NUIT A JÉRICHO. — LA VOIX DES PROPHÈTES
Il fait nuit. Je rêve seul accoudé au balcon do la véranda qui attient à la plus haute chambre de l'hôtel. On est placé là comme sur une tour de garde et Ton domine de ce belvédère la plaine jordanienne, qui s'étend de toute sa largeur entre Moab et Juda, de la mer Morte aux monts de Samarie.
Il y a quelques heures, j'assistais à la merveille du printemps au désert, à l'enchantement édénique des fleurs et des oiseaux sous le soleil de Ghanaan. Maintenant c'est une autre magie qui commence. La pleine lune, d'un éclat doré, monte dans un ciel de velours violet. La terre chaude, baignée d'une tiède clarté, se recouvre d'une vapeur rose et transparente jusqu'aux dunes du Jourdain. Les gorges de Juda s'emplissent d'un noir opaque, mais la chaîne lointaine de Moab
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s'illumine, et l'immensité sauvage qui s'étend entre les deux semble s'animer d'une vie nouvelle sous la caresse des rayons lunaires. Et voici, dans le camp des Bédouins, dont les tentes noires ont (disparu dans la nuit, un chalumeau élève sa voix agreste ; un autre lui répond de plus loin, et le duo commence. Ils se poursuivent comme deux chevreaux. Bientôt le frémissement d'un tambourin de Bédouine y mêle son rythme sauvage. Et ce trille obstiné, sur quatre notes, évoque toute la vie pastorale — vieille de combien de mille ans ? — mais inchangée et jeune toujours en sa gaieté rustique.
A cette mélodie et devant ce tableau grandiose, je sens l'âme de la Palestine me parler enfin. La voix des prophètes se lève de leur berceau. Eu face, au-dessus des contreforts de Moab et de la mer Morte, se dresse le mont Nébo, d'où Moïse salua la terre promise. Dans ces ravins, là-bas, sont les cavernes perdues où se cachaient Élie et son disciple Elisée. Pendant huit siècles, des prophètes ont hanté ces montagnes pour que ne meure point l'œuvre de Moïse et que puisse naître — un Messie.
Que furent donc les prophètes hébreux et qu'estce que le prophétisme en Israël ? La question n'est pas oiseuse. De chaque solution diverse, que l'on donnera à ce problème, sortira une autre conception de l'homme et de l'humanité, de leur destinée
terrestre ou divine. Ma pensée, sur ce point, est fixée depuis longtemps ^ Mais devant la majesté de ce paysage, sous Téloquence austère de ces lieux, la question se pose à nouveau, plus grave, plus impérieuse — et la réponse intérieure arrive, elle aussi, plus profonde et plus décisive.
La faculté prophétique, si rare soit-elle, n'a pas été uniquement dévolue au peuple juif. Elle s'est rencontrée à diverses époques et chez toii^ les peuples, chez les ascètes de l'Inde védiquu, dans rÉgypte d'Hermès, comme aussi chez les (rrecs. Non seulement la Pythie de Delphes avait la iV> action spéciale de prédire l'avenir, mais encore il y avait au temple d'Apollon une classe spéciale de prêtres nommés prophètes. La Voliispade l'I'dda, les Druidesses celtiques furent des voyantes d'un ordre inférieur. Les scaldes Scandinaves *4 les bardes bretons des temps héroïques furent prophètes à leur manière. Malgré son intermittence, la faculté prophétique ou le don de prédire Tavenir, intimement lié à la voyance des choses cachées, est donc un phénomène universel comme le langage et la poésie. Mais c'est aussi un phénomène dont les manifestations varient à l'infini, presque toujours trouble et mêlé d'éléments hétérogènes. En Israël seulement le prophétisme nous apparaît à l'état d'institution dominante, avec une énergie,
1 Voir les chapitres sur Moïse et sur Jésus dans mes Orands initiés (1~ édition, 1889; 3- édition, 1893)
une grandeur et une constance qu'il n'a pas ailleurs. C'est qu'en Israël le prophétisme n'a pas seulement un but individuel ou national, mais une fin universelle. Providentiellement ce but concerne l'humanité entière. Us le savent bien, le premier et le dernier des prophètes, Moïse et le Christ, le Mage dompteur de la foudre et le fils de Dieu. Autrement comment auraient-ils trouvé la force, l'un de pétrir une nation, l'autre de mourir pour montrer le chemin du salut à tous les hommes? Si les prophètes intermédiaires l'oublient souvent, s'ils deviennent par moments des politiciens juifs, des fanatiques étroits, la vision souveraine de la Jérusalem céleste les hante quand même, et l'idée maîtresse du Dieu de toutes les nations vient les ressaisir comme un cavalier qui ressaute sur son cheval. Pour me servir d'une expression de Spinoza, malgré tout et dans l'ensemble, les prophètes ont toujours vu leur peuple sub specie œtemi^ « sous l'angle de l'Éternel ».
