydrogène.

Juliette porta ses deux mains à son front pour arrêter le désordre de ses idées.

— Prenez garde, lui dit Samuel, ce geste pourrait être remarqué par les gens de la maison. Une demoiselle bien élevée ne doit pas réfléchir avec tant d'attention.

Elle laissa donc retomber ses mains, et la distance était trop grande pour qu'on pût voir des fenêtres du château deux larmes brûlantes qui sortirent de ses yeux. Elle était dans un trouble violent.

— O mon ami! quel mal vous me faites en parlant ainsi ! Je le sens et je ne puis ni me défendre, ni fuir ; mais quel homme êtes-vous donc? N avez-vous aucune croyance?

— Si fait , — attendez. — Je crois qu'on m'a baptisé; je ne l'affirmerai pas, parce que dans ce temps - là je ne songeais qu'à sucer le sein de ma mère. Il est certain que je n'ai point participé à cette cérémonie, et que j'aurais été aussi bien fait Turc ou Juif. Kegardez-moi sans frayeur, je ne suis pas un vampire ni un homme errant. Je n'ai point

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(ail de pacte avec le diable. Je n'ai pas le pied fourchu, comme Méphistophélès, et mes ongles n'ont rien de semblable à des griŒes. Mon existence n est ni infernale, ni chimérique. Je ne suis pas même un Lara, jeté hors de la vie ordinaire par des événements compliqués; ni un Manfred, poursuivi parles remords d'un crime; ni même un docteur Faust 5 dévoré par le besoin de l'inconnu ; mais ne saurais - je hésiter à m'en rapporter aux discours des morts , ou demander la permission de réfléchir sur les inventions des autres sans passer pour un fou dangereux ? Je ne me soumettrai pas à cette tyrannie. Le Créateur m'a donné, comme à eux, une cervelle pour penser. — Vous demandez si j'ai des croyances : assurément , j'ai une conviction intime dont je vous ferai part quelque jour, et je puis bien douter de ce que les autres affirment lorsque le curé de Meudon lui-même a osé dire : peut-êlre,

— Mais ne pouvez -vous me parler d'autre chose ? dit Juliette , comme pour rejeter entièrement sur Samuel la faute qu'elle

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croyait commettre en continuant cette conversation.

— Bien volontiers , mademoiselle ; et de quoi vous plairait-il de parler? Nous avons à choisir : vous serait -il agréable de savoir que l'arbre sur lequel je suis appuyé, et que Ton appelle improprement sycomore, n'est autre chose que le grand érable, en latin acer major ? Aimeriez-vous mieux apprendre que les cannes de jonc sont fort à la mode, et qu'on ne porte plus de manchettes? Je ne vous suis pas nécessaire pour approfondir de si graves questions , Juliette ; vous trouverez là - bas bon nombre de fats qui feront votre partie. — Je vous baise les mains.

Notre homme s'éloigna brusquement. Le dépit commençait à le prendre. Son ami Henri en le voyant lui fit sa question d'habitude :

— Est-ce pour ce soir ?

Samuel fronça les sourcils, et secoua la tête tristement. Son impatience redoublait chaque fois que l'homme paisible , écou-

LA GUERUE OBSTINÉE. 1 ;5

tant le récit de tous ses longs débats , répétait avec emphase cette phrase inutile :

— Je te lavais bien dit.

En reconduisant son ami par les rochers qui bordent le Loir, Samuel jeta sur le château de Beauroc un regard de colère :

— Tu fais un triste et fatigant métier, dit l'homme paisible.

— O Juliette ! s'écria Samuel les bras élevés, de l'air le plus tragique, jouis bien du temps qui te reste encore à me tourmenter , abuse à ton aise du pouvoir que je t'ai donné de jouer avec mon repos ; fais-moi languir, ris de mon dépit et de mes imprécations. Va 1 je te rendrai quelque jour les chagrins et la peine que tu me donnes ; je te f^rai perdre aussi tes pas et tes paroles , fenime orgueilleuse; je te laisserai troubler le silence de la nuit par tes cris et tes sanglots ; je te rendrai tout au centuple , s'il plaît à Dieu !

Cet amour-là ressemblait furieusement à de la haine. — L'ingrat ! tandis qu'il blasphémait ainsi, Juliette , mollement couchée,

les bras hors du lit dans une pose pleine de grâce, s'endormait , bercée par l'espoir d'un avenir de bonheur, et le nom de son injuste amant était encore lisible sur ses lèvres entr 'ouvertes. Samuel fut puni de son ingratitude ; après avoir passé la soirée à causer de ses affaires avec l'homme paisible, il rentra chez lui la tète en feu , le sang échauffé , les nerfs irrités; le sommeil tourna mille fois autour de son front comme une chauve-souris, sans vouloir s'y reposer. 11 se leva au milieu de la nuit, et ouvrit une fenêtre pour respirer l'air du dehors. La chambre de Jeanne était encore éclairée; elle lisait. Le bruit qu'avait fait la fenêtre en s'ouvrant, attira l'attention de la paysanne, qui souleva son rideau pour regarder l'homme actif gesticulant tout seul et se promenant en robe de chambre. Elle éteignit sa lumière; mais Samuel crut remarquer que le rideau restait soulevé.

— Je joue là le rôle d'un sot , se dit-il ; le dépit me tient éveilîécomme un écolier amoureux. Suis-je donc un joueur njalheureux.

un homme ruiné ou insulté, pour laisser ma cervelle travailler comme celle d'Hamlet? Il y en a d'autres à cette heure qui veillent, déchirés par la faim , la misère , ou la souffrance ; le ciel est sourd à leurs cris ; le calme de la nature insulte à leurs maux ; il y en a d'autres qui ont le râle de la mort. Il faut laisser veiller ceux-là.

L'égoïsme est le meilleur consolateur. Samuel prit une bouteille de vin d'Anjou et la vida entièrement ; puis il se coucha en chantant une valse , et les meubles de sa chambre lui semblèrent tourner en mesure à cette musique languissante. Le bruit sourd de sa respiration remplaça bientôt la chanson. Il dormait comme un plomb. L'homme est une assez méprisable machine.

YIII.

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