SANCTUAIRES B ORIENT
sion des Hyksos, les prêtres d'Ammon-Râ, retirés au fond de leurs temples, sauvèrent Tâme de la nation et sa pensée profonde. Us gardèrent la doctrine intégrale contre les cultes dissolvants, organisèrent la résistance, élevèrent des vengeurs de leur choix. La lutte dura quatre siècles. Enfin, Ahmès le Libérateur chassa les étrangers. Alors vient Tépoque des conquêtes, Tapogée de TÉgypte. Les Touthmès, les Séti, les Ramsès étendent son empire du Soudan à TEuphrate. C'est le triomphe de la pensée thébaine. Elle vise bien autre chose encore que la victoire de TÉgypte sur TAssyrie. Un intérêt capital de Thumanité est en jeu. L'Asie anarchique et absolutiste réussira-t-elle ou non à étouffer la doctrine des Principes et des Idées Mères? Le flambeau sacré qui brûle caché dans le temple d*Ammon-Râ s'éteindra-t-il avant qu'il ait lancé ses rayons sur le monde? Le flambeau fut conservé et la lumière transmise.
Il est à remarquer que la décadence du pharaonnat commence peu après le règne du Grand Ramsès II et de son fils Ménephtah, c'est-à-dire après Texode des Juifs et la constitution de la religion dorienne en Thrace. Il semble que la mission historique de rÉgypte ait été de léguer à la Judée la doctrine mâle d'Ammon-Râ et à la Grèce les mystères d'Isis qui en formaient le complément. Moïse élevé dans les sanctuaires d'Egypte, mais poussé par une inspiration personnelle toute-puissante, fera revivre Ammoa-
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Râ d'un souffle nouveau dans le peuple des Beni- Israël et des Ibrim, ramassé par lui dans le delta et le désert. L'idée monothéiste, restée en Egypte le privilège des prêtres et des initiés, va devenir par Moïse la raison d'être un peuple, d'où sortira avec les prophètes l'idée sociale de la justice universelle, avec le Christ la vie spirituelle de l'individu et le principe organique de l'humanité. D'autre part, Osiris et Isis ont déjà passé en Gh'èce sous d'autres noms par les vieux cultes orphiques et vont propager la parole de vie sous le nom de Dionysos, de Dèmètèr et de Perséphone *. L'arche du Verbe solaire est en route pour Jérusalem et la barque d'Isis est lancée vers la terre d'Hellas. Il semble que désormais le peuple d'Hermès n'a plus qu'à décliner et à périr. Neuf siècles après la prise de Ninive parTouthmès, Âschoureddin met Memphis à sac. Enfin le fils de Cyrus, le féroce Cambyse, voulant détruire la rivale de l'Asie, la mère et la souche des Pharaons, s'attaque à l'arche sainte. Il pousse jusqu'à Thèbes. Il saccage ses temples, dépouille et décime ses prêtres et met un satrape persan à la place du pontife d'Ammon-Râ.
Alors c'en est fait de la nation égyptienne, de ses gloires, de ses sciences, de ses mystères. Pendant quelques siècles, Alexandrie les reflète encore dans
^ Voir sur ce point le beau traité de Plutarque sur Isis et Osiris, ouvrage capital pour la filiation des mystères antiques. En sa qualité de prêtre d'Apollon à Chéronée, Plutarque est une autorité en la matière.