Il y a sur le prophétisme deux théories officielles, celle de l'Église et celle des soi-disant libres penseurs qui régnent en maîtres dans l'Université et par conséquent dans l'État moderne. D après l'Église, l'inspiration des prophètes est infaillible et absolue, une parole prononcée ou écrite en quelque sorte sous la dictée du Dieu unique et personnel. D'après les libres penseurs, il n y a point de mystère dans l'âme ni d'au-delà dans la nature
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visible. Le prophétisme n'est pour eux qu'un phénomène de la conscience morale. Les voix, les visions, les prédictions, les miracles apparents sont autant d'illusions, d'hallucinations, de figures poétiques ou de procédés charlatanesques. Quant aux respectables protestants, qui avec cette théorie se croient plus religieux que les autres, ce sont d'honnêtes athées ou des croyants honteux.
Ces deux théories sont également étroites et partiales, exclusives et insuffisantes pour expliquer les faits surprenants du prophétisme et son rôle dans l'histoire.
Il en est une troisième qui embrasse tous les phénomènes de la voyance prophétique du plus humble au plus sublime, du plus trouble au plus pur, dans une synthèse lumineuse : c'est la théorie ésotérique, fondée sur la tradition occulte et l'expérience comparée des grands mystiques de tous les temps.
D'après cette antique sagesse, le monde divin, origine et but de l'homme, existe ; mais il ne peut se manifester à l'humanité terrestre, à l'homme de chair et de sang, que par des intermédiaires et des traductions plus ou moins adéquates. Certes que rÉtemel parle à l'homme par la conscience morale qui est son support, sa preuve et sa contreépreuve. Mais il parle autrement encore. 11 est des vérités supérieures, des réalités transcendantes, que le monde divin ne peut transmettre à
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Thomme que par des interprètes plus o^ Daoins puissants, par des visions plus ou moins parfaites, adaptées aux peuples, aux individus et aux circonstances. Pareil! euj^nt, Fart humain ne peut traduire ce Divin que par des symboles. Car tout se tient et tout se ressemble de monde à. monde. Des êtres exceptionnels, hors pair, des géants, comme Moïse, Élie et le Christ, ont pu jeter dans le Divin un regard direct. Ces aigles de FEsprit ont pu fixer son Soleil en face. Mais ils n'ont pu nous dire ce qu'ils avaient vu ; seulement ils l'ont prouvé par leurs actes, ce qui vaut mieu^î^
» Il fwrait aussi mtéress€at que fécond d'appliquer au phénomène du prophétisme ce qu'ont dit de l'extase deux nobles phi' iosopbes grecs, qui furent les plus grands idéalistes de l'antiquité. Platon appelle l'extase ©sîa piavia ou folie divine^ qui vaut mieux que le bon sens médiocre. Cette folie appelle le Divin par lequel l'âme produit, comme en une copie resplendissante, ce qu'elle a vu dans son état de ravissement, alors qu'elle marchait à la suite de Dieu; et cette vue la remplit de joie et d'amour. La folie divine a quatre modes, selon Platon : l'inspiration prophétique, les mystères, la poésie et l'amour. L'homme ne participe pas à la folie divine comme être raisonnable, mais alors seulenaent que le sommeil lui ravit l'usage de la raison ou qu'il perd l'ompire sur lui-même par la maladie ou par une inspiration quelconque [Phèdre).
