OLYMPIE. — LES JEUX HÉBOÏQUES
De Corfou à Patras, le bateau longe les îles Ioniennes* On glissée entre la gracieuse Sainte- Maure et les sombres cimes de Ce p h atonie, à l'ombre desquelles s'abrite la petite Ithaque avec son unique sommet en pyramide, au-dessus duquel on cherche en vain le mince filet de fumée marquant le foyer d'Ulysse. Toutes ces îles ont l'air de molles fleurs écloses à la surface de la mer. Elles déplient leurs vallées et leurs rives comme feraient de grands iris de leurs calices et de leurs pétales. EIctoses en face de la côte inhospitalière de TAca manie, elles invitaient jadis à un dernier îepos la nef aventureuse du marin qui se risquait dans la mer Ionienne. Plus d'un s'y attardait et .n'en repartait plus.
L^ entrée du golfe de Patras^ qui aboutit au golfe .de Corinthe, est grandiose. A gauche, l'Hellade
découpe sur le ciel ses hautes montagnes, abruptes, construites comme d'âpres citadelles qui jettent vers la mer leurs contreforts en éperons aigus. Les vallées y pénètrent en étroites fissures. A leurs pieds, s'étale tristement le marais de Missolonghi, où Byron, fatigué de la vie, vint mourir pour la Grèce au milieu des Souliotes révoltés. A droite, c'est la côte basse du Péioponèse, dominée par les montagnes vertes et lointaines de TArcadie. De Patras à Pyrgos, on traverse en chemin de fer Tancienne Élide, vaste plaine cultivée, où parfois se dresse un maigre paysan en foustanelle et coiffé d'un turban. Au-delà des landes de cistes et de bruyères qui séparent la plaine de la mer, Fîle de Zante sourit à l'horizon, couleur d'héliotrope, comme une Hespéride; Zante fior di Levante.
Les fouilles allemandes terminées en 1881, sous la direction du célèbre historien Curtius, ont ravive' le lustre antique d'Olympie en y découvrant des trésors d'art et en mettant à nu la base de tous les sanctuaires, qu'une inondation de TAlphée avait recouverts de cinq mètres d'alluvions, dans le cours des temps. Ainsi le fleuve, que le frontispice retrouvé du temple de Jupiter représente comme assistant curieusement à la naissance des jeux olympiques, a recouvert d'un manteau protecteur de sable les souvenirs que les invasions du moyen âge n'eussent certainement pas respectés. Avant cela, les temples avaient déjà été pillés par les
empereurs de Rome et de Byzance, dévastés par les Goths, puis détruits par le formidable tremblement de terre de 522. Mais ce que la récente archéologie a sauvé du naufrage des siècles permet à rimagination, aidée par la description de Pausanîas, d'évoquer dans son ensemble éblouissant et ses détails précis la fastueuse Olympie, oîi la civilisation grecque tenait ses grandes assises*.
Le site d'Olympie a quelque chose de tranquille, d'enchanteur et de retiré. La nature âpre et sauvage du Péloponèse s'adoucit en ce coin perdu et s'éclaire d'un grave sourire. L'Alphée trace un vaste demi-cercle dans un cirque de collines boisées. An centre, s'élève la petite montagne du Kronion, jadis consacrée à Saturne, aujourd'hui tout embroussaillée. Les nombreux temples, qui composaient le sanctuaire d'Olympie, étaient disposés à ses pieds. Deux portes de l'enceinte sacrée s'ouvraient, l'une sur le stade, l'autre sur l'hippodrome. Si l'on gravit la montagne de Drouva, on voit se dessiner comme une carte géographique l'emplacement de tous ces édifices, marqués par les dallages, les soubassements des temples, les amorces des murs et les nombreux stylobates. En son large bassin, l'Alphée arrondit *à plaisir sa
1 Gurtius, Adler, Treu et Dôrpfeld, Ausgrahungen zu Olympia, 5 vol., Berlin, 1876-1881. — Laloux et Monceaux, la Restauration d'Olympie^ Paris, 1889. — Voir aussi l'intéressant article sur les fouilles d'Olympie dans les Excursions archéologiques en Grèce de M. Diehl.
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demi-lune de coteaux pour protéger renceinte où la Grèce a voulu célébrer ses jeux héroïques. Les cimes neigeuses de FArcadie se dressent au loin et défendent Olympie contre la rigueur des vents de Test. Le frais vallon ne s'ouvre que d'un côté au souffle tiède du zéphyr. Par cette embouchure, on voit TAlphée se perdre en serpentant dans la mer.
Les poètes grecs disaient que le fleuve, descendu comme un torrent sauvage des hauteurs d'Arcadie, était amoureux de la nymphe Aréthuse, qui coule près de Syracuse, en Sicile, et que les eaux douces du fleuve et de la nymphe traversaient les flots salés pour se mêler au beau milieu de la mer Ionienne. Us exprimaient ainsi la sympathie des deux races parentes. La végétation d'Olympie est discrète et riche, sa verdure savoureuse. De petits houx et des lauriers sauvages tapissent le flanc des collines. Les pins touff'us et foncés sont comme enveloppés d'une vibration de lumière et saturés de couleur. Telle est la transparence de l'atmosphère qu'on distingue à distance les moindres anfractuosités du terrain et jusqu'aux aiguilles des pins qui s'argentent au soleil. La paix, la sérénité, une douceur, une majesté intimes remplissent ces lieux. L'air est d'une légèreté qui vous porte, on marche dans un cristal impalpable.
Si nous voulons nous donner une idée approchante de ce que fut Olympie, au temps de sa splendeur, il faut d'abord faire repousser, tout
autour du sanctuaire, les épais ombrages qui en faisaient un bois sacré et qui lui valurent le nom i'Altis, Si nous sommes à la veille des jeux, qui avaient lieu tous les quatre ans, il faut en outre peupler TAlphée de barques nombreuses, semer les prairies environnantes de tentes bariolées et d'une multitude de pèlerins. Les routes, et notamment la voie olympiaque venant d'Élis, sont encombrées par les théories brillantes qui amènent en grande pompe sur des chars de fête les oflraudes au dieu : statues, urnes, corbeilles fleuries, cassettes remplies de trésors.
Plaçons-nous maintenant au côté oriental de l'Altis, sous le vaste portique appelé Poecïle ou galerie de l'Écho. De là nous embrassons d'un seul coup d'oeil tout le sanctuaire. Devant nous, à une certaine distance, le temple de Jupiter olympien, d'ordre dorique, nous présente sa façade orientale, à six colonnes, avec son fronton, dont le haut relief reproduit les apprêts du combat entre Pélops etEunomaos. Derrière les colonnes du péristyle, les murs peints du temple apparaissent multicolores, couverts de fresques qui de loin rappellent celles de Pompéï. Le fronton porte à ses deux acrotères des trépieds d'or, à son pinacle une Victoire de marbre blanc, robe flottante, en plein vol, d'un mouvement superbe. A droite du sauctiiairô de Zeus, pousse l'olivier sauvage, l'arbre immémorial mais toujours vert, aux branches augu-
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leuses, aux feuilles rares et drues, sur lequel on coupe les couronnes des vainqueurs. A droite, le tombeau de Pélops se cache sous un rideau de peupliers argentés. Au centre de l'agora se dresse rénorme autel de Jupiter, de forme elliptique et à deux étages. Aux limites de Tenceinte, contre la montagne de Saturne, sont rangés en ligne les treize petits temples qui renferment les trésors des cités. Plus loin, c'est le sanctuaire de Héra (Junon) et le Métrôon ou temple de la Mère des Dieux. Tout au fond, on aperçoit le prytanée, vaste édifice carré avec des baies à colonnades au premier étage, servant de logement gratuit aux envoyés des villes et de salle de festin.
Ce qui donnait une splendeur extraordinaire à cet ensemble, ce n'était pas seulement la variété architecturale des quarante temples, petits et grands, qu'on y voyait, mais encore les trois mille statues de toute dimension, de marbre, d'airain et d'or qui garnissaient l'agora, le pourtour et l'intérieur des temples. D'abord les innombrables statues des athlètes vainqueurs et les magnifiques chars de bronze avec leurs coursiers attelés. Il y avait un Jupiter colossal, haut de neuf pieds, tenant dans sa gauche l'aigle de la victoire et dans sa droite la foudre qui punit les serments violés. Non loin de lui, on voyait son fils Hercule, moins grand, maïs gigantesque encore et surpassant tous les autres; Hercule le héros-type^
LA GRèCË HÉROÏQUE ET SACRÉE i^B
avec sa massue et la peau du lion de Némée.
Quelle apothéose de la force et do la vie dans ces trois mille statues ! Ces chevaux cabrés, ces victoires aux ailes ouvertes et tendant des couronnes, ces lutteurs aux prises, ces discoboles ramassés sur eux-mêmes, ces coureurs penchés en avant, ce Jupiter et cet Hercule disaient d'une seule voix à Téphèbe qui entrait ici : Sois fort, sois beau, sois vainqueur!
Ainsi, par la splendeur de l'architecture et de la sculpture, un caractère vraiment religieux avait été imprimé à ces fêtes de gymnastique. Il s'accentuait encore par les cérémonies qui occupaient la veille du grand concours. Ablutions, processions, péans chantés en chœur; puis, le serment solennel prêté par tous les athlètes et les hellanodices ou juges du camp sur l'autel de Zeus dans l'Altis. Enfin les offrandes portées à sa statue d'ivoire et d'or, assise au fond du grand temple dont elle touchait presque le toit, le remplissant tout entier de sa présence souveraine. L'émotion que provoquait ce chef-d'œuvre de Phidias dépassait de beaucoup la portée des jeux Olympiques, elle faisait pressentir la plus haute religion. Car, au dire de tous les Grecs, l'artiste avait su fondre sur le visage du dieu la force à la bonté, la majesté à la douceur. « Quand môme, affirme Dion Ghrysostome dans son Discours olympique^ quand même un homme aurait l'âme troublée de
soucis et de peines au point d'en perdre la douceur du sommeil, en voyant l'œuvre de Phidias, il oublierait, j'en suis sûr, toutes les tristesses et les inquiétudes que la vie porte avec elle, tant est grande, ô Phidias, la beauté de ton œuvre, tant tu y as répandu d'émotion et de splendeur. »
L'éphèbe recevait donc là cette impression bienfaisante que la sagesse et la bonté sont les attributs suprêmes de la plus haute divinité.
Le lendemain, l'enceinte du stade, qui contenait quarante mille personnes, se remplissait. Aux premiers rayons du soleil tombant des sommets d'Arcadie, retentissaient des fanfares éclatantes. Le cortège officiel sortait du passage voûté qui joignait TAltis au stade. Vêtus de longues robes de pourpre, les hellanodices venaient s'asseoir sur la haute tribune. Les jeux commençaient par la course à pied, où les éphèbes volaient sur le sable avec l'impétuosité du chevreuil et la légèreté de l'oiseau. Dans la lutte corps à corps, dans le pugilat et le pancrace, la victoire était plus âprement disputée. (]'était le combat de l'homme contre l'homme dans toute sa violence, mais qui devait conserver la souplesse. Celui qui tuait son adversaire perdait le prix. Les courses de chars, tant chantées par Pindare, étaient réservées pour la journée suivante. Les plus grands citoyens d'Athènes et de Sparte, les rois de Sicile et de Macédoine s'y disputaient la palme. Fertiles en
épisodes dramatiques et en naufrages équestres, elles offraient un raccourci palpitant de la vie humaine, de ses hasards, de ses alternatives, de ses triomphes subits et de ses chutes profondes. Au pentathie, qui terminait les jeux, il fallait vaincre successivement à la course, au jet du disque et du javelot, au saut et à la lutte. Les vainqueurs à ce jeu passaient pour les plus beaux des hommes, « car leurs corps, dit Aristote, sont également capables de force et de vitesse ».