son phare trouble et changeant. Mais bientôt va se re^aliser la prédiction d'Hermès Trismégiste à Asklépios : « Egypte ! Egypte ! 11 ne restera de toi que des fables incroyables aux générations futures et rien ne demeura de toi que des mots taillés dans des pierres. »
l'île de PH1L£. — LE DRAME SACRÉ d'[SÏS ET B^ÛaiBlS
Les Grecs et les Romains, qui faisaient le pèlerinage d'Egypte, ne manquaient jamais de remonter le Nil au-delà de Thèbes, jusqu'à Tlle de PhilaB. C'est là qu'ils recevaient l'initiation dernière, dans la forme et sous le voile poétique du dr^ime sacré par lequel les fils d'Hermès consentaient à révéler le plus grand secret de leur religion aux laïques ou aux étrangers de choix. Osiris élait le cœur de la religion égyptienne; mais Isis, qui pleure la mort de l'époux divin et le ressuscite par la puissance de son amour, était le cœur du cœur. Varcane de Tarcane. Aussi Philas, avec son temple voué à la bonne déesse, passait-elle pour Tlle sainte et désirée entre toutes. Sa réputation a survécu à la chute des dieux égyptiens, parmi les Arabes et les Berbérins. Ils ont fait de l'histoire d'Isis et d'Osiris un conte des Mille et une Nuits, et ont appelé l'île
de PhilsB Anis-el-Vogoudy ce qui veut dire Délices de la vie. Lieu merveilleusement choisi par sa solitude, par son charme exquis, par je ne sais quoi de sauvage, de triste et de tendre pour éveiller les émotions profondes et inoubliables.
La petite ville d'Âssouan est la dernière d'Egypte, déjà presque nubienne avec ses maisons blanches sous ses sveltes dattiers en parasols, ses bazars pleins de plumes d'autruche et d'armes bizarres de sauvages, ses ruelles où des enfants au type nubien, sans autre vêtement que des ceintures en verroteries pendantes, gambadent familièrement avec de petits singes aux mains souples et mignonnes. On a ici le sentiment d'être aux dernières limites de la grande civilisation méditerranéenne et de toucher à l'Afrique noire, où l'homme sommeille encore dans le rêve de l'animalité. Du reste nous sommes au tropique du Cancer. Le soleil de midi, plombant du zénith, se mire au fond des puits, et l'Européen étonné ne voit plus son ombre. — Pour visiter l'île d'isis, il faut prendre la route de terre, suivre le chemin des anciens pèlerins et revenir par les rapides qu'on appelle la première cataracte du Nil. Une chevauchée d'une heure et demie suffit pour aller d'Âssouan à Philœ. Au sortir de la ville, on entre en plein désert. Laissons là les cimetières arabes, les cénotaphes couverts de versets en écriture koufique, sur lesquels le sable promène son jaune
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linceul. Ne donnons qu'un coup d*œil aux carrières de Syène, cette belle veine nuancée de la terre, mise à nue, dont le granit vert, blanc, rouge ou rose a fourni aux Pharaons tant de colonnes, d'obélisques et de colosses. Des deux côtés du chemin on lit des inscriptions égyptiennes, grecques et romaines. Ce sont celles des pèlerins d'un autre âge, qui depuis les temps d'Ousertésen jusqu'à ceux de Julien l'Apostat ont couvert le roc de leurs noms illustres ou inconnus. Les jolis villages de Mahada et de Schellal s'abritent sous leurs sycomores, au bord du Nil. Et voici en face de nous, entourée de rochers sauvages, l'île charmante et mystérieuse de Philaî, dont le doux nom grécisé rappelle le verbe aimer, mais qui signifie en égyptien « l'île de la fin », le Finistère de l'Egypte sacrée.
