‹ Sanctuaires d'Orient Egypte, Grèce, Palestine: Égypte, Greec, PalestineChapitre 18 sur 46 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

OLYMPIE, l'aCROPOLEj ELEUSIS

Sunt fulgura yntmii^

CÛRPOU- — L AME GRECQUE

n est trois heures du matin. Nous voguons entre idisi et Corfoti ; je suis monté sur le pont laDS Fattente inquiète de la terre grecque.

La mer est calme comme une glace. Un brouillard à couper au couteau la recouvre, et la sirène du bateau a gémi sans interruption pendant tonte la nuit. Enfin elle se tait, car nous venons de croiser, à portée de voix, l'autre paquebot qui fait le voyage en sens inverse. A sa proue, la sirène de fer poussait le même gémissement sonore pour éviter une collision dans cette brume épaisse. Qu'il me parut sinistre dans la nuit, ce cri de la sirène de fer ! On eût dit la plainte du navire en détresse- Ah ! c'était bien Tâpre cri du Prométhée moderne, de Tliomme qui a dompté la vapeur pour se donner des ailes et niveler la terre et enquérir le globe, mais qui est devenu Tesclave

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des éléments captifs et révoltés, toujours menacé de leurs sourdes explosions et de leurs chocs terribles... Il y a gagné l'empire du monde matériel, mais, jusqu'à nouvel ordre, il y a perdu — la Becuité — en constituant un nouveau servage, celui de l'homme écrasé par la machine.

Chose étrange ! — cette voix de la sirène de fer nven rappelle une autre d'il y a deux mille ans. G'ùi>\ la voix mystérieuse qu'un pilote d'alors eu lendit sortir d'une île déserte et gémir sur le silenre des mers : « Le grand Pan est mort ! » Le grutid Pan, c'est la nature vivante et parente de Lhouime, animée de forces divines. Il fut tué une pieinière fois par l'Église chrétienne, et cela était peul-(^tre inévitable après la décadence païenne, afin que l'âme humaine pût se recueillir et se sonder. Mais le grand Pan ressuscita au xvi* siècle avec la Renaissance. Et voici que, par ses analyses impitoyables, la science moderne semble l'avoir tué une seconde fois. Et cela aussi était sans doute nécessaire, pour que l'esprit humain coiniut la substance du monde visible jusqu'à Ta tome. Et pourtant le monde roule avec ses harmonies et l'âme vit avec sa conscience — et la science d'aujourd'hui n'explique ni l'une ni les autres.

Qii'ind nous allons visiter la Grèce en ruines, u\'îit-ce pas toujours le grand Pan que nous cherchons ?

Une brise légère a soufflé de l'Adriatique et le brouillard s'est dissipé. Sur le ciel à peine blancliî par l'aube, se dessine une chaîne de montagnes aux pics sauvages et sombres. Ce sont les monU Acrocérauniens et c'est la terre grecque aperçuii pour la première fois. En face de cette côte âpre et désolée de l'Albanie, où à peine apparaît çà et là un pauvre village sur un roc escarpé, il se fait en moi une involontaire et subite évocation de 1;l guerre pour l'indépendance hellénique, qui fut une des gloires du commencement de notre siècle. Car c'est derrière ces montagnes d'Épire que se livrèrent les plus étonnants combats des Souliotes contre Ali-Pacha.

Certaines personnes trouveront peut-être qu'il y a quelque cruauté et presque une ironie malséante à rappeler ces temps héroïques de la Grèce moderne, en un temps où celle-ci est de nouvenu écrasée par la Turquie, où l'Europe intimidée p:ir un HohenzoUern n'a de tendresse que pour les fonds ottomans et se désintéresse de la liberté des peuples ^ Toutefois je ne veux parler ici ni de Ih politique ni de la destinée particulière du peuple grec, malgré la sympathie qu'il m'inspire, mais (h s grands courants de l'histoire et de la pensée qui ont agité ce siècle et qui ont laissé une trace pru-

1 En recueiUant mes souvenirs, je n'ai pu m'empêcher d'ajouior cette réflexion à mon journal de voyage. Les événements duprîutemps et de l'été dernier la justifient (septembre 1897).