La dernière journée, consacrée au couronnement des vainqueurs, constituait le point culminant des fêtes d'Olympie. L'immense importance qu'y attachait le peuple y éclatait en une joie délirante. Le défilé des athlètes, des chars et des chevaux victorieux avait lieu dans un bois sacré, au son des flûtes et des chœurs exultants. A ce moment, les vainqueurs, couronnés de Tolivier sauvage devant le temple de Jupiter, entourés de leurs familles et de leurs amis, acclamés et presque divinisés par la foule, nageaient dans une atmosphère d'apothéose. « 11 n'est pas de victoire plus belle que celle d'Olympie, » dit Pindare. Et défait, c'était un titre de gloire pour le reste de la vie, dont s'enorgueillissaient non seulement les parents, mais encore la cité du triomphateur. — Quel devait être par contre le dépit, la honte navrée, la tristesse noire des vaincus ! Ils fuyaient et se cachaient dans l'ombre pour ne pas assister
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au triomphe des rivaux aimés des dieux, eux les maudits, les déshérités de la gloire !
Nous autres modernes, qui avons développé le goût du rêve et du sentiment intime jusqu'à Toubli du monde extérieur, nous trouvons une exagération singulière à ce culte de la force et de la beauté physique. Il est bien certain que Thumanité est devenue trop grave et aussi trop vieille et trop laide pour idolâtrer le corps à ce point. Faire de la vie terrestre, à toutes ses étapes, une représentation vivante, une sorte de mise en action du divin, voilà ce qu'a tenté la Grèce, et, comme un athlète victorieux, elle a tenu sa gageure. Dans toutes les sphères de la vie, elle réalise la heauté pour un court instant, mais avec un incomparable éclat. Avoir fait de la gymnastique une grâce et de la guerre une beauté, voilà sa première conquête. Et d'ailleurs, comme l'a fort/bien remarqué Taine, l'art de la palestre et de la danse mimée ou de l'orchestrique fut chez elle la condition et le principe de la plus noble sculpture.
On a tout dit sur le culte de la beauté corporelle chez les Grecs et sur cette religion du nu que seuls ils possédèrent. Mais il me semble qu'il y aurait encore deux chapitres intéressants à joindre à l'histoire de l'Ame grecque. Le premier s'appellerait : De Vinfluence des jeux Olympiques sur la guerre et sur rhéroïsme. Les défauts et les vices qui résultent de ce culte exalté de la force et de la
beauté sautent aux yeux, et nous les connaissons trop par Thistoire de la décadence grecque. Nos décadents d'aujourd'hui ne cherchent plus la Gi t?ce que là. Heureusement qu'elle est encore aiilriirs. Et pour ne parler que de la gymnastique, les bienfaits de ce culte du corps éclatent dans la noblesse, dans la grande allure, dans la fierté qu'il imprima à Tensemble de la vie civique et à la guerre ellemême. Chez les Spartiates, les vainqueurs des jeux Olympiques avaient le droit de combattit* au premier rang, à côté du roi, dans les batailles, et ne s'en faisaient pas faute. Rappelons encore cet épisode de la deuxième guerre médique. Un ca* valier perse, envoyé en reconnaissance aux Thermopyles, trouva les compagnons de Léonidas nus devant leur camp et luttant comme au gymnase, Les uns se couronnaient de fleurs, les autres peignaient leurs longs cheveux. A la veille du combat désespéré, ils célébraient ainsi les fêtes olympiques qui avaient lieu ce jour-là. Ils ne daignèrent pas s'interrompre à la vue du cavalier ennemi, qui les sommait de se rendre, et continuèrent tranquillement leurs jeux devant l'émissaire étonna'* de Xerxès. Toute la Grèce héroïque est dans celle attitude, avec son culte des beaux corps, sa joie de la vie et son mépris de la mort.
L'autre chapitre s'appellerait : De Vinfluence du gymnase sur Vamitié chez les Grecs. Car si ia palestre était parfois la source de haines, de riva-
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lités et d'une singulière âpreté d'ambition, elle favorisait aussi ces vives amitiés qui forment un côté essentiel de la légende et de l'histoire hellénique. En diverses nuances, Achille et Patrocle, Ores te et Pylade, Épaminondas et Pélopidas, Socrate et Platon nous montrent la nature grecque en sa tendresse, sa profondeur et son idéalité. On verrait alors ces sentiments délicats et passionnés que la chevalerie mit plus tard dans Tamour s'épanouir en Grèce sous forme d'amitié.
Donnons maintenant un coup d'œil h, Tintérieur de cette simple maison à toit pointu, qui occupe le haut de la colline de l'autre côté de l'Altis, sur la rive droite du Cladéos. C'est le musée d'Olympie. On y a disposé artistement les sculptures trouvées sous les décombres. Si pauvres que soient ces reliques, elles sont assez précieuses pour donner une idée de l'ensemble. La salle d'entrée, qui occupe presque tout le bâtiment, est d'une simplicité éloquente. Deux cimaises longent les murs et se font vis-à-vis. Elles portent les sculptures presque intactes des deux frontons du temple de Jupiter, rangées dans l'ordre indiqué par leur cadre triangulaire. Il manque çà et là un bras ou une jambe, mais les fragments incomplets ont été reliés par des tringles de fer. L'imagination y supplée aisément et reconstitue les deux scènes sculpturales. Elles donnent la sensation d'un art
péloponésien d'avant Phidias, mais d'une saveur plus vigoureuse et d'un trait plus incisif.
Le fronton occidental est du sculpteur Alcamène^ selon Pausanias. Les vingt figures qui le composent représentent le comBat de Thésée contre les Centaures, qui essayent d'enlever des femmes et que frappent des combattants. Les Centaures, au type faunesque, sont d'un mouvement superbe, d'une audace fougueuse dans les postures. Les croupes ondulent, les torses se tordent; un bras se raidit contre l'adversaire et l'autre étreint sa proie. Les lèvres ricanent de douleur sous les coups, tandis que s'écarquillent les sourcils sur les petits yeux bridés et lubriques. Un Centaure reste debout sur ses jambes de derrière, tandis que sa poitrine retombante jonche la terre et que ses jambes de devant s'arc-boutent sur le sol. Un autre essaye d'entraîner une jeune fille par les cheveux. Un autre encore a posé son talon furieux dans le giron d'une femme assise. Déidamia, que le roi des Centaures a saisie par derrière et qu'il presse contre sa poitrine, se cabre violemment et crispe ses deux mains sur les bras de l'homme chevalin. — Deux figures ont suffi au sculpteur pour élever au-dessus de cet océan d'animalité une force dominatrice et souveraine : c'est Apollon et Thésée. D'un geste de commandement, d'un front serein, d'une bouche inflexible, le dieu regarde l'homme. Et Thésée, qui vient de frap-
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per mortellement le roi des Centaures d^nn coup de hache, regarde d'un air calme le dieu, dans les yeux duquel il a Tair de puiser sa force de justicier. C'est une tète d'éphèbe combattant, de héros vierge.
Une grâce majestueuse et calme caractérise par contre les groupes du fronton oriental, qui occupe Tautre pan du musée. On les attribue à PaBonios et ils représentent la fondation des jeux Olympiques. Ce n'est plus un combat, mais la préparation d'un combat. La composition se rythme en la symétrie harmonieuse de cinq groupes séparés par des intervalles, mais reliés par le mouvement des lignes qui convergent au centre. Quatre figures debout : Jupiter et Pélops, Œnomaos et sa fille Hippodamie, qui sera le prix de la victoire, occupent le milieu du fronton. On y peut admirer la majesté de Jupiter, la fierté d'OEnomaos, l'élégance svelte du jeune Pelops et la grâce passive d'Hippodamie. Ces quatre personnages se présentent de face dans une attitude tranquille. Des deux côtés de ce groupe central se profile un couple de chevaux retenus par des écuyers accroupis devant eux. Leur corps allongé, leur col arrondi, leurs jambes délicates indiquent des animaux assouplis et entraînés par Thomme. Ils sont dociles et intelligents, et sans doute que leurs maîtres comprennent leurs doux hennissements et leurs beaux regards comme Achille comprenait la
langue de son cheval Xanihos. Les deux fleuves personnifiés, FÂlphée et le Gladéos, nonchalamment étendus et appuyés sur leurs coudes, aux deux coins du fronton, ont Fair d'être sortis de leurs lits pour regarder attentivement ce qui va 86 passer. — Par opposition à l'autre, ce fronton peint le règne de la discipline savante succédant à celui de la force brutale. Une seule figure jette une note dramatique dans ce tableau d'un calme olympien. C'est celle d'un vieillard assis devant les chevaux de droite. Il a l'air d'un devin et regarde fixement GËnomaos d'un œil sombre et scrutateur, comme s'il prévoyait la fin tragique de ion maître présomptueux et la victoire du beau Pélops, le favori de Zeus.
Ces deux frontons, heureusement conservés et restaurés, sont certainement deux chefs-d'œuvre d'Olympie et qui expriment bien l'esprit de ses fêtes. Voulez-vous contempler maintenant la fleur de la jeunesse hellénique, regardez l'Hermès de Praxitèle. La statue a été trouvée presque intacte, à l'endroit même où la place Pausanias, dans le temple de Junon, et elle est conforme à sa description. Il n'y a donc aucun doute possible sur son authenticité. Mais sa meilleure signature est sa beauté. Voici l'art grec dans sa perfection, avec un charme fluide et un frémissement de vie qui n'appartiennent qu'à ce maître. Debout et la tête légèrement inclinée, Mercure porte sur son bras
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gauche un petit Bâcchus et lui montre une grappe de raisin qu'il tient dans sa droite. L'enfant s'appuie d'une main sur l'épaule de son charmant précepteur et tend l'autre vers le fruit désiré. Et le beau jeune homme regarde l'enfant passionné avec un mélange de tendresse et de douce malice. On dirait que sa poitrine, son cou, ses bras et SCS Jambes ont été moulés par les Grâces et cadencés au chant des Muses. Son front transparent brille d'intelligence sous sa chevelure bouclée, un sourire suave entr'ouvre ses lèvres, la pensée jaillit de ses yeux clairs. Il va parler... Pour lui, la palestre n'a été qu'un moyen pour faire de son corps la lyre de Tàme, le temple de l'esprit. C'est Féphèbe accompli; il est prêt à écouter Sophocle, à comprendre Platon. Un frisson de jeunesse divine émane de ce marbre; il fait penser que la forme humaine est chose sacrée.
Parmi les sculptures les plus remarquables qui ornent le musée d'Olympie, il faut compter encore les métopes du temple de Jupiter qui représentent les travaux d'Hercule. Ces petits bas-reliefs sont d'un ciseau aigu et d'une pensée altière, tout à fait digne de la grande légende qu'ils ont illustrée.
Il y a surtout deux métopes qui se sont gravées dans ma mémoire et me hantent encore. L'une pourrait s'appeler : le début du héros ^ et l'autre: ia dernière épreuve. Dans la première, on voit le lion de Némée roulé à terre. Hercule a posé un
pied sur le fauve agonisant qui laboure le sol de sa dernière convulsion. Le coude du vainqueur est appuyé sur son genou et son front repose sur sa main dans une méditation profonde. Après ce premier exploit, qui le lance dans l'action, il voit devant lui l'immensité de sa carrière, et celte vision l'effraye... Derrière lui, se tient une femme en sa robe aux plis droits, l'œil fixe, le bras étendu. C'est la Minerve redoutable qui l'inspire et ne le lâchera plus. — La seconde métope représente Hercule soutenant le ciel en place d'Atlas qui lui rapporte les pommes des Hespérides, Le corps du héros, qui supporte Ouranos, est maigri par l'effort. Sa tète se courbe sous le poids énorme avec une expression spiritualisée. La purelé pensive du profil, les joues creuses, le nez mince, les yeux dilatés rappellent un Christ en croix. Le héros est parvenu à la fin de sa carrière et sa tâche n'en est devenue que plus lourde. Le voilà forcé de soutenir tout le poids du monde pour que d'autres en profitent. Merveilleuse image du penseur qui supporte en paix le poids de Tinfini pour que les inconscients puissent cueillir en paix les fruits de la vie.