L'île allongée dans le sens du fleuve a la forme d'une sandale. Les colonnades et les deux pylônes du temple d'Isis se profilent sur son arête en tons chauds. Au-dessus de la rive orientale, le petit temple hypètre.de Trajan, coquettement placé sur une terrasse, se mire dans l'eau. Quatre architraves posant sur douze colonnes à chapiteaux de papyrus, sans toiture, c'est tout l'édifice. Ce pavillon aérien semble avoir poussé comme une végétation de grandes fleurs d'or, entre les palmiers qu'il surpasse et les haies d'acacias qui ceignent ses pieds. Un ciel toujours bleu sourit entre les
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calices ouverts des colonnes élégantes, où passent librement les hirondelles. Ce petit temple si gracieux, si poétique semble inviter les barques à mouiller dans son anse et dire aux voyageurs : « Les tristesses de la vie ne passent point mon seuil; viens te reposer dans la paix d'Isis, » On monte, et on rejoint l'extrémité sud de Tîle. C'est là que débarquaient les pèlerins antiques et qu'ils étaient accueillis par les pastophores, en haut de l'escalier de la terrasse. La cour d'entrée les recevait entre les deux colonnades non parallèles qui gagnent en s'écartant le premier pylône gardé par des lions. Ce chemin, qui s'élève en pente douce, entre deux rangées de colonnes fuyantes, vers la demeure sainte, produit une impression d'élargissement et de liberté. Le plafond des portiques est orné curieusement d'étoiles noires sur fond bleu, comme pour signifier que la lumière physique s'éteint dans la profondeur de la lumière divine. Après avoir traversé le premier pylône, on pénètre dans une cour hypostyle, qui montre à gauche c le Mammisi » ou salle de Taccouchement. On y révérait Isis comme mère de Hathor et de Horus, c'est-à-dire qu'on y adorait la lumière céleste enfantant le monde visible et l'homme. Les tableaux qu'on y remarque ont trait à l'enfance de Horus, jouant de la lyre devant sa mère, recevant d'Ammon-Rà l'emblème de la vie, de Toth celui de l'intelligence. Par le second pylône
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on pénètre dans le parodos, dont les magnifiques colonnes à chapiteaux peints nous montrent la polychromie de Tarchitecture égyptienne dans toute sa délicatesse. Quand on lève la tête vers les cou» ronnes de cette forêt de pierre, les blanches fleurs de lotus striées d'azur ressortent du vert tendre des feuilles de palmier. L'adytum renfermait la statue d'Isis qu'on était admis à contempler sous un voile scintillant dans la pénombre du sanc* tuaire. On montait ensuite par Tescalier intérieur du mur à la chapelle d'Osiris, placée comme en plein ciel sur le toit du temple. Elle a échappé par miracle aux dévastations des chrétiens qui, peutêtre, ont cru y trouver une image de la résurrection du Christ. Car on y voit un très remarquable tableau de la résurrection d'Osiris s'élançant hors de son cercueil, en présence de Horus et d'une Isis ailée. En arrivant là, le néophyte avait pour ainsi dire traversé toute l'initiation de Horus. Il était devenu lui-môme un fils d'Isis, et c'est en présence de ce tableau, dans l'ombre transparente d'une nuit étoilée, que le grand prêtre lui expliquait le sens suprême et caché de la transfiguration d'Osiris.
Jetons d'ici im regard sur l'île et ses alentours. Le site a quelque chose d'inquiétant et de paisible, d'étrange et d'intime à la fois. Ce ne sont plus les vastes horizons plantureux de Thèbes, de Siout et d'Abydos. Le Nil fait un grand tournant entre des
côtes abruptes et se hérisse d'écueils. Partout surgissent des rochers de granit et de syënite noir, avec des veines de diorite d'un vert sombre. Tantôt ils forment de petits récifs qui écument au milieu du fleuve, tantôt ils s'écroulent sur les rives en escaliers tumultueux, tantôt ils redressent leurs angles en castels bizarres, en pitons menaçants. La teinte rougâtre des roches, maculées de taches noires, donne à Tensemble du paysage quelque chose de fantastique et d'infernal. On dirait le serpent Typhon, le génie du Mal, vomi par la terre incandescente et révoltée, rouge encore du feu qui le dévore et tordant ses écailles mal refroidies autour du fleuve et de Tîle sacrée. Mais celle-ci brille, tranquille et pure, au milieu de cette nature hostile et convulsée. Elle sourit, la Vierge intangible et sacrée, avec sa ceinture de mimosas, ses grêles bouquets de palmes et son diadème de temples, qu'elle porte comme une parure.