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fonde dans la conscience universelle. Le poète anglais Koats a dit : A thing of beauty is ajoy for ever (une belle chose est une joie pour toujours). J'ajouterais volontiers, en transportant cette pensée dans la sphère de la volonté : « Un acte vraiment héroïque est un générateur immortel de force dans l'âme de l'humanité. » A ce point de vue, on peut dire que la guerre pour l'indépendance hellénique et l'enthousiasme qu'elle suscita en Europe est un fait saillant de l'histoire au XIX* siècle. Elle annonce le libre groupement des ; peuples selon le principe des nationalités, elle prépare la fédération européenne, elle signifie la résurrection de la Grèce antique dans la conscience moderne.

Et voilà pourquoi ils sont beaux à regarder ces monts nus, inabordables et sauvages, dont les sommets ont l'air d'avoir été sculptés par la foudre. Devant eux, les plus beaux chants populaires des Klephtes révoltés sonnent dans ma mémoire, et le plus fier d'entre eux me revient de là- bas comme une voix vivante :

L'Olympos et le Kissavos,

Les deux grands monts se disputaient.

Enfin rOlympe dit : « Tais-toi !

Kiflsave foulé par les Turcs.

Je suis le vieillard Olympos...

Le monde entier connaît ma voix.

J'ai trente cimes dans le ciel,

Soixante sources sur mes flancs, Sur chaque source une bannière, Et sous chaque arbre un combattant.

Sur ma plus haute cime, un aigle Etreint dans sa griffe une tête :

« Mange, oiseau, dit la tête àTaigle, . « Oui, mange de ma chair sanglante « Et repais-toi de ma jeunesse ; « Tes ailes en croîtront d'une aune, « Tes fortes serres, d'un empan.

« Je suis un guerrier Armatole.

« Mon nom ? Les Turcs te le diront !

« Mes armes ? Ils les ont bien vues !

« Oui, j'ai lutté toute ma vie...

« Mais enfin mon tour est venu € Et je suis tombé comme un brave. »

La tête du Klephte, qui parle à l'aigle de l'Olympe, comme la tête d'Orphée, qui nage sur le fleuve, parle aux forêts de la Thrace, est digne d'Homère. Tyrtée n'a pas eu de plus mâles accents. Quelle magnifique évocation de la Grèce antique dans ce mot tranquille et hautain : « Je suis le vieillard Olympos... » Et comme elle surgit par brusques poussées dans ces images d'une hardiesse eschyléenne, d'une beauté fulgurante ! Elle revit avec je ne sais quelle âpre saveur et quelle grandeur sauvage. Et notez qu'ici elle ne ressuscite pas d'une âme de lettré. De tels accents, on le sent bien, ne se trouvent pas dans un cabinet d'étude. Pour les arracher d'un cœur d'homme, il a fallu les gorges de l'Épire, le feu du bivouac entre

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deux batailles et la mort d'un héros inconnu. Les Armatoles honoraient ainsi leurs compagnons tués àTennemi pour se faire joie et se donner du courage sans penser qu'un jour des savants curieux recueilleraient leurs chants.

Telle la résurrection spontanée de l'âme grecque dans la guerre de l'indépendance et dans les chants des Klephtes *. Chose remarquable, elle eut son écho dans toute l'Europe. Gœthe, Byron, Shelley, Lamartine, Victor Hugo et combien d'autres l'ont saluée d'un immense enthousiasme en leurs mélodies polyphones. Pour eux, la Grèce n'est plus seulement, comme pour les artistes du xvi* siècle, un objet de luxe. Ils Taiment pour ses héros comme pour ses marbres et ses chants ; ils l'aiment comme une chose éternelle et toujours présente ; ils l'aiment comme la mère et le modèle de toute civilisation et de toute beauté, eurythmie humaine, image de l'harmonie divine. Voilà pourquoi « le vieillard Olympos » entrevu par les Klephtes, dans leurs guerres de montagnes, ne cesse plus de nous hanter. Oui, n'en doutons pas, un cri de génie appuyé d'un acte héroïque est une conquête pour toujours !