Cette interprétation profonde de la légende d'Hercule, due à un sculpteur inconnu, évoque devant nous la plus grande figure héroïque qu'on vénérait à Olympie.
La race dorienne, qui représente en Grèce Télé-
ment mâle, nous offre son plus haut idéal dans le mythe de Hèraklès. Elle y projette ses puissances fécondantes, ses virtualités intimes en l'image du grand et du bon lutteur. Hercule dépasse de plusieurs tailles les autres héros grecs et son regard porte plus loin. Ce bâtard de Jupiter est le héros humain par excellence, naïf, courageux et bon ; violent mais généreux, imprévoyant et téméraire, mais aussi persévérant qu'infatigable. Enfant sublime par ses travaux gigantesques et ses bontés formidables, c'est un grand souffrant et un grand persécuté, mais c'est aussi un grand rieur. Il rit de sa souffrance et il agit toujours. Son rire est grave, sans amertume, mais plein de défi et d'indomptable espérance. — Hercule, c'est le génie de l'action immédiate, libératrice, qui va droit à l'ennemi pour l'étrangler et ne recule devant aucune tâche, ne craignant ni l'enfer, ni le ciel. Quoi qu'il arrive, il sait qu'il est le fils de Jupiter et que rien n'éteindra l'étincelle qui bondit dans son cœur. Deux serpents, envoyés par Junon, devaient dévorer le nourrisson d*Alcmène ; il les étouffe dans son berceau. Symbole éloquent, présage redoutable ! Ces deux serpents sont la Vie et la Mort, qui essayeront d'envelopper le héros dans leurs souples anneaux, dans leurs nœuds inextricables, et c'est lui qui s'en rendra maître, mais à quel prix ! Des dépouilles du lion de Némée, il se fait une armure invulnérable ; il trempe ses flèches
Ik.
dans le sang de l^hydre de Lerne pour les rendre mortelles ; il tue les Centaures. Aucun monstre malfaisant ne lui échappe, ni le sanglier d'Erymanthe, ni les oiseaux du lac Stymphale, aux ailes de fer, nés des eaux stagnantes de la terre et des miasmes deTabime, qui mangent les hommes et qui ressemblent aux fantômes les plus hideux de l'imagination et de la perversité humaines. Il ne se contente pas de nettoyer les écuries d'Augias, d'amener à Mycènes le fameux Minotaure de Crète enchaîné comme un bœuf de labour, de dompter les chevaux anthropophages de Diomède. Il lui faut braver les monstres des pays inconnus et voir les merveilles cachées aux limites de la terre. Il lutte avec les Amazones, il abat le vautour qui ronge Prométhée sur les cimes du Caucase, il descend aux enfers, en chassant devant lui Cerbère muselé. En passant, il colonise la Gaule et va chercher, sur le grand Océan, la Jeunesse éternelle, dans rtle des Hespérides. Mais, dans ce labeur immense, il n'a trouvé ni le bonheur ni le repos, et ce n^est pas impunément qu'il a trempé ses mains dans le sang des monstres. L'amoureuse et jalouse Déjanire le guette au retour de ses aventures et le revêt de la robe empourprée du sang d'un Centaure mourant, où se mêle le venin de l'hydre. Par cette magie dangereuse, Tardente épouse croit retenir à jamais le héros errant. Mais la robe de Nessus causera sa mort en le brûlant
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jusqu*aux moelles. Ainsi les passions, qu'il a vaincues et foulées sous son talon pendant sa triomphante carrière, viennent à la fin l^enlacer traîtreusement et le consumer par un philtre dévorant. Pour échapper k leurs tortnrcs, il ne lui reste qu^à se brûler sur un bûcher.
La seule récompense du héros aura été Taction ellemôme, la joie d'être libéré en libérant les autres, et cela suffit ! — Sa couronne olympique est par-delà la mort. De son bûcher flambant, Pallas et ilcrmes remportent sur un char de feu dans la citadelle ignée de Zeus, bien loin de TOlympe terrestre, au fond du ciel inaccessible.
Voilà le type du héros conçu par le génie dorien avec Tuniversalité des Aryas primitifs, Ses douze travaux tournent autour de l'arène olympique comme les constellations du zodiaque autour du petit orbite terrestre. — C*est qu'en réalité la gloire divine d'Hercule s'achète au prix de la grande solitude sur la terre.
Aux héros vulgaires, il faut le cri de la foule. 1 Et pourtant j'imagine que tel vainquc^urd'OlympiCt après les flambeaux agités dans le bois sacré, après lespéaas, les festins et les couronnes, se souve- i nait^ par la nuit profonde, de ce mot de Pindare: « Le bonheur des mortels grandit aussi vite qu'il tombe à terre renversé par une puissance ennemie, i Etres éphémères î qui existe ? qui n'existe pas î L'homme, rêve d'une ombre... n i
Alors peut-être, dans la satiété et le dégoût de son triomphe, regardait-il, pris d'une envie mêlée d'effroi, la figure colossale de l'Hercule d'airain, dominant les autres statues, dans le silence de l'agora, et qui, — debout avec sa massue, — semblait tout seul dans les ténèbres du sanctuaire.
l'acropole, le théâtre d'athènes et la tragédie
Les dieux n ont pas souri h mes premiers pas sur la terre de Pallas. Comme j'approchais d'Athènes par la route de Pirée, un temps gris pesait sur la plaine nue de TAttique, et j'aperçus le squelette d'un temple sur une colline jaunâtre, sons un rideau de pluie. C'était l'Acropole. Au moment où je gagnais le péristyle de l'hôtel, une trombe furieuse, dégorgée par un ciel noir, balayait la rue d'Hermès. Au même instant passait un cortège funèbre. Un corbillard à colonnes dorées, attelé de chevaux noirs, arrivait au galop sous la pluie battante. Du perron de l'hôtel, j'aperçus au passage la morte couchée dans son cercueil ouvert. C'était une jeune et belle femme toute parée. Son visage marmoréen émergeait d'un monceau de roses, ne réclamant plus qnc Véternel repos. Mais le cocher fouettait les chevaux
LA GftÈGB HÉROÏQUE ET SACRÉE 211
noirs et les rafales du vent passaient sous le baldaquin funèbre^ pareil à un petit tetnple tremblant et fragile* Elles jetaient leurs froides ondées sur le visage glacé de la morte. Les voitures de deuil suivaient au galop. En avant du corbillard, le maître des cérémonies, monté sur le siège du cocher, portait le grand couvercle du cercueil. Tout le cortège disparut en un clin d'œil, «u tournant de la place de la Constitution.
A cette vue, je ne pus me défendre d'un étfange frisson, d'un noir pressentiment. Ce cortège mortuaire d'un fantastique moderne, mêlé d'un faste oriental et de je ne sais quoi d'antique, m'est apparu comme une image douloureuse et antici-^ pée de cette Grèce nouvelle, dont le siècle abâ* tardi semble vouloir mener le deuil hâtif et imprudent.
Et pourtant, celle qui fait la raison d'être de la Grèce moderne, la Grèce antique^ est encore bien vivante sur ce sol. Le peuple grec ne serait-il que le gardien de ces souvenirs immortels et de ces restes sacrés qu'il aurait encore sa haute mission et sa place à part dans le monde. Sa résurrection remonte à soixante-dix ans, et depuis lors quel chemin parcouru ! Qu'on se souvienne de ce qu'était Athènes en 1806, quand Chateaubriand la visita. Au pied de l'Acropole, sur l'emplacement de l'ancienne ville, s'étendait alors un misérable village turc, parsemé de cyprès et dominé par les mina^
fit SANCTUAIRES D ORIENT
rets de quelques mosquées. Une affreuse tour carrée, armée de canons turcs, souillait le Parthénon. Ils étaient peu nombreux alors les Grecs qui avaient conscience de leur grand passé. Mais depuis la guerre de Findépendance hellénique et la bataille de Navarin, en 1827, une ère nouvelle commença. Toute trace de l'Islam a disparu du sol attique. Un nouveau peuple de volontaires athéniens, venus des quatre coins de la Grèce, s'est rassemblé au pied de la citadelle. Tout ce qui reste de l'ancienne Acropole a été pieusement nettoyé ; les monuments principaux et les fondements de la vieille Athènes ont été déblayés et mis à nu. On la traverse d'un bout à l'autre en allant de la Tour des Vents au temple de Thésée, resté intact, et de là à celui de Jupiter, dont trois maîtresses colonnes racontent la grandeur passée. On peut gravir la colline de Taréopage, s'asseoir sur celle du Pnyx, s'attarder au Muséïon et errer au Céramique qui revit avec ses mausolées et son enceinte. Et ces pauvres ruines, que du moins les modernes bâtisses ne déparent point, sont comme un jardin de mémoire oîi les noms seuls font sortir mille fantômes du gazon. — Par contre, la nouvelle Athènes s'est déployée au nord et à l'orient de l'Acropole. Une ville de quatre-vingt mille âmes, aux rues droites, aux maisons élégantes et blanches. Leur style néo-grec un peu froid ne jure pas trop avec les entours, et ce n'est pas en vain que « la Tour dei
Vents » s'élève encore au bout de la rue d'Éole. Car Borée y souffle tout à son aise du matin au soir et y promène des colonnes de fine poussière. Athènes a maintenant deux églises byzantines, deux théâtres et trois monuments dont elle peut être fière à bon droit. Ils prouvent à eux seuls que rhellénisme moderne n'est pas un vain mot. Ce sont : FUniversité en architecture polyehrômique, TÉcole française d'Athènes qui a remis à jour tant de chefs-d'œuvre classiques, et le Mu«ée National où l'art attique revit dans les débris de sa sculpture incomparable. Tout cela n'est-il pas un dernier miracle de l'antique Pallas ? Car, si sa beauté sobre et parfaite n'était pas ressuscitée dans l'esprit moderne, la nouvelle Athènes n'aurait pas surgi des débris de l'ancienne.
Avant de monter sur l'Acropole, j'ai voulu jeter sur le pays un coup d'œil d'ensemble et me faire une idée de ce que pouvait ôtre la nature grecque, quand l'Attique n'était pas déboisée comme aujourd'hui. J'ai donc fait l'ascension du Pentélique.
La voiture roule dans la plaine nue; de petits bourgs à maisons cossues, bâties en briques, en rompent à peine la monotonie. Mais peu à peu le décor s'anime; des bouquets d'arbres estompent les champs ; le cadre s'élargit et le charme subtil du paysage attique s'insinue aux yeux. Ce charme
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86 compose de la beauté nue et sculpturale des montagnes, de la transparence de Pair, d'une végétation élégante et clairsemée. Les pins en forme de bouquet d'un vert sombre, les cyprès d'un noir intense et les rochers gris qui, çà et là, affleurent le sol donnent une grande vigueur aux premiers plans. Ils font ressortir les teintes nuancées de la plaine aux rousseurs délicates, où se relèvent la transparence lumineuse des peupliers blancs et la pâleur mélancolique des oliviers. Les montagnes aux plans nombreux, aux contours nets et toujours accentués, forment à ce paysage d'idylle un cadre héroïque dont la majesté se tempère d'harmonie. Le spectacle change à mesure qu'on se déplace Les chaînes de montagnes se suivent et se supe^ posent à l'horizon sans se confondre, et pourtant leurs formes précises semblent taillées de mains humaines : centaures couchés, sphinx qui veillent, frontons de temples, trônes, autels, acropoles. On dirait les premiers rêves de Cybèle, ébauchant à son réveil les vagues contours des choses futures. Et le bleu tendre, le violet lucide de ces montagnes a quelque chose de léger, d'aérien, de presque immatériel. Terre pétrie de grâce et de pensée !
