‹ Sanctuaires d'Orient Egypte, Grèce, Palestine: Égypte, Greec, PalestineChapitre 43 sur 46 · VERS LE JOURDAIN. — PRINTEMPS AU DÉSERT · texte numérisé non relu

VERS LE JOURDAIN. — PRINTEMPS AU DÉSERT

La vallée du Jourdain est le berceau des prophètes. Allons-y. J'ai la nostalgie de leur voix après celle des sacerdoces et de Thistoire.

C'est le matin de bonne heure. Un beau ciel clair traversé de flocons blancs, un vrai ciel de mars, étend sur la sombre cité son frais pavillon aux couleurs du printemps. Devant la porte du couvent, se forme notre modeste caravane^ composée du drogman Morkos, du frère Luc, d*un Bédouin armé, et de moi. Le frère Luc est le franciscain du couvent qui m'a servi de guide à Jérusalem. C'est un Belge d'une trentaine d'années^ vigoureux et blond, une tôte d'apôtre avec de bons yeux bleus et un sourire avenant répandu sur tout son visage. Il n'a eu qu'un rêve depuis son enfance : vivre à Jérusalem. Il l'a réalisé et se trouve partaitement heureux. Ame blanche et sans tache^

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qui a fait de la Terre Sainte son paradis. Le Bédouin armé est Tescorte obligatoire de tous les voyages du côté du Jourdain. Le gouvernement turc l'accorde aux étrangers contre une taxe modique, et sa protection est utile diins ces parages où la juridiction de la Porte ne règne guère que nominalement. Les cheiks respectent l'étranger qui voyage sous la garde d'un des leurs. Notre Bédouin, en pantalon flottant, sa chemise bleue serrée d'une ceinture de cuir, son long fusil en bandoulière, est un maigre enfant du désert, au visage de bronze, aux yeux d'épervier. Peu sociable, ne se mêlant jamais à notre troupe, il est toujours en avant à caracoler sur son petit cheval noir et nerveux.

Je cause volontiers avec le frère Luc, très ferré sur la Bible et la topographie de Jérusalem. Dès les premiers jours, j'avais ressenti pour lui une sympathie toute spontanée, et je suppose qu'elle est réciproque. Nous ne l'exprimons pas, mais elle est d'autant plus exquise, et nous causons en liberté sur mille choses, comme de vieux amis des pays de la brume et du rêve qui se retrouveraient dans les montagnes sévères de la Terre Sainte. Nous ne communions pas seulement dans la flore de la Palestine, dans les épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament, mais dans quelque chose de plus intime que nos pensées et nos croyances et qu'on pourrait appeler nos aspirations secrètes.

Sa foi est franche et naïve. C'est une âme qui aime, qui pressent et qui espère — et cela vaut mieux que tout.

Montés sur de bons chevaux arabes et précédés du Bédouin, nous sortons par la porte de Jaffa et nous contournons les murs de la ville. J'admire la superbe porte de Damas par laquelle Jérusalem présente au nord sa face sarrasine, puis, à Tangle tournant, le mur énorme qui surplombe le ravin de Gethsémani et par lequel Jérusalem oppose au levant sa face judaïque. Nous passons au bas du cimetière musulman, si pittoresquement accroché avec ses cippes et ses kiosques blancs, au pied de l'énorme muraille, sur l'escarpement de la colline. Ces morts semblent vouloir barricader, jusqu'au jour du Jugement, la porte Dorée, murée depuis des siècles, par où Jésus monta si souvent au Temple, lorsqu'il venait de Béthanie ou du mont des Oliviers. Nous traversons à la hâte la lugubre vallée de Josaphat, où les innombrables tombes juives parsèment l'herbe à perte de vue de leurs pierres grises.

Laissant derrière nous la Ville sainte, nos chevaux gagnent au galop un haut plateau d'oii la vue s'étend sur les montagnes environnantes. A nos pieds, un fouillis de cimes chauves et de vallées tortueuses ; plus loin, la grande ligne horizontale de Moab ; entre les deux, on pressent la vallée du Jourdain profonde et large, mais on ne la

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voit pas encore. Autour de nous, la lande pierreuse, couverte de romarin et brillante de rosée. Nos chevaux, qui flairent les arômes du désert, reniflent auvent du largeet hennissent... Et Ton est envahi tout à coup par une sensation inconnue en Europe; on hume à longs effluves la liberté sauvage, illimitée, du Bédouin à cheval, sans gîte, mais qui possède le monde du regard.