J'ai fait escale à la ravissante Corfou, qui fut,

1 Cette résurrection de l'antique dans le moderne a été relevée d'une manière remarquable dans le charmant livre de M"* Juliette Adam, Poètes grecs contemporains (Calmann-Lévy, 1881).

dit-on, nie des Phéaciens. Voici comment, au temps d'Homère, la vierge Nausicaa répondait au naufragé Ulysse, qui lui demandait le nom de la terre où il venait d'échouer : « Nous habitons aux extrémités de la mer onduleuse et nous n'avons aucun commerce avec les autres hommes. Les arcs et les carquois n'occupent point les Phéaciens, mais seulement les mâts et les avirons. Celui qui ébranle la terre nous a donné des nefs rapides comme l'aile des oiseaux et comme la pensée. >; Bien que, depuis le règne fabuleux d'Alcinoiis, la belle Corcyre ait vu défiler bien des gouvernements, Romains, Byzantins, Vénitiens, Anglais, elle a conservé l'aspect d'un lieu de délice et d'oubli, dans un coin reculé des mers. Ses maîtres n'ont fait que passer sur son sol sans le déflorer. En deux sièges mémorables, ceux de 1537 et de 1716, elle eut la gloire de résister aux Turcs. La reine des îles Ioniennes, qui ressemble à une corne d'abondance, s'arrondit en demi-lune en face de l'âpre Épire. Elle dessine avec son visà-vis un bras de mer pareil à un lac enchanteur, ouvrant aux navires ses anses verdoyantes et boisées comme des refuges contre les fureurs de l'Adriatique, qui assaille l'autre côté de l'ile. La ville de Corfou, dominée par sa fière forteresse couronnant une roche escarpée, est avenante et gaie. Les rues en arcades à l'italienne, les clochetons carrés des églises byzantines où poussent des

toufifes d''herbes et de fleurs, la font ressemMer à une Venise champêtre mollement accoudée aux portes du Levant. Les pyramides d'oranges qui s'entassent au marché racontent la richesse de cette terre de Cocagne, oii les figues opulentes distillent le miel, où les raisins dorés fleurent le muscat. Toute l'île n'est qu'un vaste verger qui tapisse les vallons ondulés et grimpe en pentes douces au flanc des montagnes. Les cimes imposantes du Salvador et du Déca, qui forment les nœuds de l'île, sont majestueuses sans rien de sévère. Les collines se perdent dans la mer en courbes gracieuses. Partout des oliviers grands comme des ormes, des gazons veloutés enrichis d'une flore exquise, des festons de vignes suspendus aux arbres. On peut dormir à l'ombre sous les pampres.

J'ai passé toute une après-midi dans le parc superbe de la Villa Reale, qui occupe une anse, le long de la mer, non loin de la ville, dans un site admirable. Les végétations de l'Italie, de la Grèce et des tropiques se mêlent dans ce jardin en un dédale féerique, en une forêt de rêve. De gigantesques eucalyptus y répandent leur chevelure flottante comme des frênes pleureurs sur des bois d'orangers ; de grands palmiers élèvent leurs bouquets aristocratiques sur des gazons lustrés ; et çà et là émergent des groupes de cyprès hautains^ sombres. Des sentes bordées de rosiers et

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de myrtes serpentent sur la falaise et plongent dans les criques où bat la vague paresseuse. Sur les pelouses ombreuses, on voit de grandes marguerites poussant sur des buissons comme sur de petits arbres, et les yeux étoiles des myosotis semblent élargis par d'inoubliables souvenirs. En des coins perdus, des cyprès élancés se pressent en cercle. Dans ces temples funèbres, on voit de grandes urnes de marbre, où germent ces lis étranges dont les calices profonds et les étamines multicolores reproduisent tous les instruments de la passion... Cette fleur de miracle et de douleur ne s'épanouit qu'aux plus doux climats, au vent des îles, sous l'air tiède des cèdres. Tel ce parc luxuriant et solitaire, splendide et triste dans sa beauté. Ce jardin merveilleux^ cette maison transformée aujourd'hui en villa royale était^ il y a de longues années, le séjour d'une jeune Corfiote. Elle l'habitait avec son père adoptîf, un général anglais. A peine âgée de quinze ans, elle était femme déjà par le développement précoce de l'intelligence, par la puissance des sensations et le mystère d''une vie intérieure, ardente et concentrée. Tout souriait à sa jeunesse, rien ne manquait à sa vie, entourée de luxe, de fêtes brillantes et de chaudes affections. Et ce jardin de songe, cette île enchanteresse lui semblait l'atmosphère naturelle de son âme éblouie de poésie eft de beauté.