Le sol ondule ; la route monte ; nous pénétrons dans un labyrinthe de collines, et la lande grecque les recouvre d'un manteau de verdure foncée. Elle n'a rien de triste cette lande ; elle invite au repos,
LA GRÈCE HÉROÏQUE ET SACRÉE èl8
elle appelle unchantclair. Ici, Therbe drues'ëmaîlle d'anémones rouges, de petites fleurs d'un rose délicat, de lavandes et de romarins. Là, un filet d'eau pur sort d'un fourré de lauriers sauvages enchevêtrés de myrtes. Les buissons poussent bas et touffus. Des parfums amers en émanent, bouffées exquises. C'est Féglogue de Théocrite ; rien n'y manque, sinon la flûte du berger et les bras tendus de la nymphe couchée entre deux touffes de lentisques.
La voiture s'arrête au couvent de Mendoli, au pied du Pentélîque. En avant du monastère qui s'appuie à la montagne, de gigantesques peupliers blancs forment un bosquet magnifique, ombreux et clair. On y trouve une fontaine et une hutte avec une table de bois en plein air, ot l'on sert un petit vin blanc à saveur de goudron, pareil sans doute au vin qui coulait de l'outre de Silène. J'ai fait là une halte délicieuse. Les grands peupliers blancs, balancés par la brise d'avril, promenaient sur moi leur réseau d'ombre et de soleil. Entre leurs feuilles d'or et d'argent, Tazur se perlait de lumière. Sur l'un de ces beaux arbres, un rossignol chantait... Jamais je n'entendis mélodie si limpide et si suave. Était-ce le charme du jour et de l'heure que je transportais dans la voix de Foiseau ? Ou bien les rossignols de TAttique sont-ils des chantres divins? Gela doit être, si leur chant est un écho de la lumière. Car la lumière est ici
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plus pure et plus riche qu'ailleurs. Oh ! les voyelles humides et cristallines qui sortaient de ce gosier musical ! Oh ! le rythme aiguisé, frémissant de ces interludes I Oh ! le timbre frais de ces trilles argentins et les notes profondes où gémissait la mélancolie d'un bonheur excessif, mais éphémère!... Vraiment, c'était un artiste conscient et sûr de lui-même que ce rossignol. La beauté de sa voix me fit monter les larmes aux yeux comme si son chant était un salut lointain d'Anacréon, d'Alcée et de Sapho.
Je me suis approché du couvent, dont la cour est entourée de bâtiments à un étage, avec une galerie sur le toit. Le prieur se promène sur cette terrasse. Malgré son vêtement noir, son chapeau de pope et son air morose, en l'apercevant dans ce cadre antique, je serais disposé à le prendre pour quelque prêtre d'Artémis plutôt que pour un moine chrétien. Je m'enhardis à lui demander un guide pour le Pentélique. Il consent du geste et m'envoie un frère convers qui va me conduire au sommet. Le sentier est raide et l'ascension dure. Voici la vraie montagne grecque, toute en marbre, avec un léger revêtement de buissons et de bouquets de pins. De temps à autre, le sentier caillouteux fait place à de larges marches d'albâtre ou de schiste pailleté de mica. A droite et à gauche, des carrières blanches s'ouvrent dans la montagne verdoyante. De ces fières blessures, Périclès tira le Parthénon. A
mi-côte, un antre profond, dans un roc perpendiculaire couronné d'une forêt, fait penser à la caverne du Centaure, de THydre ou de la Pythonisse. On gagne le sommet par un cône dénudé. Jadis une statue d'Athéna s'élevait sur la cime. Aujourd'hui on n'y trouve qu'un tas de pierres, mais le panorama est splendide. L'œil embrasse toute la Grèce classique. Il plonge à pic sur la baie de Marathon, étroite comme une gorge et sur le rempart formidable de l'Eubée. Le promontoire de l'Attique s'étale au loin et se découpe sur l'azur des flots par la blancheur marmoréenne de ses rives. A cette distance et à cette hauteur, l'énorme Lycabète ne semble qu'un monticule et l'Acropole un petit autel dressé au milieu de la plaine. Les massifs du Péloponèse se perdent sous les brumes de l'horizon et les Cyclades reposent sur la mer Egée comme des fragments d'agathe sur une table de lapis-lazuli. A l'ouest et au nord, deux cônes blancs déneige dominent le dédale des montagnes: le Parnasse et l'Olympe.
Mais il faut revenir au centre du pays, à cette Pallas qui le résume, comme l'Attique résume la Grèce, comme la Grèce résume l'Europe.
Ce matin, par un ciel clair, je suis monté à l'Acropole. Quand on gravit l'escalier des Propylées, qui fut jadis la Voie Sacrée, les colonnes du portique, dépouillées de leur fronton, se
détachent en haut sur le ciel, entre le petit temple ionien de la Victoire Aptère et son vis-à-vis. Ces portes bleues, encadrées par les blancs piliers de l'ordre dorique, ces portes d'air et d'azur, qui mènent aujourd'hui au Parthénon, ont peut-être autant et plus de majesté que les portes de bronze qui les ornaient jadis. Parvenu sur le haut, on marche au milieu des ruines. Piédestaux sans statues, chapiteaux et tambours de colonnes tombées. Mais ces blocs ont tous un air de noblesse, tant ils sont massifs, solides et bien taillés avec la teinte chaude dont le temps revêt le marbre du Pentélique. Les six cariatides, qui soutiennent le toit de rÉrechtéïon, disent que la déesse de ce temple était servie par des vierges. A droite, le Parthénon sans toit, les frontons vides, beau de ses seules colonnes et de ses architraves, se dresse en plein ciel, dans sa blancheur caressée du soleil, comme une arche d'or habitée jadis par une peu* sée divine. Et elle la manifeste toujours par la fierté mâle et chaste de Tordre dorique. Selon la légende, la lyre d'Amphion remuait des pierres et construisait des temples par la magie des sons. A Finverse, les colonnes du Parthénon, par la grave cadence de leurs fûts cannelés, évoquent les accords religieux des lyres antiques.
Pour sentir à quel point le sanctuaire s'accorde avec la terre qui l'environne, il faut regarder l'Attique du haut des Propylées ou du péristyle du
Parthénon. Alors se révèle Tbarmonie d*un pays qui semble modelé par les dieux. La mer enveloppe les rives de Phalère et du Pyrée comme un beau lac. Les plans successifs du paysage ne sont que les décors de la cité. Chaque montagne a sa iigure propre et se distingue nettement des autres ; mais embrassées d'un coup d'œil elles forment un ensemble merveilleux. L'Acrocorinthe se hisse sur son isthme pour regarder sa sœur TAcropoîe- La côte fuyante de TArgolide, qui se perd dans FArchipel, invite aux voyages marins. En lin, les lignes grandioses de THymelte, du Pentélique et du Parnès protègent FAttique comme des forloresses naturelles. Si Ton se retire dans la cella du temple, on aperçoit le golfe et File de Salami ne par la porte du Parthénon, et cela produit un effet unique. C'est la nature débarrassée de tout ce qu'elle a d'étranger et d'hostile h rhomine, emprisonnée dans un cadre de beauté. Jamaii^ aucune ville, aucun sanctuaire, aucun temple non L rendu ainsi, par leur site, leurs formes et leurs perspectives, la pensée même de la civilisation.
L'accord merveilleux composé ici par le paysago, l'architecture, la statuaire et la poésie nous vévêlent ce que fut Pallas dans l'histoire d'Athèoe^î. Le sphinx qui forme le cimier de son cas([ne dénote encore son origine égyptienne. Issue de risis céleste ou Nature primordiale, Pallas fut conçue dès l'origine par ceux qui instituèrent sou
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culte comme l'un des attributs divins : Sagesse — Providence. Elle se distingue absolument des déesses asiatiques et phéniciennes qui symbolisent la nature inférieure. Son essence est purement intellectuelle. C'est pour cela que la Vierge armée jaillit du cerveau de Jupiter comme la foudre du ciel orageux. D'autres peuples adorèrent la Nature féconde qui enfante et dévore les êtres ; Athènes choisit pour déesse la Pensée qui dompte la Nature. Cette marque d'élection donnée par les premiers initiateurs à la Cité resta pour toujours imprimée au front de ce peuple. Jusqu'au bout son inspiration et son atmosphère furent d'ordre intellectuel.
De là aussi le triple rôle de Pallas: régulatrice de la vie civique ; excitatrice de héros, et créatrice des arts de la civilisation. C'est pourquoi elle est casquée du sphinx de la sagesse, armée de la lance guerrière et porteuse de l'olivier de la paix. C'est pourquoi elle règne dans les lois de Solon, elle rythme les chœurs de Sophocle et sourit dans les dialogues de Platon.
Plaçons-nous maintenant sur la colline du Pnyx, d'où l'œil aperçoit l'ensemble de l'Acropole, et nous imaginerons plus aisément ce qu'était Pallas pour l'Athénien d'autrefois. Nous sommes sur l'emplacement de l'ancienne A-gora, dont l'hémicycle taillé dans le coteau est encore marqué sur
le gazon. Vers la gauche, sur cette roche escarpée, s'élevait le tribunal de laréopage, protégé parles Euménides et respecté de toute la Grèce. Tout auprès, la gracieuse colline des Nymphes, couronnée aujourd'hui par l'Observatoire, entr'ouvrait jadis ses allées et ses charmilles peuplées de statues. Ces terrains vagues et gazonnés, qui ondulent en demi-cercle de la colline des Nymphes à celle du Muséïon pour s'aplanir vers le temple de Jupiter et le Céphise, étaient remplis par l'antique Athènes. Petites maisons élégantes et simples, avec des cours intérieures, précédées de terrasses et séparées par de petits canaux et des rues à ornières. Mais, ici, sur le Pnyx, dans ce large hémicycle, grouillaient les foules tumultueuses accourues de tous les dèmes de l'Attique. Là se tenaient les assemblées populaires, là grondaient toutes les passions de cette démocratie active et turbulente. Là se démenaient les sycopliantes ; de là s'élevaient comme des cris de haine et des huées d'envie les décrets de l'ostracisme qui bannissaient les Aristide, les Thémistocle et les Cimon. Mais de là aussi, de cette tribune taillée dans le marbre gris, qui se voit encore à hauteur d'homme et dont subsistent les degrés, de là s'épandait la voix charmeuse de Périclès et tonnait la mâle éloquence de Démosthène. Mais que voyait l'orateur à l'horizon ? Par-dessus la foule, de l'autre côté du vallon rempli par la ville
d'Athènes, s'érigeait la masse abrupte et sveltcde l'Acropole, non pas telle que nous la voyons aujourd'hui, délabrée et nue, mais s'enlevant sur l'azur en contours nets, avec ses terrasses, ses temples et ses bronzes, dans une splendeur polychrome. La Voie Sacrée, bordée d'innombrables statues et de monuments commémoratifs résumant toutes les gloires de la patrie, montait en spirale élégante jusqu'aux Propylées. Le Parthénon se détachait sur le ciel avec ses colonnes embras('^es par le soleil couchant, sa frise aux boucliers d'or et son fronton, où le combat de Minerve et de Neptune ressortait sur un fond bleu. Mais à côté du temple d'Erechtée, plus haute que les Victoires ailées, plus haute que les guerriers de Marathon pressés en phalanges d'airain, se dressait l'effigie colossale de la Vierge guerrière, dePallas combattante, appuyée sur sa lance et portant son égide. En elle, le geste de l'orateur pouvait saluer la protectrice divine, le génie vivant de la noble cité.