Voici le moment de rappeler le mythe d'Isis et d'Osiris que l'Egypte devait léguer au monde comme la fleur de sa pensée. Si la doctrine d'Osiris remonte dans la nuit des temps, sa forme dramatisée date probablement de l'invasion des Hyksos. Quand les barbares d'Asie eurent soumis la terre d'Hermès, quand l'autonomie nationale fut menacée, les prêtres thébains répandirent dans le peuple cette légende qui enveloppait d'un voile protecteur, impénétrable pour l'étranger, l'arcane
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de la religion et Tespoir le plus sacré de la patrie. Comme une torche, elle devait brûler les cœurs ; comme une lampe, éclairer les consciences. Voici ce qu'ils racontèrent.
Osiris, fils aîné du Ciel et de la Terre, régnait en Egypte avec sa sœur céleste Isis, devenue son épouse en ce monde. Ce Dieu incarné dans un roi était sage et beau. Sa femme fut nommée la bonne et la lumineuse ; car les souvenirs divins, les espérances et les consolations sommeillaient en elle et s'éveillaient, au regard de son époux, innombrables et merveilleuses. Si profonde et si parfaite était leur union qu'elle remplissait l'univers de joie. En parcourant les campagnes, ils enseignèrent aux hommes l'art de cultiver la terre et celui de l'écriture. Après avoir civilisé les gens de la terre de Kem, Osiris voulut instruire les barbares. Il partit pour l'Asie, laissant Isis régner en Egypte. Cependant Set-Typhon, le dieu de l'abîme et du feu, jaloux des gloires de son frère, guettait les heureux et méditait sa vengeance. Il avait pour femme Nephtys, la déesse des régions humides. Quand Osiris revint de l'expédition triomphale où il avait charmé les barbares par la musique, Typhon engagea sa femme à attirer Osiris dans un guet-apens.
Nephtys déroba à Isis sa robe lumineuse et parfumée. Enveloppée dans ses plis, elle prit l'apparence de sa sœur et attira Osiris dans sa couche,
au bord du Nil. De cette union hybride naquit plus tard Anubis, le gardien redoutable des ombres et le chef des fantômes élémentaires. Pendant qu'Osiris sommeillait, terrassé de volupté et de lassitude, Set-Typhon se jeta sur lui, le tua de son trident, mit son corps en pièces et en jeta les membres épars dans le fleuve.
Des clameurs sauvages mêlées à des lamentations coururent le long du Nil et parvinrent jusqu'à Thèbes. Isis éperdue sortit de son palais, couverte de cendres, vêtue de noir, en poussant des cris et des gémissements. Aussitôt elle fit construire une barque et une arche pour chercher les fragments épars du corps d'Osiris, et prenant le gouvernail elle se laissa descendre sur le Nil. A mesure qu'elle en trouvait un, elle le plaçait dans l'arche. Lorsqu'elle découvrit la tête d'Osiris, échouée parmi les lotus, elle l'arrosa de ses larmes, la pressa sur son cœur, puis, la soulevant entre ses deux mains, la regarda longtemps... Soudain, les yeux du dieu s'ouvrirent flamboyants et leur rayon pénétra jusqu'au cœur de la déesse* De ce rayon elle conçut Horus, le Libérateur ! A ce moment, un enfant moqueur et hardi qui s'était caché dans les roseaux pour épier la déesse, se mit à rire, Isis se retourna, furieuse, et lui lança un regard si foudroyant qu'il en tomba mort.
Sur ces entrefaites, Set-Typhon s'empara de Thèbes avec son armée, et l'Egypte fut accablée
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de fléaux. Mais Horus, l*enfant merveilleux, grandissait dans la retraite d'Abydos, sous la surveillance de sa mère. Il avait la beauté et la force de son père, avec plus de fougue et un éclat solaire dans toute son apparition. Il apprivoisait des lions et domptait des chevaux pour ses futurs combats. Devenu adulte, il s'attacha de nombreux partisans et sut même gagner Nephtys, la femme de son ennemi. Après de longues luttes, il défit l'armée de Set-Typhon. Blessé par sa lance, celuici tomba en son pouvoir. Isis accorda la vie au rebelle terrassé, disant en sa suprême sagesse que Typhon lui-même était nécessaire au monde, que si la terre porte le ciel, l'abîme porte la terre. Mais Horus, irrité de la clémence qui épargnait le meurtrier de son père, arracha le bandeau royal du front de sa mère. Hermès le remplaça par un casque.