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Par la véranda ouverte sur la mer, la jeune fille découvrait le récif qui forme le promontoire de l'île avec la forteresse, puis le cercle bleuâtre des montagnes d*Épire qui borde Thorizon et, entre les deux, la souriante Méditerranée, qui roule dans son azur de Tor en fusion et des gemmes. Le soir, quand le soleil couchant faisait de l'atmosphère une fournaise de pourpre semée d'une poussière jaune, elle regardait toutes ces choses avec admiration. Des barques revenant de la pêche glissaient à l'ombre de la rive, et les pêcheurs chantaient de leur voix limpide la strophe vénitienne, sur cette mélodie légère qui exhale la mélancolie du bonheur trop plein :

O pescator delF onda Vieni a pescare in quà, Colla beîla sua barca Labellase ne va...

Fidelin... lin... la...

Alors, dans l'air surchargé de parfums, une émotion presque surhumaine gonflait la poitrine delà jeune fille. Malgré ce séjour enivrant, son cœur assoiffé d'infini cherchait l'au-delà de cet horizon, — l'au-delà de ce bonheur.

Un jour, en se promenant dans le port, elle vit un homme et une femme assis à l'écart et mangeant leur pain comme de simples ouvriers. Leur costume n'était pas celui de Tile et leur visage

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annonçait un rang au-dessus de leur misère. Mais une tristesse morne, une résignation sans espérance pesait sur leurs traits. Deux enfants en bas âge se pressaient contre la mère en deuil avec des attitudes timides et des regards farouches. Une inquiétude étrange, une sympathie profonde s'empara du cœur de la jeune fille. En interrogeant un serviteur, elle apprit que ces étrangers étaient des insurgés crétois, maintenant dépouillés de leurs biens et pour toujours exilés. Elle connut ainsi ce qu'onavait réussi à lui cacher jusqu'à ce jour : le malheur irréparable d'une partie de ses compatriotes. L'impossibilité de rendre leur foyer à ces épaves humaines, qui avaient cru, comme elle-même, à la liberté, la frappa d'une douleur qu'elle devait ne plus oublier. C'était comme une révélation subiÊe de la tragédie de l'existence. La Grèce heureuse et libre n'existait donc que dans son rêve ? Elle n'avait pas encore appris que, pour l'âme consciente, la vie humaine tout entière n'est qu^un ' éternel exil ! Bientôt après, son père adoptif l'emmenait en Inde oii il allait exercer une haute fonction dans le gouvernement anglais. En quittant son île chérie, la jeune Corfiote ressentit une douleur aiguë. Avant de s'embarquer, elle alla porter en secret ses plus beaux bijoux aux Crétois fugitifs et leur dit adieu, les larmes aux yeux, comme à des frères d'exil. C'était tout ce qu'elle pouvait faire pour ces infortunés. Mais en

voyant disparaître à rhorizon la plus belle des îles Ioniennes, Fémeraude des mers d'Orient, il lui sembla qu'elle aussi avait perdu sa patrie.

C'est en elle-même qu'elle devait retrouver cette Grèce tant aimée.

Pendant la longue traversée, où elle doubla le cap de Bonne-Espérance, dans l'infinie solitude de l'océan et du ciel, elle eut comme la révélation de sa propre âme. Les calmes brûlants de l'Equateur, la croix flamboyante du ciel austral, les cyclones de l'océan Indien, les forêts, les plaines et les montagnes de l'Inde, merveilles de la nature sans bornes, l'envabirent comme les puissances de l'immensité et l'embrasèrent de flammes précoces. Sous l'afflux de ces émotions nouvelles et tumultueuses, elle comprit que la véritable patrie de son âme n'était ni la Grèce antique, ni la Grèce moderne, mais le monde et l'humanité ! Et pourtant — l'âme de cette Grèce respirait en elle par un sentiment d'eurythmie et de beauté qui lui servait de mesure pour toute chose ; elle vivait en elle par l'enthousiasme profond qui la consumait ; elle se manifestait par son pouvoir souverain de le réveiller dans les autres. Et ce furent ies traits dominants de sa vie variée, brillante, calme an dehors, mais profondément agitée par les tempêtes de l'âme et les problèmes de l'esprit.