Et, si nous nous transportons dans la demeure d'un de ces riches citoyens ou de ces sages modestes, sous la colonne de l'atrium à ciel ouvert, Ihoù im filet d'eau s'égoutte dans un bassin clair, ^- là où Périclès converse avec Aspâsie et Platon avec ^es disciples, •— parmi les statuettes ornées de rameaux verts qui parent les niches discrètes, entre les Grâces et TÉrôs de Praxitèle, nous retrou*
verons une petite Minerve en marbre de Paros, drapée dans le court chiton dorien aux plis cannelés, avec sa bouche arquée au sourire sévère, son front pensif et ses yeux lucides. Silencieuse, elle dit, à rhôte silencieux qui l'interroge du regard, qu'on ne peut vaincre en ce monde discord et méchant que par la Modération et THarmonie, par la fécondité du Bien. Voilà ce que dit la Pure, la Vigilante, rÉveilleuse et Tlntrépide Divinité de la Conscience, elle est ici la Sagesse intime, FÂme secrète du penseur et du héros.
Et si enfin nous voulons assister à la fête nationale d'Athènes, nous verrons une cavalcade de jeunes gens coiffés de chapeaux arcadiens, une procession de vieillards portant des palmes et une file de vierges tenant des patères et des corbeilles de fleurs. Ils suivent une trirème dorée qui roule comme un char sur des roues. A son mât flotte un long voile brodé par des jeunes filles. Le cortège monte lentement par la Voie Sacrée, et si nous pénétrons avec lui dans l'intérieur du Parthénon, nous y pourrons contempler la statue géante de la déesse, au visage et aux bras d'ivoire, aux vêtements et aux armes d'or chatoyants de mille nuances. Grâce aux tons chauds de l'ivoire, à ses yeux composés de pierres précieuses, la Vierge surhumaine semble vivante. Ici Minerve nous apparaît comme la pensée divine qui règne sur le monde, la Providence personnifiée. Elle symbolise.
dans une image unique et fière, toutes les puissances invisibles qui régnent entre la terre et le ciel, qui portent à Dieu les pensées de rhomme par la prière, et à Thomme les pensées de Dieu par rinspiration.
Telles ridée pure et la force de Pallas. Mais pouvaient-elles suffire au Grec ?
On a dit que THellène manquait du sens de Tinlini. Parce qu'il a jeté sur ses rêves le voile de la beauté, on a cru qu'il manquait de mélancolie. Hélas ! si grande est l'angoisse de l'existence terrestre, que la douleur et le tourment de rinfini n'ont manqué à l'homme d'aucune race et d'aucune époque. Il va, ce soupir, du brahmane accroupi aux pentes de l'Himalaya jusqu'à l'homme moderne égaré aux bords de l'Atlantique. L'Hellène avec son tempérament sensible et passionné y était plus I accessible que personne. Seulement il l'exprimait par des gestes courts et des paroles concentrées. Non, Pallas ne pouvait lui suffire. Elle lui enseignait la politique, l'art de régler sa vie et de gouverner la cité. Elle ne lui apprenait rien sur son origine et sur sa fin; elle ne résolvait pas le problème de la mort et de la douleur, qui, dans le fond crépusculaire de la conscience, inquiète l'homme heureux et torture l'infortuné.
C'est parce que la projection de la vie dans le drame remue toute la douleur humaine et heurte
aux portes de la mort, qu'à Fapogée de la civilisation hellénique Dionysos vint troubler Pallas, et que la tragédie se creusa un asile aux flancs de
I l'Acropole, attirant des marées humaines au théâtre de Bacchus et les soulevant comme un souffle d'orage.
Bacchus n'était que la face populaire du sombre et radieux Dionysos des vieux cultes thraciens. De même que Dionysos avait ses mystères institués par Orphée, Bacchus avait sa fête rustique : le dithyrambe. Un chœur aviné de paysans déguisés en satyres parcourait les campagnes en chan-
\ tant la gloire du Dieu des vendanges. Le mythe de Dionysos, déchiré par les Titans et ressuscité par Zeus dans le sein de Dèmètèr céleste, contenait à vrai dire le plus grand des mystères cosmogoniques. Les paysans de Mégare et de Béotie, qui le chantaient dans leurs bacchanales, étaient loin de s'en douter. Mais ils avaient entendu parler confusément des aventures du Dieu, de sa vie, de sa mort, de sa renaissance qu'on magniflait dans quelques sanctuaires avec la gravité religieuse qui convient aux choses les plus sacrées. Trouvant la fable amusante sans en comprendre le sens profond, charmés par son double côté hilare et tragique, ils imaginèrent de faire raconter les joies et les malheurs de Bacchus par un choryphée, au milieu des rires et des larmes du chœur agité. S'emparant de ce dithyrambe, un beau jour Thespis eut
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ridée géniale d'incarner le Dieu dans le choryphée et d'en jouer lui-même le rôle» au lieu d'en parler à la troisième personne. Thespis amena sa troupe dans Athènes et y donna des représentations. La chose eut un succès immense et, du même coup, le théâtre était né.
Les Archontes de Taréopage s'effrayèrent. Selon, alors déjà vieux, protesta. Le fait était dangereux et gros de conséquences. En réalité, la tragédie naissante ressemblait fort à une profanation des mystères. Elle risquait d'ébranler FÉtat en dégradant les plus grandes traditions nationales et les choses saintes de la religion. Ne pouvant la supprimer à cause de sa vogue croissante, les Archontes d'Athènes, d'accord avec les grands prêtres d'Eleusis, l'endiguèrent. On décida que les poètes auraient le droit de représenter les fables mythologiques dans leur sens littéral et naturel, mais sans en révéler le sens allégorique et spirituel qui dépassait la portée de la foule. Ces spectacles devaient revêtir d'ailleurs la beauté et la majesté que les Grecs ont su donner à la mise en scène des mystères. Les plus riches citoyens devaient fournir les chœurs ; un conseil d'Archontes choisirait entre les pièces présentées, et le poète lui-même jouerait son héros sur la scène devant Athènes attentive et charmée. Ainsi naquit, par le concours harmonieux du peuple, de l'aristocratie et de la religion, cette
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chose merveilleuse qui fut la tragédie d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide.
Son succès prodigieux ne lui vint pas seulement de ce qu'elle était l'art complet qui présente rhomme à l'homme dans un miroir concentrique de la vie, mais encore de ce qu'elle tournait autour des grands problèmes de la destinée. Chez le Titan Eschyle, les secrets d'Eleusis éclatent parfois comme les fusées d'un volcan, ou grondent comme un tonnerre souterrain. En vrai disciple d'Apollon, Sophocle les enveloppe de ses harmonies enchanteresses. Euripide les écarte pour ne s'occuper que de la peinture des passions. En des centaines de personnages divers, la tragédie montrait au peuple d'Athènes l'homme succombant sous le poids de ses fautes et plus encore sous le joug de l'incompréhensible Destin. Sans doute elle soulevait par endroit un coin du voile et laissait entrevoir un monde lumineux. Quand Prométhée, le sublime forçat, s'écriait sur son rocher : « La science au prix de la douleur! » la raison profonde de l'épreuve humaine perçait sous les cruautés de la vie. Lorsque la courageuse Antigone, prête à mourir pour son frère défunt, poussait ce tendre soupir : « Je ne suis pas née pour haïr, mais pour aimer, » il semblait qu'un lis incandescent sortait du sol sanglant de la cité thébaine. Alors, dans un éclair de sympa* thie, le spectateur entrevoyait le sens divin de la vie : une purification par la douleur, une rédemp-
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lîon par Tamour. Maïs ces lueurs étaient rares. Aussitôt après, les portes de l'enfer et du ciel se refermaient h grand bruit, aux gémissements des théories tragiques.
En somme, la tragédie n'expliquait ni Torigine, ni la fin de la vie ; elle en sondait seulement la profondeur en éveillant la compassion pour rhomme et la terreur des dieux. A la fin de ces représentations, le spectateur devait éprouver ce frisson d'horreur que nous ressentons devant CËdipe Roi, lorsqu'il s'en va accablé sous Fénormité de ses crimes involontaires, maudit, aveugle et désespéré, vers les solitudes sauvages du Cithéron. Quand il avait disparu, quand les chœurs s'écoulaient lentement, hu son des flûtes pleureuses, et que la mélopée solennelle expirait .dans le vaste amphithéâtre, Vàmo du spectateur restait seule et atterrée, pareille à cette Niobé qu'Eschyle appelle: rt Couveuse de tombeaux* ! » Seule vivante entre ses enfants percés de flèches, la mère s'asseyait au milieu d'eux. Ihm, sans rien dire, elle étendait son manteau noir sur ses fils et ses filles, et restait ainsi, les yeux fermés, pétrifiée dans sa douleur, cariatide muette de toute la souffrance humaine.
OEdi pe et Niobé I Quelles incarnations de l'homme vaincu par la fatalité et de l'âme humaine, veuve de ses espérances !
Maïs l'art grec alla plus loin. Son ambition était
^ Fra^meat d*UDe tragédie perdue.
LA GRÈCE Héroïque et sacrée 229
de glorifier rhomme à toutes ses étapes, de lui montrer la délivrance après l'épreuve, la victoire après la défaite; de représenter la vie une, totale et transcendante après la vie séparée^ partielle et limitée ; en un mot, de relier l'homme à Dieu*
La clef de l'énigme tragique se trouve dans les mystères éleusiniens. Allons donc à Eleusis*
LE DRAME SACRÉ d'ÉLEUSIS
Pendant la seconde guerre médique, FAthénien Dikéos et le Spartiate Démarate, tous deux émigrés chez les Perses, se promenaient dans la plaine de Thrias. C'était le jour des Eleusinies. Mais la fête des grandes Déesses n'avait pu avoir lieu, car les troupes de Xerxès venaient de saccager le temple de Dèmètèr après avoir brûlé FAcropole d'Athènes. Cependant les deux promeneurs virent un nuage de poussière s'élever d'Eleusis et venir à eux avec la rapidité d'un orage» Il en sortait un grand bruit de pas avec des chants de fête et le cri répété de : lackos ! Tout à coup le nuage, qui longeait la rive, fit un demituor vers la mer et, traversant le golfe d'azur, se dirigea comme une blanche procession vers Salamine, Cette vision parut aux deux Grecs un présage certain de la défaite de Xerxès. Pour eux,
les deux Déesses avaient passé dans ce tourbillon- Fuyant leur sanctuaire profané, elles se réfugiaient, comme Pallas, sur les vaisseaux athéniens.
Quoi qu'il en soit de cette légende, nous autres modernes nous apercevons les mystères d'Eleusis à peu près comme ces deux promeneurs. Malgré tant de fouilles et de recherches, un nuage impénétrable les enveloppe toujours. Un bruit de pus nombreux, un murmure de voix confuses et quelques cris détachés, voilà ce qui nous eu est parvenu ; tellement les initiés ont bien gardé leur secret. Il a fallu le scepticisme ironique des siècles de décadence, la liberté alexandrine et les polé^ miques des chrétiens pour nous en trahir des fragments isolés. Néanmoins, les témoignages épars des auteurs grecs et les découvertes précieuses de Tarchéologie permettent aujourd'hui de reconstituer le drame sacré d'Eleusis dans son ensemble comme dans ses détails. C'est ce que nous allons tenter en nous aidant de la grande lumière que la doctrine secrète d'Osiris et d'Isis jette sur les mystères de Dionysos et de Dèmètèr. La graine féconde apportée des tombeaux d'Egypte devait repousser en Grèce en une moisson d'or, mêlée de roses pourpres et de narcisses étoiles.
