‹ Sanctuaires d'Orient Egypte, Grèce, Palestine: Égypte, Greec, PalestineChapitre 33 sur 46 · IP · texte numérisé non relu

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Là grècb Héroïque et sacrée 279

TRIPTOLÈME Arrête, Perséphone. Ne bois pas cette coupo et souviens-toi de ta mère !

PERSÉPHONE (interdite et comme sortant d'un mauYdiB songe) Qui es-tu mortel, plus hardi que les dieux ?

TRIPTOLÈME Un fils de roi, Triptolème, le laboureur dÉleusis, le nourrisson et l'initié de Dèmètèr, qui a méprisé une couronne pour venir te chercher ici.

PERSÉPHONE éphèbe vierge et sans peur, ta vue seule me fait sortir d'un songe affreux. En te regardant, il me semble que je revois la terre printanière et Timmense Ouranos et ma Mère divine et Lui aussi, TÉ poux sacré depuis si longtemps perdu... et oublié ! Comme une source qui recommence à couler, les voix célcslus murmurent dans mon cœur.

Alors... monte sur ce char... et suis-moi I

PERSÉPHONE Hélas, ce n'est pas toi qui peux briser pour moi les portes de ce royaume ! Un homme n'y suffit pas. Un dieu seul pourrait m'arracher à un dieu. Celui qui se mouvait jadis avec moi dans le sein de ma mère et quo les Titans ont déchiré... Celui qui vit toujours dans la pensée ineffable de Zeus... Celui-là seul pourrait me délivrer... C'est toi que j'invoque, Dionysos! Dionysos!

(Elle jette la coupe de Pluton.)

PLUTON Mort à Triptolème ! 11 m'appartient. L'Enfer le retiendra !

(Nouveau coup de tonnerre. Pluton, Perséphonet Hécate et Triptolème disparaissent.)

Aussitôt une nuit épaisse enveloppait les mystes. Des mains les saisissaient et les entraînaient à travers l'obscurité. Puis, comme des éclairs intenses, des visions effrayantes déchiraient les ténèbres. Les uns apercevaient Sisyphe écrasé sous un roc, les autres Ixion broyé sous sa roue. On voyait des hommes terrassés par de monstrueux serpents enroulés à leurs corps ou enlisés dans un marais. Et une voix criait : « Te voici dans le gouffre d'Hécate. Ici les passions que tuas créées sont des êtres vivants. La bête que tu as nourrie te choisit pour sa proie. Ambitieux et cruels, luxurieux, hypocrites et méchants, défendez-vous contre votre progéniture ! » Et des larves hideuses apparaissaient, disparaissaient, barrant le passage. Avançait-on ? Reculait-on ? On n'en savait rien. C'était autour des mystes tâtonnants, éperdus, un sifflement ininterrompu de vent mêlé de cris et de plaintes. On n'était plus dans un temple, mais dans un Érèbe illimité, âemé de lueurs blafardes. « L'âme, au moment de la mort, dit Plutarque, éprouve la même impression que ceux qui sont initiés aux grands mystères. Ce sont d'abord des courses au hasard, de pénibles détours, des marches inquiétantes et sans terme à travers les ténèbres. Puis, avant la fin, la frayeur est au comble; le frisson, le tremblement, la sueur froide, l'épouvante*. »

* Plutarque, Fragments, tome V, p. 9, édition Didot.

Là GRÈCE HÊROTQUE ET SACRÉE 281

Tout à coup, il se faisait dans le lointain un halo de lumière, trouble d'abord, ensuite plus distinct, rond et jaune comme la pleine lune qui se lève. La voix du hiérocéryx invisible disait ; « Voici la porte du salut, mais prenez garde à Tonde stygienne ! » Alors, comme un nuage phosphorescent qui s'évapore d'un abime, on voyait émerger là-bas un essaim d'ombres flottantes qui d'un suprême effort semblait s'arracher au gouffre du Tartare, attirées par la porte lumineuse. Éplorées elles clamaient : « Hécate, laissenous sortir du cercle d'épouvante ! » Mais aussitôt un nuage noir et compact, où l'on distinguait des formes démoniaques, venait voiler à demi le disque lunaire. Ces larves noires chuchotaient : « Nous sommes vos pensées mauvaises ; vous nous avez donné la vie. Dans le gouffre d'Hécate, nous sommes des démons. Entre vous et la porte de lumière nous tissons un voile impénétrable. Il faut uDus détruire ou nous vous détruirons ! » Et devant Tessaim grandissant des larves, les pâles ombres se rabattaient dans le gouflVe avec des gémissements et des cris de rage *.

Mais tout à coup la porte ronde de lumière se

1 Pour les phases diverses que Tâme traverse après la mort selon les traditions ésotériques concordantes de l'Egypte, de la Grèce et de la Kabbale, voir le très savant et remarqnuble Jivre de M. Stanislas de Guaita: le Serpent delà Genèse (librairie Gbamuel), tome II, au chapitre yi, la Mort et ses arcanes. Cet oavrag d'une vaste érudition, conçu par un penseur, est écrit par un artiste.