Au petit pas, nous descendons vers Béthanie, suspendue au versant méridional des monts de Judée. Le village de Marthe et de Marie, asile préféré de Jésus, se compose aujourd'hui d'une tren taine de maisons délabrées dont quelques-unes servent de repaires à des laboureurs arabes. Du milieu de ces ruines, les amandiers en fleurs élèvent leurs touffes rosées. Cette ligne horizontale des montagnes de Moab, cette longue ligne implacable qui ferme l'horizon, Jésus dut la fixer souvent par la fenêtre ouverte, lorsque Marie l'écoutait, assise à ses pieds, le regard perdu dans ses yeux, l'âme abîmée dans sa parole.

Maintenant nous descendons par des ravines de silex à la fontaine des apôtres, et nous suivons le fond d'une vallée interminable. Mais nous revoici sur un haut plateau bossue de la montagne, et nous rencontrons trois cheiks arabes d'au-delà le Jourdain. Ils ont grand air. Longue robe écarlate serrée autour des reins, sabre recourbé à la ceinture. Sur le dos, pendant en plis magnifiques,

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une abaya noire ou rayée de brun et de blanc. Sur la tête, la coiffure classique du désert, si pittoresque et si commode, la kouffièb blanche, retenue par une grosse corde en poil de chameau. Ils vont à Jérusalem pour des achats ou pour traiter d'affaires avec le wali. Ils nous croisent au pas, silencieux et fiers, sur leurs chevaux de race, aux jambes fines, dont les muscles souples frémissent au soleil, sous le poil luisant.

Et, tout aussitôt, formant un contraste frap' pant avec ces monarques bédouins, une Iris Le troupe de piétons déguenillés nous rejoint. Us marchent à la file, par petits groupes, une cln<^ quantaine d'hommes et de femmes. Ce sont des pèlerins russes. Viennent-ils des steppes de l'Ukraine, des confins de l'Asie ou de la Baltique ? Je ne sais. Mais ils ont l'air d'avoir marché depuis des mois, les pauvres moujiks vêtus de noir. Tous les ans, des services spéciaux de navires russes les apportent par la mer Noire h Jafifa. De là, ils traversent toute la Pale^iiue k pied, hébergés gratis dans les couvents giecs* De pâles visages fatigués, aux traits rustiques et délicats, empreints de la profonde mélancolie slave. Des femmes boiteuses appuyées sur leurs gros parapluies de laine trouée ; des hommes grisonnants en touloupes et en casquettes fourrées, avec des médailles militaires, héros obscurs des i;uerre3 du Caucase ou des Balkans. Dans leur eKiâienca

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besogneuse, enfouie en la glèbe natale, la Terre Sainte est pour eux quelque chose comme le paradis terrestre et un gage de la vie céleste. Ils ont voulu la voir avant de mourir et sont venus, du fond de leurs neiges et de leurs forêts, avides de contempler les cryptes dorées de Bethléem et les icônes du Saint-Sépulcre. Et ils vont, ils vont d'un pas machinal et pressé, à la fois las et fiévreux, le dos courbé, les yeux fixes. Ils ont passé entre nos chevaux sans regarder ni à droite, ni à gauche, sans même nous apercevoir. Us vont, ils vont toujours, perdus dans leur songe. Déjà, ils nous dépassent et dévalent dans un ravin. Ils iront ainsi par toute la Palestine, jusqu'à Nazareth et au Carmel. Plusieurs mourront en route, d'autres s'enliseront dans la plaine d'Esdrelon, changée en marécage par la saison des pluies... Mais qu'importe ? Us auront suivi leur rêve !

Après une sieste de deux heures au khan El- Akmar, nous chevauchons quelque temps encore sur la hauteur. On heurte les restes d'un donjon féodal construit par les Croisés; au fond d'un abîme, on découvre la coupole d'un couvent grec, pareille à un turban blanc. Le paysage, composé de gouffres à pic, de cirques rocheux et de montagnes effondrées, est d'une sévérité dantesque. Enfin la route descend en lacets les derniers contreforts des monts de Judée, entre des pitons chauves à grands plis sourcilleux, avec des taches

de mousse verte sur leurs crevasses noires. Les rochers surplombants du Ouadi-el-Kerl, échancrés en niches par le haut, forment des pendenlifs en stalactites pareils à ceux des mosquées arabes- Et la vallée du Jourdain s'ouvre enfin dans toute sa largeur, immense, onduleuse, avec ses marécages, ses champs de pierre, ses oasis de buissons, et là-bas, très loin, aux pieds de Ténorme chaîne de Moab, le fleuve caché dans une épaisse bande de verdure. A la distance d'une lieue, on aperçoit quelques maisons blanches, l'hospice russe de couleur rose et un campement de Bédouins en terre brune, cuite au soleil. Voilà le Jéricho actuel.