Ce n'est donc pas avec un cicérone contemporam, mais avec les mystes d'Athènes que nous allons faire !• voyage d'Eleusis. Avant de sui^rd
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leur cortège, jetons un coup d'œil au cœur de cette doctrine sacrée dont le fond n'a guère varié d'âge en âge, mais qui nous montre ici un visage brillant de jeunesse et de vie.
La mythologie grecque agite sous nos yeux le voile ondoyant de Maya, sur lequel sont tissés tous les êtres, monstres, hommes et dieux. Sous leurs jeux multiples, sous leurs combats et leurs métamorphoses, elle nous fait pressentir les forces cachées de la nature. Mais la raison première et le but final de l'existence- lui échappent. Elle ne s'en inquiète pas. « La terre est si belle ; regardons-la. La vie est si courte ; jouissons-en et ne pensons pas à l'autre, » semblent dire les rhapsodes et avec eux l'essaim passionné des poètes lyriques. Pourtant, derrière le voile multicolore de l'épopée, apparaît de temps à autre la doctrine sacrée de la grande Mère, de sa fille, la Déesse des morts et du Dieu souffrant. Dès les temps anciens, les Mystères de Dèmètèr, de Perséphone et de Dionysos résumaient pour les initiés l'histoire de l'Ame du monde, de l'Ame humaine et de l'Esprit vivant qui évolue dans l'univers. Il y avait trois manières de comprendre le mythe : dans le sens naturel, dans le sens humain et dans le sens divin. La première était pour la foule, la seconde pour les hommes éduqués, la troisième pour une rare élite. Chaque sens était vrai, dans sa sphère, et corres-
pondait à un degré de compréhension. Le second expliquait le premier et le troisième justifiait les deux autres en les synthétisant. C'est ainsi que Dèmètèr pouvait se concevoir matériellement comme la Terre-Mère, qui donne naissance à tous les êtres corporels, intellectuellement comme la Providence qui enseigne aux hommes Tagriculture et la civilisation, spirituellement comme la Lumière immatérielle, intelligente et intelligible, mère des âmes et qui initie les hommes aux Vérités dernières. Perséphone et Dionysos avaient également trois sens. Les Mystères étaient faits pour les révéler successivement à ceux qui pouvaient les comprendre, ouvrir en eux Tœil intérieur qui voit le dedans des choses sous leur apparence trompeuse et leur unité sous la multiplicité des phénomènes. Mais, comme la grande masse des hommes est peu apte à s'élever aux choses saintes, qu'elle est même portée à les travestir et à les traîner dans la boue pour les ravaler à son niveau^ le serment du silence était imposé aux initiés antiques sous peine de mort.
D'où venait donc, avec ses rites et ses mystères » cette doctrine sacrée qui eut son siège principal à Eleusis ? Les historiens grecs font remonter jusqu'à l'époque de Cécrops la fondation du culte d'Eleusis, ce qui équivaut à leur donner une origine égyptienne. Les hellénistes qui veulent que la Grèce ait tout tiré d'elle-même ont souvent contesté
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cette antique tradition, mais la science plus récente Ta confirmée en prouvant qu'Isis fut le prototype de Dômètè^^ D'autre part, la famille des Eumolpides, qui garda pendant plus de mille ans la direction de ces mystères, prétendait venir de Thrace. G^était en Thrace aussi que les Grecs plaçaient Forigine de leur religion, de leurs mystères et de cette mâle cithare des Doriens qui précéda la lyre ionienne d'Hésiode et d'Homère. Les plus grandes autorités de la Grèce, Platon et Aristote, Strabon et Plutarque, sont là pour affirmer le caractère sacré, symbolique et théogonique de cette poésie aujourd'hui perdue. Selon eux, elle était véritablement inspirée, une exaltation divine qui remplissait l'âme dW enthousiasme vrai. Jaillie de la pure nature intellectuelle, elle était comme elle immuable. Ne sortant que des temples et descendant des montagnes saintes, la poésie parlait la langue même des dieux. Oracles, dogmes et lois ne se proclamaient qu'en vers. Les noms plus ou moins légendaires de Linos, d'Amphion et de Thamyris se
1 Les seuls attributs de la déesse et Vhymne homênquê à Dèmètèr affirment ce fait dans le langage symbolique des anciens temples. Creuier et son école l'avaient admis. Depuis Ottfried MuUer, on Ta fortement combattu. M. Foucart a repris la thèse de Creuzer dans un travail remarquable, en comparant les rites d'Eleusis à ceux du Livre des Morts des Égyptiens. (Voir Recherches sur V origine et la nature des mystères d'Eleusis^ Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, XXXV, 8* partie, publié à part che2 Klingsick, 1895. Sur ce même sujet ▼oir le feuilleton du Journal des Débais du 29 mard 1895 de M. Maspéro.)
LA 6RÈGB tiÉROÏQU£ ET SACRÉE 235
rattachaient à cette époque, mais elle se résume pour ainsi dire dans le grand nom d'Orphée, inventeur et instituteur de la doctrine et du culte de Dionysos . Pausanias parle de lui comme d'un personnage historique surpassant tous les poètes qui l'avaient i précédé, par la sublimité de ses chants et son art de délivrer les hommes de leurs maux. Son nom d'initiation ilrjôAa voulait dire, dans la langue sacrée des temples, celui qui guérit par la lumière. Sa légende, qui nous dérobe sa personne, nous révèle son âme. Il voulut arracher son épouse Eurydice aux enfers? Ainsi tenta-t-il d'arracher l'âme humaine aux terreurs de la mort. Ensuite il fut déchiré par les Bacchantes^ ? Et ce sera le sort de tous ceux qui ouvriront aux hommes de nouveaux arcanes* Aussi tendre que puissant, Orphée sut marier la force mâle du génie dorien à la grâce féminine du génie ionien. Sans descendre de sa hauteur intellectuelle, il sut donner aux idées les plus profondes le charme de la vie de la passion* La hiérarchie des dieux, le panthéon grec viennent sans doute de lui. Le mouvement orphique et dionysiaque transfigura tous les cultes grecs, il leur infusa une vie nouvelle et versa un sang ambrosien dans les veines des divinités olympiennes. Six siècles plus tard, il apporte à Eleusis même la lumière centrale et rénovatrice.
' Pour l'histoire et l'œuvre d'Orphée voir le livre V de mes Grande lnUié9,
tZ^ SANCTCAiaES D^ORIENT
Pourtant, fut-il jamais plus tragique destinée? Ces mystères, dont les anciens nous ont dit tant de merveilles, mais qu'ils n*ont jamais osé décrire, sont demeurés une énigme pour nous. Quelques mots de Plutarque et d'Apulée, le faible poème de Claudien soulèvent à peine un coin du voile. Corrompus et déformés par la décadence précoce de la Grèce, ils sont tombés en poussière sous Fédit de Théodose. Quant au personnage d'Orphée et à sa révélation, ils ont été balayés plus complètement encore. Les Orphiques eux-mêmes ne nousont laissé que des fragments mutilés et travestis. L'idée dionysienne, noblement voilée par la tragédie d'Eschyle et de Sophocle, est bafouée et souillée par la comédie d'Aristophane. Les cultes populaires achèvent de la dégrader. Dans l'antiquité païenne, Bacchus finit dans le monstrueux délire des sabazies qui mirent en émoi la police de Rome au ii* siècle avant notre ère. — Hélas ! qu'es-tu devenu, ô pur aède de Thrace, toi le sombre amant des cimes et des profondeurs? — Les hommes ont lacéré le prophète et les prêtres ont déchiqueté le Dieu. Orphée sera toujours déchiré par les Bacchantes comme Dionysos par les Titans. Mais les étincelles de leurs torches volent par le monde.
Revenons aux mystères d'Eleusis. Qu'en savait la grande masse des Grecs ? Qu'en pensait ce peuple bercé de belles légendes, ivre d'action et de vie, à l'apogée de sa civilisation, après les guerres mé-
diques? — Il les regardait de loin avec une vénération profonde, mais aussi avec une sorte de crainte. Il éprouvait devant eux ce qu'il appelait V horreur sacrée, La doctrine cachée des mystères devait lui apparaître comme la façade d'un temple souterrain qu'on aurait découvert en quelque montagne sauvage de Phrygie et déblayée d'un éboulis de roches.
La crypte offre à son entrée trois statues colossales, enterrées dans le sol jusqu'à mi-corps et taillées à même dans le roc. Entre les trois bustes gigantesques, s'ouvrent deux portes, bouches béantes du noir abîme que gardent ces divinités sépulcrales. A gauche, c'est la majestueuse Dèmètèr avec sa couronne murale et son sceptre de reine. Au-dessus d'elle, on lit : Je suis la lumière céleste et la source des âmes. A droite, c'est la grave et douce Perséphone, en moissonneuse, avec une gerbe d'épis dans ses bras, couronnée de pavots et d'un narcisse au front comme d'une grande étoile. Audessus d'elle on lit : Je suis la Mort et je tien< le secret de la Vie, Entre les deux Déesses, les dépassant d'une tête et presque dégagé du sol, s'élève Dionysos, rayonnant et couronné de lierre. Il tient à la main un thyrse ailé, où s'enlacent deux serpents comme au caducée d'Hermès. Au-dessus de sa tête on lit : Je suis la Vie, la Mort et la Renaissance. Je tiens la Couronne des Ailes.
Qu'y avait-il au fond de la crypte? Quelles appa-
ritions terribles ou quelles révélations consolantes y trouvait-on ? Ceux qui descendaient dans ses ténèbres revenaient un doigt sur la bouche. De temps en temps, un poète, un philosophe ou un boufiFbn, violait le serment du silence et balbutiait quelques mots effrayés ou ravis sur ce qu'il avait aperçu. A ce blasphème, on croyait voir un éclair sortir de l'abîme. L'Olympe tremblait, les dieux s'irritaient comme si cet éclair menaçait leur existence. Aussitôt l'aréopage s'assemblait et le peuple d'Athènes votait la mort ou l'exil du bouffon, du poète ou du philosophe. Puis tout rentrait dans l'ordre et le silence.
Puisqu'à notre tour nous allons tenter de parcourir la crypte et qu'aucun aréopage ne nous menace (sauf peut-être celui de nos savants), n'y descendons pas sans avoir rallumé le pur flambeau d'Orphée, qui est le mystère de Dionysos et de Pef' séphone. La parole moderne le rend à peine. Il faudrait l'entendre réciter, au son cadencé de la cithare, par Taède solennel, assis sur les marches d'un temple dorien, ou s'évader des lèvres d'une Pythonisse, échappée toute palpitante de l'antre sacré, où le Dieu l'a possédée, et qui vient confier son rêve effaré aux forêts frissonnantes, au tremblement des premières étoiles.
la grèce héroïque et sacrée 239
dionysos et perséphonb (mystère orphique)
A la source sublime des choses, dans le fond înac^ cessible des Cieux et des Temps, TEsprit vivant, l'Homme parfait, fils de la Lumière incréée et de Tineffable Démiurge, se mouvait heureux et libre dans le sein de son Père et de sa Mère, avec sa sœur Perséphone, TAme intelligente et docile.