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rapprochait. Les mystes apercevaient à sa gauche une belle femme vêtue de noir, au sourire séduisant, debout sous un cyprès blanc, au bord d'une source. Cette femme, qui avait la figure d'Hécate, puisait de Teau dans la source et disait aux mystes: « Buvez, âmes plaintives, et vous retrouverez la vie. » Le héraut ajoutait : « Gardez-vous de boire à eette source, si vous voulez gagner le séjour des héros et des dieux. Une seule gorgée de l'aveugle désir, et vous rentrerez au cercle d'en bas, dans ue corps obscur, et vous souffrirez à nouveau les maux de l'Enfer. Regardez plutôt à droite. » Du côté droit de la porte de lumière, les mystes apercevaient deux hommes d'aspect noble, vêtus de blanc et couronnés de myrte. Ils se tenaient debout, sous un laurier, près d'une source claire argentée. « Qui es-tu? » disait l'un des gardiens au premier des mystes. Celui-ci répondait au nom des autres en prononçant les paroles soufflées par l'hiérocéryx: a Je suis Penfant de la terre et du ciel étoile ; mais mon origine est céleste. Et qui êtes- vous, gardiens de la source limpide ? — Nous sommes les envoyés de la famille céleste et nous venons te chercher au gouffre d'Hécate. Voici la source divine qui coule du lac de Mémoire. Bois sans retard de l'onde fraîche et tu te souviendras*. ^

1 Formules des rituels des morts, gravées sur des lamelles d'i>?, trouvées dans les tombeaux de Sicile et d'Italie. Voir Foucait, Recherches sur Eleusis» Le double chemin de la réincarnation et de la vie céleste est figuré dans le Livre des Morts égyptiens par

.miL.

Les mystes buvaient à la coupe d'eau fraîche et passaient la porte. Aussitôt ils se trouvaient au grand air, sur une prairie semée de bosquets de myrte. Des couples ravis s'y promenaient dans une douce lumière. Des sons de flûte et de lyre s'échappaient du temple de Dèmètèr et semblaient tisser les pas et les gestes des beaux groupes d'adolescents et de jeunes filles se mouvant derrière les arbres, en troupes amies, en rondes gracieuses. Des mots s'égrenaient dans l'air comme un mélodieux murmure, mais on n'en saisissait que des fragments épars. Elles disaient, ces âmes légères: « L'herbe est jonchée de roses, des fleurs humides luisent sous nos pas. Vains souvenirs de la terre, effeuillez- vous aux ondes du Léthé ! Mais vous, venez, hôtes novices, venez cueillir des roses de lumière dans une chevelure sombre et savourer le grand souvenir dans des yeux saturés d'immortel amour I... Remonte, Perséphone!... Reviens, Dionysos! » Apparitions ravissantes mais fugitives, vois ineffables mais presque irréelles. Les groupes avaient disparu. Les mystes touchaient au péristyle d'un grand temple, où les attendait le Dadouquc ou Porte-Flambeau d'Eleusis. « Vous voici parvenus au seuil de Dèmètèr, leur disait-iL Mais aujourd'hui il ne vous sera permis que de contempler

le mauvais pilote et le bon pilote. Le mauvais pilote a la tPte retournée vers la poupe de sa barque ; le bon pilote regurde droit devant lui, vers la proue.

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un instant Timage de la Déesse. Dans trois jours, vous entrerez dans sa lumière, après avoir assisté au retour de Perséphone. » Et, par la porte ouverte, les mystes admiraient, dans le temple brillant de candélabres, la statue colossale de Dèmètèr en or et en ivoire, debout au fond de la cella, dans toute sa majesté, appuyée sur son sceptre, muette, mais parlante avec ses yeux bleus de pierres précieuses. C'est elle, eût-on dit, qui avait créé pour un instant toute celte magie élyséenne. Et, malgré cela, elle semblait attendre dans un silence redoutable.

Les trois jours suivants étaient consacrés à des Jeux gymniques et à des représentations théâtrales, où l'on commémorait les héros de la légende titanesqiie et argonautique : Hercule, Jason, Persée, Promélhée, etc.. personnages dans lesquels les Eumolpides reconnaissaient des manifestations diverses du Dionysos mystique. Le neuvième jour des fêtes, avait lieu la procession d^lackos. On portait solennellement d'Athènes à Eleusis la statue d'un dieu enfant, couronné de lierre. On l'avait nommé lackospour qu'on ne pût le confondre avec le Bacchus populaire, ce qui Teût exposé à des

profanations. Pour les initiés, il symbolisait le second Dionysos. Sa renaissance mystérieuse e^ son revoir avec Perséphone constituaient le dernier acte du drame sacré d'Eleusis. Les mystes y assistaient pendant Isl seconde nuit sainte, au temple de Dèmètèr.

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