Alors Isis et Horus convoquèrent tous les dieux dans leur palais de Thèbes et firent apporter en leur présence l'arche en bois de palmier qui renfermait tous les membres d'Osiris. Horus toucha l'arche de son sceptre royal et Isis de son lotus magique. Puis ils étendirent au-dessus du cercueil les mains fines et fortes qui tiennent la croix ansée, le signe de la vie éternelle, et, les joignant comme une chaîne indissoluble, mère et fils prononcèrent le serment de l'invincible amour. Aussitôt Osiris, brisant le sarcophage, ressuscita à
leurs yeux dans une splendeur immaculée et surnaturelle. Sous son regard triomphant, la tête d'Isis transfigurée se couvrit d'une résille d'azur, striée de lumière, et ses yeux brillèrent comme des étoiles. Des épaules de la déesse jaillirent deux ailes immenses, qui semblaient se perdre dans Finfini. Et le Seigneur de toutes les vérités emporta dans le ciel son épouse immortelle, la mère des dieux. Et les dieux tremblèrent; car, devant la lumière de FlnefFable, ils se sentirent tous consumés et comme réduits à néant. Mais soudain ils entendirent une voix et regardèrent Horus en tressaillant de joie. Ils avaient reconnu, dans sa parole, le verbe de son père, et dans ses yeux, la lumière divine de sa mère.
Telle la légende qui devint l'histoire sainte de l'Egypte et qui donna naissance, chez les Grecs, par voie d'initiation, aux mystères orphiques et à ceux d'Eleusis. Plus singulières, plus surprenantes étaient les paroles que l'hiérophante confiait à l'adepte au sommet du temple: « Osiris, l'esprit infini, disait-il, ne peut se manifester sans se fragmenter dans le temps et dans l'espace. Tandis que son essence demeure immuable, le monde qui est son émanation se divise et se torture sous mille formes dans la multiplicité des êtres. Mais Isis, sa divine moitié, l'Ame universelle et la Lumière intérieure, qui pénètre et unit toute chose, ne s'éteint jamais. En s'attachant à elle, Horus,
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l'homme, remonte à sa source et devient librement le verbe d'Osiris. » Peut-être le disciple s'étonnait-il davantage lorsque le maître, après lui avoir expliqué le triple sens cosmogonique, historique et psychique de la légende, ajoutait en un langage hiératique que, faute de mieux, nous traduirons ainsi : « Aucun verbe humain n'a jamais exprimé l'ineffable vérité. Les religions, les mythes, les philosophies et les poèmes sacrés sont les pâles reflets, les balbutiements timides de ce qu'un jour l'esprit aflTranchi verra, concevra et redira dans la plénitude de son verbe créateur. Mais le principe suprême de l'initiation est, pour l'homme, de percevoir dès ici-bas dans la trinité de son être (physique, intellectuel et spirituel) la loi d'hiérarchie et l'unité des trois mondes (naturel, humain et divin) afin d'ouvrir avec cette clef les arcanes de l'univers et de pressentir ceux de Dieu. Tel le sens de 'i croix anséc, le symbole de l'initiation et de la vie éternelle, que tiennent Isis et Osiris, et après eux tous les dieux de l'Egypte. »
Ces paroles soulevaient d'abord dans l'esprit du disciple un monde d'idées confuses, pareilles aux mille bruits de la mer répercutés par la plage. Mais peu à peu il saisissait la basse fondamentale, la grande dominante de ces harmonies polyphones. Lorsque ensuite il assistait au drame d'Isis, solennellement représenté par les jeunes néophytes et par les pallacides, en des barques flottantes, sur
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les lacs des temples, sous la splendeur des flambeaux, des hymnes et des orchestres sacrés, il comprenait mieux le sens et la profondeur du mythe. Il avait vu la mort d'Osiris, la douleur dlsis et la résurrection du Dieu. Par eux et en eux, lui aussi avait vécu pour un instant de la vie divine. 11 lui en restait au cœur une fraîcheur d'éther, un inelBfable sentiment de délivrance anticipée.