Pas de limite à leur bonheur, pas de frein à leur désir. Ds pouvaient à volonté se fondre Tun dans l'autre pour être la Vie une et complète ou se dt^doubler pour se mirer dans leur divinité jumelle et dans leur beauté radieuse. Ils pouvaient suspendre le Temps ou le précipiter, s'arrêter dans l'espace ou se plonger dans ses gouffres vertigineux, faire le Jour et prêter Toreille au concert grandiose des mondes en puissance, ou faire la Nuit et n'être plus que la Pensée et FAmour* A eux deux, ils étaient le Verbe Vivant. Car, lorsqu'ils invoquaient le Père et la Mère, l'Archétype leur apparaissait sous forme d'un soleil éthéré, qui les englobait dans ses cercles irradiés. Alors, d'un vol hardi^ dun geste fulgurant, ils évoquaient de ses profondeurs incandescentes les formes charmantes pu terribles de toute chose. Mondes, âmes, animaux, montaient du gouffre, visions rapides. A leur voix, ils sortaient du néant; à leur voix, ils y rentraient; et, dans tous ces êtres, ils reconnaissaient les fragments épars d'euxmêmes... Jeu merveilleux, qui leur donnait tous les ravissements et tous les frissons, dans une joie souveraine et créatrice.
Mais à force de le renouveler, Perséphone s'en lassa. Le désir naquit en elle de donner la réalité, la consistance et la vie indépendante à tous ces êtres. « Prends garde ! lui dit Dionysos, tu ne peux faire cela qu'en leur donnant une partie de toi-même et en aliénant ta divinité. Alors nous serons à jamais séparés. Tu t'engloutiras dans un gouffre de souffrance et d'horreur et tu perdras jusqu'au souvenir de notre ciel,! Mais une curiosité aiguë, un désir acre et trouble alourdissait le cœur de Perséphone, enténébrait sa forme transparente. Il lui semblait que se multiplier, c'était se grandir, qu'entrer dans la matière c'était revivre. Elle avait soif d'errer et de souffrir pour se connaître et connaître l'immensité. L'Abîme l'attirait. Chose étrange, déjà son désir y avait pris corps sous forme d'un astre opaque et noir, sans lumière propre. Perséphone se laissa glisser dans le gouffre... et l'Ame humaine s'incarna sur la Terre.
Dionysos, qui la vit disparaître, en ressentit la plus effroyable douleur qui puisse déchirer le cœur dun Dieu. Elle se répercuta aux six points de la sphère du monde par des feux livides. Des tourbillons de fumée et des serpents de feu se formèrent dans l'espace. Fallait-il se retirer dans une orgueilleuse solitude, demander à l'Archétype une autre Sœur et laisser l'insensée se perdre ? Il y pensa un instant. Mais son amour pour Perséphone était trop grand. La sauver était désormais son seul désir. Il résolut donc de suivre sa Sœur dans l'Abîme. Mais à peine fut-il parvenu sur la Terre que les Titans le surprirent, l'accablèrent, mirent en pièces son corps divin et jetèrent ses membres épars dans une chaudière. Le cœur et la tête de Dionysos, l'Amour et la Conscience du Dieu, essences indivisibles et inaltérables, remontèrent d'elles-mêmes dans le sein de l'Archétype. Mais de la fumée de son corps se forma la
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divîne apparence et la beauté du monde matériel. Par son sacrifice, Dionysos embellit la demeure de Perséphone et y fit passer le souffle divin. Et ce fut sa première manifestation, celle de Dionysos Zagreus, ou du Dieu morcelé par les éléments.
Or, Perséphone, TAme humaine devenue Femme, incarnée en des corps mortels, errait sous mille formes sur la terre maudite. La Lumineuse était devenue la Sombre ; l'Éveillée — la Dormante ; la Donneuse de vie — la Meurtrière et la Meurtrie. Les Titans et les monstres l'épiaient pour la dévorer. Elle traînait une vie misérable au fond des forêts et des cavernes. Elle avait perdu tout souvenir du ciel et du passé, et n'en était que plus misérable. Vendue, esclave, torturée, elle subissait en gémissant toutes les souillures et tous les viols de son aiTreux séjour. Parfois le chant des oiseaux, le murmure de l'Océan, le sourire des astres lui semblaient les voix et les lueurs lointaines d'une patrie perdue. Mais elle ne s'en souvenait plus. Elle ne savait pas que ces voix et ces lueurs étaient des signes lointains de son Frère épars dans les éléments et déchiré pour elle! Les dieux, ces puissances de l'Archétype, ne lui apparaissaient que vaguement sous forme de monstres horribles qui l'opprimaient du haut du ciel et la repoussaient dans le fond de son antre. Un matin, elle s'était lavée dans la source, au fond de sa grotte obscure. Debout, au bord de l'onde, seule, nue et farouche, elle déroulait ses cheveux ruisselants. Elle les tordait comme pour en faire sortir toutes ses larmes de détresse, toutes ses sueurs d'agonie. Le soleil qui se levait projeta son ombre sur le fond de la caverne. Elle l'aperçut avec épouvante et dit : « Je suis aussi noire que mon ombre... Que ne puis-je rentrer comme elle dans les ténèbres du rocher!... » Puis, s'agenouillant au bord de la source, elle en sonda la profondeur lim-'
pide. Quel fut son étonnement en y voyant son propre visage, pâle sous ses cheveux défaits, avec ses grands yeux cernés où la Douleur et le Désir brûlaient comme deux torches!... Alors... il lui vint un obscur, mm poignant ressouvenir du ciel quitté. Sans Bavoir pourquoi, sans rien croire et sans rien espérer, elle s'écria dans rimmeïisité de Isa douleur : « A xïroi, mon Frère divin!... »
Ce cri monta dans les espaces, il traversa les cieux et retentit jusqu'au fond de V Archétype, où veillait dans tme splendeur triste et solitaire la plus pure essence de Dionysos. Il en tressaillit d'une joie immense et d'un amour inconnu. A ce cri, il se fit en lui-même comme une fulguration d*êtres plus beaux, porteurs de thyrses, de lyres et de palmes. Pour faire remonter sa Sœur A^ gouffre des ténèbres et des douleurs, il résolut de s'incarner à nouveau, et non plus cette fois-ci dans les éléments, mais dans les sages et les aèdes, dans les héros et les demi-dieux. Ils allaient manifester son pouvoir de souffrir et de lutter pour Perséphone. Eux setils pourraient attirer la divine Égarée vers sa patrie perdue. Car en eux elle reconnaîtrait les reflets du visage, les échos de la voix de son frère ! Et ce fat la seconde manifestation du Dieu, en Dionysos-Eleulhéros, en souverain Libérateur.
De quels feux brûlent depuis lors Dionysos et Perséphone toujours séparés, mais qui commencent à s'entrevoir à travers les voiles innombrables tendus entre eux ? Les mondes le racontent, les poètes le chantent, les hommes le pleurent.
Ainsi, disaient les disciples d'Orphée, Dionysos redescend vers sa Sœur ; ainsi Perséphone remonte de sphère en sphère vers lui. Quand toutes les âmes se seront retrouvées en eux, alors le Frère sera devenu rÉpoux et la Sœur l'Épouse. Dans un plus profond et
lA GKÈCE HÉROÏ<îUfi ET SACRÉE 2i3
pins poissaRt amour, ils seront de nouveau le Verbe Vivant. Ce sera leur revoir et leur tliéophanie, leur mariage sacré, Méros gamos.
Telle la mérité sainte qu'enseignaient les Orphi*çues «ons ie voile transparent de la poé^. Elle flamboie comme un soleil i feux intermittents derrière la mythologie joyeuse où rit la jeune HelléBie. Cette vérité se brise et se joue en elle, en rayons multiples comme dans un prisme à mille facettes. C'était, on le voit, une vue synthétique de Funivers, un essai d'expliquer l'origine et la fin de la vie par l'histoire même de l'âme, tour à tour opprimée sous le joug de la matière ou rendue à la liberté de l'esprit. Traduction vibrante et passionnée de la doctrine égyptienne d'Osiris et d'Isis, elle était cependant trop haute pour être jamais comprise du vulgaire. Aussi fut-elle toujours le privilège de rares initiés. Les dieux locaux, les cultes populaires, les épopées et les philosophies mêmes n'en pouvaient être que des matérialisations plus grossières ou des abstractions imparfaites, fragments mutilés, pareils aux membres de Dionysos déchiré par les Titans. Mais les Mystères eurent toujours pour but de révéler la doctrine complète à la triple perception des sens, de l'âme et de l'esprit, de faire luire invisible derrière le Visible et la vérité sous le symbole, de recomposer en un mot la vie totale de son fractionnement
épars. Ceux d'Eleusis enseignaient dès Forigine la réascension deFÂme (Perséphone) vers sa source, la lumière céleste (Dèmètèr). Car Dèmètèr conçue comme la Terre-Mère et comme la déesse de Tagriculture, Perséphone comme la déesse du Printemps, n'étaient que la face extérieure et populaire du culte. Dans les premiers siècles de la civilisation grecque, il y eut sans doute déjà une mise en scène et probablement un drame sacré rudimentaire, représentant l'enlèvement de Perséphone et son retour vers sa mère. Mais ce fut par l'introduction de Dionysos et de la doctrine orphique à Eleusis, qui eut lieu peu avant les guerres médiques, probablement sous rinfluence de Pythagore et de la tragédie naissante, que le drame sacré prit son relief et sa signification, sa magie et sa puissance, attestées par toute l'antiquité. Dionysos y apportait le Principe Mâle de l'initiation dorienne, c'est-àdire le monde vu de haut en bas par le côté de l'Esprit pur, comme Dèmètèr-lsis y avait apporté le Principe Féminin de l'initiation ionienne, c'està-dire le monde vu de bas en haut par le côté de la Nature. 11 rétablissait ainsi la synthèse.
Le nom des Eumolpides, dont la famille conserva pendant plus de mille ans la direction des mystères d'Eleusis, vient d'Eumolpée qui signifie : la mélopée heureuse ou la mélodie guérissante. Les Eumolpides passaient pour les médecins de la tristesse et les magiciens de l'âme. « Ce sont, disaient les ini'
LA GRÈCE lîÉROÏQUlC ET SACRÉE S-tS
tiés dans leur langage symbolique, des prêtres issus de la Lune, de la sphère où m trouve le pont jeté entre Tâme et le ciel, d'où descendent les âmes et par où elles remontent. C'est là qu'elles sont unies par les Daïmônsaux corps matériets, mais c'est de là également qu'elles prennent leur essor vers les sphères supérieures. Les Eumolpides^ par leur origine et leurs fonctions dans les Mystères, sont placés en quelque sorte sur cette limite du ciel et de la terre, médiateurs et initiateurs naturels. Ils sont en même temps, comme le dit leur nom, des chantres habiles qui, du fond de cet abîme de misères, chantent les délices du céleste séjour et les moyens d'en retrouver la roule ^ . »
Les Petits Mystères^ qui avaient lieu au printemps, les Grands Mystèi^es^ plus solennels et plus importants, qu'on célébrait en automne^ ne consistaient pas seulement en reprise nia lions dramatiques. Le drame sacré en formait, il est vrai, la partie centrale et capitale. Mais il y avait on outre des prières, des cérémonies, des cnseign*'ments* C'était à la fois un culte religieux, une révélation philosophique et une sorte de voyage dans l'autre monde, une initiation par la vision, la parole et l'effort de la volonté. Les spectateurs y devenaient acteurs. Fractions humaines du drame divin, ils y entraient graduellement et finissaient par y prendre part. Les rôles principaux étaient joués par les
* Creuzcr, Symbolique, traduite par Guignîaut-
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prêtres et les prêtresses de la famille des Eumolpides. Nul autre n'ayait le droit d'usurper ces hautes fonctions et, pour les remplir dignement, des preseriptions séyères leur étaient imposées. On exigeait de Thiérophante la (^steté absolue. Les Eumolpides représentaient dams cette action les dieux, c'est-à-dire les puissances cosmogoniques. Les spectateurs néophytes y entraient avec leur personnalité réelle de eitoyens d'Athènes ou de Grecs et la reprenaient à la sortie. Mais ils étaient appelés à conquérir dans le drame sacré une autre personnalité, plus intime et plus haute 2elle qui avait pris part à la vie universelle et divine, ressouvenir et pressentiment d'une existence antérieure et future.