Au pied de la montagne, une eau cristalline jaillit d'un bassin de calcaire gris. Deux Bédouins armés de longs fusils y veillent. C'est la fontaine d'Elisée. Nos chevaux ont flairé avec inquiétude cette eau presque chaude. Nous sommes ici sur un terrain volcanique et à quatre cents mètres audessous du niveau de la mer. Une chaleur lourde et presque tropicale a succédé à la fraîcheur des cimes judéennes. En quittant la tiède fontaine d'Elisée, on s'engage dans un sentier qui ser^ pente en longs méandres vers Jéricho, à travers une mer de libre verdure.

Et soudain, on entre comme par magie jdans un paradis biblique, dans un jardin sauvage où respirent la pureté et la joie édéniquos.

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De vastes champs de fleurs émaillent Fherbe foisonnante, en bouquets drus, en gerbes épanouies. Les marguerites jaunes succèdent aux marguerites blanches. De frêles corolles rosées à quatre pétales alternent avec les larges anémones rouges et les calices d'or en gueules de loup. Et cette flore merveilleuse, opulente, parfumée, se prolonge en guérets infinis ; elle borde le chemin, elle ourle le torrent d'Elisée, elle étend jusque sous les buissons d'épines et les petits sycomores ses tapis d'or, de pourpre et de neige. On ne voit pas Teau, mais on Tentend sourdre parfois et partout on sent sa présence souterraine. La vie palpite sous le sol. Parfois, au pas de nos chevaux, des bandes d'alouettes s'échappent de ces gerbes de fleurs. Fauves étincelles, qui s'essorent et retombent avec de petits cris dans cette mer de verdure efflorescente, comme si elles ne pouvaient se détacher du sein amoureux de la terre^ trop douce, trop embaumée et plus belle que le ciel. Une odeur de miel flotte dans l'air, et des essaims d'abeilles se lèvent en bourdonnant de tous ces calices pour s'y replonger encore. Des herbes et des fleurs, des oiseaux, des abeilles se dégage une mélodie exquise et merveilleuse, un hymne d'amour qui semble murmurer : « Printemps du désert... Éden ! Éden 1 Joie première et sans mélange ! Paix et volupté de l'innocence ! »

Nous sommes descendus à point dans la vallée

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du Jourdain. Car ils sont courts, les printemps de Jéricho. Morkos me dit que cette flore hâtive de mars ne dure qu'une semaine ou deux. Dans quinze jours toutes ces fleurs seront flétries, ces herbes brûlées par les feux plombants du ciel, et la prairie enchantée de Jéricho ne sera plus qif un désert bruni de ronces et d'épines. Hâtez- vous de fleurir, ô rouges anémones, fleurs de la Passion, et vous, marguerites d'or, pareilles au soleil du divin Amour ! Aimez et couvez, avant de chcinter^ ardentes alouettes ! Bientôt l'azur sans bornes vous appellera ; mais les nids sont plus doux que l'azur !

Une fois encore nous traversons le clair ruis* seau, coulant à pleins bords, qui vient de la fontaine d'Elisée, et nous voici à J^éricho. De jeunes forêts d'orangers chargés de fruits, des b^inaaiers avec leurs régimes pendant en grappes serrées sous les hautes palmes ondoyantes, des figuiers trapus, de sveltes dattiers. Cette plantureusi* vtigetation témoigne de la fécondité de ce sol lorsqu il est cultivé et rappelle l'ancienne richesse du pays de Chanaan, aujourd'hui si désolé. Dans les litres des Juges et des Rois^ il est question souvent d'un j ancien d'Israël « assis sous sa vigne »^ et l'on imagine quelque treille en forme de toit. Il faut venir à Jéricho pour comprendre qu'il is^'ii/ti de véritables arbres. On y voit des ceps de vigne, gros comme de forts platanes, étendre horizonta-

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lement leurs branches nues et noueuses, impatientes de pousser des pampres sous Tafflux de la sève qui déborde en larmes vivaces de leurs sarments coupés.

Je suis descendu à Favenante hôtellerie des étrangers qui se dresse comme une tour blanche à volets verts au-dessus . des rares masures de la libre oasis. Morkos et le Bédouin se sont retirés dans le bâtiment des guides. Au rez-de-chaussée, dans une salle étroite et haute, un repas frugal est servi pour le frère Luc et pour moi, sur la nappe d'une blancheur immaculée, qui n'a d'autre ornement que des chardons argentés du désert, des marbres d'Engaddi et un grand bouquet d'anémones rouges. Tout en rompant le pain, le frère Luc me parle d'Élie et d'Elisée, avec une humilité et une grâce charmantes, comme de compagnons quittés hier. Et ce calme repas dans la fraîcheur du soir, après la journée brûlante et la longue chevauchée, me semble d'une douceur évangélique.

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