J'avais résolu de passer la nuit dans l'île. Hachim et les bateliers berbérins me dressèrent une tente sous un acacia, près du petit temple hypètre. Rien de plus saisissant que la lune éclairant d'en haut la majesté silencieuse de ces cours désertes et de ces colonnades. Le contraste entre la blancheur éblouissante des colonnes et les ténèbres qui régnent sous les portiques et dans la noirceur des cryptes provoque ce frisson que les anciens appelaient l'horreur sacrée des dieux. Car ce n'est pas seulement l'âme du passé qui émane ici des pierres, c'est aussi l'âme de la terre qui s'évade dans le parfum des plantes, c'est l'éther des lointains espaces qu'on sent vibrer dans la lumière de l'astre médiateur. Je me retirai sous la tente, car l'air fraîchissait sur le Nil. Hachim fumait sous un sycomore, et les Berbérins, couchés dans leur felouque, essayaient de s'endormir au bercement du fleuve et de leur vague mélopée.
« Isis! pensai-je, âme subtile de l'univers
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immense, toi qui jadis fus adorée et qui régnais ici sous la figure d'une pure déesse, es-tu morte à jamais ? Qu'es-tu devenue, toi la grave, la lumineuse, au sourire mystérieux et triste, mais qui console, déesse de l'initiation, amante d'Osiris, porteuse du lotus, de cette fleur immortelle que nous nommons l'âme ?... Tes temples sont détruits, ton île est déserte. Les ibis se sont envolés de tes rives. Elles ne viennent plus, les processions de tes fidèles, pour monter les blancs escaliers, elles ne suivent plus la longue colonnade pour s'approcher du sanctuaire oîi les accueillaient les prêtresses couronnées des fleurs roses et bleues du Nil. — Et cependant, tu attires toujours les uns et tu troubles les autres. Lorsque nos scribes savants et audacieux retirent les momies de tes prêtresses de leurs tombes, le gong funèbre retentit dans les campagnes, comme il y a quatre ou cinq mille ans, et les pauvres Égyptiennes, qui portent sur leur tête les amphores couchées, viennent d'elles-mêmes se joindre à ces nouvelles funérailles, et, comme les pleureuses antiques, elles suivent le cercueil jusqu'à la barque préparée pour le voyage.
« Pourquoi, ô Isis, ton nom seul exerce-t-il sur nous cette puissante fascination ? — C'est qu'il signifie, dans la langue sacrée des temples, la Lumière réfléchie et double, la lumière intérieure et céleste, Foree-Mère de toutes les forces, reine
des fluides, médiatrice de tous les mondes, qui permet aux dieux de descendre, aux hommes de monter. Moïse qui sortit de tes sanctuaires pour créer le peuple du Dieu universel, Tarche vivante, Moïse te voilà pour les profanes, mais nul plus que lui ne connut ta terrible puissance, toi qui sais foudroyer comme tu sais sourire. Il t'appela Hèvè, rÉpouse de Dieu, et fit de toi les trois quarts du nom divin. D'autres t'ont devinée, quoique imparfaitement. Le grand Paracelse, que nos prétendus sages appellent un fou, te reconnut sous le nom de lumière astrale. Mesmer saisit l'un de tes rayons et le divulgua témérairement à la foule. Ton vrai culte n'existe plus. Les uns te nient et les autres te profanent. On se sert de ton nom pour les pires besognes. Cela peut-il t'atteindra? Nos savants commencent à voir les lueurs qui s'échappent des pans de ta robe. Un jour, peutêtre, ils découvriront ton visage sublime qu'où n'approche qu'en tremblant, d'un esprit conscient, d'une volonté ardente et d'un cœur calme. Avec les temps, ton culte renaîtra sous d'autres noms, sous d'autres formes. Qu'on le veuille ou non, il faut que l'on revienne à toi. Tout le monde te désire et t'appelle, tes ennemis et tes blasphémateurs t'invoquent sans le savoir. La science aura besoin de toi pour expliquer cet univers dont elle mesure toutes les parties, mais dont le lien invisible et la secrète harmonie lui échappent. Tel
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qu'on nous l'enseigne, le ciel chrétien n'est plus qu'un songe enfantin. Nous avons besoin de toi et de ta lampe pour nous montrer toutes les formes et toutes les demeures de l'âme, pour arracher les écailles de ses yeux et dégager ses ailes de sa gaine de momie, comme le papillon de sa chrysalide. — Sans tes ailes à toi, mère d'Horus, qui possèdes et qui rallumes la lumière intérieure, qui la figures et la modules dans l'immensité des espaces comme dans le mystère des âmes, le Christ lui-même ne serait pas remonté jusqu'au Père — que les sages Égyptiens ont nommé Osiris, le Seigneur de la Lumière.