Voici la liste de ces personnages avec leur sens secret, qui se dévoilait peu à peu aux mystes participants.
ZEUS, LE DÉMIURGE, souverain créateur de Ihinivers, représenté par l'hiérophante» chel de la familU d«s Eumolpkles et grand prêtre d'Eleusis.
DÈMÈTÈR, l'Intelligence divine et la Lumière céleste, représentée par l'Hiérophantis, femme du grand prêtre.
DIONYSOS, fils de Zeus et de Dèmètèr, le Verbe ou TEsprit divin en travail dans l'univers.
PERSÉPHONE, fille de Zeus et de Dèmétér, l'Ame typique ou l'Humanité collective.
PLUTON, le dieu du monde inférieur ou de la matière épaisse.
LA TRIPLE HÉCATE, déesse de la Lune, Génie des mutatt^As et des métamorphoses, symbolisant aussi les trois régions que l'âme doit traverser pour s'incarner ou pour retourner à sa source'
LA GRÈCE HÉROÏQUE ET SACRÉE 24 î
LE I>Al>OUQUE ou PORTE-FLAMBEAD, aMimilé au Soleil, ius* trument du Démiurge, son opérateur inagiqQe.
L'HIÉROCÉRYX ou HÉRAUT SAiIRÈ, asâimiié à Hermès, Génie intermédiaire entre les homu^es et les dieiix^ tnterprÈte des Mystères.
MÉTANIRE, veuve de Réléos, roi d Éleusii.
TRIPTOLÈME, son fils, }eune éphèbe.
PHAÏNO I
RHODOPE ( filles de Métanire ^
RALLIRHOË )
MONSTRES et FANTOMES, LARVES et LÉMURES du gouffrç d'Hécate.
CHOEURS DE BIENHEUREUX, dans [a luiiiiùre de Dèmètèr.
LES MYSTES, spectateurs participants aux M^^stères, &mâi individuelles à la recherche de la vérité.
Le 15 du mois BoédromioB ou de septembre»
rArchonte-roi proclamait au Pœcile d'Athènes, en présence du peuple, l'ouverture des Eleusînies. Pendant les neuf jours que durait la fôte, toute guerre devait cesser en Grèce et les affaires restaient suspendues dans Athènes, Eu môme temps, le héraut sacré venu d'Eleusis prononçait la malédiction contre les profanateurs des Mystères. Le lendemain, les mystes, qui avaient tenu une vigile à l'Éleusinion de T Acropole et re^u les instructions de leurs guides, se réunissaient au Céramique pour se rendre à Eleusis. On voyait alors des files de jeunes gens en robes de lin et couronnés de
1 Tous ces personnages se trouvt^nt dans IHifinne homérique é Dèmètèr, sauf Dionysos introduit pius tard à Eleusis »ous le nom de lackos.
myrte s'engager dans la Voie Sacrée. Après avoir traversé la plaine du Géphise, on atteignait le col de Daphnis, tapissé d'un bois de pins et de cyprès, site ravissant qui aujourd'hui encore a conservé son charme agreste. Cette forêt transparente et parfumée semble un asile de nymphes et d'hamadryades. A ses pieds, sourit l'Attique noblement encadrée entre le Parnès et l'Hymette. La citadelle de Pallas se dressait alors, au milieu de la plaine, comme une divinité avec ses temples peints et ses bronzes étincelants. Les blanches maisons d'Athènes étagées sur ses flancs semblaient une troupe de cygnes serrés autour d'une roche sacrée. En descendant la ravine par le versant opposé du col de Daphnis, les mystes passaient à côté du petit temple d'Aphrodite, dont les murs sont encore debout avec leurs niches pour les ex-voto. Là, lesoflFrandes nombreuses déposées sous les colonnes ioniennes du péristyle, les couronnes de roses, les vases de parfums, les petits Érôs d'ivoire, aux ailes d'or, leur rappelaient les vœux insensés et les désirs dévorants, qui font de la vie de l'homme un tissu de soucis éternels. Mais déjà une plage plus tranquille les appelait dans sa paix élyséenne. Car, au bout du vallon creux, la baie d'Eleusis apparaissait comme un triangle de saphir, borné par l'île de Salamine qui brille au soleil du matin en reflets d'améthyste.
La route, longeant des roches grises, descendait
dans la plaine de Thrias qui embrasse le golfe en demi-lune. A l'autre extrémité, on apercevait la ville d'Eleusis assise sur une colline et couronnée de ses temples. Elle était alors très peuplée et les riches Athéniens y avaient leurs villas. Cependant elle contrastait avec Athènes par son aspect sérieux. Les quatre édifices principaux qui composaient le sanctuaire, les temples d'Hécate, de Pluton et de Dèmètèr avec la grande salle carrée nommée salle d'initiation {[k\j(r:f,%bq <ty)xoç) étaient tous construits en marbre noir d'Eleusis, ce qui leur donnait un aspect sévère et presque funèbre *. Ces temples étaient reliés entre eux par des couloirs entièrement fermés. Des massifs de cyprès, de sycomores et de lauriers roses les entouraient. La Voie Sacrée j bordée de mausolées et de cénotaphes, aboutissait à ces gigantesques sarcophages. Quand le soleil couchant dorait leurs sombres colonnades, on eût dit vraiment l'entrée du royaume infernal où Pluton avait entraîné Perséphone. Une tristesse majestueuse, une sérénité hautaine enveloppait le sanctuaire des Eumolpides.
Les mystes se demandaient avec une secrète inquiétude ce qu'il leur réservait. Mais ces pre-
> Lc8 ruines déblayées ont découvert le plan des édifices. La salle d'initiation, taillée dans le roc, est admirablement conservée,
Iavec les gradins pour les spectateurs sur les quatre côtés et les bases de ses 42 colonnes. Mais des temples mômes il ne reste r rien. Alaric, qui avait respecté le Parthénon, rasa entièrement i Eleusis sur l'instigation des moines.
mières journées étaient toutes de préparation et de purification. Près des deux lacs salés, appelés la mer des mystes^ on se livrait à des ablutions en invoquant Dèmètèr et Kora, la Mère et la Vierge divine, qui régnaient en ces Keux. Mais une cérémonie importante d'initiation occupait Taprèsmidi de ce jour d'arrivée. C'était le parement du Ht nuptial de Perséphone. Les néophytes se souvenaient qu'au printemps, à la célébration des petits mystères d'Agr», ils avaient vu représenter l'enlèvement de Perséphone par Plu ton. Alors déjà FHîérocéryx avait jeté par ses paroles un trait de lumière sur le sens mystique de la légende sacrée. Cette fois-ci les mystes entraient par groupes dans un petit temple adjacent des grands bâtiments d'Eleusis.
Au fond de la chapelle, on voyait un lit d'ivoire recouvert d'une toison teinte en pourpre et d'un voile transparent d*hyacinthe, brodé de figures de Grâces et d'Amours. Ce lit se trouvait dans une véritable niche de verdure, un bosquet de lierre épais entrelacé de roses. D'un côté du lit, il y avait la statue en marbre d'un Érôs adolescent et ailé, élevant au ciel sa torche allumée. De l'autre côté, on voyait une statue d'Antérôs sans ailes, la tête baissée, l'air triste, sa torche éteiotei contre terre. On eût dit un Génie en méditatioa près d'un sépulcre. Ce Génie pensif, ce liefiM sombre donnait au lit nuptial quelque chose de
funèbre malgré Téclat des riches étoffes etjle sourire des roses parfamées.
L*Hiérocéryx disait : « C'est ici le lit dressé pour Timmortelle Perséphone — et c'est celui dont vous êtes nés. Car, sachez-le, lorsque deux époux s'unissent dans Tamour sacré et que l'épouse a conçu, une âme descend du ciel attirée par Érôs. Inquiète et troublée, elle voltige autour de la mère amoureuse. Hécate l'a revêtue d'un corps subtil, avant qu'elle ne descende au royaume terrestre de Dèmètèr. Elle se souvient encore de l'im* mense empyrée comme dNin songe confus. La terre l'enchaîne déjà, et, pendant neuf mois, la lune va l'envelopper de ses cercles magiques et la lier à sa mère terrestre. Enfin, par le pouvoir d'Antérôs, un sommeil de mort l'accable et la plonge dans le corps de l'enfant nouveau-né. Elle a tout oublié. — mystes, soyez attentifs aux mystères, par eux seuls vous vous souviendrez. »
Un chœur de jeunes filles venait déposer aux pieds d'Érôs des corbeilles d'argent pleines de figues. Elles disaient : « Au nom d'Érôs, soyez heureux, jeunes époux! » Des jeunes gens, vêtus de noir, entraient par la porte opposée et déposaient aux pieds d'Antérôs des vases funéraires en terre cuite. « Divine Psyché, qui va venir au nom des morts, que tes compagnons célestes te protègent ! » Puis on semait des branches de cyprès et des nar* cisses sur la couche. En sortant les mystes répon-
daient à ceux qui allaient entrer après eux en mettant un doigt sur leur bouche et en murmurant: « Je me suis glissé dans le lit nuptiale » Ce spectacle singulier, cette cérémonie silencieuse semblait soulever avec précaution un coin f du voile épais qui recouvre l'énigme profond de la génération. Les néophytes commençaient à comprendre que l'histoire de Perséphone était leur propre histoire passée, présente et future, histoire intime, redoutable et sainte, que la vie de tous les jours leur cachait de sa lourde toile et de son fracas bruyant. Des enseignements, des purifications, des sacrifices occupaient la troisième et la quatrième journée. Le cinquième jour, les mystes se rendaient deux à deux et en silence à Eleusis avec des torches allumées. Ils étaient reçus à l'entrée du sanctuaire par l'Eumolpide porte-flambeau qui les conduisait au temple d'Hécate. Des guirlandes de cyprès festonnaient sa façade en deuil. A Tin-
1 Cette formule, donnée par plusieurs auteurs anciens et reproduite par tous les modernes qui ont écrit sur les mystères, est ici expliquée pour la première fois dans son sens initiatique. Elle signifiait Tincamation des âmes. Les Pères de 1 ICglise lui ont attribué un caractère erotique et voluptueux, ainsi qu'au double mariage sacré de Zeus et de Dèmètèr, de Dionysos et de Perséphone Çuipé^ Ya(Aos) qui formait le quatrième acte du drame d*£leusis. Rien n*est plus inexact. Ces cérémonies et ces représentations avaient, au contraire, un caractère profondément chaste et hautement religieux. Leur but était de montrer ce qu'il y a de grave et de saint dans l'acte le plus mystérieux de la vie: la génération, de dévoiler les puissances qui y président dans rinvisible, de l'autre côté du grand voile d'Isis, qui est l'endroit de la Nature.
térieur tout était disposé pour un spectacle. Le drame sacré commençait.
Lorsqu'un architecte essaye de restaurer un sanctuaire, il se conforme scrupuleusement au plan des ruines et aux fragments retrouvés, mais, pour repeupler les temples de leurs statues et parer les frontons de leurs vives couleurs, il est forcé de faire appel à son imagination.
C'est ici une tentative du même ordre. La marche du drame d'Eleusis ressort de l'idée orphique et des témoignages de toute la Grèce; mais les caractères, les sentiments et les passions des hommes engagés dans la divine tragédie flottent pour nous dans le vague, comme l'ornementation sculpturale et la polychromie des temples.
J'ai donc tenté de faire revivre le drame sacré des Grecs dans le style tragique et sur le mode éleusinien. Si, Tayant osé, j'ai commis quelque faute, j'en demande pardoa aux ombres des poètes antiques, dont j'aurais voulu suivre — de loin — les traces glorieuses*