Quand je la rencontrai à Florence, elle était dans sa maturité radieuse et avait formé autour

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d^elle un cercle d'amis distingués^ dont plusieurs ont joué un rôle important dans la science, dans la littérature et dans la politique de Tltalie. Elle donnait l'impression d'une nature puissante en pleine harmonie avec elle-même ^ usant d'une beauté et d un charme enveloppants, non pour satisfaire sa vanité comme la plupart des femmes, mais pour exciter dans les autres les ardeurs du Beau et du Vrai qui l'enflammaient. Ce sentiment du Beau était en elle chose innée, nullement apprise, d'une absolue spontanéité. Elle m'écrivait un jour : « A Rome, on se sent comme détaché du présent et l'on vit dans l'Éternel. En regardant certaines statues, l'âme divine reconnaît sa patrie. Elle salue le Vrai en voyant ses rayons, et, comme une prêtresse fidèle, elle pénètre dans son sanctuaire. C'est du moins ce que j'ai ressenti à ma première visite au Vatican. Je croyais entendre une harmonie familière et retrouver la voix d'un ami. Ce Vatican avec ses marbres merveilleux ne m'a point surprise, il m'a satisfaite ; il a apaisé ma soif du Beau. » Chez elle, nulle ambition personnelle, nul besoin de paraître, mais une véritable passion d'être ce qu'elle voulait, de se donner à ce qu'elle aimait, de rayonner autour d'elle, de persuader et d'inspirer. Jamais elle ne fit un vers, mais sa conversation était une mélodie tour à tour enjouée, émouvante ou solennelle. Elle lisait ses poètes favoris avec des tendresses de

mère. Elle donnait aux tercets du Dante la sonorité de l'accent romain avec un coloris oriental, doke color d'oriental zafiro. Elle prêtait aux strophes de Shelley un frémissement mystérieux de harpe éolienne. Mais on entendait sourdre de sa voix les ondes d'une émotion intime lorsqu'elle lisait certains vers de Byronsur les îles de la Grèce:

The isles of Greece ! The isles of Greece !

Where burning Sapho loved and sung, — Where grew the arts of war and peace, —

Where Delos rose and Phœbus sprung !

Eternal summer gilds them yet, But ail, except their sun, is set ^

A ces mots, sa voix s'altérait malgré elle, et des larmes brûlantes tombaient de ces yeux immenses, dont les orbes noirs, nageant dans leurs globes nacrés, ne roulaient d'habitude que les flammes d'or de l'enthousiasme.

Amante de la vie intime et profonde, elle ne prenait que rarement la plume pour le public. Mais lorsqu'elle le faisait, c'était toujours sous une impulsion irrésistible. Après une visite à Parme, elle reconnut dans le Corrège l'artiste de son désir, « le peintre des yeux et de l'âme ». Alors elle composa sur lui une œuvre d'amour et de divination,

1 Iles de la Grèce I Iles de la Grèce, — où la brûlante Sapho ni ma et chanta, — où poussèrent les arts de la guerre et de la paix, — qui vîtes surgir Délos et jaillir Apollon ! — Un éternel été Yous dore toujours, — mais tout, excepté votre soleil, est mort.

la seule où le génie d*Allegri ait été pénétré et dévoilé *. Un de ses meilleurs amis, Angelo tle Gubernatis, a dit justement, dans VAntologia nuova , que ce livre « semblait écrit avec une plume d(* feu, arrachée à Taile d'un de ces anges qui tourbillonnent dans la coupole du dôme de Parme >k L'Amour la possédait comme une lumière céleste, mais aussi comme une flèche aiguë et un feu dévorant. Car elle y cherchait la fusion complète des âmes dans toutes les nuances de la vie — Tabsolu du sentiment. Enfin, quand cette femme extraordinaire parlait des forces occultes de la nature et de l'au-delà, oii elle avait profondément plongt* par ses études et ses expériences, elle devenail grave et n'entr'ouvrait qu'avec un frémissement secret les sanctuaires de sa pensée que le mondti ignorait totalement. — Lorsqu'elle expira sous le coup d'un mal foudroyant, les approches de lîi mort ne firent qu'exalter la foi indestructible qu'elle s'était créée. Et pourtant, son morne silence et lu tristesse infinie de son regard brisé disaient le déchirement de son cœur et tout l'inachevé de son rêve... Elle aimait encore sur la terre... et celleni avait été pour elle un moule de beauté! Mais est-il une grande âme que le glaive tragique de la destinée n'ait transpercé à la dernière heure ?