Plotin explique, dans le passage suivant, le plus haut phénomène, de l'extase : € Si quelqu'un n'arrive pas à, la conteBapla>tion de l'Un, il n'arrive pas à la vraie lumière qui éclaire toute l'âme. Il lui manque, en quelque sorte, le sentiment de rAn90ur, par lequel l'Amant se perd dans la Bien-aimée. L'Un n'e^télbigaé de personne, mais il n'est présent qu'à ceux qui sont capables et préparés à le recevoir, à le toucher, à l'embrasser par l'analogie et la parenté de la faculté qui leur vient de Lui. KL faut> en ua mot, que l'âme soit constituée comme elle l'était originairement en sortant de l'Un. Alors seulement elle peut Ife contempler comme il doit l'être conformément à sa nature. Ce qui con-
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H y a donc, dans les phéfiomtoes prophéticpies,. \me diTersité infinie, nmis aussi une giraéation e( une hiérarchie comme il y e» a dans tes êtres de la nature, dans les âmes, dans les^ esprits, dansr Tirnivers et juscpie dans tes forces de FÊtre unitemple et est contemplé n'est plus la raison, mais au-dessus de la raison. Car FobjlBtef le sujet ne sont plus deux et' Pâme rie le^ distingue plus. L'âme rCeH pkts elle^mêine^ elle dément ce qu'eUe contemple. Voilà; pourquoi cet état est quelque chose d'incompréhensible. Car comment faire comprendre oBjectivemenI? à riit autre la chose contemplée qui, à l'état d'extase, était identifiée^ avec nous {Enneades F/, livre IX, c. iv, vu et x).
Dante, parlant de son voyage céleste, dit admirablement : € La^ gloif e de Celui qui meut toute chose pénétre l'univers et resplen^ dit davantage dans une partie, moins dans une autre. J'fiii été" dan» le ciel, qui reçoit le plus de sa lumière;, et j'ai vu des choses telles que celui qui descend de là-haut ne sait ni ne peut les redire. Car notre intelligence, se rapprochant du but de ses désirsv Renfonce en de telles* pFofondeors que la mémoire ne peut revenir en arrière. »
La gloria di Celui, che tutto muove, Por l'univerBO pénétra, e risplende In una parte più, e meno altrove.
Nel ciel, che più délia sua luce prende, Fu'io, e vidi cose, che nidire Ne sa, ne puo quai di lassù discende ;
Perché appressando se- al suo disire, Nostro inteiletto si profonda tanto , Che la memoria rétro non puo ire.
{Paradiso, I^ 1-91)
On le voit, le père de l'Idéalisme, le plus grand de»^ philosophes mystiques, et le plus intellectuel des poètes de l'Occident soRt d'-acGord sur cette question capitale. Ces paroles de Platon, de Plotin et de Dante sont de véritables traits de lumière. Car elles contiennent les éléments d'Une théorie complète du prophétismô depuis le simple pressentiment, à travers la double vue et les nombreux degrés de la vision astrale et spirituelle, jusqu'à l'extlase transcendante.
versel qui le gouverne et que nous appelons Dieu. Cette hiérarchie nous permet d'y reconnaître des lois aussi immuables que celles qui gouvernent le monde matériel. Et c'est en ce sens que le pré tendu surnaturel n'est que la région sublime et le couronnement de la nature. Par le souffle de Dieu qui la traverse, comme par les puissances médiatrices, l'humanité est toujours en rapport avec le monde divin d'où elle sort et où elle retourne. Elle est pareille à l'Océan que le soleil pompe sans cesse et attire en vapeurs invisibles. Mais, quelquefois, il vient un cyclone et il se forme une trombe. Sous la pression du vent et par l'attraction électrique, le flot monte en tourbillons effrayants jusqu'aux nuages. Sur les eaux se promène la colonne liquide qui menace de broyer les vaisseaux et les villes. On peut dire alors que la mer furieuse s'élance vers le ciel et que le ciel boit la mer par une bouche ouverte.
Eh bien, l'humanité commune, c'est la vapeur d^eau qui monte paresseusement à Dieu ; mais le prophète, c'est la trombe qui s'y précipite sous la torsion de l'ouragan.
Qu'ils sont grands ces prophètes, que la légende a pu changer en invraisemblables colosses, mais dont l'âme sublime a seule pu faire naître la légende! Le prophétisme est une tradition qui se maintient solide en un petit groupe. Le maître choisit son disciple et lui transmet ses pouvoirs.