« Et de nouveau tu pleures et tu cherches ton Osiris épars dans les membres de la famille humaine et dans nos pauvres consciences. Écoutenous et sois-nous favorable, afin qu'il renaisse en nous ! Car tu es la gardienne des âmes et ton fruit est l'Amour qui s'enfante dans la douleur, mais qui ressuscite dans la joie ! »
Quand je m'éveillai, l'aube blanchissait à travers les fentes de la toile. Je jetai un coup d'œil par la tente entr'ou verte. L'aurore grandissait sur la chaîne arabique, nimbe d'un rouge ardent. On comprend ici que les poètes des premiers Aryas, vivant en nomades sous le ciel, l'aient comparée à la plus splendide des jeunes filles. Ce rose délicat qui se colore rapidement en pourpre intense ressemble à la pudeur qui devient la passion. Mais
la merveille la voici : à travers cette auréole de feu, une étoile brillait comme un incomparable joyau. Cette étoile me parut d'abord une améthyste foncée, puis elle devint un saphir étincelant, enfin elle se fondit comme un pâle diamant sous l'éclat du plein jour. Les bateliers d'Assouan m'attendaient dans leur barque. En quelques minutes, nous fûmes sur les rapides. A cet endroit, le paysage change en un clin d'oeil. Partout des récifs noirs et des bancs de basalte. Tout autour, le flot écume, les courants s'entre-choquent, les tourbillons se pourchassent. La barque vire sur place ou file comme une flèche, et sourdement, dans les profondeurs, gronde l'énorme masse liquide. Hélas ! l'île aux palmes rêveuses a disparu. •.
Les traîtrises et les mirages de la vie ont succédé à la paix d'Isis. Près d'un grand rocher, on voit de jeunes Nubiens se précipiter dans le bras le plus violent du Nil et franchir à la nage cent mètres en trois secondes, du jet d'une seule vague!... Ainsi les âmes se précipitent dans le torrent des générations !...
Arc-boutés sur leurs avirons, les rameurs berbérins, aux faces d'ébène, au sourire d'ivoire, travaillent à force. Ils chantent pour se donner du courage et des lueurs fauves jaillissent de leurs yeux. S'agit-il de tourner un récif ? Ils invoquent leur saint sur une sorte de cri haletant et rythmé:
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Yalla aïa Saïd ? Yalla axa Saïd ! Le danger est-il passé ? Ils entonnent gaiement une chanson d'amour, et célèbrent la belle Lyssa, enlevée au désert : Lyssa aï Lyssa !
Mais la felouque vibre au dernier remou des rapides. Le vent du sud se lève, la voile se gonfle et penche sa pointe gracieuse vers le flot calmé. Déjà nous redescendons en hâte ce grand fleuve de la vie, qui est aussi celui de l'histoire, sans savoir s'il nous portera aux sombres montagnes de Judée ou vers la claire Hellas.
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