1 Le Corrège^ sa Vie et son Œuvre^ avec une Introduction sur iû génie de la Renaissance, par Marghérita Albana Mignaty ^Fiscbbacher). — Une nouvelle édition de cet ouvrage paraîtra procha[nement, augmentée d'une Notice biographique.

En Marghérita Albana m'est apparue une fusion complète de l'Ame grecque avec TAme moderne Par elle aussi, j'ai compris que la Beauté doit se réaliser dans l'Ame, comme dans son sanctuaire le plus sacré, avant de s'exprimer sous une forme quelconque dans le monde extérieur. En vérité, il m'eût été impossible d'accomplir ce pèlerinage dans la Grèce héroïque et sacrée, sans visiter l'ile natale de la femme qui m'en a révélé le génie. Au seuil del'Hellénie, je devais ce témoignage à celle qui fut pour moi l'Éveilleuse du Dieu inconnu et qui est restée la Muse toujours présente à ma pensée I — Voilà pourquoi je suis venu saluer son souvenir dans le jardin merveilleux qui vit éclore cette fleur humaine, aujourd'hui disparue pour toujours. Je dirai ailleurs sa vie et son œuvre.

Quelle sera maintenant notre route en Grèce?

— Dans les grands sanctuaires des trois peuples qui ont fourni à l'esprit humain ses bases immuables, je ne suis pas seulement venu chercher des lumières nouvelles sur le passé, mais encore des signes conducteurs et des clefs pour la religion de l'avenir. Celle-ci n'exclura pas la diversité des cultes et des conceptions religieuses, mais, en les ordonnant et en les hiérarchisant, elle sera par cela même la synthèse du passé et la religion universelle

Une telle synthèse ne peut être que l'œuvre commune de la science, de l'art et de la religion

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futures. Ce rapide voyage n'en est qu'un pressentiment, un aperçu à vol d'oiseau, une vision intuitive. Ceux qui m'ont suivi sur le Nil ont peut-être compris avec moi que FÉgypte avait formulé dans son verbe de pierre les principes essentiels de la science de TEsprit ou du Monde Intelligible. Après avoir accompli cette tâche prodigieuse, la nation égyptienne s'embauma elle-même dans son éternité comme une momie. Le peuple grec, lui, a voulu vivre dans le temps, mais héroïquement et noblement, c'est-à-dire d'une existence transfigurée par l'Art et qui reflétât le Divin par la beauté de ses mouvements. Il accomplit ce miracle de glorifier la vie à ses trois étapes : physique, passionnelle et intellectuelle. C'est la force et la beauté du corps que célébraient les jeux olympiques ; c'est la vie civique, avec ses passions et ses vertus ornées par la poésie, qui resplendit dans Athènes; ce sont les mystères les plus profonds de la religion et de la sagesse qu'on enseigne à Eleusis, qu'on y représente et qu'on y vivifie par un drame sacré. Ainsi la Grèce créa les trois arts nécessaires à la vie : 1* la Gymnastique pour la beauté du corps ; 2* la Tragédie pour la purification de l'âme par la douleur ; 3** les Mystères pour sa délivrance et son élévation à la vérité suprême.

La restauration du drame sacré de Dèmètèr et de Perséphone sera notre but principal. Pour mieux l'atteindre, nous passerons par les deux

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sanctuaires, qui représentaient chez les Grecs es degrés ascendants de la vie dont l'initiation était le couronnement.

Notre chemin ira donc par Olympie, l'Acropole et le théâtre de Bacchus — à Élensis.

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