Élie trouve Elisée labourant avec douze couples de bœufs et jette son manteau sur lui. Elisée sacrifie une paire de bœufs, la fait bouillir avec Fattelage et la donne au peuple. Puis il suit le maître. Voilà le prophète d'action, plus grand que les prophètes littéraires, ses successeurs, grands encore, poètes et voyants, mais sans le pouvoir souverain, créateur d'âmes et de volontés. Admirable union du disciple et du maître ! Elisée dit à son initiateur: « Tant que l'Étemel sera vivant et ton âme vivante, je ne te quitterai point. » Ce ne sont plus les corps qui se voient, ce sont les esprits qui se contemplent et se soudent.
Et, malgré tout, quelle solitude terrible que celle des prophètes! — Quand ils ont entendu comme Élie une voix leur crier : « Va-t'en d'ici, tournetoi vers l'Orient et cache-toi au torrent de Kérith qui est vis-à-vis du Jourdain, » c'en est fait pour eux de la vie ordinaire. Alors ils sont seuls, effroyablement seuls, tous ces géants, comme le Moïse de Vigny, seuls surtout parmi les hommes. Mais un rapport nouveau, une intime et substantielle communion s'établit entre eux et les justesdu passé, du présent et de l'avenir. Voilà leur consolation, leur divine récompense. Ils sont seuls, oui ; mais ils ne font plus qu'un avec les grands Solitaires qui leur ressemblent. De là leur pouvoir magique, immense, presque illimité.
Ainsi ils deviennent la voix, l'éclair et parfois la
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foudre ée Dieu. Quand le misérable Achab ou Finfâme Jézabel aperçoivent de loin « l'homme vêtu de poil qui a une eeinture de cuir autour des reins », ils tremblent, ils se couvrent la tête de cendre et s'enfuient. A leur commandement, les prêtres de Baal se laissent égorger par la foule comme des moutons.
Comme ils vivent seuls, les prophètes meurent seuls. Pareils aux lions et aux aigles, quand ils sentent leur fin approcher, ils se retirent dans les cavernes ou sur les cimes. Là ils disparaissent sanç traces. Ainsi du moins firent les plus grands, Moïse au Nébo, Élie au désert du Jourdain. Avant de s'en aller, Élie laisse à Elisée son manteau, et le disciple endormi, dans une vision fulgurante, voit «on maître enlevé au ciel sur un chariot de feu, par des chevaux de feu, dernier message, symbole et signe de sa réintégration dans rÉterneU.
Dans ce cadre imposant, le lointain passé devenait l'impérieux présent. La lune dominait toujours la vallée du Jourdain de son incantation magique , les chalumeaux des Bédouins n'avaient pas cessé leur naïve symphonie, quand tout à coup j'entendis des voix humaines se mêler à ce merveilleux concert de la nature et de la vie pastorale. C'était un chant à quatre voix, en mineur,
^ Le récit bibUque a transformé la vision du discale en un fait matériel.
doux et large. Il partait de l'hospice grec situé à cinquante pas de l'hôtel et dont la masse noire se détachait sur le désert éclairé par la lune. Des centaines de lumières brillaient dans un vieux sycomore du jardin; on eût dit un gigantesque arbre de Noël en plein air. On avait allumé ce candélabre rustique en l'honneur des pèlerins russes, et ils s'étaient réunis là pour chanter le cantique pascal qui commence par ces mots :
Éclaire le monde, Jérusalem nouvelle 1
L'âme slave vibrait dans cette mélodie avec son mélange de douceur et de force, de résignalion et de confiance. Le peuple russe a nommé Pâques « la fête des fêtes ^ », peut-être parce que son instinct mystique lui fait voir dans la résurrection l'idée centrale du christianisme.
Éclaire le monde, Jérusalem nouvelle!
Oh ! la pénétrante harmonie de ce chant suave ! Que nos cœurs occidentaux me parurent pauvres d'espérance, à la voix de ces pèlerins déguenillés ! C'était — d'une manière actuelle et vivante — l'âme du Christ éternel refluant, après deux mille ans d'absence, des bords du Dnieper et du Volga au berceau des prophètes. En planant sur les cha-
1 Voir, sur les Fêtes 7*usses^ le charmant livre de Véra Vead| Paris, Havard, 489G.
lumeaux des Bédouins, cette mélodie résonnait comme un nouvel Evangile. Voix des jours anciens et des jours nouveaux... souvenir immémorial, espérance illimitée... JLa lune glissait haute dans le ciel, la plaine vaporeuse dormait sous sa lueur magique... et les deux voix se mariaient dans le silence de Jéricho.